Deux espèces de fils de laine sont employées dans cette broderie:

l'une, destinée à couvrir les larges espaces, est beaucoup moins

tordue que l'autre, sorte de cordonnet, réservé pour fixer les

traits du dessin, [p. 149] préciser les contours et ne couvrir que

les très petits espaces.

On remarque huit tons de laine: bleu, bleu clair et bleu très

foncé presque noir (121); vert clair et vert foncé; rouge, jaune

chamois, gris tourterelle. Ces tons vieillis, adoucis par le

temps, présentent à l'œil des ensembles pleins de charme et de

séduction, partout où de maladroites restaurations n'y ont pas

mêlé des notes criardes et discordantes.

La technique du travail semble assez simple.

Sur la toile dessinée, les brodeuses couvraient l'espace, qui

devait avoir une même couleur, avec des fils parallèles serrés les

uns contre les autres; puis, quand leur longueur le réclamait,

elles les maintenaient avec d'autres fils, qui les croisaient de

distance en distance (0m,005 environ) et qui étaient fixés çà et

là par des points d'arrêt. Enfin, avec des points de tige de

couleurs différentes, on sertissait le travail, de façon à bien

préciser les contours (122).

De toute évidence, il y a eu des essais, des tâtonnements. Dans

les premières scènes, les personnages sont très différents de ceux

que nous trouvons après: ils nous apparaissent petits, gros,

trapus, leurs têtes sont [p. 151] énormes (Pl. I, n° 1). Plus

tard, à partir de rembarquement de Harold (Pl. I, n° 5), ils

prennent un aspect plus svelte, plus élégant qu'ils conservent

pendant tout le reste de la tenture.

On remarque toutefois les mêmes défauts, mais un peu atténués au

commencement du quatrième morceau, dans le groupe de chevaliers

qui va s'embarquer pour l'Angleterre (Pl. V, n° 43). N'est-ce pas

une raison de penser que les diverses parties furent commencées en

même temps par différentes ouvrières, qui recevant une direction

unique, ne tardèrent pas à donner à l'ensemble du travail ce

caractère général d'unité, qui frappe le regard ?

Pour constater les exceptions, il faut étudier avec soin les plus

minutieux détails de notre tenture.

Nous remarquons d'abord que les inscriptions, faites uniformément

avec de la laine bleu foncé, jusqu'au moment où l'évèque Odon

bénit le repas, donné à l'arrivée de Guillaume en Angleterre (1er,

2e, 3e, 4e morceaux), changent tout à coup de caractère et sont

ensuite composées de lettres rouges et bleu foncé donnant ainsi,

semble-t-il, une première preuve de la latitude laissée à chaque

brodeuse.

Nous en trouvons d'autres dans le choix des lettres employées.

Ainsi, seul le premier morceau nous montre les lettres onciales

OM, le V et l'abréviation GammaInv. Le D ne se rencontre que dans

le septième, et on chercherait vainement, en dehors du troisième,

l'abréviation formée d'un trait orné d'une boucle (Pl. IV, n° 32).

D'autre part, les bordures sont généralement remplies par des

bâtons inclinés et des animaux. D'abord ces [p. 152] bâtons sont

tantôt unis, tantôt ornés de bandes ou de dents de diverses

couleurs. Le plus souvent ils sont séparés par des animaux ou des

fleurons. Nous voyons au commencement du travail dans la bordure

du bas, les animaux réunis deux par deux, ou les scènes

représentées, séparées par deux bâtons inclinés, sans fleurons. Au

contraire, en haut, on remarque d'abord des gros fleurons,

rappelant les enroulements de la bande qui borde le commencement

de la Tapisserie, et les animaux ne sont plus deux par deux. Ces

fleurons vont bientôt disparaître: on ne les retrouve plus qu'au

commencement de la troisième bande, où un essai analogue avait été

tenté. Ils sont remplacés par un petit fleuron composé d'une tige,

ornée de deux feuilles, qui mesure rarement plus de quatre

centimètres; il a encore été adopté dans les deux bordures de la

seconde bande (Pl. II et III); à la troisième (Pl. IV) après les

gros fleurons, on en retrouve de petits semblables aux précédents,

puis apparaît une innovation: les feuilles de la tige sont

remplacées par de maigres entrelacs qui se répètent jusqu'à la fin

de la tenture. Remarquons toutefois qu'à partir du cinquième

morceau (Pl. VI), ils prennent plus d'importance, et que parfois la

tige disparaît complètement. N'est-ce pas à la fantaisie des

brodeuses qu'il faut attribuer ces variations, et ne

constituent-elles pas une sorte de signature qui permet de séparer

le travail de chacune?

A différentes reprises, la Tapisserie a été l'objet de travaux

rendus nécessaires par le long usage. En 1842 notamment, au

moment de l'exposer dans la vitrine où nous la voyons aujourd'hui,

Lambert a fait opérer de nombreuses réparations qu'un examen

permet de reconnaître çà et là. Tout l'épisode de Guy de Ponthieu

et la [p. 153] fin de la Tapisserie avaient particulièrement

souffert, et il a fallu procéder à une restauration, en tenant

compte des points laissés dans la toile par les aiguilles des

brodeuses, des parcelles de laine subsistant encore et enfin des

anciens dessins, notamment de celui publié par Montfaucon. Cette

restauration est loin d'être parfaite. Les ouvrières, qui ont

accepté la délicate mission de l'opérer, n'ont pas assorti très

exactement les laines qu'elles employaient avec les anciennes, et

leur travail n'est ni aussi soigné, ni aussi fini. Dans toutes les

scènes de l'épisode de Guy de Ponthieu notamment, on a abusé du

noir beaucoup plus dur que le bleu très foncé employé

primitivement. De là, dans toute cette partie, un caractère de

rudesse qu'on ne trouve pas ailleurs. Ajoutons que les curieux,

qui étudient patiemment la Tapisserie, ne tardent pas à être

absolument séduits par le charme et l'harmonie des couleurs des

parties qui nous sont parvenues intactes, et que c'est la crudité

des tons qui révèle d'abord la restauration.

Quoi qu'on en ait dit, ce travail est bien normand, et n'omettons

pas de rappeler à cet égard que, si les brodeuses anglaises

avaient acquis une notoriété méritée par leur habileté, les

normandes ne leur étaient pas inférieures; nous avons eu

l'occasion de rappeler le talent de la duchesse Gonorre,

grand'mère de Guillaume le Conquérant. L'art de la broderie

continua d'être en honneur. Il servait à décorer les appartements

comme à embellir les vêtements; ainsi, à leur mariage, le duc

Guillaume et la duchesse Mathiide portaient des manteaux ornés de

riches broderies de or traict à ymages et rien ne permet de les

considérer comme de véritables raretés à cette époque.

[p. 154] Donc pour nous, la Tapisserie est une œuvre bien

normande, conçue par un Normand (123), exécutée par des mains

normandes (124).

[p. 155]

CHAPITRE IV

COSTUME CIVIL

Dans la Tapisserie, les rois portent une longue robe, insigne de

leur dignité et dessus un manteau fixé au col par une agrafe,

semblable à ceux que revêtent tous les personnages de quelque

importance. Ils ont de plus la couronne ornée de fleurons

grossiers (125).

Les autres hommes de tout rang ont un bliaud, sorte de blouse à

manches ajustées, serré à la taille par une ceinture et descendant

jusqu'au genou en s'élargissant en cloche comme un large jupon.

Celui de Harold et de ses compagnons semble un peu plus développé,

peut-être pour attester une mode anglaise.

Les cavaliers avaient adopté un bliaud plus court, dont le jupon

rentrait dans les braies, sorte de large culotte, analogue à

celles que portent encore quelques paysans bretons. C'est sur ce

bliaud qu'au moment du combat, on passait la broigne que nous

étudierons bientôt.

Comme les chemises actuelles, comme les blouses de [p. 156] nos

paysans, ces bliauds avaient sur la poitrine une ouverture qui

permettait de passer la tête.

Or, l'évêque de Laon, Adalbéron, dans son poème adressé au roi

Robert le Pieux, et Raoul Glaber (126) se plaignent justement,

quelque temps avant la conquête, de la manie qu'on avait de

raccourcir ainsi les vêtements. Et quelque temps après, sous le

règne de Guillaume le Roux, fils du Conquérant, Ordéric Vital

accusera les mœurs efféminées, qui amenaient alors les hommes à

porter des longues robes. Ces textes sont des plus importants pour

la date de notre Tapisserie; car, évidemment, elle a été faite

avant l'adoption des robes longues.

Guillaume de Malmesbury (127) nous donne une autre indication

précieuse, quand il nous dit la surprise des espions que Harold

avait envoyés au camp de Hastings, à la vue des Normands qui,

comme des prêtres, se rasaient la lèvre supérieure, au lieu de

laisser pousser leurs moustaches comme les Anglo-Saxons. Le

dessinateur de la Tapisserie a fait une observation analogue et il

en tient le plus grand compte. (Comp. Pl. IV, 29 et 33.)

Les différents visiteurs de la Tapisserie n'apprécient pas de la

même façon la coiffure adoptée généralement par les hommes en

dehors du combat. Les uns pensent qu'ils sont nu-tête, les autres

qu'ils portent un bonnet.

Au premier abord, en voyant sur chaque tête cette plaque de teinte

bizarre, délimitée par un fil d'une autre couleur, on peut

hésiter; mais l'examen attentif prouve que, si quelques

personnages ont un bonnet, ce sont bien les cheveux que l'artiste

a représentés de si singulière [p. 157] façon. D'abord, mettons

hors de cause certains cas qui ne peuvent permettre le doute. Ce

sont bien des cheveux rebroussés par le vent et la rapidité de

leur course que portent les envoyés de Guillaume, se rendant au

galop chez Guy de Ponthieu (Pl. II, n° 11). Et, comme pour marquer

son intention, l'artiste, au moment de leur audience, a eu soin de

leur rabattre les cheveux sur le front (Pl. II, n° 10). Un des

archers de la bataille, et l'archevêque Stigand sont également

significatifs (Pl. IV, n° 33).

D'autre part, le personnage à gauche de Guillaume, arrivant au

Mont Saint-Michel, porte certainement un bonnet, couvrant

complètement ses cheveux (Pl. II, n° 18). Enfin, on reconnaît très

nettement que Harold, conduisant son vaisseau (Pl. I, n° 5), Odon

arrivant au Mont Saint-Michel (Pl. II, n° 18) et le personnage

s'échappant de Dol (Pl. III, n° 21) ont des cheveux sous leur

coiffure.

Remarquons encore que les prêtres n'ont pas de bonnet, et que ce

sont bien leurs cheveux qui sont représentés puisqu'on voit leur

tonsure. D'autre part, si le dessinateur avait voulu représenter

des hommes coiffés d'un bonnet, il n'aurait pas manqué de nous

indiquer par une ligne jusqu'où descendaient les cheveux, comme il

fait pour représenter la barbe. Les vieux charpentiers qui

construisent les vaisseaux de la flotte de Guillaume, sont à cet

égard particulièrement intéressants à étudier (Pl. V, n° 41). Enfin,

lorsque le roi Edouard reçoit Harold à son retour de Normandie, il

porte une longue barbe, à mèches épaisses (Pl. III, n° 28), qu'on

ne peut naturellement confondre avec un bonnet ou autre élément de

costume; or, elle est représentée par une teinte grise entourée

d'un fil rouge. Ainsi sont les cheveux: une teinte unie, le plus

souvent grise ou rouge, sertie d'un fil d'un ton tranchant.

[p. 158]

En France, alors, on avait l'habitude de se raser la nuque et de

ne conserver de cheveux que sur le sommet de la tête. Mais,

dira-t-on, comment les hommes de Guy de Ponthieu et les Normands

ont-ils adopté si généralement cette mode bizarre qui demeure le

meilleur indice pour distinguer dans la Tapisserie les Normands

des Anglais?

Déjà, sous les Mérovingiens, les Francs avaient adopté cette coupe

de cheveux; elle était abandonnée depuis longtemps, lorsqu'on la

remit en vigueur sous Robert II. Ce roi avait épousé une princesse

provençale et pour lui plaire, les courtisans, adoptant l'usage de

son pays d'origine, se rasèrent le sommet de la tête, au scandale

des vrais Français qui, pour manifester leur opposition,

adoptèrent la mode dont la Tapisserie nous atteste le succès;

mais, alors, elle devait être près de sa fin; car vers 1090,

Ordéric Vital, se plaignant de la corruption générale, reproche à

ses compatriotes de laisser pousser leurs cheveux comme les femmes

(128).

On s'étonnera peut-être de rencontrer tant de personnes nu-tête,

même dans la bataille; de voir le duc Guillaume, lui-même, diriger

les travaux du camp de Hastings alors que le vent souffle

violemment dans ses cheveux. C'est qu'à cette époque, on

conservait encore les traditions de l'antiquité grecque et

romaine, [p. 159] conformes d'ailleurs aux habitudes Scandinaves,

et c'est seulement à la fin du xi e siècle qu'on commença à se

couvrir habituellement la tête. Ordéric Vital, vers 1089,

s'indigne de cette nouveauté: Vix aliquis militum procedit in

publicum capite discoperto legitimeque tonso (129); c'est à peine,

s'écrie-t-il, si un homme de guerre ose se présenter en public la

tête découverte et les cheveux raisonnablement coupés: détail à

retenir, pour déterminer la date de la Tapisserie.

Tous les personnages portent des bandes molletières qui, après des

siècles d'abandon, sont actuellement reprises par nos armées

modernes. Parfois elles recouvrent complètement la jambe. Parfois

elles ne font que le nombre de tours nécessaires pour fixer et

maintenir les chausses qui sont prises dans des souliers, bien

ajustés au pied, et ne montant pas au-dessus de la cheville. Les

cavaliers ont de plus l'éperon, qui a la forme d'un petit fer de

lance. C'est le plus ancien type connu.

Cette conformité du costume et de tous les autres détails avec les

modes, les usages, les habitudes du XIe siècle, a frappé la

plupart des critiques qui ont étudié la Tapisserie. L'abbé de la

Rue, qui ne la date que du XIIe siècle, a surtout remarqué la

coupe des cheveux des Normands, et le port des moustaches par les

Anglais, qui, dit-il, sont bien de cette époque; mais il ajoute

que cela prouve « seulement que les dessinateurs se sont sous ce

rapport et avec raison, conformés à l'usage suivi dans les deux

pays à l'époque de la Conquête, et non parce que la Tapisserie

date de cette époque ».

[p. 160]

C'est là une erreur capitale.

Au moyen âge, sans se préoccuper de la couleur locale et de la

vérité archéologique, les artistes, chargés de représenter les

scènes historiques, donnaient toujours à leurs personnages le

costume habituel, ou de théâtre, en usage de leur temps. Cette

règle est très générale; elle s'applique aux représentations des

arts du dessin, comme aussi aux récits des écrivains, et on ne

trouverait pas une œuvre authentique, reproduisant un fait ancien,

où on se soit préoccupé de donner à tous les personnages

représentés le costume de leur temps.

Les rares artistes, qui ont senti le besoin de montrer que la

scène qu'ils représentaient se passait au loin, à une époque

reculée, se sont bornés à introduire dans la scène, un personnage

pour caractériser le temps et le lieu. Ainsi au XIIIe siècle, au

portail de Notre-Dame de Paris, nous trouvons représentée

l'histoire de saint Etienne. Nous voyons successivement le saint

argumentant avec les docteurs Juifs, prêchant en public,

comparaissant devant le proconsul romain, puis lapidé et mis au

tombeau. Pour montrer que tout cela se passe en Orient, au temps

de la puissance romaine, l'artiste s'est borné à introduire dans

la scène du jugement, un soldat nègre revêtu d'une cuirasse

romaine (130). Les autres personnages ont le costume du XIIIe

siècle.

De même les poètes et les chroniqueurs empruntent les détails de

leurs récits à ce qu'ils ont sous les yeux, sans tenir compte du

progrès du temps et des modifications qu'il amène dans son

évolution. Ainsi Wace, qui écrivait au XIIe siècle, nous parle

dans son récit de la bataille de Hastings, de chevaux couverts de

fer, qu'il a [p. 161] pu voir, mais qui étaient inconnus au moment

de la conquête. De son côté Freeman (131) nous signale le récit

très caractéristique de la victoire remportée par Harold sur les

Danois à Stamford Bridge, quelques jours avant la bataille de

Hastings. Avec les détails que donne Snorro, qui écrivait au XIIIe

siècle, on croirait qu'il s'agit d'une bataille de ce temps.

Ce n'est pas sans raison que l'éminent historien, qui connaît bien

le haut moyen âge, frappé des détails précieux que nous donne la

Tapisserie, y trouve la preuve de son exécution aussitôt après la

Conquête, et se demande si une œuvre postérieure de trente ou

quarante ans, nous aurait montré les Anglais luttant à pied avec

la hache, auprès des paysans accourus avec leurs masses pour

repousser l'envahisseur, ainsi que le dragon qui était alors le

drapeau et le symbole de leur patrie.

[p. 162]

CHAPITRE V

DE L'ARMURE ET DES ARMES

Comme armure défensive, les chevaliers ont la broigne ou brunie,

justaucorps couvrant les jambes jusqu'aux genoux, les bras

jusqu'aux coudes, et muni d'un capuchon pour protéger la tête. Par

sa forme, ce vêtement n'était pas sans analogie avec nos modernes

caleçons de bain. Comme eux, il devait avoir sur la poitrine une

ouverture permettant de le revêtir. La Tapisserie ne nous fournit

pas de renseignements précis sur ce point; toutefois, il est

probable que ce carré entouré d'une bordure (132), que nous voyons

sur la poitrine des chevaliers, dissimule cette ouverture et

fortifie son emplacement.

Ce vêtement de grosse étoffe ou de cuir, bien rembourré pour

atténuer la violence des coups, ne présentait pas toujours le même

aspect. Notre tenture nous montre deux sortes de broigne (133):

1° La broigne treslie ou treillissée, sur laquelle des lanières

de cuir cousues ou rivées à leur croisement formaient des carreaux

ou des losanges.

[p. 163] 2° La broigne maclée, recouverte d'anneaux de métal

juxtaposés, qui empêchaient les coups de lance ou d'épée de faire

des blessures profondes et mortelles.

Dans les représentations graphiques, la broigne maclée est très

difficile à distinguer du haubert (134), qui est un véritable

tissu de fer ayant son existence propre, et n'ayant pas besoin

d'être appuyé sur une étoffe ou sur du cuir.

C'est la broigne seule que nous montre la Tapisserie; nous en

avons la preuve dans la dernière partie, où des maraudeurs

dépouillent les morts (Pl. VIII, n° 66). Nous apercevons alors

l'envers du vêtement, et tandis que les deux côtés du haubert

seraient pareils, à l'intérieur de la broigne on ne distingue pas

d'anneaux, mais seulement la doublure et les points fixant les

bandelettes ou les anneaux (135).

On trouve la broigne treillissée dans la première partie de la

tenture et dans la scène de la bataille qui précède la mort des

frères de Harold (Pl. VII, n° 59). Ailleurs la broigne maclée

domine. Celle de Guillaume, lorsqu'il arrive au Mont Saint-Michel

(Pl. II, n° 18) et lorsqu'il monte à cheval pour se rendre à

Hastings (Pl. VI, n° 55), réunit les deux systèmes; sur le milieu

des carrés sont fixés les anneaux (136). Le duc porte, en outre,

des [p. 164] chausses et des manches garnies d'anneaux, mais très

peu de ses compagnons ont ces protections spéciales. Ces

innovations alors toutes récentes, et très coûteuses certainement,

ne sont adoptées que par deux autres chevaliers.

Sur la tête, au-dessus du capuchon, on laçait le heaume (137),

casque conique, muni d'une plaque appelée nasal, destinée à

protéger la figure, et spécialement le nez.

Des auteurs (138) ont soutenu que le nasal n'avait été connu

qu'exceptionnellement avant le milieu du XIIe siècle. Cependant,

les textes nous montrent que son usage était courant bien

auparavant. Ainsi, Guy d'Amiens, mort en 1076, l'atteste dans son

poème sur la bataille de Hastings; il nous représente Guillaume

enlevant son adversaire par le nasal de son casque et le jetant à

terre.

Dux mentor, ut miles subito se vertit ad illum

Per nasum galeæ concitus accipiens,

Vultum telluri, plantos ad sidera volvit (v. 491-493) (139).

Il y a autre chose. Dans son Costume de Guerre et d'Apparat, M.

Demay cite de nombreux exemples de casque [p. 164] avec nasal à la

fin du XIe siècle. Or, les sceaux que nous datons par les actes

auxquels ils sont attachés, n'ont pas été gravés spécialement pour

chaque acte: beaucoup sont plus anciens, et nous donnent un

costume déjà vieilli au moment de leur emploi. On doit en conclure

que le casque à nasal, bien loin d'être un obstacle à

l'attribution de la Tapisserie au XIe siècle, était d'un usage

constant à cette époque (140).

D'autre part, si Guillaume n'avait pas eu à Hastings un casque à

nasal, lui cachant en partie la figure, il n'aurait pas été

obligé, au moment où le bruit de sa mort amenait une panique parmi

ses soldats, d'enlever son casque pour se faire reconnaître et

montrer qu'il était vivant.

Iratus galea nudat et ipse caput

Vultum Normanis dat... (141) Pl. VIII, n° 63).

Le nasal existait donc, et si nous en croyons la Tapisserie, il

était fixe; on n'en voit point de relevés.

Un des archers de Guillaume, probablement leur chef, a revêtu la

broigne et le heaume. Les autres ne portent que de courts bliauds

d'étoffe ou de cuir. Généralement ils ont la tête nue conformément

à la tradition Scandinave. Toutefois, quelques-uns ont des bonnets

pointus de laine ou de fourrure, qui constituent la première

défense de tête essayée au moyen âge. Usités au Xe siècle, ils se

transformèrent et devinrent bientôt le heaume métallique qui

protégeait contre les coups d'épée.

Nous avons signalé ce bonnet porté par un des [p. 166] seigneurs

les plus importants, qui accompagnèrent Guillaume dans son

expédition de Bretagne, probablement Harold. L'évêque Odon en

avait un semblable (Pl. II, n° 18).

Comme arme défensive, le chevalier a encore un bouclier oblong, en

amande, fait de bois, recouvert de cuir, et orné d'une boucle, ou

umbo, entourée de peintures, qui ne sont pas encore des armoiries.

Pendant le combat on le fixe au bras gauche par deux courroies

spéciales, les ènarmes. Une autre courroie, la guige, permettait

de le suspendre au cou.

Quand on compare cette armure à celles des siècles suivants, on

sent qu'on est à une période de début, et que de nombreux progrès

sont à accomplir. Sans nous appesantir sur la difficulté de

revêtir cette broigne, sur son poids, son manque de souplesse, qui

sont, au premier rang, parmi les causes de son prompt abandon,

nous devons constater que, même dans ses meilleures parties, elle

n'offrait au chevalier qu'une protection assez peu efficace contre

les coups de lance ou d'épée; le heaume notamment ne protégeait

que le sommet de la tête. N'est-ce pas une preuve que nous sommes

à une époque très lointaine, au temps des premiers essais de

l'armure (142) ? Les perfectionnements vont se multiplier et dès

la fin du XIe siècle, la broigne va se diviser en deux parties:

une longue chemise d'étoffe ou de cuir, recouverte d'anneaux, et

des chausses protégeant les jambes.

Son caractère sacerdotal empêche l'évêque Odon de prendre une part

directe à la bataille, et de se jeter dans [p. 167] la mêlée:

aussi, n'a-t-il pas revêtu la broigne à anneaux de métal; celle

qu'il porte n'est recouverte que de morceaux de cuir (Pl. VII, n°

62). Guy de Ponthieu en porte une semblable quand il reçoit les

envoyés de Guillaume (Pl. II, n° 62). Odon ne veut pas se battre;

aussi n'a-t-il aucune arme, pas même un bouclier: il porte un

simple bâton de commandement, qu'il montrera à ses hommes pour les

rallier, et les entraîner là où ils doivent porter leurs efforts.

Guillaume en a un pareil avant la bataille, et aussi lorsqu'il

enlève son heaume pour se faire reconnaître.

Les armes offensives des Normands sont d'abord, la lance, dont le

fer en forme d'une feuille de sauge, présente une petite traverse

à l'endroit où il se réunit à la hampe. Cette traverse empêchait

l'arme de pénétrer trop profondément et par suite facilitait son

retrait pour une lutte avec un autre adversaire; puis l'épieu,

l'espié de la Chanson de Roland, reconnaissable à son fer barbelé;

arme de guerre, mais aussi arme de chasse, de parade, portée par

les gardes de Guy et de Guillaume, par les ambassadeurs et par

Harold sur son trône. A cette époque, dans la bataille, on tenait

ces armes très hautes, au bout du bras, à la manière antique.

L'épieu remplaçait le javelot et se lançait au loin; la lance

était réservée pour la lutte rapprochée. Le dessinateur de la

Tapisserie fait bien ressortir cette différence. Au siège de

Dinan, les assiégeants et les assiégés sont séparés par la largeur

du fossé, ils se servent de Fépieu (Pl. III, n° 23); à la bataille

de Hastings, où on lutte presque corps à corps, les Normands n'ont

que la lance (143) (Pl. VII, n° 59).

La Tapisserie de la Reine Mathilde dite La Tapisserie de Bayeux · 第 7 / 11 段