« Moi, je ne suis pas dans le même cas, je n'ai pris aucun

engagement vis-à-vis de Guillaume, c'est fièrement, sans

arrière-pensée, sans trouble de conscience que je [p. 134] lutte

contre lui, c'est justement que je défends la liberté de ma terre

natale. Si je remporte la victoire, Harold, mon roi, en recueille

tous les fruits; si je suis vaincu, il reste pour réunir la

nouvelle armée qui arrive, la commander, venger notre échec,

c'est seulement sa défaite qui décidera de la lutte et du sort de

la patrie. »

Le chroniqueur anglais Guillaume de Malmesbury nous raconte la

même scène, et c'est à peine s'il en atténue la violence du

langage de Gyrth: « Tu ne peux nier que de bon gré, ou sous

l'empire de la contrainte, tu n'aies prêté à Guillaume le serment

qu'il te demandait: dès lors tu agiras sagement si, t'arrachant à

la nécessité menaçante, tu nous laisses affronter seuls le péril

de la bataille. Nous, nous n'avons prêté aucun serment, et il est

juste que nous prenions les armes pour la défense de la patrie.

Nec enim ibis in inficias quin illi sacramentum vel invitus, vel

voluntarius feceris; proinde consultius ages si instanti

necesitati te subtrahens, nostro periculo colludium pugnæ

tentaveris. Nos omni juramento expediti, juste ferrum pro

patria stringemus (114). »

Ces témoignages sont caractéristiques. Ils nous montrent bien le

respect religieux que nos pères du XIe siècle avaient pour tout

serment. Ils nous font comprendre le côté moral de la Tapisserie,

et son véritable objet.

Il nous semble aussi que cette explication du sujet de la

Tapisserie nous montre bien qu'elle a été conçue par un Français,

par un Normand, ami de Guillaume, qui a indiqué au dessinateur les

diverses scènes à représenter, et le sens de chaque tableau. Un

Anglo-Saxon lui aurait donné un tout autre caractère. Et la

moralité qui se tire [p. 135] du récit porte, en outre, à penser

qu'elle a toujours été destinée à la cathédrale de Bayeux, où elle

a été exposée chaque année jusqu'à la Révolution.

Par deux croix tracées au niveau des inscriptions, et se

confondant avec elles, il semble que le dessinateur ait voulu

diviser en trois parties, en trois actes, l'ensemble des faits

qu'il représentait. Le premier comprend le voyage d'Harold, sa

captivité à Beaurain. Au second, nous voyons Guillaume accueillir

avec empressement l'ami de Harold et en toute hâte obtenir sa

liberté, puis entreprendre avec lui l'expédition de Bretagne,

l'armer chevalier et recevoir de lui, en récompense de ces

services, la promesse solennelle de l'aider à occuper le trône

d'Angleterre que le roi Édouard lui a légué.

Le troisième et dernier acte commence au moment où Guillaume

s'embarque pour l'Angleterre, et se termine par la victoire de

Hastings où Harold trouva la mort.

[p. 136]

CHAPITRE II

DESSIN

Quoique la Tapisserie ait été l'objet d'un grand nombre d'études,

on ne l'a pas encore, que je sache, considérée comme le plus

ancien grand monument de l'art du dessin existant en France

aujourd'hui. Pourtant, avant que les brodeuses pussent songer à

prendre leur aiguille, il a fallu qu'un dessinateur en traçât les

divers tableaux. Or c'est là une œuvre considérable, à toute

époque, mais surtout en cette fin du XIe siècle; en effet la

Tapisserie a été faite, au lendemain même de la conquête de 1066,

et très probablement, elle a été donnée à la cathédrale de Bayeux,

lors de sa consécration en 1077, comme nous le verrons plus loin.

Assurément, même aujourd'hui, ce serait pour un de nos artistes

contemporains, une tâche considérable qu'une illustration

comprenant une soixantaine de compositions, et pourtant leur

éducation artistique, les précédents nombreux dont ils

disposent, faciliteraient considérablement leur œuvre. Jugez par

là de l'effort fourni par le dessinateur du XIe siècle.

N'oublions pas qu'alors l'art du dessin est dans l'enfance, que la

sculpture ne nous a laissé que de rares spécimens presque

informes, que le vitrail à personnages n'existe pas et qu'il lui

faudra encore presque un siècle [p. 137] pour donner une œuvre un

peu intéressante; il ne reste que les enluminures des manuscrits,

qui ne représentent alors que rarement des personnages, et

n'offrent, en dehors des sujets religieux, que des tableaux

isolés. Parmi les œuvres qui nous ont été conservées, seules les

peintures de Saint-Savin nous présentent un ensemble comparable,

encore semblent-elles postérieures. Elles sont aussi très loin de

nous offrir cette remarquable unité qui est un des traits

particuliers de la Tapisserie, si bien qu'une étude, même

sommaire, y reconnaît le travail de plusieurs artistes. Ce sont en

outre des peintures religieuses, pour lesquelles il existait de

nombreux précédents, toute une tradition qui facilitait la tâche

du dessinateur.

Ici rien de pareil; la composition est forcément originale, le

dessinateur a créé toutes ces scènes successives, et l'état de

l'art à cette époque met en évidence ses hautes qualités et

atteste son incontestable valeur.

Avant tout il est sincère et ne recherche aucun effet. Quand il a

une scène à rendre, il s'efforce de lui bien donner son

caractère, et néglige tout ce qui ne concourt pas à exprimer sa

pensée. Il supprime tout à la fois les personnages et les

accessoires inutiles. Il libère l'action de tout entourage

d'atmosphère ou de paysage. La toile nue lui sert de fond. Les

indications de la nature du sol, du terrain sont dès lors réduites

à quelques lignes schématiques sans aucun rapport avec la

réalité. Ainsi dans les mouvements de terrain, les arbres, les

vagues de la mer, il n'y a, rien qui présente un intérêt

artistique et révèle la moindre étude, la moindre imitation de la

nature.

Avec la représentation des édifices nous constatons un premier

effort pour se rapprocher de la vérité. Saint-Pierre [p. 138] de

Westminster (Pl. III, n° 29) rappelle évidemment une église avec

sa nef aux hautes arcades surmontées d'une rangée de fenêtres, et

son chœur réunis par une tour centrale flanquée de quatre

tourelles carrées. Nous conservons encore des monuments de ce

type, notamment la cathédrale de Tournai. Le toit ici est d'autant

plus intéressant que ses rangées de pierres, ou de tuiles

parallèles, diffèrent du toit des autres édifices, où on rencontre

des imbrications de tuiles arrondies à leur extrémité,

vraisemblablement pour se conformer à la réalité.

Certaines constructions civiles sont peut-être plus intéressantes

encore. Le château, où Harold prend avec ses compagnons un repas,

avant de quitter l'Angleterre, ne rappelle-t-il pas les

constructions seigneuriales de ce temps, telles que nous les

montrent encore aujourd'hui de nombreuses ruines. Voici en effet

le cellier surmonté de la salle d'honneur où on accède par un

escalier extérieur. Disposition fréquente dans les châteaux de

France et d'Angleterre et qu'on rencontre aussi dans beaucoup de

constructions religieuses.

Plus loin, nous avons la salle d'honneur du palais de Guillaume,

avec sa décoration d'arcatures aveugles toute semblable à celle

des ruines du château de Dryes (Yonne).

Quelques autres détails de-ci de-là, notamment du palais du roi

Édouard, peuvent être rapprochés des imbrications de la

Manécanterie de Lyon.

Les supports des édifices varient de formes; parfois ce

sont des piliers, parfois des colonnes ou des faisceaux de

colonnes avec leur base, leur fût et leur chapiteau. Le long des

murs, grimpent des contreforts.

Le linteau du portique, où se tient la mystérieuse Ælfgyva, se

distingue par les têtes d'animaux de ses [p. 139] extrémités.

C'est un souvenir de la patrie primitive des Normands. Ils avaient

vraisemblablement élevé des constructions de ce style en

Normandie, mais elles ont disparu sans laisser de traces. Cette

représentation (Pl. Il, n° 17) que nous avons ici, comme certains

détails des édifices que nous avons rencontrés (Pl. III, n° 27; VI,

nos 54 et 55; I, n° 1; III, n° 26), ne permettent guère le doute

à cet égard. On en trouve encore quelques spécimens en

Scandinavie, comme le prouvent les moulages du musée du Trocadéro.

A cet art se rattachent encore les têtes d'animaux et les

fleurons, qui ornent les extrémités des navires.

Il y a donc dans la Tapisserie un effort manifeste pour se

rapprocher de la réalité; mais l'artiste ignore encore la

perspective, et dès lors son œuvre présente parfois de réelles

difficultés d'interprétation, tout en ne laissant aucun doute sur

le caractère pittoresque des constructions d'alors. Ajoutons que

la représentation peut-être un peu symbolique et systématique de

la forteresse de Dinan, avec sa motte, son fossé, ses palissades

et son donjon de bois, répond bien cependant aux descriptions

contemporaines, notamment à celle que nous donne le chanoine

d'Ypres Jean de Colmieu (115).

La Tapisserie nous donne encore une idée exacte d'une partie du

mobilier du temps: ici nous avons le trône royal, là le lit du

roi Édouard, ailleurs des outils, les reliquaires sur lesquels

Harold jura fidélité à Guillaume, les vaisseaux, les armes, toutes

les pièces du costume avec leurs caractères distinctifs.

[p. 140]

L'artiste ne dessine pas seulement les objets inanimés, il

représente également de nombreux animaux. Tous sont vivants; on

les voit se mouvoir, et la naïveté du trait ne nuit pas à la

puissance de l'expression. Ils sont saisis sur le vif, ainsi les

chiens de chasse qui courent devant Harold (Pl. I, n° 2), au

moment où il va s'embarquer à Bosham.

Les chevaux sont plus intéressants encore, surtout quand on les

observe aux différentes heures de la grande journée de Hastings.

D'abord, au moment du premier rassemblement (P. VI, n° 56), on les

sent frais, hennissant, arrondissant le col sous l'action du

frein; puis à un premier signal, se rendant en hâte auprès de

Guillaume; galopant sous l'action de l'éperon (Pl. VII, n° 60) au

cours de la bataille; enfin complètement épuisés et incapables de

nouveaux efforts, lors de la poursuite des fuyards (Pl. VII, n°

67).

Mais arrivons aux personnages: et tout d'abord, reconnaissons

que si parfois ils sont raides, si leur tête n'est pas toujours

bien attachée aux épaules, pourtant, malgré ces incorrections, ils

sont en général pleins de vie. A chaque scène, on est frappé de la

vérité de leur attitude. Chacun a le geste qui convient au rôle

qu'il joue, à la fonction qu'il remplit. Il semble impossible

d'exprimer plus nettement sa pensée et son acte.

Le premier tableau est typique. Le roi d'Angleterre, Édouard,

s'entretient avec Harold et un autre personnage. On voit qu'il a

la parole, et qu'il donne des instructions d'une exceptionnelle

gravité. L'attitude des auditeurs dit leur stupéfaction. Puis nous

avons les scènes si vivantes du voyage, du repas (Pl. I, n° 4) à

Bosham, de [p. 141] l'embarquement, de l'arrestation (Pl. I, n° 7);

ne sent-on pas la protestation de Harold et la réponse du soldat,

qui se défend en invoquant l'ordre de son maître Guy de Ponthieu?

Voyez maintenant les messagers de Guillaume (Pl. II, n° 11), comme

ils se hâtent pour remplir sans retard leur mission; que d'efforts

pour presser leurs chevaux et accélérer leur allure! Le

dessinateur insiste ici sur un détail significatif. Après nous

avoir montré ces ambassadeurs avec leurs cheveux rebroussés par

le vent et la rapidité de leur course, il a soin de les

représenter normalement ramenés en avant, lors de l'audience que

leur accorde Guy de Ponthieu. Le contraste est trop exagéré pour

n'être pas voulu (Pl. II, n° 10).

Soulignons encore la mimique expressive de l'officier qui annonce

à Guy l'arrivée des messagers (Pl. I, n° 9), celle de Guillaume

leur donnant des instructions, et celle de l'ami de Harold

témoignant sa gratitude (Pl. II, n° 12); son attitude humble et

respectueuse contraste avec la pose théâtrale et emphatique de

Harold, lorsqu'il remerciera Guillaume de lui avoir rendu la

liberté (Pl. II, n° 16). On sent toute la différence entre la

reconnaissance d'un inférieur qui obtient d'un grand et puissant

seigneur une faveur inespérée, et la gratitude d'un égal

vis-à-vis de son égal, sentiment moins profond malgré la solennité

des formules employées. On doit encore remarquer l'effroi des

Anglais, quand un orateur de carrefour leur dit les malheurs

qu'annonce, selon lui, l'apparition de la comète (Pl. IV, n° 35).

Que de vie dans le conseil tenu à Rouen (Pl. IV, n° 38)! Ne

croit-on pas entendre Odon, qui sans tarder a pris son parti,

conseiller la guerre, et prendre les premières mesures, à la

stupéfaction de l'ami, qui est [p. 142] venu d'Angleterre apporter

la nouvelle de la mort d'Édouard, et du couronnement de Harold?

Il est vraiment impossible de signaler tous les détails; notons

encore toutefois les éclaireurs chargés par Guillaume, ou par

Harold, de recueillir des renseignements sur les mouvements de

l'ennemi; on les voit saisir toutes circonstances qui peuvent

faciliter leur mission, monter sur les éminences, se dissimuler

derrière les arbres et s'empresser de porter à leurs chefs le

résultat de leurs observations (Pl. VI, nos 57 et 58).

Enfin dans la bataille, lorsque pour arrêter la panique et ramener

ses troupes au combat, Guillaume lève son casque pour se faire

reconnaître, avec quel geste expressif Eustache de Boulogne le

désigne à ses compagnons (Pl. VIII, nos 63, 64)!

En présence de ces scènes si vivantes qu'il a étudiées avec tant

d'ingéniosité et de succès, Fowke a été tellement frappé de la

vérité de certaines figures qu'il a cru y trouver de sérieuses

tentatives de portrait, d'autant que l'inhabileté du dessinateur a

dû être exagérée par les brodeuses qui ont pu, malgré leur bonne

volonté, ne pas suivre toujours leur modèle avec une parfaite

exactitude. C'est même à une erreur, de leur part, qu'on est tenté

d'attribuer l'omission de certains détails essentiels: ainsi

Harold n'a pas toujours la moustache, qu'il porte habituellement,

et qui est un des caractères qui permettent de reconnaître, dans

la Tapisserie, les Anglais des Français (Pl. III, n° 28 et p. 68).

Il ne faut pas exagérer la pensée de Fowke. Il ne peut ici être

question du portrait nettement caractérisé de l'individu, qui

permet de reconnaître au premier coup d'œil son âge, son

caractère, son tempérament, ses habitudes. [p. 143] On ne le

rencontre pas avant l'extrême fin du XIIIe ou le commencement du

XIVe siècle. Il ne peut s'agir ici que de ce portrait stylisé,

généralisé, qui s'applique à tout un groupe de personnages dont il

réunit les caractères. C'est ce seul portrait que connut le XIe

siècle; mais il se perfectionnera peu à peu avec les progrès de

l'art du dessin, nous donnera les particularités de chaque

individu, les traits de son visage, même les détails de son

costume et arrivera à la perfection avec les Van Eyck et les

Memling (116).

Mais sous le bénéfice de cette expresse réserve, on ne peut

s'empêcher de remarquer que Guillaume est toujours représenté,

ainsi que dans les chroniques, comme très gros, très fort, tandis

que Harold, qui si souvent l'accompagne, est svelte et élégant, de

même Robert, comte de Mortain. L'évêque Odon est plus replet, et

son embonpoint approche de celui de Guillaume.

Il est possible de reconnaître certains traits de caractère.

Ainsi, bien que Guillaume et Harold soient à peu près du même âge,

le premier a toute la gravité de l'âge mûr, tandis que le second a

conservé toute la fougue, la vivacité, la nervosité de la jeunesse.

Le roi Édouard est grand, il porte toute sa barbe, conformément

à son sceau et aux chroniques. Tout en lui dénote le vieillard

affaibli par les ans.

S'il ne faut pas exagérer l'importance de ces détails, il n'est

pourtant pas permis de les négliger. Ils attestent à tout le moins

le souci de la vérité qui animait le dessinateur.

Toujours le dessin est singulièrement vivant et vrai. Lorsque

l'artiste a vu ce qu'il nous montre, il le représente [p. 144]

avec précision. Il connaît bien ses personnages et nous donne tous

les détails de leur costume ou de leur armement. Mais il n'a pas

assisté à la bataille, il n'a vu tomber ni les hommes, ni les

chevaux, et égaré par son imagination, il nous donne des

positions impossibles (Pl. VII, n° 61).

Il ne sait pas non plus comment à Pevensey on débarqua la

cavalerie (Pl. V, n° 45), sans quoi il nous aurait fait connaître

le dispositif employé pour faire sortir les chevaux des navires,

ce qui serait très intéressant.

Mais en dehors de ces rares exceptions, le dessin de la Tapisserie

se signale par son exactitude, et c'est ce qui en fait un document

historique de premier ordre.

Après avoir constaté ce souci de la vérité du dessin,

on n'est pas peu surpris de voir que les couleurs sont

employées de la façon la plus fantaisiste, évidemment

dans l'unique but d'assurer l'effet décoratif.

Les bizarres couleurs des chevaux et des animaux des bordures font

involontairement penser aux animaux fantastiques des bibelots de

la Chine et du Japon. Ces arts ont incontestablement plus d'un

point de contact, et ceux qui sont familiers avec les vieux

manuscrits ne seront pas surpris de cette observation. Les

analogies s'y ren- contrent fréquemment.

Dans la Tapisserie proprement dite, cette soif du

décor et de la variété se rencontre à chaque pas.

Le même personnage, représenté dans deux incidents d'une même

scène, ne portera pas des habits de même couleur. L'artiste se

sert de la couleur pour préciser et mettre mieux en lumière les

détails des choses qu'il représente. Prenons, par exemple, un

cheval. Il est toujours de profil, les jambes du premier plan sont

de [p. 145] la couleur du corps, les autres jambes d'une autre,

les contours sont accusés par un ton tranchant. Ainsi un cheval,

dessiné avec de la laine bleue, aura le corps et les jambes

rouges, les sabots jaunes: un autre avec des jambes jaunes aura

des sabots rouges.

Dans notre planche de détail, on remarquera, dans la

bordure haute, un animal qui a deux pattes blanches,

le reste du corps étant de couleur foncée.

De même dans la représentation de l'homme, les cheveux sont des

tons les plus bizarres, habituellement bleus, et entourés d'un fil

d'une autre couleur, rouge le plus souvent (117).

N'est-ce pas ce souci de mettre bien en évidence des

détails redoutés de son inexpérience, qui a amené le

dessinateur de la Tapisserie à représenter les diverses

parties d'un vêtement comme si elles étaient de natures

différentes? Ainsi nous voyons des broignes dont le corps

est maclé et les manches treillissées (Pl. VI, n° 56 et

notre planche de détail), comme aussi des corps treillissés

à manches maclées (Pl.VI n° 55) (118).

Ainsi, indépendamment de son incomparable intérêt

historique, la Tapisserie constitue une œuvre d'art très

remarquable, à laquelle aucun document contemporain ne

peut être comparé.

Mais à quelle école artistique doit-on la rattacher? [p. 146]

Evidemment ce ne peut être aux écoles classiques de Rome ou de

Byzance. Nous sommes ici en présence de cette nouvelle évolution

du génie humain, qui se manifesta dans toutes les branches de son

activité, à cette aurore du moyen âge. La cathédrale Saint-Pierre

de Westminster, les palais d'Harold, de Guy de Ponthieu ou de

Guillaume ne rappellent en aucune façon les temples, ni les

demeures de l'antiquité. Ils sont le produit de cet art nouveau,

créé par les peuples qui, après les invasions, s'établirent sur

les ruines de l'empire romain. Cet art se manifesta un peu partout

en Europe, avec des variantes nées de la fusion des traditions

locales, et du tempérament particulier de chacun d'eux. Ainsi, on

a distingué en Allemagne, en Angleterre, en France, plusieurs

écoles qui se subdivisent encore dans chacun de ces pays. En

France pour le dessin, nous avons l'école du Midi, et surtout la

remarquable école du Nord, dont le centre est Saint-Omer.

Des œuvres de ce temps, la Tapisserie se distingue par la

simplicité et l'exactitude du dessin, la vie des personnages.

Les vêtements n'y collent pas au corps et l'anatomie n'est

signalée qu'avec une discrétion relative. Surtout, on n'y

rencontre pas ces vêtements soulevés par un vent violent, que l'

Histoire de l'art d'André Michel considère comme la principale

caractéristique des écoles anglo-saxonnes si florissantes au Xe

siècle. Rien n'y rappelle ces images qu'on a qualifiées de

centrifuges. On n'y rencontre pas de vêtements plissés, ni de

bordures à crans. La Tapisserie de Bayeux est une œuvre plus

simple, plus sage, plus pondérée qui, tout en conservant

l'expression puissante du mouvement et de la vie, c'est-à-dire

les meilleures qualités des œuvres de ce temps, a su se dégager de

ces préciosités, de ces fausses élégances, [p. 147] qui souvent

servent à diversifier les différentes écoles. Par la puissance de

son originalité, de sa personnalité, son auteur a pu lui donner

une place à part dans l'histoire de l'art. Et par suite se pose

plus impérieusement la question de savoir à quelle école on doit

la rattacher. Ne semble-t-il pas que ce soit à l'école française,

dont elle inaugurerait les traditions fondamentales de justesse,

de pondération et de simplicité? Et dès lors, comment ne pas

rappeler que la reine Mathilde, à qui la tradition l'attribue,

est née comtesse de Flandre, à Lille, tout près de Saint-Omer (119)

où, dans la célèbre abbaye de Saint-Bertin, florissait alors la

principale école de miniature française, et qu'elle a pu y trouver

facilement l'artiste anonyme, qui a dessiné la Tapisserie.

Mathilde n'a pas dû songer à un artiste anglo-saxon, car rien ne

démontre la supériorité de cette école dans cette seconde moitié

du XIe siècle.

Ajoutons que cette grande admiratrice du génie de son mari ne

s'est jamais immiscée dans les actes de son gouvernement et de sa

politique insulaire, qu'elle n'a résidé qu'accidentellement en

Angleterre, et qu'elle a dû plutôt confier l'exécution de la

Tapisserie, de cette glorification de la conquête normande, à un

Français qui, naturellement, s'associait davantage à sa pensée et

partageait son légitime orgueil.

[p. 148]

CHAPITRE III

EXÉCUTION MATÉRIELLE

L'exécution matérielle de la tenture de Bayeux donne

lieu à plusieurs observations.

Nous avons déjà dit que ce n'est pas une Tapisserie, mais une

broderie sur une longue bande de toile, formée de huit morceaux,

réunis par des coutures si fines qu'il faut un examen attentif

pour les constater (120). Elles se distinguent notamment des

raccommodages qu'on rencontre de-ci de-là.

Le premier morceau comprend le voyage de Harold,

sa captivité en Ponthieu et se termine par sa remise à

Guillaume.

Le second morceau représente son séjour à la cour du

duc normand, la guerre de Bretagne, son serment,

son retour en Angleterre et l'enterrement d'Edouard.

Ces deux bandes se rejoignent mal, et l'œil le plus

distrait est frappé de la différence de largeur de la

bordure haute (Pl. II, n° 15).

Les autres jonctions sont plus heureuses: la prochaine [p. 148]

est dissimulée dans les constructions du palais royal d'Angleterre

(Pl. IV, n° 30). Le fragment suivant nous fait assister à la mort

d'Edouard, au couronnement de Harold, puis à la construction de la

flotte normande.

Voici maintenant une quatrième partie qui nous montre d'abord, le

groupe des compagnons de Guillaume s'embarquant pour l'Angleterre

(Pl. V, n° 43), puis la traversée de la Manche, le débarquement,

enfin les apprêts du repas (Pl. V, n° 48).

Sur la cinquième nous voyons le repas béni par

Févêque Odon (Pl. V, n° 49), la construction du camp et

les préparatifs du combat. Dans l'inscription nous lisons

et venerunt. Le fragment suivant comprend ces mots: ad

prelium contra Haroldum; il nous montre les éclaireurs

des deux partis venant faire leur rapport; puis il nous fait

assister au défilé de l'armée normande (Pl. VI, n° 56).

Le septième fragment commence au mot exercitum

(Pl. VI, n° 59). Il nous donne les premiers incidents de

la bataille, la mort des frères de Harold et se termine

lorsque Guillaume ôte son casque pour se montrer à ses

hommes et les rallier. La couture est entre les mots hic

etfranci (Pl.l.VI, n° 61).

Le huitième et dernier fragment termine la Tapisserie. Il nous

représente la fin de cette lutte acharnée, l'énergique

intervention d'Odon et de Guillaume, la mort de Harold et enfin la

fuite de l'armée anglaise.

Ces morceaux sont de longueurs très diverses: évidemment chacun

fut confié à une ouvrière différente.

La Tapisserie de la Reine Mathilde dite La Tapisserie de Bayeux · 第 6 / 11 段