assisté à l'entretien, s'empresse de sortir à la [p. 41] dérobée.
Les dents qui ornent son vêtement ont fait croire que c'était le
fou de Guy; mais ne vaut-il pas mieux reconnaître là un des
compagnons de Harold, qui s'évade pour avertir Guillaume de la
situation de son maître? N'est-ce pas lui que nous verrons bientôt
aux pieds de Guillaume? C'est certainement un Anglais; il n'a pas
la nuque rasée.
[p. 42]
PL. II, n° 10.
UBI: NUNTII: WILLELMl: DUCIS:
VENERUNT: AD WIDONE
TUROLD
Les envoyés de Guillaume viennent trouver
le comte Guy.
Turold.
Cette scène contraste singulièrement avec la précédente. Le même
Guy de Ponthieu y joue encore le rôle principal; mais au lieu de
donner audience à son prisonnier, il reçoit les envoyés du
redoutable duc de Normandie, son suzerain. Il ne cherche plus à
éblouir par le vain étalage de sa puissance, il a quitté son siège
élevé et se tient debout, une hache à la main; un ami l'accompagne
et souligne du geste les points importants de l'entretien.
Guy est le seul Français qui, dans la Tapisserie, porte une hache.
Sous son manteau, nous voyons sa broigne, formée de morceaux
d'étoffe ou de cuir de couleurs différentes. Les messagers ont la
lance et l'épée. Nous signalons ces détails caractéristiques du
cérémonial du temps.
Guillaume a si expressément recommandé à ses envoyés de faire
diligence, qu'ils ne veulent même pas donner à leurs chevaux
fatigués un vrai repos. Ils les ont remis à un palefrenier qui les
tient à la main, afin de pouvoir repartir aussitôt après leur
entrevue avec Guy.
A première vue, cet homme qui tient les chevaux est un nain,
d'autant plus grotesque qu'il porte une longue [p. 43] barbe, tout
en ayant la nuque rasée. C'est probablement pour montrer son
éloignement qu'on l'a représenté ainsi. C'est un Français,
apparemment de la maisnie de Guy.
Au-dessus de sa tête, entre deux lignes toutefois, on lit un nom:
Turold. On a cru d'abord que c'était le sien; mais quel intérêt
pouvait-il y avoir à consacrer et à mettre en évidence un
personnage aussi subalterne?
Nulle part, ailleurs, les inscriptions ne sont soulignées. Les
deux traits que nous avons ici indiquent que le nom n'est pas le
sien, mais celui d'un des ambassadeurs.
Les savantes recherches de Fowke nous apprennent, en effet, que
Turold était un personnage important, Connétable de Bayeux, connu
par suite, et très estimé dans la ville à qui était destinée la
Tapisserie. Là chacun devait être fier de voir un compatriote mêlé
à ces graves événements.
Les archives de Saint-Lô possèdent une charte, où, en guise de
signature, on trouve la croix du duc Guillaume auprès de celle de
ce Turold (50), et, dans le Domesday book, on retrouve ce même nom
parmi les vassaux de l'évêque de Bayeux. Plus tard, il y eut des
alliances entre la famille Turold et celle du Conquérant lui-même;
et c'est un Turold, qui occupa le siège épiscopal de Bayeux, après
la mort d'Odon de Conteville, frère de Guillaume le Conquérant, un
des principaux personnages de la conquête, comme nous le verrons
plus loin, en poursuivant l'étude de notre Tapisserie.
[p. 44]
PL. II, n° 11.
NUNTTI: WILLELMI
Les envoyés de Guillaume.
Un édifice à trois grandes arcades en plein cintre, qui peut
représenter le château du comte Guy à Beaurain, sépare cette scène
de la précédente. Les envoyés accourent au galop, pour se
conformer aux instructions reçues. Guillaume s'intéresse tellement
au succès de leur mission, qu'il a chargé un veilleur, que nous
voyons monté sur un arbre, de l'aviser dès qu'il les verra
revenir.
Deux des commentateurs les plus autorisés de la Tapisserie ne
comprennent pas de la même façon ces diverses scènes. Se prévalant
surtout de la présence de l'édifice, qui se dresse devant les
cavaliers, au-dessus desquels on lit l'inscription Nuntii
Willelmi, le Dr Bruce pense qu'il y a eu deux ambassades et que ce
n'est qu'après l'insuccès de la première, que la mise en liberté
de Harold aurait été obtenue par une seconde, chargée de porter,
non seulement des promesses, mais aussi des menaces sérieuses.
Fowke, au contraire, n'admet pas la réalité de deux ambassades;
pour lui, il y a ici une simple interpolation de scènes: les
cavaliers que nous voyons sont ceux que recevait Guy dans le
tableau précédent. On ne peut douter qu'il y ait des erreurs dans
le classement des différents tableaux de la Tapisserie.
L'artiste, chargé de reproduire sur la toile les compositions [p.
45] du dessinateur, n'a pas suivi l'ordre logique. Ainsi nous
aurions dû déjà voir Guillaume charger ses amis de négocier avec
Guy. Mais, y a-t-il eu deux ambassades? C'est très douteux: car,
si Guy, ancien prisonnier de Guillaume, cherchait à obtenir la
plus forte rançon possible, il ne devait pas se montrer absolument
intraitable, sachant bien que son puissant suzerain ne reculerait
devant aucun moyen, pour obtenir la remise d'un prisonnier de
l'importance de Harold, et, au besoin, pour se venger d'un refus.
[p. 46]
PL. II, nos 12 et 13.
+ HIC VENIT: NUNT1VS: AD WIL-
GELMVULM DVCEM
Un envoyé de Harold vient trouver le duc Guillaume.
Remarquons tout d'abord que l'inscription est précédée d'une
croix. Elle sépare les tableaux que nous avons vus de ceux qui
vont suivre. La seconde partie du drame commence. Guillaume de
Normandie entre en scène. Nous le voyons sur son trône, avec les
insignes de sa puissance souveraine, le manteau et l'épée nue.
Près de lui est l'ami, que Harold est parvenu à lui envoyer. C'est
un Anglais, ses cheveux et sa moustache nous l'attestent. Son
attitude expressive nous dit sa gratitude envers Guillaume qui, à
sa prière, envoie deux officiers de son palais à Guy de Ponthieu,
pour négocier la liberté de Harold, son maître. Un des
ambassadeurs fait de la main gauche le geste de toute personne qui
réclame une dernière explication. Leur mission sera couronnée de
succès. Ils obtiendront la liberté du prisonnier moyennant le
payement d'une grosse somme d'argent, et la donation d'un manoir
sur les bords de l'Eaulne.
A la suite de cette scène nous trouvons un château (Pl. II, 13)
qui mérite une attention spéciale. Tandis que les villes de Dol,
de Rennes, de Dinant, de Bayeux, ne sont défendues que par des
donjons de bois entourés de simples palissades, celui-ci nous
présente une enceinte de pierre, couronnée de créneaux. A l'époque
de la [p. 47] Tapisserie, vers 1077, ces enceintes de pierre
étaient excessivement rares et constituaient le dernier progrès de
la fortification. Seuls en avaient de semblables les seigneurs
très riches qui ne reculaient devant aucune dépense pour assurer à
leur résidence favorite tous les moyens de défense.
Qu'a voulu représenter le dessinateur? Ce n'est pas le palais de
Guillaume. Nous le verrons bientôt; l'inscription le signalera; il
n'est pas fortifié. Des commentateurs ont voulu y voir Beaurain où
Harold était retenu prisonnier.
Ne serait-il pas naturel d'y reconnaître le domaine qui fut donné
à Guy de Ponthieu, pour la rançon de Harold? Les détails de la
représentation disent son importance, par suite, le sacrifice fait
par Guillaume et la gratitude qui était légitimement due.
Selon Guillaume de Poitiers, Guy de Ponthieu aurait remis Harold
sans condition et le duc de Normandie aurait spontanément témoigné
sa reconnaissance par cette généreuse donation (51). Ce
chroniqueur est-il réellement en contradiction avec les autres
écrivains du temps, et n'arrive-t-il pas que les diplomates
dissimulent, sous des générosités apparentes, les marchés arrêtés
et discutés avec le plus de rigueur et de précision?
[p. 48]
PL. II, n° 14.
HIC: WIDO: ADDUXIT HAROLDVM
AD WILGELMUM: NORMAN-
NORUM: DUCEM
Ici Guy amène Harold à Guillaume, duc de Normandie.
Il reste à exécuter la convention. Pour cela, Guillaume et Guy se
rencontrent à Eu, à l'extrême limite du duché de Normandie.
Peut-être la nouvelle de la venue de son redoutable voisin,
accompagné d'une sérieuse escorte, a-t-elle, comme l'a supposé
Montfaucon, pesé sur les négociations, et hâté la conclusion du
marché. Quoi qu'il en soit, on est actuellement d'accord: le comte
Guy, le faucon au poing, comme Harold, s'avance à la rencontre de
Guillaume et lui remet son prisonnier. Tous les trois portent le
manteau, insigne de leur dignité. Particularité unique, Guillaume
a deux galons qui semblent fixer au cou le haut de son bliaud.
Derrière les chefs sont leurs hommes d'armes, armés de l'épieu et
du bouclier.
On ne peut s'empêcher de remarquer que Guy ne monte pas un cheval,
mais un mulet. Serait-ce par déférence pour le puissant duc dont
il a été le prisonnier, et à qui il a promis, comme prix de sa
liberté, de le servir fidèlement chaque année avec cent cavaliers,
partout où il voudrait (52)? Nous sommes là en présence d'un
détail du protocole féodal, qu'on n'a pas assez remarqué,
semble-t-il. La situation est d'autant plus intéressante, que les
hommes de l'escorte de Guy montent des destriers.
[p. 49]
PL. II, nos 15 et 16.
HIC: DUX: WWILGELM: CUM HA-
ROLDO: VENIT: AD PALATIU SUU
Le duc Guillaume vient à son palais avec Harold.
Deux scènes distinctes sous ce titre unique.
Dans la première, Guillaume amène Harold à son palais de Rouen. Un
officier en sort pour les recevoir et leur faire honneur. Notons
que Harold, pour témoigner sa gratitude envers Guillaume, lui a
donné son faucon, seul objet de valeur laissé en sa possession.
Guillaume fait passer Harold devant lui, et il est facile de les
distinguer: Guillaume est gros et fort, il a la nuque rasée;
Harold, au contraire, est mince, élancé, il a conservé toute sa
chevelure et porte une moustache. Remarquons qu'ici il n'a pas de
manteau, comme dans les autres scènes (53).
Dans la seconde, nous sommes dans la grande salle du palais.
Guillaume, entouré de sa cour, est assis sur son siège ducal. Il
tient à la main son épée nue, la pointe en bas (54). Il donne
audience à Harold, qui parle avec [p. 50] animation. Le silence
des inscriptions ne permet pas d'affirmer quel est le sujet de la
conversation; mais on peut supposer que Harold a remercié son
libérateur avec effusion et l'a assuré de sa gratitude. L'attitude
des personnages, la véhémence de Harold, le calme de Guillaume
semblent appuyer cette hypothèse.
Mais il est possible aussi, comme des écrivains l'ont pensé, que
Harold ait exposé la mission dont il était chargé, demandé en
mariage la fille de Guillaume, offert la main de sa sœur pour un
seigneur normand, et sollicité l'envoi en Angleterre d'un
messager, chargé d'annoncer la fin de sa captivité. Rien ne
s'oppose à ce que tous ces sujets aient été traités dans cette
solennelle circonstance. A propos de la scène suivante, nous
indiquerons la nouvelle et très séduisante hypothèse proposée par
Fowke.
Quant à Guillaume, il est tout heureux d'avoir chez lui, à sa
discrétion, l'homme le plus considérable de l'Angleterre, le fils
du principal ennemi des Normands. Il le reçoit avec les plus
grands honneurs, et l'apparence de la plus franche cordialité. Il
va l'emmener dans son expédition de Bretagne.
La salle du palais mérite notre attention. La longue arcature, qui
occupe tout le fond, semble dessinée d'après les monuments, et
encore aujourd'hui, les ruines du château de Druyes (Yonne) nous
en montrent une semblable (55).
[p. 51]
PL. II, n° 17.
UBI: UNUS: CLERICUS: ET: ÆLFGYVA
Un prêtre et Ælfgyva.
Voici le groupe le plus mystérieux de la Tapisserie. Quelle est
cette femme, portant un nom anglais très répandu, mais dont aucun
document n'établit la présence dans le palais de Guillaume?
L'imagination des commentateurs s'est à ce sujet donné libre
carrière: elle a inventé les explications les plus compliquées,
sans aboutir à rien. Certains ont cru que Ælfgyva était un titre
de noblesse; mais on y aurait ajouté le nom de la princesse à
laquelle on l'attribuait. Puis il faudrait expliquer ce qu'elle
faisait en Normandie.
D'autres ont pensé que c'était la fille de Guillaume qui, après
ses fiançailles avec Harold, aurait pris ce nom; ainsi on a tenté
de trouver un rapport entre elle et les faits représentés dans la
Tapisserie. Freeman (56) se demande si on ne peut y voir Ælfgyva,
veuve d'Elfgar, mère d'Eadgyth, fiancée avec Harold, et qu'il
épousa à son retour en Angleterre. Mais comment était-elle en
Normandie? Quel rôle y jouait-elle? Pourquoi ce prêtre auprès
d'elle?
Freeman se demande encore si cette Ælfgyva ne serait pas une sœur
de Harold qui, venue avec lui en Normandie, [p. 52] et laissée
libre par Guy de Ponthieu, serait venue à Rouen implorer le
secours de Guillaume.
Toutes ces hypothèses, si ingénieuses qu'elles soient, ne
s'appuient sur aucun fait, sur aucune donnée historique. Il vaut
mieux avouer son ignorance. De toute évidence, il s'agit d'un
incident que les contemporains connaissaient, qui évoquait pour
eux des souvenirs précis, mais que les historiens ne nous ont pas
raconté. Il faut le retenir comme un des éléments qui permettent
d'affirmer que la Tapisserie a été faite aussitôt après la
conquête, ainsi que nous l'établirons.
Maintenant, nous ne pouvons manquer d'exposer encore le très
ingénieux roman imaginé par Fowke et qui a l'énorme avantage de
relier entre eux les tableaux de la Tapisserie, et de donner à
Harold un intérêt personnel dans cette guerre de Bretagne, que
Guillaume n'aurait entreprise qu'à sa prière.
Adoptant en partie une des hypothèses de Freeman, Fowke suppose
qu'Ælfgyva était une sœur de Harold, venue en Normandie, soit pour
l'accompagner dans le voyage qui nous est représenté, soit
précédemment pour accompagner leur jeune frère Wulfnoth, qui y
avait été envoyé comme otage, à la suite d'un des pactes
intervenus entre le roi Édouard et ce Godwin, qui leva plusieurs
fois contre ce dernier l'étendard de la révolte.
Au moment des événements, Ælfgyva est à Dol, dont le gouverneur,
ami de Guillaume, est un certain Rhiwallon; [p. 53] son nom
celtique le rattache à l'Angleterre, où un Rhiwallon a été appelé
par Harold à une position importante. D'autre part, cette famille
avait des attaches sur le continent, puisqu'un Rhiwallon de Dinan
a pris part à la croisade de 1096.
C'est probablement à Dol qu'eut lieu l'entretien entre Ælfgyva et
le clerc, entretien que la Tapisserie ne nous fait pas connaître
expressément, mais dont elle permet de deviner le caractère
érotique, par la similitude des poses du clerc et de l'homme nu de
la bordure. A l'appui de cette hypothèse, on doit encore remarquer
que le clerc a le pied sur les marches d'un édifice qui peut être
un colombier. Dans ce système, la scène de la Tapisserie, que nous
avons sous les yeux, représenterait Harold se plaignant à
Guillaume de l'outrage fait à sa sœur, outrage que viennent de lui
apprendre les chevaliers présents à l'entretien, et qu'il prend à
témoin de la vérité de ses dires. Il demande aide et secours pour
punir le coupable. Les dragons, qu'on voit au-dessous du colombier
lançant des flammes, ne sont-ils pas une allusion à la colère de
Harold et au dragon de Wessex, symbole du comté qu'il gouvernait?
Guillaume, heureux de rendre un nouveau service à son hôte, décide
l'expédition. Il va à Dol pour s'emparer du coupable, et lorsque
ce dernier s'est échappé, en se laissant glisser le long des murs
de la ville, et est parvenu à se réfugier à Dinan, sous la
protection de Conan, la poursuite prend le caractère d'une
véritable guerre, et Guillaume fait le siège de la ville, que nous
allons voir forcée de se rendre.
Cet ingénieux roman, qui tend à augmenter les motifs de
reconnaissance que Harold devait à Guillaume, est bien conforme au
plan général de la Tapisserie; [p. 54] mais cela suffit-il pour le
faire accepter comme vérité historique?
Ajoutons que si cette hypothèse était exacte, nous aurions encore
ici une interversion dans l'ordre des scènes de la Tapisserie;
Ælfgyva aurait dû être représentée avant l'audience accordée à
Harold.
[p. 55]
PL. II, n° 18.
HIC. WILLEM: DUX: ET EXERCITUS:
EIUS: VENERUNT: AD MONTE
MICHAELIS
Le duc Guillaume vient avec son armée au Mont Saint-Michel.
Guillaume a décidé de porter la guerre en Bretagne.
Quel qu'ait été son véritable motif, il emmène avec lui Harold,
heureux de l'occasion de montrer sa valeur. La Tapisserie nous
présente un groupe de chevaliers différemment armés. Guillaume est
au premier rang, il porte la broigne de combat et le heaume; à sa
lance est le gonfanon, orné d'une croix. Près de lui est un
cavalier important, coiffé d'un haut bonnet; n'est-ce pas Harold,
qui sera armé chevalier au retour de l'expédition? Nous n'osons
l'affirmer, car il n'a pas sa moustache habituelle (57). Pourtant
la situation qu'il occupe semble bien le désigner.
Devant Guillaume, un personnage à cheval porte la broigne de cuir
et un bâton de commandement: c'est Odon, évêque de Bayeux, son
frère utérin, car Pl. VII, n° 62 nous le retrouverons avec le même
costume; alors, il sera identifié par l'inscription.
[p. 56] Dans le lointain, on aperçoit le Mont Saint-Michel. Un
personnage, placé dans la bordure, l'indique au spectateur. La
Tapisserie étant destinée à Bayeux, il était bien naturel de le
représenter; car c'est à cette célèbre Abbaye que Odon avait
demandé des religieux pour le monastère qu'il avait fondé à
Saint-Vigor, aux portes de sa ville épiscopale.
[p. 57]
PL. II, n° 19, PL. III, n° 20.
ET HIC: TRANSIERUNT: FLUMEN:
COSNONIS:
HIC: HAROLD: DUX; TRAHEBAT:
EOS: DE ARENA
L'armée passe le Coesnon, et Harold sauve les soldats
qui s'enlisaient dans les sables mouvants.
Au pied du Mont Saint-Michel coule le Coesnon, qui sépare la
Normandie de la Bretagne. Les sables mouvants de son lit rendent
très dangereux le passage à gué. Aussi, l'armée éprouve-t-elle de
sérieuses difficultés: soldats et chevaux s'enlisent. Un des
cavaliers, craignant d'être embarrassé par ses étriers, s'est
assis sur son cheval, qu'il abandonnera, s'il est nécessaire.
Harold, plein d'ardeur, s'efforce de se rendre utile. La
Tapisserie nous le montre, portant un soldat sur ses épaules, et
en tenant un autre par la main. C'était, nous dit Ordéric Vital,
un homme exceptionnel, remarquable par sa haute taille, son
élégance, sa force corporelle, son courage, sa belle parole, la
finesse et l'ingéniosité de son esprit. Ici, il se laisse aller à
tout l'élan de sa nature généreuse et aussi de sa gratitude. Il se
multiplie pour rendre service à Guillaume et à ses soldats. La
scène se continue dans la bordure où nous voyons un chien qui
sauve un soldat sur le point de s'enliser, et diverses espèces de
poissons du Coesnon. M. Comte (58) en a remarqué deux, dessinés
comme le signe du zodiaque, et il en a conclu que l'expédition
avait eu lieu à la fin de février ou au commencement de mars.
L'hypothèse est assurément très séduisante.
[p. 58]
PL. III, nos 21 et 22.
ET VENERUNT AD DOL: ET:
CONAN:- FUGA VERTIT:-
REDNES
Ils vinrent à Dol, d'où Conan s'enfuit.
Rennes.
Jusqu'ici la campagne n'a pas présenté de grands dangers. L'armée
n'a pas cru nécessaire de revêtir le harnois de combat pour aller
à Dol, assiégé par Conan, duc de Bretagne, et défendu par
Rhiwallon, un ami. Elle a eu raison. Le bruit de son arrivée a
suffi à faire lever le siège; mais Guillaume, sans tarder,
poursuit son ennemi jusqu'à Rennes, et même jusqu'à Dinan. Pour
cette marche en pays ennemi, les chevaliers se mettent en garde
contre toute attaque ou toute embuscade: la Tapisserie nous les
montre avec leurs broignes et leurs heaumes.
Comme Dol, Rennes est représentée par une motte surmontée de
défenses et entourée de fossés, qu'on franchit au moyen de ponts
de bois. Sur le gazon des mottes, à Dol, picorent des volailles,
et à Rennes paissent des moutons.
Pour sortir de Dol, un homme se laisse glisser le long d'une corde
fixée aux créneaux de la tour. C'est encore un épisode obscur;
nous en avons déjà donné l'explication de Fowke. Généralement, on
pense que c'est un messager chargé d'avertir Guillaume de l'état
de la place assiégée.
[p. 59]
PL. III, n° 23.
HIC MILITES WILLELMI: DUCIS:
PUGNANT: CONTRA DINANTES:-
Ici les soldats du duc Guillaume attaquent
la ville de Dinan.
Conan s'est réfugié à Dinan, espérant que cette importante place
pourrait résister à l'armée de Guillaume. Ce château, bâti sur une
motte élevée, entouré de larges fossés, réunit tous les caractères
d'une importante forteresse du XIe siècle. Le pont, très incliné,
est composé de pièces de bois non jointes, pour empêcher de
glisser sur la pente. A son extrémité, une porte, premier élément
de défense, déjà abandonné par les assiégés. Les chevaliers se
sont réunis pour repousser l'effort des assiégeants, qui lancent
sur la ville une grêle de traits. L'attaque est des plus vives, et
sur le point de triompher. Pour assurer la défense, il a été
nécessaire d'appeler là tous les hommes d'armes, même ceux qui
veillaient sur le reste de l'enceinte. Des assiégeants en
profitent pour s'avancer jusqu'aux remparts abandonnés et y mettre
le feu. La place est donc aux abois. Il y a bien encore le donjon,
également en bois, que nous voyons s'élever au centre. Mais
comment y tenir au milieu de l'incendie général?
[p. 60]
PL. III, n° 24.
ET: CUNAN: CLAVES: POR-
REXIT:-
Conan remet les clés de la ville.
Dans cette situation désespérée, Dinan n'a plus qu'à se rendre.
Conan, qui commande la défense, le reconnaît enfin: il descend
dans les lices, et de là tend, au bout de sa lance, les clés de la
ville au vainqueur, qui les reçoit sur sa lance. C'est
probablement Guillaume lui-même qui est ici représenté: ses
chausses treillissées comme sa broigne, ce qui était très rare à
cette époque, semblent bien le désigner.
On ne peut songer à Harold; en effet, il ne porte pas la moustache
qui désigne habituellement les Anglo-Saxons, et c'est seulement à
la scène suivante, qu'il recevra les armes de chevalier.
Les chroniques, qui si souvent mentionnent la reddition de villes
assiégées, ne nous disent pas comment s'opérait la remise au
vainqueur. La représentation peut-être unique que nous avons ici,
est d'autant plus précieuse que Conan, en présentant ainsi les
clés de Dinan au bout de sa lance, se conformait probablement à un
usage général (59).
[p. 61] Dans les législations anciennes, la convention, l'accord
des parties ne suffisait pas à transférer la propriété; il fallait
la tradition, c'est-à-dire une véritable mise à la disposition du
nouveau propriétaire. Le droit romain, qui est resté en vigueur
jusqu'au commencement du siècle dernier, consacrait cette règle
par la maxime: traditionibus, non nudis pactis dominia rerum
transferuntur. La tradition d'une maison se faisait par la remise
des clés. C'est de ce moment, que l'ancien propriétaire perdait
ses droits, et les transférait à l'acquéreur. De même Conan
abandonnait ainsi ses droits de suzeraineté et autres sur Dinan.
Ne trouvons-nous pas une survivance de ces idées dans l'usage de
présenter aux souverains modernes les clés des villes qu'ils
visitent?
[p. 62]
PL. III, n° 25.
hIC: WILLELM: DEDIT: HAROLDO:
ARMA.
Guillaume donne les armes à Harold.
Pendant cette campagne de Bretagne, Harold s'est comporté en
vaillant soldat et a contribué au succès. Guillaume, qui cherche
toutes les occasions de lui être agréable, va mettre le comble à
ses bontés en lui donnant des armes, c'est-à-dire en l'armant
chevalier (60).
Il le revêt de la broigne, lui met le heaume sur la tête, après
lui avoir donné les armes de l'homme libre, l'épée, et la lance
ornée d'un gonfanon à quatre pointes.
Certainement Harold était déjà chevalier d'après le rite
anglo-saxon, mais, nous dit Wace:
« Engleiz ne savaient joster,
Ni à cheval armes porter. »
Son titre consacrait sa valeur comme fantassin; et c'est ainsi que
nous le verrons à Hastings; mais pendant la guerre de Bretagne, il
a combattu à cheval auprès de Guillaume. Il est donc naturel de
lui conférer un titre, qui récompense ses exploits d'un nouveau
caractère. Cet adoubement, cette réception dans la chevalerie, est
une cérémonie purement laïque, conformément à l'usage antique.