Le mot pueros de l'inscription attire l'attention. Dans le latin

du moyen âge, il désigne souvent un soldat, comme l'atteste

Ducange. Ici on peut y voir, dans un sens plus restreint, la

maisnie de l'évêque, c'est-à-dire le corps d'armée composé surtout

de ses vassaux et de ceux qui reconnaissaient son autorité

directe.

[p. 112]

PL. VIII, nos 63 et 64.

HIC EST: WILLEL DUX

E . . . . IUS

Voici le duc Guillaume.

Eustache de Boulogne.

Un échec, même partiel, atteint toujours le moral des troupes. Les

pessimistes en profitent pour semer de fausses nouvelles, qui

engendrent les paniques. Ainsi se répandit le bruit de la mort de

Guillaume. Pour le démentir et ramener ses hommes au combat, le

duc enlève son casque et montre son visage découvert, en criant,

nous dit la chronique: « Regardez et constatez que je suis vivant

et avec l'aide de Dieu, j'aurai la victoire (95). Quelle est donc

cette folie qui vous pousse à fuir? Me, inquit, circumspicite,

vivo et vincam auxiliante Deo. Quæ vos dementia fugam suaclet? »

Près de lui, un chevalier le désigne aux fuyards, comme pour

attester la vérité de ses paroles et la nécessité de continuer la

lutte. Il porte le gonfanon orné de la croix. Son nom, en partie

effacé, se lisait dans la bordure. Les lettres qui restent E...

TIVS font penser, avec raison, à Eustache, comte de Boulogne. Nous

avons vu, en effet (Pl. VI, n° 56), que c'est à lui que fut confié

l'étendard béni par le pape (96).

[p. 113] Il faut constater qu'ici Guillaume ne porte pas d'armes

offensives; ce qu'il tient à la main, c'est le bâton de

commandement que nous lui avons vu (Pl. VI, n° 59) quand il

exhortait ses soldats à bien se battre, bâton semblable à celui

que nous venons de voir entre les mains de l'évêque Odon.

Pourtant, quand Guillaume (Pl. VI, n° 55) monta à cheval avant le

combat, il avait sa lance et son épée; d'autre part, tous les

chroniqueurs célèbrent à l'envi ses hauts faits. Guillaume de

Poitiers et surtout Guy d'Amiens nous le montrent frappant ses

ennemis de sa redoutable épée.

Comment se fait-il qu'il soit représenté ici avec ce bâton, qui

n'est pas une arme véritable? C'est qu'il a momentanément cessé de

se battre; il est à une certaine distance de l'armée anglaise, au

milieu de ses Normands; il veut se faire reconnaître, les rallier,

les ramener au combat. Le bâton est l'insigne du chef; c'est,

comme nous dirions aujourd'hui, une sorte de fanion qui le

distingue. Son épée, sa lance, semblables à celles des autres

combattants, n'attireraient pas l'attention; mais son bâton est un

véritable signe de ralliement. En ôtant son heaume et découvrant

son visage, Guillaume montre qu'il est vivant et qu'on doit le

suivre.

En 1864, on a trouvé en Suède dans les ruines de l'ancienne

Konungahella, à Kostellgarden, entre Gottenburg et Kongilf, un

bâton analogue; n'en peut-on pas conclure que Guillaume, en le

portant, se conformait à une tradition Scandinave, importée en

Normandie (97).

[p. 114]

PL. VIII, n° 65.

HIC: FRANCI PUGNANT ET.

CECIDERUNT QUI ERANT: CVM

HAROLDO:-

Ici les Français combattent

et les soldats de Harold succombent.

Ramenés au combat, les Normands reprennent la lutte avec une

nouvelle ardeur. Les Anglais, qui, pour les poursuivre, avaient

abandonné leurs redoutables retranchements et rompu leur ordre de

bataille, surpris par ce retour offensif, ne peuvent conserver

leur avantage. Leur camp est envahi et le combat terrible, surtout

là où était arboré le dragon, étendard des Anglais (98). Auprès de

lui, pour assurer sa défense, s'étaient groupés les meilleurs

soldats. De leur côté les chevaliers normands redoublaient

d'efforts pour le conquérir, pendant que leurs archers ne

cessaient de faire pleuvoir des flèches sur leurs ennemis.

N'est-ce pas le roi d'Angleterre que nous voyons arracher une

flèche qui lui a crevé un œil? De toute cette scène, Wace nous

donne ce récit bien vivant:

« Normanz archiers ki ars teneient,

As Engleiz mult espez traeient,

[p. 115]

Maiz de lor escuz se covreient,

Ke en char ferir nes' poeient;

Ne por viser ne por bien traire,

Ne lor poeient nul mal faire

Cunseil pristrent ke halt traireient;

Quant li saetes descendreient

De sor lor testes dreit charreient,

Et as viaires les ferreient.

Cel cunseil ont li archier fait

Sor li Engleis unt en halt trait;

Quant li saetes reveneient,

De sor les testes lor chaeient,

Chies è viaires lor perçoent

Et à plusors les oilz crévoent

Ne n'osoent les oilz ovrir,

Ne lor viaires descovrir.

Saetes plus espessement

Voloent ke pluie par vent;

Mult espès voloent saetes

Ke Engleiz clamoent vibetes.

Issi avint k' une saete,

Ki de verz li ciel est chaete,

Fèri Héraut de sus l'oil dreit.

Ke l'un des oilz li a toleit;

E Heraut l'a par air traite,

Getée a les mains, si l'a fraite

Por li chief ki li a dolu

S'est apuié sor son escu (99). »

« Rom. de Rou, v. 13276. »

Dans la bordure du bas, on remarque quatre meubles très spéciaux,

sortes de carquois de grande dimension, [p. 116] véritables

magasins de flèches, que, selon toute vraisemblance, on amenait

dans la bataille, là où le besoin s'en faisait particulièrement

sentir, afin de permettre aux archers de renouveler leurs

provisions, qui s'épuisaient forcément très vite. Ce détail

archéologique ne semble pas avoir été remarqué malgré sa réelle

importance.

[p. 117]

PL. VIII, n° 66.

HIC HAROLD:- REX:- INTERFEC

TUS: EST

Le roi Harold est tué.

Malgré la douleur que lui causait sa blessure, Harold continua la

lutte avec l'énergie du désespoir, cherchant encore à vaincre, ou

au moins à retarder la défaite, lorsqu'un chevalier lui donna le

coup mortel. Il a donc succombé en vaillant chevalier, défendant

sa patrie aussi longtemps que ses forces épuisées lui ont permis

de tenir une arme, méritant l'estime de ses adversaires et tous

les honneurs que les vainqueurs doivent au courage malheureux.

Pourtant un homme s'acharna sur son cadavre, lui coupa la jambe et

la rejeta au loin. L'histoire ajoute que Guillaume, indigné,

chassa de son armée, comme félon, l'auteur de cette lâcheté (100).

Dans la bordure, nous voyons les horreurs de la guerre, les

pillards rapaces qui, pour s'enrichir aux dépens des nobles

victimes du combat, les dépouillent de leurs armes et de tout ce

qu'elles peuvent avoir de précieux.

[p. 118]

Pl. VIII, n° 67.

ET FUGA: VERTERUNT ANGLI

Les Anglais sont en fuite.

En amenant par une fuite simulée les Anglais à rompre leur ordre

de bataille, et à sortir de leurs retranchements où ils étaient

inexpugnables, Guillaume avait décidé du sort de la bataille. Les

Normands pénétrèrent alors dans le camp, où la lutte continua âpre

et sanglante, jusqu'au moment de la mort de Harold, qui fut vite

connue de tous. Alors les Anglais épuisés, désormais sans chef,

s'enfuirent dans toutes les directions. Les gestes, les

attitudes des vainqueurs nous disent l'ardeur de la poursuite que

purent seules arrêter l'obscurité de la nuit et les difficultés

d'un pays inconnu et boisé.

La Tapisserie nous montre avec quelle tranquillité les combattants

se retirent à l'abri d'un bois, signalé par ce groupe d'arbres.

Ils s'en vont sans hâte, remportant leurs masses de pierre

analogues à celle que nous avons signalée au commencement de la

bataille (Pl. VII, n° 59). A peine se retournent-ils pour

constater que toute poursuite a cessé.

Autour d'eux, sont les servants de l'armée; affolés, ils se sont

emparés des chevaux et, non encore tranquillisés par la

distance, ils ne cessent de les exciter et d'activer leur

marche.

Dans ces fuyards, on n'aperçoit aucun de ces chevaliers revêtus de

la broigne, que nous avons vus se comporter si vaillamment.

Auraient-ils été exterminés jusqu'au dernier, [p. 119] ou plutôt

le dessinateur de la Tapisserie n'a-t-il pas tenu à rendre cet

indirect hommage à leur courage et à leur héroïsme?

Si maintenant nous jetons le regard sur les Normands vainqueurs,

quelle différence d'aspect entre cette troupe débandée et la belle

armée, si bien ordonnée, que nous avons vue avant le combat! Un

seul des cinq chevaliers a conservé sa lance, les quatre autres

l'ont perdue ou brisée dans le combat; trois n'ont plus de heaume.

Les chevaux sont épuisés, et les cavaliers font de vains efforts

pour les exciter. Un archer, entraîné par l'ardeur du combat a

enfourché un cheval sans maître, et s'efforce de parachever la

victoire par la poursuite acharnée des vaincus.

[p. 120]

§ 2. BORDURES

Les tableaux de la vie de Harold et de Guillaume, que nous venons

d'étudier, se déroulent entre deux bandes de broderies, qui les

bordent en haut et en bas. A notre gauche une garniture analogue,

formée de fleurons et d'entrelacs, complète un véritable

encadrement. Aussitôt après, nous avons la scène désignée par

l'inscription Edward rex (Pl. I, n° 1) où le roi d'Angleterre

donne des instructions à deux de ses sujets. Cet encadrement nous

montre que nous sommes au commencement de l'histoire qui va être

représentée. Il devrait évidemment y en avoir un semblable à la

fin. N'en trouvant pas, nous devons en conclure que nous n'avons

pas la totalité des tableaux rêvés par l'artiste qui a fait le

dessin: soit que le travail n'ait jamais été terminé, soit que la

fin ait été détruite et c'est, nous semble-t-il, l'hypothèse la

plus probable.

Frappé des analogies qui existent entre cette Tapisserie, et

celle que décrit l'abbé de Bourgueil, Baudri (101), dans son poème

adressé à Adèle, fille du Conquérant, l'abbé Laffetay imagine

qu'elle devait avoir les mêmes scènes finales, et qu'ainsi nous

avons perdu les tableaux représentant Guillaume remerciant ses

troupes, et recevant la soumission de la ville voisine. Cette

supposition est assurément séduisante; mais elle ne s'appuie sur

aucun fait sérieux et reste une pure hypothèse.

Dans leur ensemble, ces deux bordures sont un [p. 121] accessoire,

un ornement de l'œuvre principale. On y voit des sujets très

divers, et souvent des animaux affrontés qui rappellent certaines

sculptures de chapiteaux de cette époque. Toutefois lorsque le

dessinateur l'a jugé utile, le sujet principal se continue dans la

bordure. Nous y trouvons ainsi les mâts des navires, le sommet de

certains édifices, la comète, des inscriptions. La bordure

contient alors un véritable prolongement de la scène représentée

pendant la bataille; on y remarque en bas, la longue série des

braves tombés au champ d'honneur, et aussi les archers qui,

intervenant au moment opportun, ont décidé du sort de la journée

et assuré la victoire (Pl. VIII, n° 63). Tous les boucliers

anglais sont criblés de leurs flèches. Plus loin nous voyons

encore les victimes du combat, et les rapines de ces hommes qui

accourent sur les champs de bataille pour piller et s'enrichir des

dépouilles des morts et des mourants. Avant de relater ces divers

épisodes du combat, la bordure nous montre des animaux féroces,

hyènes, renards emportant des volailles; un loup menaçant une

chèvre, la lice réclamant en vain la loge qu'avait imprudemment

prêtée sa compagne (Pl. VI et VII, n° 59); un chien forçant un

lièvre; un faucon poursuivant une proie: scènes de violences

encadrant les derniers préparatifs et les commencements de la

bataille. Il y a donc un rapport entre les sujets de la Tapisserie

et ceux de la bordure. Il apparaît encore lorsque Harold reçoit un

homme du peuple qui apporte de graves nouvelles (Pl. IV, n° 36).

Les petits bateaux du bas doivent rappeler le sujet de la

conversation et annoncer qu'une flotte menace l'Angleterre.

Peut-on pousser plus loin les rapprochements? Deux fois on

rencontre dans la bordure des poissons, représentés comme ceux qui

forment le signe du zodiaque (Pl. III, n° 21 et [p.122] IV, n°

37), et on en a conclu que l'expédition du Mont Saint-Michel avait

eu lieu en février ou mars; et qu'à la même époque, l'année

suivante, Guillaume avait reçu l'avis du couronnement de Harold.

Les scènes de labourage et de semailles semblent aussi nous dire

que c'est au cours de l'automne que Guillaume négocia avec Guy de

Ponthieu pour obtenir la liberté de Harold (102); cela semble très

admissible. Avec cette interprétation, la Tapisserie préciserait

des détails que ne donnent pas les historiens. Mais on ne saurait

aller plus loin et trouver d'autres rapports entre les sujets

principaux et les bordures. Cette longue série d'animaux affrontés

ne semble avoir été dessinée que pour l'ornement de la tenture, et

le dessin, toujours un peu stylisé; les couleurs bizarres (103)

rendent très difficile la détermination des caractères, et

l'identification à peu près impossible. Certains animaux sont

absolument imaginaires, comme les centaures, les dragons, les

quadrupèdes ailés. Généralement les quadrupèdes alternent avec

les oiseaux.

Dans la première catégorie, on peut, semble-t-il, reconnaître des

lions, des moutons, des chiens, des béliers, des chameaux, des

cerfs, des sangliers, des renards, des loups, des lièvres, des

ânes, des boucs. Dans la seconde, des canards, des oies, des

aigles, des coqs, des cygnes, des dindons, des pélicans, des

pigeons, des éperviers, des grues, des dragons ailés, des

merlettes. [p. 123] On rencontre de-ci, de-là, trois obscena qu'on

a invoqués comme preuve que la Tapisserie ne pouvait émaner

d'Odon, ou de Mathilde. comme si toutes les époques avaient, à cet

égard, la même délicatesse! Les sculptures du haut moyen âge, les

enluminures des manuscrits, n'en fournissent-elles pas bien

d'autres exemples analogues, dont personne alors ne se

scandalisait?

En différents endroits, le dessinateur des bordures nous donne des

illustrations des fables d'Esope. C'est d'abord, le renard et le

corbeau (Pl. I, n° 4, III, n° 27) et puis le loup et l'agneau (Pl.

I, n° 5 et III, n° 4); la lice et sa compagne (Pl. I, n° 4, IV, n°

59); le loup et la grue; le renard, le singe et les animaux (Pl.

I, n° 5); le lièvre et le passereau (Pl. I, n° 6) (104); puis on

reconnaît un loup, un chevreau, une chèvre illustrant, sans

conteste, la fable d'Esope, quoique le chevreau ne soit pas dans

un enclos (Pl. I, n° 6). Vient ensuite une scène de chasse: deux

rabatteurs avec des chiens poursuivant un loup, ou un renard (Pl.

I, n° 8). Après, voici une autre fable, la brebis, la chèvre, la

génisse en société avec le lion; ensemble, ils poursuivent le cerf

(Pl. I, n° 8) que le lion va s'approprier au tableau suivant. Que

trouvons-nous ensuite? Les travaux des champs, le labourage, les

semailles, le hersage, la chasse à la fronde et un groupe

d'oiseaux, qui nous portent à penser que ces tableaux représentent

la fable de l'hirondelle et des petits oiseaux (Pl. II, n° 10)

(105).

Voici maintenant un bateleur avec son ours (Pl. II, [p. 124] n°

11), et une autre scène de chasse à courre (Pl. II, n° 12).

Après, recommencent des séries d'animaux, interrompues, çà et

là, par une fable. Ainsi, quand Harold rentre dans sa patrie,

après son long séjour en Normandie, nous retrouvons le loup et

la grue, le renard et le corbeau (Pl. III, n° 27) qui semblent des

allusions à sa situation. Sans doute, il est parvenu à se

soustraire à la puissance du redoutable duc de Normandie, mais

c'est au prix d'un serment, qui l'oblige à renoncer à ses

espérances au trône d'Angleterre.

Au moment de la bataille, nous retrouvons une nouvelle fable,

l'âne et le loup, répétée en haut et en bas (Pl. VI, n° 56). Et

ces deux chevaux liés (Pl. VII, n° 59)? Ne sont-ils pas

l'illustration d'une autre fable analogue que nous n'avons pu

identifier?

L'abbé de la Rue supposant que les fables d'Esope n'avaient été

connues en Occident qu'au XIIe siècle, en conclut que la

Tapisserie n'est pas antérieure à cette époque. C'est une erreur.

Pour la démontrer on invoque, en général, la traduction que le roi

d'Angleterre, Alfred, en aurait faite au Xe siècle; puis les

manuscrits, qui nous sont parvenus de cette époque, notamment

celui de Leyde, qui remonte au premier tiers du XIe siècle (106).

Freeman, l'éminent historien, sans s'y arrêter autrement,

retourne l'objection, et répond, que la Tapisserie est un document

si authentique, qu'il prouve, à lui seul, que les fables étaient

connues au XIe siècle (107). Ne doit-on pas donner à

l'observation un autre caractère? Si les fables d'Esope étaient au

XXIe siècle un sujet d'érudition, [p. 125] si elles n'étaient

connues que des savants, jamais le dessinateur de la Tapisserie

n'eût songé à les représenter. Tout démontre, en effet, qu'il ne

cherche qu'à donner une exposition claire de son sujet. Il n'est

pas, comme les artistes de la Renaissance, tenté de faire étalage

d'érudition. Des fables, connues seulement des savants, ne

pouvaient trouver place dans son travail, tandis qu'il

accueillait avec empressement des apologues populaires qui,

souvent, pouvaient se rattacher au sujet principal.

La tradition avait rendu ces récits populaires. Les Romains les

avaient reçus des Grecs, puis les avaient transmis aux Gaulois.

Ces derniers, à leur tour, les avaient redits aux Francs et aux

Normands. Peu à peu, ils étaient entrés dans le folklore du temps.

N'avons-nous pas tous appris des contes, des récits merveilleux,

et des fables avant de les lire dans les livres?

-----

[p. 126]

[p. 127]

===== II =====

ÉTUDE CRITIQUE

==============

[p. 128]

[p. 129]

Nous venons de jeter un coup d'œil sur l'ensemble de la

Tapisserie. Nous avons vu se dérouler tous les tableaux qui la

composent; nous avons souligné les curieux détails ainsi que les

éléments historiques ou pittoresques qu'ils renferment; notre

étude ne peut s'arrêter là. Il est nécessaire de la reprendre,

de nous élever un peu, de rechercher les aperçus plus généraux,

les observations qui s'appliquent non plus à tel ou tel objet, à

tel ou tel tableau, mais à l'ensemble de la tenture, ou, au moins,

à un certain nombre de scènes.

Ce nouvel examen nous amènera à nous demander d'abord, quel est le

véritable sujet représenté. Après, nous nous attacherons à l'étude

du dessin et de son exécution, en nous demandant quel est son

caractère, et si ce chef-d'œuvre du xi c siècle fait partie du

patrimoine artistique de l'Angleterre ou de la France. Ensuite

entrant plus profondément dans notre sujet, étudiant le costume

civil et militaire, l'armement, les constructions, nous verrons à

quelle époque on en trouve d'analogues. Nous interrogerons aussi

les inscriptions et après nous fixerons la date de la Tapisserie;

enfin, nous rechercherons si, conformément à la tradition, elle

peut être à bon droit attribuée à la reine Mathilde.

-----

[p. 130]

CHAPITRE PREMIER

VÉRITABLE SUJET DE LA TAPISSERIE

On répète toujours que la Tapisserie de Bayeux représente

l'histoire de la conquête de l'Angleterre par Guillaume le

Conquérant. Ce n'est pas tout à fait exact. Sans doute, nous y

trouvons des tableaux nous montrant les préparatifs de

l'expédition, le débarquement à Pevensey et la victoire de

Hastings, mais loin d'être le sujet principal, ce n'en est

qu'une partie, la conclusion du drame poignant exposé à nos yeux.

Le véritable sujet, c'est le parjure de Harold et son terrible

châtiment. Ce prince occupe une place aussi importante que

Guillaume. Pour nous faire apprécier toute l'horreur de son crime,

la Tapisserie nous expose quelle lourde dette de gratitude Harold

avait contractée envers Guillaume, qui, au prix d'une énorme

rançon, l'avait d'abord arraché des mains de Guy de Ponthieu, puis

l'avait reçu magnifiquement dans son palais de Rouen, et, le

traitant comme son frère d'armes, l'avait emmené dans l'expédition

de Bretagne, entreprise probablement (?) à sa demande (108);

enfin l'avait armé chevalier.

Après tant de bienfaits, d'aussi signalés services, [p. 131]

Harold n'avait, semble-t-il, rien à refuser à Guillaume; aussi, ne

doit-on pas être surpris qu'il promette solennellement de l'aider

de tout son pouvoir à se mettre en possession du royaume

d'Angleterre, que son cousin, le vieux roi Édouard, venait de lui

léguer. N'oublions pas que Harold, comme sujet de ce prince,

devait faire tous ses efforts pour assurer l'exécution de sa

volonté. Dans cette occurrence, ce serment semble très simple et

très naturel; c'était tout à la fois un acte de reconnaissance

envers son bienfaiteur, et de loyalisme envers son roi. Or, à la

mort d'Édouard, malgré son serment, Harold accepte la couronne;

mais Guillaume refuse de laisser aux mains d'un traître, d'un

parjure, ce royaume d'Angleterre qui est, désormais, son

patrimoine légitime. Il en appelle aux armes, et la bataille de

Hastings doit être considérée comme une sorte d'épreuve, de duel

judiciaire entre les deux rivaux. Si nous en croyons Guillaume

de Poitiers, Harold aurait accepté cette sorte de lutte; car après

avoir reçu les derniers ambassadeurs venant faire des propositions

de paix, il se serait écrié: « Que Dieu décide aujourd'hui ce qui

est juste entre Guillaume et moi (109). » Or, Dieu n'a pas permis

que Harold profitât de son crime; il l'a, au contraire,

cruellement châtié: et non seulement lui, mais encore ses frères

innocents, sont morts dans le combat (110).

Ainsi, le drame revêt un caractère de haute moralité, bien à sa

place dans une cathédrale. Il enseigne les fidèles, et leur

apprend quel respect on doit avoir pour la parole donnée, surtout

quand elle est accompagnée et [p. 132] confirmée par un serment,

solennellement prêté sur les choses les plus saintes, l'Evangile

et les reliques les plus vénérées. Wace, dans son récit de la

scène du serment, pour nous faire comprendre sa gravité, nous

dépeint l'émotion de Harold:

Quant Héraut suz sa main tendi,

La main trembla, la char frémi (111). v. 19838.

Ces idées sont bien du moyen âge, qui pratiqua si rigoureusement

la religion du serment, et spécialement du XIe siècle, qui a été,

par excellence, le siècle des épreuves judiciaires.

L'histoire, d'ailleurs, nous dit que c'est bien le châtiment du

parjure de Harold, que poursuivit Guillaume; c'est de ce parjure

qu'il se plaignit à Rome, par l'intermédiaire de Lanfranc,

prieur de l'Abbaye du Bec. Et pour arriver à punir ce crime, et à

réparer le préjudice causé, il fit prêcher une sorte de guerre

sainte.

Pour ses querelles ordinaires, pour ses précédentes guerres avec

ses voisins du continent, Guillaume n'avait pas pris ces

précautions: il s'était mis en campagne sans demander à Rome un

semblable appui. D'ailleurs, il n'eût probablement pas obtenu de

réponse favorable. Mais ici, la situation est toute différente.

Son parjure a rendu Harold indigne du trône, et a permis au Pape

de donner à Guillaume l'investiture du royaume d'Angleterre, et

de lui envoyer, avec sa bénédiction, un étendard béni, gage

sensible de son appui moral (112).

[p. 133]

Enfin, ce qui montre le mieux ce caractère et l'importance que

l'opinion, non seulement en Normandie, mais encore en Angleterre,

attachait à cette violation de serment, c'est cette scène entre

Harold et son frère Gyrth, dont l'authenticité ne peut être mise

en doute; car elle n'est pas seulement racontée par les

historiens normands et français, mais encore par les chroniqueurs

anglais. A la veille de la bataille de Hastings, Gyrth veut

empêcher son frère d'y prendre part, et l'amener à se retirer à

Londres. Il invoque son intérêt et celui de la patrie elle-même:

« Si le roi, lui dit-il, prend part à la lutte et est vaincu, s'il

trouve la mort dans le combat, tout est terminé, l'Angleterre

est conquise, et la liberté anglaise périt par sa faute. » Puis

non content de ces raisons si graves, il ajoute en insistant: «

Il n'est pas bon de lutter contre le suzerain à qui on a prêté

hommage: n'as-tu pas prêté serment à Guillaume? crains donc

d'encourir la peine de ce crime affreux qu'est le parjure et

d'amener avec la tienne, la perte des hommes qui combattent avec

toi: « Cave ne perjurium incurras , et pro tanto scelere, tu cum

viribus nostræ gentis corruas nostræque progeniei permansurum

dedecus exinde fias (113). » On ne manquera pas de remarquer la

singulière virulence de l'expression. Et Gyrth de poursuivre:

La Tapisserie de la Reine Mathilde dite La Tapisserie de Bayeux · 第 5 / 11 段