[p. 168] Les chevaliers portaient encore l'épée à quillons droits.

Les archers avaient leur arc et un carquois rempli de flèches,

fixé à la ceinture ou sur le dos. Il y avait d'autres carquois

plus importants, véritables magasins de réserve, qu'on apportait

là où l'ardeur du combat le rendait nécessaire: quatre sont

représentés dans la bordure (Pl. VIII, n° 65). Ils étaient d'autant

plus indispensables que la provision de flèches de chaque archer

devait être rapidement épuisée.

Les Anglais portent les mêmes armes défensives que les Normands,

grâce à une heureuse réforme opérée par Harold, lors de son

expédition contre les Gallois. L'ancienne armure, couverte de

plaques de fer, ressemblant à des écailles, était trop lourde et

n'eût pas permis de poursuivre l'ennemi dans ses retraites. On en

adopta une autre plus légère, qu'on appela corium, corietum, qui

assura le succès (144). Elle fut probablement imitée des broignes

de cuir normandes, qu'on voit portées par Guy de Ponthieu et par

l'évêque Odon. Au moment de la bataille de Hastings, un nouveau

progrès avait été réalisé. La Tapisserie nous atteste qu'on avait

adopté les broignes maclées et treillissées (145).

Les Anglais ont les mêmes armes offensives que les Normands, mais

ils préfèrent l'épieu à la lance; ils ont aussi l'épée et les

flèches: le dessinateur n'a représenté qu'un seul archer dans

leur armée (Pl. VII, n° 59) parce qu'il n'y en avait qu'un très

petit nombre et que leur rôle dans la bataille a été insignifiant.

[p. 169] Ils ont de plus la redoutable hache saxonne, avec son fer

à un seul tranchant, trop lourde pour être utilisée par les

cavaliers, et nécessitant l'usage des deux mains, arme terrible,

mais qui avait l'inconvénient de ne pas permettre de se protéger

avec le bouclier. La tactique de l'armée qui s'en servait

consistait à se grouper en phalange (146): sa force venait de son

esprit de corps et de sa cohésion. Sans doute, elle était sans

défense contre les traits que lançaient les troupes légères; mais

si elle avait assez de sang-froid pour rester bien unie, une

attaque de cavalerie ne parvenait pas à l'entamer, surtout quand

elle était protégée par des retranchements. Aussi à Hastings,

Guillaume éprouva-t-il un véritable échec au commencement de la

journée, et dut-il simuler une retraite. Mais lorsqu'il ramena son

armée au combat contre les Anglais qui, pour le poursuivre,

avaient abandonné leur camp, la lutte changea d'aspect et les

Normands l'emportèrent.

Au commencement de l'action, nous voyons une arme singulière entre

les deux armées. Evidemment elle a été lancée par les Anglais: ce

n'est pas une épée, mais une sorte de masse d'arme. Les

archéologues anglais (147) la rapprochent, avec raison,

semble-t-il, de ces pierres taillées à six têtes qu'on a trouvées

en Ecosse et qui devaient être montées sur des manches de bois. Ce

sont bien les lignis imposita saxa dont parle Guillaume de

Poitiers (148), quand il décrit les armes anglo-saxonnes. C'était

l'arme [p. 170] de ces citoyens qui se pressaient autour de Harold

pour défendre leur patrie. Après la défaite, des fuyards en

emportent de semblables. La présence de cette arme de pierre, que

les critiques n'ont pas mentionnée, est encore une preuve de

l'antiquité de la Tapisserie.

[p. 171]

CHAPITRE VI

LES CHEVAUX ET LEUR HARNACHEMENT

La première impression du visiteur est toute de surprise en

constatant la couleur bizarre des chevaux, et on ne tarde pas à

remarquer que les brodeuses ne se sont pas servi des couleurs

pour nous donner le véritable ton de leurs robes (nous en voyons,

en effet, de rouges, de bleus), mais uniquement pour accentuer

l'effet du dessin et bien détacher les différents membres. On

rencontre ainsi des corps bleus sertis de rouge, et tantôt deux

jambes, tantôt une seule grise, et les sabots bleus et rouges.

Les chevaux ont été remarqués par les

spécialistes. Le commandant Champion, qui les a étudiés, a

spécifié les caractères de leur type: « la tête petite mais large

à son sommet, avec le front bombé du sarrasin, ou le chanfrein

camus du syrien, les oreilles minuscules, continuellement en

éveil, l'œil noble et vif, l'encolure longue, haute et

gracieusement flexible, la poitrine profonde et la selle bien à sa

place, la croupe arrondie avec la basse attache de queue qu'elle

comporte, les allures relevées du genou, et d'une souplesse que

les artistes ont su rendre (149). »

Mais ces caractères, intéressants à souligner au point de vue du

dessin et aussi de la race, où M. Champion [p. 172] croit

reconnaître un croisement d'oriental et d'espagnol, ne nous

donnent pas d'élément pour trancher les questions que les

archéologues soulèvent à propos de la Tapisserie. L'étude du

harnachement nous sera plus profitable. Il consiste toujours en

une selle à arçon, remarquable par son pommeau et son troussequin,

recourbés en sens opposé. Cette selle, fixée par une seule sangle,

porte des étriers, et est maintenue par une longe poitrail;

ajoutons que les chevaux ont le mors de bride.

Tous ces éléments sont caractéristiques du XIIe siècle, affirme le

commandant Lefèvre des Nouettes (150). Mais c'est une erreur, car

nous les retrouvons dans d'autres documents incontestablement du

XIe siècle, notamment dans les sceaux de Guillaume le Conquérant

(1069) et de Baudouin de Jérusalem (151). M. des Nouettes insiste

et fait remarquer que les chevaux sont ferrés, ce qui, pour lui,

dénote encore le XIIe siècle. La date de la ferrure des chevaux a

été l'objet de longues discussions. Pour dire qu'elle existait au

XIe siècle, on ne peut invoquer les sceaux qui ne mentionnent que

rarement ce détail minuscule, lorsqu'ils montrent le dessous du

pied du cheval. Toutefois, pour nous rendre compte de la valeur de

l'objection, interrogeons M. Lefèvre des Nouettes lui-même. Après

avoir déclaré que la ferrure était connue en Orient dès le IXe

siècle, il ajoute: « En occident, la ferrure n'apparaît qu'au

début du XIe siècle sur les documents latins; elle se propage

lentement et c'est seulement vers le milieu du XIIe siècle

qu'on voit les chevaux souvent ferrés (152). »

Si la ferrure est connue dès le début du XIe siècle, comment

peut-elle empêcher de dater la Tapisserie du [p. 173] dernier

tiers de ce siècle? Nous ne savons pas exactement quel a été son

succès, et avec quelle rapidité elle se généralisa. Beaucoup de

monuments ont pu négliger ce détail. Et puis, ne doit-on pas tenir

compte de la région, des influences locales? N'est-il pas

vraisemblable que Guillaume, chef aussi despote que cavalier

éminent, ait imposé dans son armée la ferrure, dont il avait

reconnu les précieux avantages?

Si tous les autres éléments la datent du XIe siècle, la Tapisserie

devient un argument pour donner l'époque de la ferrure des

chevaux, et certainement le plus important qu'on puisse invoquer.

L'histoire de l'armement militaire nous montre qu'on se préoccupa

d'abord de protéger le cavalier qui était presque invulnérable

tant qu'il restait sur son cheval, mais qui, une fois à terre,

embarrassé par le poids et la rigidité de sa broigne, était à peu

près complètement à la discrétion de son ennemi. Pour le

désarçonner, on frappa le cheval.

Afin de se mettre à l'abri de ces attaques, on rechercha les

moyens de protéger le cheval et on le revêtit de housses, de

caparaçons ou d'armures analogues à celles du cavalier.

La Tapisserie ne nous offre aucune trace de ces défenses parce

que, lors de son exécution, on n'avait encore rien tenté; mais il

n'en était plus de même, lorsque, dans la seconde moitié du XIIe

siècle, Wace écrivait son Roman de Rou. Il nous parle d'un

combattant qui montait un cheval « tot covert de fer » (v. 12628).

C'est peut-être la plus ancienne mention d'une armure pour cheval,

et elle suffirait à établir que la Tapisserie est antérieure au

Roman de Rou; mais nous en avons bien d'autres preuves.

[p. 174]

CHAPITRE VII

CHATEAUX FORTS

Un chanoine d'Ypres, archidiacre de Thérouanne, Jean de Colmieu, a

laissé un texte précieux, qui nous fait connaître ce qu'étaient

les châteaux féodaux à la fin du XIe et au commencement du XIIe

siècle. « Les seigneurs, dit-il, élèvent aussi haut que possible

un monticule de terre rapportée; ils l'entourent d'un fossé d'une

largeur considérable et d'une effrayante profondeur. Sur le bord

intérieur du fossé, ils plantent une palissade de pièces de bois

équarries et fortement liées entre elles qui équivaut à un mur;

s'il leur est possible, ils soutiennent cette palissade par des

tours élevées de place en place. Au sommet de ce monticule, ils

bâtissent une demeure ou plutôt une citadelle, d'où la vue se

porte de tous côtés également. On ne peut arriver à la porte que

par un pont qui, jeté sur le fossé et porté par des piliers

accouplés, part du point le plus bas au delà du fossé, et s'élève

graduellement jusqu'à ce qu'il atteigne le sommet du monticule et

la porte de la demeure d'où le Maître voit le domaine tout entier

(153). »

Si après avoir lu ce texte, qui est loin d'être isolé, nous

regardons les forteresses de la Tapisserie, Dol, Rennes, Bayeux et

surtout Dinan, représenté avec plus de détails, [p. 175] nous

retrouvons la motte herbée où picorent les volailles, où broutent

les moutons, les larges fossés, les fortes palissades de bois, à

l'abri desquels les défenseurs combattaient presque sans danger,

si l'ennemi ne parvenait à y mettre le feu. La tentative

d'incendie faite par les soldats de Guillaume semble bien avoir

déterminé la reddition de Dinan.

Les remparts de cette ville répondent pleinement aux récits de

Jean de Colmieu. Ils sont fortifiés par des tours plus élevées, et

au milieu de la baille, ou cour, qu'ils enserrent, s'élève le

donjon. Un pont de bois jeté sur ce fossé profond donne accès dans

la place.

Ces forteresses de bois, toujours menacées d'incendie, ne

donnaient pas aux combattants une sécurité suffisante. Elles n'ont

été d'un emploi général qu'au XIe siècle; mais vers la seconde

moitié de ce siècle, on voit apparaître les premières enceintes de

pierre qui ne tardèrent pas à se généraliser. La présence dans

notre Tapisserie de fortifications de bois est donc un nouvel

élément de date.

Par une exception unique ici, mais qui deviendra la règle vers la

fin du XIIe siècle, nous avons une forteresse avec une enceinte,

ou au moins une porte de pierre (Pl. II, n° 13). Du coût de cette

construction, des difficultés de son exécution, de sa rareté même,

on peut conclure qu'il ne s'agit pas d'une enceinte aussi étendue

que celle d'une ville, mais de la résidence d'un seigneur, qui n'a

reculé devant aucune dépense, pour aménager son domaine favori, et

assurer sa sécurité en y accumulant les plus récents progrès de

l'art militaire. Nous avons tenté de l'identifier en étudiant les

tableaux de la Tapisserie (154).

[p. 176]

CHAPITRE VIII

INSCRIPTIONS

On ne saurait s'abstenir d'étudier les inscriptions de la

Tapisserie; elles ont une incontestable importance; elles

précisent le sens des scènes représentées, et par suite leur

donnent leur véritable caractère et leur valeur historique.

Elles sont intéressantes par la forme des lettres, mais les belles

capitales employées furent si longtemps en usage, qu'on ne peut

les invoquer pour résoudre nos problèmes archéologiques.

Les inscriptions présentent des traces d'orthographe saxonne, qui

ont fait supposer à certains archéologues que la Tapisserie était

une œuvre anglaise. Cette conclusion est vraiment bien surprenante

; car de toute évidence, cette apologie de Guillaume n'a pu être

commandée que par un Normand, voulant consacrer les exploits de

ses compatriotes. Voyons pourtant les arguments.

Parfois, le roi d'Angleterre Édouard est nommé Eadwardus, et

Guillaume Wilgelmus; le mot castra est orthographié ceastra; on

trouve aussi la préposition at pour ad. Ajoutons qu'un certain

nombre de noms propres, Bosham, Hestinga, Pevensae, Harold, Gyrth,

Lewine, Turold, Vital, Wadard, Willelm, sont employés dans la

forme vulgaire parce qu'on ne savait quelle désinence [p. 177]

latine leur appliquer (155). On invoque aussi la forme de

certaines lettres.

Tout d'abord ces fautes contre la langue latine, dues à

l'ignorance du rédacteur des inscriptions, ne donnent aucun

renseignement sur son origine, et ne présentent aucun signe qui

permette de dire s'il était Normand ou Anglais. Doit-on attacher

plus d'importance aux erreurs d'orthographe? De tout temps les

ouvriers, chargés de reproduire des inscriptions, ont commis les

fautes les plus grossières. Ici même nous voyons, dans deux

phrases consécutives, le même personnage appelé Cunan et Conan. Un

peu plus loin on trouve Hestinga et Hestenga.

Quant aux autres fautes qui peuvent faire supposer une influence

saxonne, il ne faut pas oublier qu'elle existait en Normandie, et

particulièrement à Bayeux. Bien avant la conquête de l'Angleterre,

des Saxons envahirent l'empire romain, et peu à peu s'établirent

sur les côtes de la Manche, qui reçurent alors le nom de Littus

Saxonicum, si bien que Grégoire de Tours appelle les habitants de

Bayeux Saxones Bajocassini (156).

Il n'est donc pas étonnant que certaines formes saxonnes aient

persisté, et se retrouvent dans la Tapisserie, même si elle a été

faite à Bayeux, et ce qui montre l'importance de l'observation,

c'est qu'on y rencontre aussi des caractères bien normands. Si le

duc Guillaume est trois fois nommé Wilgelmus, forme saxonne,

quatorze fois son nom est orthographié Willem, Willelm ou

Willelmus, formes [p. 178] françaises. D'autre part, on a remarqué

que seul un Français avait pu donner à l'archevêque de Cantorbéry

le nom de Stigant, un Anglais aurait certainement mis Stigand. Or

ce nom est très voisin de la répétition du mot Eadwardus, il est

brodé sur le même morceau de toile et très probablement par la

même main.

Voyons maintenant les caractères. On ne saurait soutenir que

l'abréviation ~] soit spéciale aux manuscrits de la

Grande-Bretagne; dès le XIe siècle, on la trouve en France. Et

quant au nom du frère de Harold, G/RD^ on doit remarquer que 1 Y,

surmonté d'un point, est constant dans les plus anciens manuscrits

en capitale, comme en onciale. Reste alors le D barré, qui est

certainement un signe anglais, employé pour rendre le son qui plus

tard sera noté th; mais il est très admissible qu'un Normand ait

reproduit ce nom propre, d'après le modèle écrit qu'il avait sous

les yeux. Sa présence ne peut donc permettre de conclure à une

origine anglaise de la Tapisserie.

Avec raison, les auteurs anglais n'ont pas invoqué ces arguments.

Freeman, qui, dans son Histoire de la Conquête normande, souligne

avec tant de soin ce qui peut être avantageux pour l'Angleterre,

n'en parle pas, et se base uniquement sur le mot CEASTRA, pour

conclure que la Tapisserie a été probablement exécutée en

Angleterre, mais sur un plan venu de Normandie (157). Quant à

Fowke (158), il déclare qu'elle a été faite en Normandie, par des

ouvrières normandes avec des laines du Bessin (159).

[p. 179] Enfin, on ne peut omettre de remarquer l'inscription qui

mentionne la bénédiction du repas donné à Hastings: Hic episcopus

cibum et potum benedicit. Elle ne désigne le prélat que par sa

qualité, et ne donne pas son nom; c'est donc qu'il était connu,

et du rédacteur de l'inscription et de tous ceux à qui la

Tapisserie était destinée; or, c'est la réflexion qui nous dit

qu'il s'agit d'Odon de Conteville, frère du Conquérant, représenté

cinq fois dans la tenture. Il n'est pas nommé quand il participe à

l'expédition de Bretagne (Pl. II, n° 18), ni au Conseil à Rouen où

la guerre est déclarée (Pl. IV, n° 38). Sa tonsure fait seulement

reconnaître un prêtre, et c'est l'histoire qui nous permet de le

nommer. Au conseil tenu à Hastings, comme dans la bataille, on

précise, on écrit l'évêque Odon, Odo episcopus. Si ici, dans cette

première mention, on se contente de son titre episcopus, c'est que

la Tapisserie est destinée à Bayeux, à la ville où cet évêque a

son siège épiscopal, où il exerce actuellement son pouvoir

sacerdotal. Après sa mort, on aurait mentionné son nom.

Donc ce mot de l'inscription est encore une sérieuse présomption,

sinon une preuve complète, que la Tapisserie est contemporaine des

événements, et qu'elle est une œuvre Bayeusaine, car il n'y a que

les fidèles du diocèse pour employer cette expression (160).

[p. 180]

CHAPITRE IX

DATE

Il faut bien le reconnaître, la Tapisserie de Bayeux se présente à

nous sans pièces d'identité, sans titre permettant de préciser son

âge et son origine, et pour lui reconstituer une sorte d'état

civil, on en est réduit à procéder à l'étude minutieuse de son

ensemble comme de ses détails. Etude malaisée, comme le prouvent

les conclusions discordantes des différents savants, qui l'ont,

tour à tour, interrogée. Et l'hésitation ne porte pas sur une

période moindre d'un siècle!

Tous les critiques, il est vrai, n'emploient pas la même méthode.

Certains, comme M. Marignan (161), partent de principes a priori

qu'ils admettent comme des axiomes indiscutables. Ainsi, frappés

du parallélisme qui existe, à beaucoup d'époques, entre les

progrès de la peinture et de la sculpture, ils déclarent que le

dessin de la Tapisserie est trop parfait pour avoir pu être

exécuté au XIe siècle, alors que la sculpture de cette époque n'a

produit que des œuvres absolument informes. Pourtant il y avait

alors un art du dessin; il nous a laissé la preuve de son

existence dans les manuscrits depuis l'époque carolingienne et

c'est seulement vers le milieu du XIIe siècle [p. 181] que la

sculpture commence à donner des œuvres intéressantes.

On pose encore cette autre règle: l'artiste n'a pu dessiner la

Tapisserie tant qu'un chroniqueur ne lui en a pas fourni les

éléments. Or, le premier que nous rencontrons, capable de

l'inspirer, c'est le poète Wace, qui écrivait vers le milieu du

XIe siècle (1160 environ); donc la Tapisserie est postérieure

(162).

Quelle que soit sa date, il est certain que le dessinateur n'a pas

demandé à Wace les scènes à représenter. Non seulement la

Tapisserie ne reproduit pas tous les incidents du poème (ce qui

prouverait peu, l'artiste étant toujours libre de faire une

sélection), mais elle nous montre une foule de détails que le

poète n'a pas relatés: l'embarquement à Bosham, l'entretien de

Harold avec Guy de Ponthieu, la guerre de Bretagne, les services

rendus par Harold au passage du Coesnon, les opérations devant Dol

et Rennes, la fuite de Conan, le siège et la reddition de Dinan,

la conversation de Harold avec un homme du peuple après son

couronnement, l'évêque Odon bénissant le repas, Guillaume ôtant

son heaume dans le combat pour se faire reconnaître par ses

soldats. Aucun de ces incidents, malgré leur importance, n'est

signalé par Wace; il ne mentionne même pas les noms de Turold, de

Vital, de Wadard, ni celui de l'énigmatique Ælfgyva, qui,

pourtant, d'après la Tapisserie, a joué un rôle considérable dans

les événements (163).

En étudiant la scène (Pl. III, n° 26) où Harold jure d'aider

Guillaume à se mettre en possession du trône [p. 182]

d'Angleterre, nous avons signalé la contradiction qui existe entre

la fourberie que Wace impute à Guillaume et le tableau de la

Tapisserie qui nous montre Harold prêtant son serment en présence

de reliquaires bien en évidence sur deux autels.

Dans l'entourage de Guillaume, de son frère Odon, des principaux

chefs de l'expédition, dans ce milieu qui avait vécu les

événements, les exploits des vainqueurs étaient l'objet de toutes

les conversations, on aimait à exalter leurs hauts faits, à en

célébrer les circonstances, à en commenter les causes. Ainsi

étaient sujets familiers à tous: le voyage de Harold, sa captivité

en Ponthieu, sa part à l'expédition de Bretagne, son serment, son

retour en Angleterre, son couronnement à la mort d'Edouard comme

aussi les événements qui suivirent, la préparation de la guerre,

la construction de la flotte, le débarquement à Pevensey, la

bataille, avec ses glorieux épisodes, la mort de Gyrth, de Léwine

et de Harold, etc. Dans ce milieu, se trouvaient Turold,

l'ambassadeur de Guillaume, ainsi que Vital, le chef du service

des reconnaissances, Wadard, l'intendant général, et on

connaissait aussi cette iËlfgyva, toujours mystérieuse, et son

influence sur la guerre de Bretagne. Dès lors le personnage qui,

avec le dessinateur, a fait le choix des scènes à représenter,

Mathilde, Odon, ou tout autre, avait des renseignements plus que

suffisants, et on ne voit pas en quoi un récit écrit était

nécessaire. C'est par les témoins et souvent par les acteurs

eux-mêmes, que l'artiste a connu les événements. Quelle source

plus vivante aurait pu inspirer son crayon et animer son dessin!

Si, comme le remarque M. Marignan (164), les artistes [p. 183]

renouvellent rarement un sujet déjà traité, il suffit de parcourir

les journaux illustrés depuis le commencement du XIXe siècle, pour

se rendre compte de leur inépuisable fécondité, quand il s'agit de

représenter les scènes de la vie contemporaine.

Mais ce n'est pas avec des considérations générales a priori,

qu'on peut traiter la question. Il faut interroger avec soin tous

les détails de notre tenture pour trouver la solution exacte du

problème de la date.

En étudiant le costume civil des personnages de îa Tapisserie,

nous avons cité les textes qui permettent d'affirmer que c'est

bien celui qui était en usage dans la seconde moitié du XIe

siècle, avant 1085. C'est alors, seulement, que les Normands

eurent cette singulière coupe de cheveux et la barbe complètement

rasée, qu'ils portèrent des vêtements courts, et n'avaient pas

encore contracté l'habitude de se couvrir la tête. Le costume de

guerre nous a amenés à des conclusions absolument identiques, et

nous sommes, dès lors, autorisés à conclure que notre broderie a

été exécutée aussitôt après la conquête. Toutefois, il nous reste

encore à interroger les sceaux qui donnent toujours les dates les

plus précises.

M. Demay (165), en publiant les importants résultats de ses

patientes recherches, a rendu à l'archéologie le plus signalé

service. Évidemment, chaque fois qu'un seigneur signait un acte,

il ne faisait pas graver un nouveau sceau, et le vêtement ou

l'armure pouvaient ne plus être en rapport avec les dernières

fantaisies de la mode ou les plus récents perfectionnements de

l'armure. Le danger, le seul de l'étude des sceaux, est donc de

[p. 184] rajeunir, de trop rapprocher de nous les types que nous

rencontrons. La question est de savoir à quelle époque les

chevaliers portaient les bliauds et les broignes de la Tapisserie.

Pour la résoudre, le mieux est d'interroger le sceau de Guillaume.

Ce sceau, conservé aux archives nationales, est apposé sur un acte

de 1069, trois ans après la victoire de Hastings.

A première vue, on y reconnaît l'armure de la Tapisserie, le

bouclier en amande, la lance avec le gonfanon à trois flammes;

et, ce qui est surtout intéressant, la broigne ajustée, d'une

seule pièce, couvrant les bras jusqu'au coude, les jambes jusqu'au

genou. Or, elle ne fut portée qu'à l'époque de Guillaume le

Conquérant. Très lourde, très incommode, elle paralysait en partie

les mouvements du chevalier. Promptement on la remplaça, ainsi que

le montrent les sceaux de la fin du XIe siècle cités par M.

Demay, par une sorte de longue blouse, également treillissée

ou maclée et qui, après avoir reçu des perfectionnements

successifs, deviendra le haubert de mailles, dès le milieu du XIIe

siècle.

La Tapisserie de la Reine Mathilde dite La Tapisserie de Bayeux · 第 8 / 11 段