l'antiquité de la Tapisserie. Ce n'est, en effet, que plus tard,
au XIIe siècle, qu'en France, l'Eglise interviendra et fera bénir
par un de ses dignitaires, évêque ou abbé, les armes des nouveaux
chevaliers. Ingulf, qui fut un des familiers et des secrétaires de
Guillaume le Conquérant, nous dit que, dès le XIe siècle, on avait
institué en Angleterre un cérémonial religieux de l'adoubement;
mais il nous fait savoir en même temps que les Normands se
refusaient à l'adopter, regardant alors comme indigne le chevalier
qui recevait les armes d'un prêtre (61).
[p. 64]
PL. III, n° 26.
HIV WILLELM VENIT: BAGIA5 UBI
HAROLD: SACRAMENTUM: FECIT:-
WILLELMO DUCI:-
Ici Guillaume vint à Bayeux où Harold lui prête serment.
Nous voici à Bayeux, qui va être témoin du plus grave événement
qui ait signalé la présence de Harold en Normandie. Ce seigneur
promet solennellement à Guillaume de l'aider de tout son pouvoir à
s'établir sur le trône d'Angleterre, après la mort du vieux roi
Édouard! La Tapisserie nous représente Harold prêtant ce serment
sur les reliques les plus vénérées.
Est-ce bien à Bayeux que ce serment fut prêté? Les historiens ne
sont pas d'accord. Guillaume de Poitiers dit que c'est à
Bonneville-sur-Touques, Ordéric Vital à Rouen, mais Robert Wace et
la Tapisserie indiquent Bayeux. Il y eut, d'ailleurs, au moins
deux promesses. La première fut faite, vraisemblablement, au cours
d'une conversation intime; mais Guillaume ne s'en contenta pas, et
voulut en obtenir une autre plus solennelle, accompagnée d'un
serment prêté sur reliques, devant de nombreux témoins; c'est
cette dernière qui est ici représentée.
Wace (62) nous dit qu'Harold aurait étendu la main sur une riche
tenture qui dissimulait les plus insignes reliques, et aurait été
épouvanté en constatant sur quels [p. 65] corps saints il avait
juré, et par suite, la gravité exceptionnelle de son serment. La
Tapisserie, au contraire, nous montre Harold prêtant serment dans
les conditions les plus normales. Les deux reliquaires sont bien
en évidence, sur deux autels revêtus de tentures. Guillaume et les
autres Normands indiquent de la main Harold, pour signaler à notre
attention le serment qu'il prête.
A ce moment, Harold était à la discrétion de Guillaume qui, en cas
de refus, l'eût, peut-être, gardé prisonnier en Normandie; mais,
a-t-il été trompé en quelque manière sur la gravité du serment
qu'il prêtait? nous ne pouvons le croire, malgré la formelle
accusation de Wace. Car, comme Fowke (63) le remarque avec raison,
Harold, sommé d'exécuter sa promesse, dira quelle n'a aucune
valeur parce qu'il n'était pas libre; mais jamais il ne se
plaindra d'avoir été victime d'une fraude, ou d'une supercherie.
Deux compagnons de Harold assistent à cette scène. Leur attitude
est caractéristique. Le premier semble menacer son maître du doigt
comme pour accentuer les graves conséquences d'un tel serment;
l'autre reprend épouvanté le chemin de l'Angleterre. Ce dernier
porte un manteau très spécial, doublé de fourrures, que nous ne
retrouvons pas ailleurs dans la Tapisserie.
Sur la motte du château de Bayeux sont deux oiseaux qui ont dans
le bec un même bâton. Peut-on, avec Fowke, voir là un symbole de
l'attachement qui, après le serment, liait Harold à Guillaume (64)
?
[p. 66]
PL. III, n° 27.
HIC HAROLD: DUX:- REVER5US: EST
AD ANGLICAM: TERRAM:
Harold est de retour en Angleterre.
Après ce long séjour en Normandie et les événements de ces
derniers temps, Harold avait hâte de rentrer en Angleterre. De son
côté, Guillaume, assuré par son serment, de trouver en lui l'aide
nécessaire pour recueillir la succession du vieux roi Édouard, et
s'affermir sur le trône, n'avait plus d'intérêt à le retenir. Il
lui fournit un navire, le combla de présents, et le laissa partir
en l'engageant à tenir son serment.
Nous voyons Harold sur le point d'aborder. Debout, près du mât, il
montre du doigt cette terre anglaise, où il est impatiemment
attendu.
Du haut d'un château qu'on suppose être celui de Bosham, un
ami(65) le reconnaît, et sa surprise est telle qu'il a peine à en
croire ses yeux. Il avertit tous les habitants qui courent aux
fenêtres pour s'assurer par eux-mêmes de l'exactitude de la
nouvelle.
Dans la bordure, deux fables: le loup et la grue, le [p. 67]
renard et le corbeau. N'est-il pas permis d'y voir une allusion à
la situation de Harold qui, avant de quitter la Normandie et de
rentrer dans sa patrie, a prêté à Guillaume ce serment, véritable
renonciation à l'espérance, caressée dès longtemps, d'obtenir la
couronne d'Angleterre à la mort d'Édouard.
[p. 68]
PL. III, n° 28.
ET VENIT: AD: EDWARDU:-
REGEM:-
Et va trouver le roi Édouard.
A peine débarqué, Harold se rend à Londres pour mettre le roi
Édouard au courant des divers incidents de son voyage. Comme son
écuyer, il monte un cheval dont la crinière n'est pas coupée comme
celle des chevaux anglais que nous avons vus (Pl. I, n° 2). Ces
deux chevaux viennent donc de Normandie, ce sont des cadeaux de
Guillaume.
Sans retard Harold est introduit près du roi. Ici, Harold n'a pas
de moustaches; probablement par un oubli, peut-être pour montrer
qu'il vient de Normandie, et qu'il en a, momentanément, adopté la
mode (66).
Pendant l'absence de Harold, le roi a beaucoup vieilli. Il n'a
même plus la force de tenir son sceptre, comme à la première
scène. Il l'a remplacé par le bâton sur lequel il appuie sa marche
défaillante. Avec une bienveillance attristée, il écoute le récit
du voyageur.
Le dessinateur, toujours attentif à nous donner les détails
typiques, a eu grand soin de bien caractériser cette scène, et de
la différencier de celles qui se sont passées sur le continent. Au
lieu de l'épieu normand, les officiers du palais portent l'arme
nationale des Anglo-Saxons, la hache, que nous retrouverons à la
bataille de Hastings.
[p. 69]
PL. III, n° 29.
HIC PORTATUR: CORPUS: EAD-
WARDI: REGIS: AD: ECCLESIAM:
SCI PETRI APLI
Ici on porte le corps du roi Édouard à l'église de Saint-Pierre
apôtre.
Voici les funérailles du roi Édouard, que nous verrons, aux
tableaux suivants, faire ses dernières recommandations, puis,
couché sur son lit de mort. Pourquoi cette interversion de la
suite naturelle des événements? C'est, dit Fowke (67), pour nous
montrer que le roi avait, en quelque sorte, cessé de régner avant
que son âme fût séparée de son corps, et surtout pour bien faire
voir que là se termine la première partie du drame. La seconde,
qui a pour sujet le règlement de la succession au trône vacant, se
terminera par le triomphe des prétentions normandes. Un des
éléments est le testament d'Édouard, et nous allons voir ce vieux
roi déclarer ses volontés à ses amis.
Le couronnement de Harold est la suite directe de cette mort. La
représentation des funérailles aurait distrait l'attention et
ralenti l'intérêt.
L'abbé Laffetay (68) croit à une simple interversion des dessins
par les brodeuses chargées de les exécuter, et cette explication
plus simple semble préférable.
[p. 70] Quoi qu'il en soit, la Tapisserie nous montre d'abord
l'église Saint-Pierre de Westminster: c'est un grand édifice,
composé d'un chœur et d'une nef réunis par un transept; au milieu
s'élève une tour lanterne (69), flanquée de quatre tours plus
petites; la construction est à peine achevée. Un ouvrier est en
train de poser le coq sur le chevet de l'église.
Le roi Édouard avait à grands frais fait élever cet édifice, qui
fut consacré le 25 décembre 1065. Trop malade pour assister à la
cérémonie, il y fut représenté officiellement par la reine. Une
main sort du ciel pour bénir, soit l'édifice, soit le corps du
roi, qui sera bientôt canonisé, et dont l'entrée au ciel, d'après
les légendes, fut signalée par une foule de prodiges.
C'est dans ce temple, que huit officiers du palais portent le
corps du roi. Il est provisoirement renfermé dans un cercueil de
parade, qui a la forme d'un édicule avec son toit, en double
pente, orné de deux antéfixes. Il n'est pas sans analogie avec
certaines châsses d'orfèvrerie de l'époque. La décoration consiste
dans des bandes horizon taies, enrichies de petits ronds et de
quatre-feuilles.
Selon l'usage du temps, le défunt est enveloppé dans une riche
étoffe, fixée au corps par six liens. Une planche enlevée au
cercueil permet de l'apercevoir. Des enfants de chœur accompagnent
le convoi en sonnant des clochettes. Cette coutume s'est perpétuée
pendant des siècles, dans les cérémonies funèbres. L'abbé Laffetay
(70) dit qu'il en a trouvé des traces dans les diocèses de la
Basse-Normandie, [p. 71] notamment dans celui de Bayeux.
Actuellement encore les processions solennelles de la Fête-Dieu y
sont souvent précédées de clochettes semblables.
Un groupe de prêtres tonsurés forme le cortège et récite des
prières. Leur costume diffère peu de celui des laïques; toutefois,
certains portent un manteau un peu plus long. Plusieurs ont leur
missel à la main, un d'eux porte une crosse. On ne peut qu'être
frappé de la simplicité de ces funérailles royales.
[p. 72]
PL. IV, n° 30.
HIC EADWARDUS: RRX IN LECTO:::
ALLOQUIT: FIDELES:-
Ici le roi Édouard est sur son lit,
et s'entretient avec ses amis.
Édouard, portant la couronne, insigne de sa dignité, est étendu
sur son lit, entouré de ses fidèles. Guillaume de Malmesbury, son
biographe, nous a conservé leurs noms; ce sont d'abord, la reine
Eadgyth qui, toute à la douleur de la séparation prochaine, se
tient éplorée aux pieds du lit; le duc Harold, et un Normand,
allié au roi, Robert, fils de Wymarc, grand connétable du palais,
qui soutient le coussin sur lequel s'appuie son maître: enfin,
l'archevêque Stigand.
Le roi est sur le point de mourir, et s'adressant aux amis qui
l'entourent, il fait son testament politique et désigne son
successeur. La Tapisserie ne le nomme pas, et les historiens sont
loin de s'accorder sur ce point important. Les Anglais nous disent
qu'il choisit Harold; les Normands, au contraire, affirment qu'il
désigna Guillaume (71).
[p. 73]
PL. IV, n° 31.
.ET hIC: DGFVNCTVS 65T
Et ici il est mort.
Le roi Édouard mourut le 5 janvier 1066.
Après l'avoir revêtu d'une longue robe, deux serviteurs le
déposent sur un lit de parade, couvert d'une étoffe où on a voulu
voir des larmes brodées. La tête repose sur un coussin, qu'à tort
on a pris parfois pour un nimbe. L'archevêque préside à cette
scène en récitant des prières.
[p. 74]
PL. IV, n° 32.
HIC DEDERUNT: HAROLDO: CORQ.
NR: REGIS
Ici on donne à Harold la couronne royale.
Aussitôt après la mort du roi Édouard, les membres du Witan, le
parlement d'alors, se réunirent et, d'un commun accord, choisirent
Harold pour son successeur. La Tapisserie nous en représente deux,
chargés de lui faire connaître le résultat de la délibération.
L'un porte une hache, l'autre la couronne, en montrant de la main
gauche le palais d'Édouard, pour faire voir que c'est bien sa
succession qui est offerte.
Harold est perplexe, il songe à son serment, à l'invasion danoise
qui menace son pays; probablement aussi, à son devoir d'empêcher
une révolution en Angleterre et le morcellement du royaume. Enfin,
certain que tous les partis sont résolus à se grouper autour de
lui, il se décide à accepter.
[p. 75]
PL. IV, nos 33 et 34.
HIC RESIDET: HAROLE REX:
ANGLORUM:
STIGANT ARCHIEPS
Harold, roi des Anglais, siège sur son trône.
L'archevêque Stigand.
Le parjure est accompli; malgré son serment, Harold est roi
d'Angleterre. La Tapisserie constate ce fait, et cesse de lui
donner le titre de Dux; elle l'appelle désormais Roi des Anglais,
Rex Anglorum.
Ici, elle nous le représente sur son trône avec les insignes de la
royauté, la couronne, le sceptre, le globe, et recevant les
hommages de ses sujets, d'abord des seigneurs qui l'ont choisi;
l'un des principaux porte devant lui l'épée royale; puis du clergé
représenté par l'archevêque Stigand; et enfin du peuple qui vient,
par ses acclamations, ratifier le choix du nouveau roi. Le peuple
n'est pas admis, même par des délégués, dans la salle du trône; il
reste dans une des cours du palais. Le dessinateur nous le
représente, mais l'inscription ne mentionne même pas sa présence.
Cela nous montre bien les degrés qu'observait la hiérarchie
féodale.
Revêtu de ses ornements sacerdotaux, rochet, manipule, chasuble
ornée de larges galons, qu'il ne faut pas confondre avec un
pallium, l'archevêque Stigand occupe, à gauche du trône, une place
d'honneur. Son nom, inscrit [p. 76] au-dessus de sa tête, le
signale à notre attention, et sa présence ici insinue que c'est
lui qui a sacré le nouveau roi et lui a remis la couronne et le
sceptre.
Sans rechercher si, réellement, il a célébré cette cérémonie,
disons que l'opinion publique l'a cru (72). Or Stigand, appelé au
siège de Cantorbéry à la suite de la révolution, qui en avait
chassé l'archevêque normand Robert, n'avait pas obtenu de Rome les
pouvoirs nécessaires. Il ne pouvait, sans sacrilège, exercer ses
nouvelles fonctions, et le sacre auquel il aurait présidé aurait
été nul. On comprend facilement quelle force cette situation
anormale donnait aux attaques de Guillaume, dans un pays
catholique.
Enfin avec Fowke (73) remarquons l'orthographe du mot « Stigant ».
Un Anglais aurait écrit « Stigand ». Cette substitution du t au d
est un de ces indices qui montrent aux grammairiens, que
l'artiste, qui a tracé les inscriptions, était bien normand.
[p. 77]
PL. IV, n° 35.
ISTI MIRANT STELLA
La foule est effrayée par l'apparition d'une comète.
La superstition populaire a toujours considéré les comètes comme
un mauvais présage. Or, du 24 ou 30 avril 1066, apparut en
Angleterre la comète, à laquelle l'astronome anglais Halley
donnera son nom, au XVIIIe siècle. Nous avons ici un groupe de
curieux qui se demandent quel malheur va frapper le pays. Un
orateur de carrefour se livre à de sinistres prédictions, qui
effraient ses auditeurs. Peut-être fait-il allusion au parjure de
Harold et au châtiment qu'il mérite.
Un moine de Malmesbury, écho de la frayeur populaire, s'écriait: «
Te voilà revenue et trop tôt, car tu feras pleurer bien des mères.
Je t'ai déjà vue, mais tu me sembles plus terrible, et tu me fais
redouter la ruine de ma patrie. »
Remarquer la curieuse représentation de la rue.
[p. 78]
PL. IV, n° 36.
HAROLD
Harold.
Voici de nouveau Harold sur son trône, mais il a remplacé son
sceptre par un épieu. Il se penche pour mieux entendre les graves
nouvelles que lui apporte un homme du peuple. Pour bien
caractériser la distance sociale qui le sépare du roi, le
dessinateur nous le montre sans manteau, et ayant détaché le
baudrier de son épée, qu'il tient à la main, au fourreau, la
pointe en bas.
Quel est cet homme? Peut-être celui qui expliquait tout à l'heure,
à ses auditeurs effrayés, les malheurs que présageait la comète.
Il dit ce qu'il sait du phénomène, et fait part de la frayeur de
la foule.
Les petits navires de la bordure nous amènent à penser qu'il
annonce plutôt l'invasion de l'Angleterre; des auteurs ont cru
qu'il fait allusion à la flotte que Tastig prépare en Norvège (74)
? Mais la Tapisserie est un exposé trop simple des événements
normands, pour qu'on puisse admettre que le dessinateur ait voulu
représenter un incident qui leur est aussi étranger, et nous
admettons de préférence, avec Freeman (75), que cette conversation
éveille, dans la pensée du roi, l'image de la flotte que Guillaume
ne peut manquer de construire, pour conquérir le royaume
d'Angleterre, qu'il considère comme [p. 79] sien. Dans cette
hypothèse, l'homme, admis auprès du roi, serait celui qui, dans la
bordure du haut de la scène suivante, observe le départ du navire
portant à Guillaume les nouvelles d'Angleterre.
N'y a-t-il pas là une nouvelle interversion des scènes de la
Tapisserie, et le sujet de la conversation de Harold ne serait-il
pas plus clair, si déjà nous savions avec quelle ardeur, quelle
activité, Guillaume prépare l'invasion de l'Angleterre?
[p. 80]
PL. IV, n° 37.
HIC: NAVIS: ANGLICA: VENIT. IN
TERRAM WILLELMI: DUCIS
Ici un navire anglais se rend dans le pays du duc Guillaume.
Sous le règne d'Édouard, de nombreux Normands s'étaient établis en
Angleterre. Sans doute Godwin, et ses partisans, avaient fait
chasser ceux qui abusaient de la faveur que le vieux roi leur
accordait; mais beaucoup étaient restés, qui, naturellement,
désiraient l'avènement de Guillaume. Voici l'un d'eux, il se hâte
d'aller en Normandie, lui annoncer la mort d'Édouard, et le
couronnement de Harold. C'est un personnage de réelle importance
car, dans le tableau suivant, il portera le manteau. Le marin, qui
se dispose à jeter l'ancre est bien un Français de France; ses
cheveux rasés sur la nuque ne permettent pas le doute.
A quelle époque ce voyage a-t-il eu lieu? Certainement au
lendemain du couronnement. Il fut aussitôt suivi de cette
ambassade que Guillaume envoya à Harold, pour lui rappeler son
serment et le sommer d'y conformer sa conduite. Freeman (76) pense
qu'elle arriva vers le milieu de janvier.
On ne peut admettre que ce voyage n'ait eu lieu qu'après [p. 81]
l'apparition de la comète (fin avril), ni même à la fin de
février, comme semble l'indiquer le signe du zodiaque, les
poissons, que nous voyons dans la bordure du bas à gauche.
On se demande même comment, dans le court délai qui sépare la mort
d'Édouard (5 janvier) de la réunion de la flotte à Dives, en août,
Guillaume a pu construire celle-ci et rassembler sa nombreuse
armée. Donc, ici encore, les tableaux ne se suivent pas dans
l'ordre des événements.
[p. 82]
PL. IV, nos 38, 39 , 40.
HIC: WlLLELM DUX: IUSSIT NAVES:
EDIFICARE:
Le duc Guillaume ordonne de construire une flotte.
A la nouvelle de la mort du roi Édouard et du couronnement de
Harold, Guillaume sans tarder décide de porter la guerre en
Angleterre, et prend immédiatement les mesures les plus urgentes.
L'ami, qui arrive d'Angleterre, est stupéfait de l'effet de son
rapport et de la soudaineté du parti pris. Pour bien nous faire
comprendre avec quelle rapidité la résolution est exécutée, la
Tapisserie nous montre le constructeur de navires, qu'on reconnaît
à son outil, recevoir l'ordre d'agir en toute diligence.
Dans cette scène, Guillaume est accompagné de son frère l'évêque
Odon, reconnaissable à sa tonsure; d'après les attitudes, on
serait tenté de croire que c'est Odon qui conseille et que
Guillaume ne fait qu'approuver.
Chacun aussitôt se met à l'œuvre; armés de haches (Pl. IV, n°
39), les bûcherons abattent les arbres; les charpentiers les
débitent en planches (Pl. IV, n° 40); d'autres les assemblent et
en construisent des vaisseaux analogues à ceux que nous avons
rencontrés précédemment (Pl. IV, n° 41).
Avec quel soin les vieux charpentiers à la longue barbe
accomplissent leur travail (pl. IV, n° 41)!
[p. 83]
PL. IV, n° 41.
HIC TRAHUNT: NAVES: AD MARE:-
Ici on traîne les vaisseaux à la mer.
Lorsque quelques navires sont construits, il faut débarrasser le
chantier. Des ouvriers les traînent jusqu'à la mer, probablement
sur des rouleaux dont l'usage est très ancien, mais la Tapisserie
ne nous donne aucun renseignement à cet égard. Nous voyons
seulement qu'on les amarre à une colonne qui représente le port.
Après nous trouvons un édifice difficile à déterminer, et qui
rappelle celui que nous avons vu (Pl. II, n° 11). C'est un château
de plaisance sur le bord de la mer. Peut-être celui qu'occupait
Guillaume pendant la construction de la flotte.
[p. 84]
PL. IV, n° 42.
ÏSTI PORTANT; ARMAS: AD NAVES:
ET HlC TRAHUNT: CARRUM
CUM VINO: ET ARMIS:-
Pour les embarquer les uns apportent des armes,
d'autres amènent un chariot chargé de vin et d'armes.
Pour mener à bien une guerre, comme celle qu'entreprenait
Guillaume, il faut non seulement des hommes, mais encore des
armes, des munitions, des provisions de toutes sortes. La
Tapisserie abonde ici en détails pittoresques et curieux. Nous
voyons des porteurs chargés de toutes les pièces de l'armure,
épées, lances, heaumes ou casques. Voici les broignes, et nous
pouvons juger de leur poids par l'effort que nécessite leur
transport. Puis vient ce char à vin avec un râtelier pour les
lances et les heaumes. Des soldats sont chargés de provisions:
l'un d'eux a sur l'épaule un baril semblable à ceux qui servent
encore aujourd'hui au transport du cidre, ou de l'eau-de-vie, dans
la vallée d'Auge.
[p. 85]
Pl. V, n° 43 et 44.
+ HIC: WILLELM: DUX IN MRGNO:
NRVIGIO: MARE TRAN51VIT
ET VENIT AD PEVENESÆ:-
Le duc Guillaume traverse la mer avec sa grande flotte,
et aborde à Pevensey.
Devant l'inscription nous trouvons une croix analogue à celle que
nous avons vue. Elle indique que nous allons aborder une nouvelle
phase du drame, le troisième et dernier acte.
Tous les préparatifs de l'expédition sont terminés. Après une
longue attente, le vent souffle enfin favorablement. L'armée va
s'embarquer. Guillaume à cheval, suivi de son état-major, se rend
au bateau qui doit le conduire en Angleterre. La flotte défile
sous nos yeux. Les marins ont hissé et assujetti le mât qui
soutient la vergue. Le vent gonfle les voiles; la marche doit être
rapide. Même en tenant compte des erreurs de perspective, on doit
penser que les vaisseaux n'étaient pas tous de même dimension.
Celui de Guillaume, « le Mora », don de la duchesse Mathilde, est
des plus importants, et se distingue facilement. Au haut du mât il
porte une croix, rappelant l'étendard envoyé par le Pape; car
Guillaume avait dénoncé partout le parjure en réclamant justice,
et Harold fut sommé de comparaître devant la Curie Romaine. Sur
son refus de se soumettre à cette juridiction, [p. 86] le Pape,
nous dit Ordéric Vital (77), se déclara pour le roi légitime et
lui prescrivit de prendre hardiment les armes contre le parjure.
Il lui envoya, en même temps, l'étendard de Saint-Pierre, qui
devait le préserver de tout danger.
Au-dessous de la croix, nous voyons fixé au mât de ce navire un
fanal carré, qui devait faciliter le ralliement de la flotte.
La voile, à sa partie supérieure, porte une bande transversale
ornementée.
Enfin, à la poupe est sculpté un personnage sonnant du cor, et
tenant de la main gauche un gonfanon. Une tradition nous dit qu'il
rappelle les traits du jeune fils du conquérant, qui régna sous le
nom de Guillaume le Roux.
[p. 87]
PL. V, n° 45.
HIC EXEUNT: CABALLI DE
NAVIBUS.
Ici on débarque les chevaux.
La traversée est terminée; la flotte aborde, le 28 septembre 1066,
à Pevensey, sur la terre anglaise. On largue les cordages, on abat
les mâts des navires, et on procède au débarquement des hommes,
des chevaux (78), des armes, des approvisionnements de toutes
sortes, puis on tire les navires sur le rivage.
L'abbé Laffetay a cru qu'on les empilait les uns sur les autres.
N'a-t-il pas été trompé par l'apparence et le défaut de
perspective? Et ne doit-on pas admettre que les bateaux ont
simplement été rangés les uns près des autres? A quoi bon,
d'ailleurs, se donner une peine inutile? Actuellement encore en
Normandie, surtout quand ils redoutent une tempête, les pêcheurs
tirent leurs barques hors de l'eau, et les rangent sur le rivage.
La Tapisserie, élément historique des plus sérieux, n'admet pas la
légende de l'incendie de sa flotte, par Guillaume lui-même. Il
était trop avisé pour se priver ainsi de cet unique moyen de
communication avec son duché de Normandie.
[p. 88]
Pl. V, n° 46.
ET HIC: MILITES: FESTINAVERUNT:
HESTINGA: UT CIBUM.
RAPERENTUR:::
Les chevaliers se hâtent de gagner Hastings
pour se procurer des vivres.
A peine débarquée, l'armée commence en hâte son mouvement en
avant. De Pevensey, elle se dirige vers Hastings, en s'emparant de
tous les vivres de la région. Ce sont des chevaliers qui partent
ainsi en maraudeurs. L'inscription le dit: milites; sans doute ils
n'ont pas le heaume, mais ils portent les autres pièces de
l'armure, la broigne, la lance, le bouclier, et l'épée qu'on ne
peut, il est vrai, apercevoir, parce qu'elle est fixée au côté
gauche. Avec eux, mais négligés généralement par le dessinateur,
étaient des servants de l'armée, tels, par exemple, les hommes qui
pillent la campagne, ou abattent les bœufs et les moutons, que
leur ramènent leurs camarades.
[p. 89]
PL. V, n° 47.
HIC: EST: WADARD:
Ici est Wadard.