Voici Wadard, personnage qui n'est connu que par cette unique

mention. Ses armes, son rôle, le désignent comme un officier

supérieur, chargé d'assurer la subsistance de l'armée. Il commande

la troupe qui revient de marauder, et préside au partage du butin.

Par ses ordres, un homme, armé d'une hache, s'apprête à abattre un

bœuf; pendant qu'il donne des instructions, un autre lui amène un

cheval, trouvé dans les environs, comme l'indique sa crinière

coupée en brosse.

On s'est beaucoup demandé qui était ce Wadard, si connu de ses

contemporains, malgré le silence des chroniques, que le rédacteur

des inscriptions se borne à nous dire son nom, sans nous indiquer

sa qualité, ou sa fonction. Les commentateurs ont donné libre

cours à leur imagination. Les uns pensent que Wadard était un de

ces Normands fixés en Angleterre, dans les environs de Hastings,

qui accourait au-devant de l'armée, pour la renseigner et la

guider; d'autres, que c'est lui qui a averti Guillaume du

couronnement de Harold (79). Mais, plus probablement, c'était un

Bayeusain, très connu dans sa ville, et qui avait été chargé de

l'intendance générale de l'armée.

N'est-ce pas ce rôle qu'il remplit sous nos yeux? [p. 90]

Toutefois, ce n'est qu'une hypothèse; on ne peut même affirmer

s'il était anglais ou normand. La seule chose certaine c'est que

le Domesday Book, rédigé de 1080 à 1086, mentionne un Wadard parmi

les vassaux du comté de Kent, attribué à l'évêque Odon de Bayeux.

Il est probable que c'est lui que mentionne la Tapisserie.

Avec beaucoup d'autres auteurs, nous signalons ce détail qui

montre bien que la Tapisserie est une œuvre contemporaine,

destinée à des contemporains au courant de tous les incidents de

la conquête, et dessinée non d'après les chroniques, qui toutes

ignorent Wadard, mais d'après des souvenirs, ou des renseignements

personnels.

[p. 91]

PL. V, n° 48.

HIC: COQUITUR: CARO ET HIC:

MINISTRRVERUNT MINISTRI

Ici on fait cuire la viande, on dresse les plats,

et on prépare le repas.

Nous sommes au camp, et nous assistons à la préparation du repas

qui comprend trois phases distinctes, que l'inscription a soin de

bien préciser. D'abord on fait cuire la viande, coquitur caro;

puis on la retire du feu, et on la remet à des écuyers chargés de

dresser les plats dans une sorte d'office improvisé,

ministraverunt ministri, enfin on les sert sur la table, fecerunt

prandium.

On fait la cuisine en plein air. Le portique indique que le repas

de Guillaume est servi à part, peut-être dans une maison voisine.

Enfin, quand tout est prêt, on sonne du cor pour appeler les

convives, conformément à un usage probablement ancien, et qui se

continuera pendant le moyen âge, comme l'attestent nos chansons de

geste.

On a dû apporter de Normandie les ustensiles que nous voyons,

notamment ce fourneau, cette marmite, cette barre et ces fourches

trop soignées pour être des arbres coupés à la hâte dans la

campagne, cette herse avec ses broches chargées de viande.

[p. 92]

PL. V, n° 49.

HIC FECERVUNT: PRRNDIUM: ET.HIC.

EPISCOPUS: CIBU: ET: POTU:

BENEDIClT.

Voici le repas. L'êvêque bénit la nourriture

et la boisson.

Grâce à ces préparatifs, la table est abondamment servie; mais,

sauf un poisson, il est difficile d'identifier les divers objets

et victuailles qui l'encombrent.

Les convives sont Guillaume, l'évêque Odon, qui bénit le repas,

puis, probablement Robert de Mortain, qui, par son geste, indique

qu'il ne faut s'attarder à table, mais en toute hâte rechercher

les moyens d'assurer le succès de l'expédition. Son titre de Comte

doit l'autoriser à porter le manteau: s'il ne l'a pas ici, ni dans

la scène suivante, c'est par déférence envers son frère le duc de

Normandie, son suzerain. Odon ne conserve le sien qu'à raison de

sa dignité religieuse. Ce sont là de curieux détails du protocole

du temps (80). A la droite du duc Guillaume, est un personnage

dont la longue barbe appelle l'attention. Fowke l'identifie, avec

beaucoup de vraisemblance, avec Roger, comte de Beaumont, surnommé

à la barbe, et qui se distingua tellement à la [p. 93] bataille de

Hastings, que les historiens ont mentionné son nom, malgré la

brièveté de leurs récits.

Le serviteur, portant un plat et une serviette, met un genou en

terre avant de commencer le service, conformément à un usage, qui

se continuera pendant le moyen âge (81).

Ce serait une erreur de ne voir, dans cette série de scènes

domestiques, que la préparation d'un repas de Guillaume et de

quelques membres de sa famille ou de son état-major. Ce que le

dessinateur a voulu, c'est nous montrer avec quelle sollicitude

Guillaume s'occupait de son armée, prenait soin de ses hommes et

veillait à leur subsistance. A peine débarqué à Pevensey, il

envoyait à la maraude des troupes chargées de rapporter les vivres

nécessaires, il les fait ensuite préparer et l'évêque Odon les

bénit avant chaque repas.

Dès lors, cette scène se revêt d'un véritable caractère de

grandeur: elle rappelle un détail historique intéressant, bien

digne d'être représenté, et qui accentue le caractère quasi

religieux de cette expédition, que le Pape avait bénie.

[p. 94]

PL. VI, n° 50.

ODO: EPS: WILLELM: ROTBERT:-

Odon, évêque de Bayeux, Guillaume, Robert.

Après le repas, voici le conseil. Guillaume qui le préside, porte

le manteau et l'épée haute. A sa droite est l'évêque Odon, à sa

gauche Robert, comte de Mortain, qui, pour manifester son

impatience d'en venir aux mains sans tarder, tire déjà son épée.

L'un et l'autre étaient frères utérins de Guillaume, qui leur

témoigna toujours beaucoup d'affection. Ils prirent la plus large

part à l'expédition contre Harold. Au conseil tenu à Rouen, nous

avons déjà vu Odon initié aux plus importantes résolutions (Pl.

IV, n° 38). Bientôt nous le retrouverons à Hastings, pendant la

bataille, ralliant les fuyards et concourant grandement au succès

de la journée (Pl. VII, n° 62).

[p. 95]

Pl. VI, nos 51 et 52.

ISTE. IUSSIT: UT FODERETUR:

CASTELLUM: AT. HESTENGA CEASTRA

Guillaume ordonne d'entourer de fortifications,

le camp de Hastings.

Pour être à l'abri d'une surprise, le conseil a résolu d'entourer

le camp de fossés et de retranchements, qui en feront une

véritable forteresse. Quel est l'ingénieur que nous voyons

prescrivant les travaux, et plus loin les dirigeant?

Grammaticalement le mot iste de l'inscription désignerait Robert,

comte de Mortain, si les trois noms que nous venons de voir

étaient sur une même ligne. Mais Willelm est plus bas, sur une

autre ligne; iste peut se rapporter à lui. D'autre part, en voyant

ce personnage gros et fort, comment ne pas songer au Duc? C'est

ainsi que la Tapisserie et les chroniques nous le représentent,

tandis que Robert est grand et maigre. Or, malgré l'incorrection

du dessin, il n'est pas permis de négliger cet indice. Nous avons,

d'ailleurs, un renseignement plus décisif; c'est le gonfanon, orné

d'une croix, que porte ce personnage, et qui n'appartient qu'à

Guillaume. Dans les deux scènes, son costume est identique; si les

couleurs des vêtements ne sont pas les mêmes, c'est que la

brodeuse a voulu varier ses effets; car tout, jusqu'aux sabots des

chevaux, a fourni à ces artistes l'occasion de montrer leur

fantaisie.

[p. 96] Freeman nous apprend qu'il a retrouvé à Hastings, près de

la voie du chemin de fer, de grands fossés, en partie comblés qui

attestent l'importance des travaux que Guillaume fit exécuter à

cette époque reculée, pour protéger son armée (82).

Deux des ouvriers semblent lutter avec leurs outils. Faut-il voir

là un jeu du temps, ou bien un incident connu des contemporains,

et dont le souvenir est perdu?

Dans le lointain on aperçoit le camp, avec les palissades et les

tours qui le protègent. Guillaume, qui avait tout prévu, avait

fait préparer en Normandie les bois nécessaires, si bien qu'une

fois arrivés sur place, les charpentiers n'eurent plus qu'à les

monter.

[p. 97]

PL. VI, n° 53.

HIC: NUNTIATUM EST: WILLELM

DE HAROLD:

Guillaume reçoit des renseignements

sur les agissements de Harold.

Un éclaireur envoyé en reconnaissance, ou un de ces Normands

d'Angleterre, qui font les vœux les plus ardents pour le succès de

Guillaume, lui annonce que Harold arrive en toute hâte avec son

armée. Le duc l'écoute avec la plus vive attention. On sent, à son

attitude, l'importance du renseignement, et avec quel soin il en

fait préciser les détails. D'après Freeman (83), ce personnage

serait le Connétable du palais d'Édouard, Robert, fils de Wymarc,

que nous avons déjà rencontré au chevet du roi mourant, ou son

envoyé. Ce Normand, ami d'Édouard, qui conserva ses biens, et

peut-être ses dignités sous le règne de Harold, fut un modèle de

loyalisme et de fidélité à Guillaume, son souverain d'origine,

comme au souverain de son pays d'adoption. Il aurait voulu éviter

l'effusion du sang, et serait là pour avertir Guillaume du succès

remporté par Harold sur les Norvégiens, lui annoncer la prochaine

arrivée de l'armée victorieuse, l'engager à regagner la Normandie,

et à éviter ainsi un désastre certain tandis qu'il en était encore

temps.

Si cette hypothèse était exacte, l'inscription de la Tapisserie

serait autre, et indiquerait le refus de Guillaume. Telle que nous

la lisons, elle ne peut faire allusion qu'à des renseignements

stratégiques.

[p. 98]

PL. VI, n° 54.

HIC DOMUS: INCEND1TUR:

Ici une maison est incendiée.

Pour garantir la sécurité de son camp, le duc de Normandie fit

détruire tout ce qui pouvait entraver les mouvements de son armée,

servir de refuge à l'ennemi, et faciliter une surprise. Ainsi il

prescrivit de mettre le feu à cette maison d'où sort une femme

avec son enfant. La guerre a de ces nécessités cruelles! Sans

doute, un critique (84) a cru pouvoir admettre que l'incendie

avait été allumé par les soldats de Harold, pour empêcher les

Normands de se servir de cette maison, et de profiter des

provisions qu'elle renfermait, ou pour punir un compatriote

soupçonné de trahison. Mais l'inscription ne confirme nullement

ces hypothèses. Ne savons-nous pas, d'ailleurs, que Gyrth, frère

de Harold, lui avait conseillé de ravager complètement la contrée,

pour priver l'armée normande de toute ressource, et la mettre dans

l'impossibilité de se procurer les vivres nécessaires à sa

subsistance, mais que, par amour pour son peuple, Harold refusa de

suivre cet avis? Néanmoins la dévastation fut si complète que

longtemps après, lors de la rédaction du Domesday Book

(1080-1086), la contrée était toujours inculte.

[p. 99]

PL. VI, nos 55 et 56.

HlC: MILITES: EXIERUNT: DE

HESTENGA: ET: VENERUNT AD

PRELIUM: CONTRA: HAROLDUM.

REGE:

L'armée sort de Hastings, pour aller combattre

le roi Harold.

Nous sommes au 14 octobre 1066. L'heure de la bataille a sonné.

Guillaume revêtu de sa broigne, de ses chausses, de son heaume,

armé de l'épée et de la lance, se prépare à monter le cheval,

présent du roi d'Espagne, Alphonse, que lui amène son écuyer,

Gautier Giffard, seigneur de Longueville.

Il traverse un petit bois et va se mettre à la tête de ses

chevaliers; derrière lui, on en remarque deux qui portent des

bannières: la première semi-circulaire représente un oiseau; c'est

l'étendard traditionnel et national des hommes du Nord, que les

Normands ont conservé depuis leur établissement en France; l'autre

est le gonfanon envoyé par le Pape. On le reconnaît à la croix qui

y est peinte.

D'après Wace, cet étendard fut confié à Toustain le Blanc, fils de

Rollon, seigneur du Bec, au pays de Caux. La Tapisserie, au

contraire, nous le montre porté par un autre chevalier que,

d'après les restes de l'inscription, en partie effacée d'ailleurs,

on croit être Eustache de Boulogne. Pas besoin de dire que nous

préférons le [p. 100] témoignage contemporain de la Tapisserie à

celui du poète, qui n'écrivait qu'un siècle environ après les

événements. D'ailleurs, Toustain le Blanc a bien été chargé d'un

étendard, mais c'est de l'étendard national, de celui où était

l'oiseau, nous dit Ordéric Vital. Turstinus filius Rollonis

vexillum Normanorum portrait (85).

A la tête de l'armée, voici Guillaume. Il tient à la main le bâton

de commandement (86) . On ne peut songer à une massue, qui n'est

pas une arme normande. Vient ensuite un autre cavalier absolument

semblable, que certains ont pris pour un de ses frères, Odon ou

Robert. Mais, ne vaut-il pas mieux voir là deux représentations de

Guillaume: l'une le montre commandant ses troupes, l'autre

interrogeant un de ses officiers? L'erreur est venue de la

longueur de l'inscription, qui ne pouvait tenir dans l'espace qui

lui appartenait normalement.

Il y a lieu de remarquer les deux parties de cette scène. Dans la

première, qui se termine aux mots AD PRELIVM de l'inscription, les

chevaux sont frais, impatients, pleins d'ardeur, les cavaliers

sont obligés de les calmer avec le frein. Après, la situation

change; on va à l'ennemi, on rend la main aux chevaux qui

s'avancent à pleine allure, pour rejoindre Guillaume, et bientôt

après, on les sentira excités par l'éperon. Ce n'est pas sans

surprise qu'on constate des nuances aussi délicates dans un dessin

de cette époque.

On a voulu voir dans les scènes de la bordure du haut, une

allusion aux violences commises par les hommes de guerre: leur

examen suffit à réfuter cette hypothèse.

[p. 101]

PL. VI, n° 57.

HIC: WlLLELM: DUX INTERROGAT:

VITAL: SI VIDISSET HAROLDI

EXERC ITU

Le duc Guillaume demande à Vital s'il a vu l'armée de Harold.

Les deux armées ne sont séparées que par une courte distance.

Guillaume qui veut connaître la situation de l'ennemi, ses forces,

les dispositions qu'il a prises, a envoyé en reconnaissance des

éclaireurs qui ne tardent pas à recueillir d'importants

renseignements. Vital, qui les commande, accourt au galop pour

rendre compte de ses découvertes, tandis que sa troupe, dissimulée

derrière les arbres d'une éminence, continue de surveiller les

mouvements de l'ennemi. Le geste de Vital est des plus

significatifs.

Voilà encore un personnage important, évidemment très connu de son

temps, mais dont les chroniques ne nous ont même pas conservé le

nom.

Vital est le nom d'un témoin d'un acte constatant que

l'évêque Odon acheta, en 1098, un terrain pour agrandir son palais

épiscopal de Bayeux: il devait donc être connu dans cette ville,

comme Turold et Wadart, que nous avons déjà rencontrés. De plus,

dans le Domesday Book, nous retrouvons un Vital, parmi les vassaux

de l'évêque Odon. C'est encore un Vital qui a fondé la célèbre

abbaye de Savigny, en Normandie.

[p. 102]

PL. VI, n° 58.

ISTE NUNTIAT: HRROLDUM REGE

DE EXERCITU WILELMI DVCIS

Un éclaireur renseigne le roi Harold

sur l'armée du duc Guillaume.

Comme Guillaume, Harold veut se renseigner sur les forces et la

situation de son adversaire. Un de ses éclaireurs observe le camp

normand du haut d'une colline, puis accourt rendre compte de ce

qu'il a vu et constaté. Harold avait aussi envoyé des espions qui,

nous atteste le chroniqueur, déclarèrent n'avoir rencontré dans le

camp de Guillaume qu'une foule de moines rasés récitant des

prières; mais, Harold qui avait vécu en Normandie, dissipa leur

erreur et leur déclara que ces prétendus moines étaient de vrais

chevaliers qui se conduiraient vaillamment dans le combat.

L'armée anglaise n'a pas de cavalerie, même pour faire les

reconnaissances, qui sont confiées à des fantassins. Si Harold est

à cheval ici, c'est qu'il n'a pas d'autre moyen de se rendre

promptement d'un point à un autre, de s'assurer que toutes les

dispositions sont bien prises, et que ses ordres sont exécutés;

nous le retrouverons dans la bataille, combattant à pied avec ses

chevaliers, car les deux armées sont complètement différentes:

celle des Normands comprend surtout des cavaliers et des archers;

et sa force vient de sa mobilité même, de sa souplesse, [p. 103]

de la facilité avec laquelle elle peut effectuer une manœuvre et

exécuter une attaque. Elle brille surtout dans l'offensive.

L'armée anglaise, au contraire, sait surtout se défendre: sa force

vient de cette phalange de fantassins qui, se serrant les uns

contre les autres, forment, avec leurs boucliers, une muraille

quasi infranchissable.

[p. 104]

Pl. VII, n° 59.

HIC WILLELM: DUX ALLOQUITUR:

SUIS: MILLTIBUS: UT. PREPARARENT

SE: VIRILITER ET SAPIENTER:

AD PRELIVM: CONTRA:

ANGLORUM EXERCITU:

Le duc Guillaume exhorte ses soldats à lutter

avec courage et prudence contre l'armée anglaise.

Avant la bataille, Guillaume exhorte ses soldats. Un historien

(87), à l'exemple de Tacite et des autres écrivains de

l'antiquité, nous donne son discours, comme s'il avait été

sténographié par un des auditeurs: l'inscription de la Tapisserie,

évidemment plus exacte dans son laconisme, se borne à dire qu'il

demande à ses chevaliers de combattre viriliter et sapienter, avec

courage et prudence.

Le mot sapienter ne fait-il pas allusion à cette retraite

momentanée, que commandera Guillaume, pour amener les Anglais à

sortir de leurs formidables retranchements, et qui, suivie d'une

nouvelle attaque, assurera le triomphe définitif?

Quand la Tapisserie nous montre Guillaume parlant, le bâton de

commandement à la main, tous ses soldats courent déjà à l'ennemi;

le dernier se retourne pour ne rien perdre de ses paroles.

La représentation de l'armée est intéressante; elle nous [p. 105]

fait voir, à côté des chevaliers, les archers qui contribuèrent si

sérieusement au gain de la bataille. En général, ils ne portent pas

la broigne, mais un bliaud rentré dans les braies, et dans la

bordure, beaucoup sont nu-tête. Quelques-uns --les officiers

probablement --portent un bonnet pointu qui protège la tête (88).

En face est l'armée anglaise, composée de fantassins. Ce fut

certainement une surprise pour nos chevaliers qui tenaient à

honneur de combattre à cheval; mais ils ne tardèrent pas à

reconnaître la valeur de ces redoutables adversaires.

Au commencement de la bataille, la Tapisserie nous montre une arme

singulière, lancée par les Anglais et que nous étudierons avec les

autres armes. On ne sait comment l'abbé de la Rue a pu la prendre

pour l'épée de ce Taillefer qui, d'après le poème de Wace, parada

devant l'armée, après avoir chanté les exploits de Roland pour

exciter les courages.

Dès lors, tout parle de lutte; la bordure ne représente que des

animaux féroces. Voici la lice, qui réclame vainement sa loge à sa

compagne, défendue par ses jeunes chiens; des carnassiers

emportent des volailles: puis, voilà les victimes du combat, les

morts, les blessés, que l'artiste n'a pu, faute de place,

représenter dans la bande principale.

[p. 106]

PL. VII, n° 60.

HlC CECIDERUNT LEWINE ET:

GYRD: FRATRES: HRROLDI

RE6IS:

Ici tombèrent Lewine et Gyrth, frères du roi Harold.

L'artiste a tenu à représenter la mort des frères de Harold, pour

rendre un très juste hommage à la valeur de deux héros, que leur

parenté signalait spécialement à l'attention; et aussi, pour

montrer la gravité du parjure, dont le châtiment frappait, non

seulement le vrai coupable, mais encore sa famille innocente.

Gyrth, d'ailleurs, méritait ici une mention particulière; car

tenant compte du serment que Harold avait prêté, il avait tenté de

l'écarter du champ de bataille.

Guy, évêque d'Amiens, dans son poème sur la bataille de Hastings

(89), raconte que Gyrth mourut, frappé par Guillaume dont il avait

tué le cheval.

« Nam velox juvenem sequiter veluti leo frendens,

Membratim perimens, hæc sibi verba dedit:

Accipe promeritam nostri de parte coronam,

Si periit sonipes, hanc tibi reddo pedes (90). »

[p. 107] Mais si le fait était exact, le dessinateur de la

Tapisserie, si bien renseigné sur les exploits du vainqueur, et

toujours disposé à les mettre en évidence, n'aurait pas manqué de

le dire dans l'inscription.

Les deux frères luttent avec l'ardeur du désespoir pour la défense

de leur patrie: l'un avec la terrible hache danoise, l'autre avec

la lance. Ce dernier se protège avec un bouclier rond à la boucle

saillante. Ils succombent tous deux, et leur courage malheureux a

été célébré par les poètes.

[p. 108]

PL. VII. n° 61

HlC CECIDERUNT SIMUL: ANGLI ET

FRANCI: IN PRELIO:

Ici tombèrent beaucoup d'Anglais et de Français

frappés ensemble au cours du combat.

Nous sommes en présence d'un des incidents les plus dramatiques de

la bataille, l'attaque du camp anglais. Harold, en général avisé,

l'a établi au sommet d'un promontoire escarpé, et, pour le

protéger contre toute attaque de cavalerie, il l'a entouré d'un

fossé profond, muni d'un parapet sur lequel il a placé des arbres

abattus. Il ne semble pas, quoi qu'en ait dit Wace, qu'il y ait eu

une véritable palissade. Impossible de trouver une position plus

favorable, et pour la défendre, Harold a cette excellente

infanterie saxonne, vraiment sans rivale, et qui, avec ses

boucliers serrés les uns contre les autres, opposait un véritable

mur aux attaques des Normands (91).

La Tapisserie ne nous fait pas soupçonner les difficultés de la

situation. Ces petites palissades très basses, surmontant la crête

d'un fossé, même la colline avec ses rampes abruptes, n'en donnent

point l'idée exacte. L'art du dessin, encore dans l'enfance, ne

permettait pas alors une meilleure représentation.

En cet endroit, la lutte fut particulièrement rude. En vain les

Normands, archers, fantassins, cavaliers multiplièrent à l'envi

leurs efforts, et firent des prodiges de [p. 109] valeur; ils

furent repoussés et obligés de se replier. Beaucoup tombèrent

dans le profond ravin de Malfosse, où périrent tant d'hommes et de

chevaux, que le sol en fut nivelé, nous dit Guillaume de

Malmesbury (92). La Tapisserie ne laisse entrevoir qu'une partie

de la vérité; l'inscription nous parle bien d'un combat violent,

mais ne dit rien de cet échec momentané qui fut l'occasion des

deux incidents que nous allons trouver.

Le mot Franci de l'inscription a fait croire à Bolton Corney,

l'auteur des Researches and conjectures, que la Tapisserie n'avait

été faite qu'après 1203, date de la réunion de la Normandie à la

France. Mais, dès le XIe siècle, le mot de « Franci » s'appliquait

très bien à l'armée de Guillaume, qui contenait des Bretons, des

Poitevins, des Bourguignons, des Flamands, etc., etc.;

c'est-à-dire des combattants venus de toutes les régions de

l'ancienne Gaule (93).

Dans le Domesday Book, commencé sous le règne de Guillaume le

Conquérant, en 1085, quelques années seulement après la date

probable de la remise de la Tapisserie à la cathédrale de Bayeux

(1077), les qualifications Franci homines, Francigenae sont à

chaque instant opposées à celle d'Angli, séparant ainsi les

conquérants de la population anglaise (94) .

[p. 110]

PL. VII, n° 62.

HIC. ODO EPS: BACULU. TENEN5:

CONFOR:- TAT PUEROS

L'évêque Odon, un bâton à la main, réconforte les soldats.

Ne parvenant pas à triompher de la résistance des Anglais, et à

forcer leur camp, Guillaume ordonna la retraite, comptant bien

reprendre l'offensive; mais ce mouvement menaçait de se changer en

déroute. Le bruit de sa mort commençait à courir.

Pour conjurer ce danger, il fallait l'intervention immédiate

d'hommes énergiques et résolus. La Tapisserie nous signale d'abord

Odon, évêque de Bayeux, qui, ralliant les fuyards, et les ramenant

au combat, exerça une sérieuse influence sur le résultat de la

journée, et mérita bien d'être mentionné ici.

L'évêque de Bayeux porte cette même broigne de cuir, qui nous l'a

fait reconnaître Pl. II, n° 18. Pour le combat, il a revêtu le

heaume, mais on ne lui voit aucune arme offensive, ni la lance, ni

l'épée; il n'a à la main que son bâton de commandement qui le

signale à tous et lui permet de rallier ses hommes.

Il est bon de remarquer que c'est ici qu'apparaît dans la bordure,

une longue suite d'archers: n'en peut-on pas conclure, que c'est à

partir de ce moment qu'ils exercèrent leur action décisive sur le

résultat de la bataille, [p. 111] en tirant très haut, sur l'ordre

de Guillaume, afin que leurs flèches en retombant, frappassent les

Anglais au visage? Nous allons voir que l'une d'elles atteignit

Harold à l'œil.

La Tapisserie de la Reine Mathilde dite La Tapisserie de Bayeux · 第 4 / 11 段