LA
TAPISSERIE DE LA REINE MATHILDE
DITE
LA TAPISSERIE
DE
BAYEUX
PAR
A. LEVÉ
Président de la Commission historique du Nord, Inspecteur de la
Société française d'Archéologie.
OUVRAGE ILLUSTRÉ DE PLANCHES HORS TEXTE
Reproduction intégrale de la Tapisserie d'après des photographies
prises directement.
PARIS
LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, ÉDITEUR
6, RUE DE TOURNON, 6
1919
LA
TAPISSERIE DE BAYEUX
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Détail d'une partie de la planche VI, n° 56, permettant d'étudier
la technique du travail.
Je dédie ce livre
A MA CHÈRE FEMME
A. L.
En livrant au public cette étude de la Tapisserie de Bayeux,
j'éprouve le besoin de dire ma gratitude à tous ceux qui, par
leurs conseils, leur concours, leurs encouragements m'ont
facilité la tâche entreprise et mis à même de la terminer.
Je veux remercier tout d'abord M. E. Langlois, professeur à la
Faculté des Lettres de Lille qui, avec tant de cordialité et de
bienveillance, a mis à ma disposition les trésors de son érudition
et les excellents conseils de son expérience.
M. Maurice Prou, membre de 'Institut, directeur de l'École des
Chartes, dont l'obligeance empressée m'a fourni de très précieux
renseignements.
M. Butin, membre de la Commission du Musée d'artillerie, qui a
bien voulu m'envoyer les notes les plus intéressantes sur l'armure
du XIe siècle.
Je ne puis oublier les conservateurs des dépôts publics qui ont
tout fait pour me faciliter l'étude des richesses dont ils ont la
garde: M. Bruchet, architecte du département du Nord, M. Van Ryck,
bibliothécaire de l'Université de Lille, M. Desplanques,
bibliothécaire de la ville de Lille et M. Besson, bibliothécaire à
Bayeux.
A tous et à chacun, je veux dire merci.
A. LEVÉ.
[p. 1]
AVANT-PROPOS
La TAPISSERIE DE BAYEUX est le plus ancien grand monument de l'art
du dessin, que nous ait légué le moyen âge. La tradition le date
en l'attribuant à la reine Mathilde, morte en 1083. Nous verrons
que cette attribution défie les attaques de la critique. Par cette
antiquité, la Tapisserie de Bayeux constitue un document
historique de la plus haute importance. Au moyen âge, on
l'appelait la Telle (toile) du Conquest d'Angleterre. Parfois
aussi Telle du duc Guillaume, ou Telle de la Saint-Jean, de
l'époque de son exposition dans la cathédrale de Bayeux.
Dès à présent remarquons que ce n'est pas une tapisserie tissée,
de haute ou basse lice; ce n'est pas non plus une tapisserie à
l'aiguille sur canevas. C'est une toile brodée de laine, mais la
dénomination de tapisserie est tellement consacrée par l'usage,
qu'on ne peut songer à la modifier.
Pour faciliter l'exposition des différentes questions que soulève
la Tapisserie de Bayeux, nous avons divisé notre étude en deux
parties.
Dans la première, après avoir rappelé l'importance des tentures
historiées dans la décoration du XIe siècle, nous racontons
brièvement l'histoire de celle que conserve la [p. 2] bibliothèque
de Bayeux. Ensuite nous étudions les différents tableaux et sujets
qu'elle représente.
Dans la seconde partie, abordant les problèmes archéologiques et
historiques, nous rechercherons quel est le véritable sujet du
drame représenté; puis nous étudierons le dessin et le mode
d'exécution. Nous insisterons sur les détails qui peuvent
permettre de découvrir son auteur et particulièrement sur les
éléments qui, fixant la date de son exécution, en font le plus
précieux monument de l'histoire de ce temps.
-----
[p. 3]
===== I =====
HISTOIRE & DESCRIPTION
=============
[p. 4]
[p. 5]
CHAPITRE PREMIER
LES TENTURES HISTORIÉES AU XIe SIÈCLE
Si aujourd'hui, dans la décoration des édifices, on n'emploie que
rarement des frises analogues à celle que conserve la bibliothèque
de Bayeux, il en était autrement au XIe siècle. De nombreux textes
nous parlent d'ornements de ce genre, décorant soit les églises,
soit les palais; tantôt ce sont des peintures ou des mosaïques,
tantôt des tentures: beaucoup de ces dernières étaient de simples
étoffes, ornées de dessins obtenus lors du tissage, et se
reproduisant comme les dessins de nos damas modernes (1); mais les
plus précieuses représentaient des personnages (2), des scènes
religieuses, ou des événements historiques. Leur succès était tel
qu'on les employait même pour faire des vêtements (3).
L'usage était venu d'Orient.
Ainsi à Constantinople, aux voûtes du palais impérial de la
Chalcé, on voyait Bélisaire présentant à Justinien et [p. 6] à
Théodora, les rois qu'il avait fait prisonniers, au cours de ses
glorieuses campagnes. Dans la salle d'honneur d'un autre palais,
le Cénourgion, l'empereur Basile Ier recevait les offrandes des
villes conquises, que lui présentaient ses généraux; au-dessous
étaient peints les exploits personnels du monarque, et les travaux
qu'il avait fait exécuter pour le bonheur de ses peuples.
Ailleurs, l'empereur sur son trône était entouré de ses enfants,
portant des livres contenant les préceptes divins qu'on leur avait
appris.
Si, quittant l'Orient, nous nous dirigeons vers l'Occident, nous
trouvons, existant encore aujourd'hui, les belles mosaïques de
Ravenne où nous admirons, à côté de beaucoup de scènes
religieuses, Justinien et Théodora au milieu de leur cour. Nous
insistons sur cet exemple, car nous y trouvons un sujet
contemporain et profane placé dans une église. D'autre part, comme
notre tenture de Bayeux, il a la forme d'une longue frise.
Les textes nous signalent encore nombre de décorations semblables;
ainsi, lors du baptême de Clovis, et pour donner à cette
importante cérémonie tout l'éclat qui convenait, saint Rémi fit
tendre les rues de Reims de toiles peintes et de tapisseries.
Nous savons encore qu'à Ingelheim sur le Rhin, Louis le Débonnaire
avait fait peindre dans l'église les principales scènes de
l'Ancien et du Nouveau Testament, et, dans une salle du Palais,
des épisodes historiques d'après le célèbre ouvrage de Paul Orose
avec Ninus, Cyrus, Phalaris, Romulus et Rémus, Annibal, Constantin
et Théodose, ainsi que les victoires de Charles Martel, de [p. 7]
Pépin et de Charlemagne.
Le pape Léon III donna à la basilique de Sainte-Marie-Majeure un
voile de pourpre, où étaient brodées l'Annonciation, la Nativité
et la Présentation au Temple. A l'église Saint-Laurent, on voyait
la Passion et la Résurrection de Notre-Seigneur. A l'église
Saint-Pierre, Notre-Seigneur donnant au Prince des apôtres le
pouvoir de lier et de délier, ainsi que la passion de saint Pierre
et de saint Paul.
L'usage des tapisseries historiées se généralisa et le Concile
d'Arras l'approuva, parce qu'elles montrent aux illettrés des
choses qu'ils ne peuvent apprendre dans les livres (4). Mais tout
le monde ne partageait pas cette appréciation. Saint Bernard
comprenait les tapisseries dans ses anathèmes contre les images.
Sur ce point, toutefois, son influence ne s'étendit pas en dehors
de l'ordre de Cîteaux; encore les supérieurs durent-ils, à
différentes reprises, renouveler les prescriptions de cet illustre
chef.
Au dire de Doublet, un de ses historiens, l'abbaye de Saint-Denis
conservait dans son trésor une broderie de la reine Berthe,
rappelant, en divers tableaux, les titres de gloire de sa famille.
D'après le faux Turpin, le Palais du grand Charlemagne aurait été
décoré de peintures représentant ses conquêtes; or, si ce
témoignage ne constitue pas une preuve indiscutable, il atteste,
du moins, la vogue de cette décoration au IXe siècle, époque où
cette chronique fut écrite.
Le fait à bien retenir, c'est que la représentation des événements
contemporains était habituelle en ces siècles lointains, et
qu'elle se faisait par la peinture murale, la mosaïque, comme
aussi par la décoration de tissus.
[p. 8]
Pour qui est au courant des habitudes du Xe et XIe siècle, cela
semble très naturel; car, à cette époque, nombre de dames nobles
consacraient leurs loisirs à cette sorte de travaux. L'une
d'elles, Gonorre, femme du duc de Normandie, Richard Ier, acquit
par son habileté une réelle renommée. Elle broda sur des tissus de
toile et de soie, des scènes de la vie de la Vierge et des Saints,
pour Notre-Dame de Rouen, et longtemps après sa mort, Wace,
recueillant la tradition très vivante de son temps, nous dit:
« D'ovraige de feme saveit
« Kan ke feme saveir poeit. » V. 5401.
Les mentions de travaux de ce genre ne sont pas rares, et si les
sujets sont le plus souvent religieux, on en trouve d'autres,
comme cette représentation des exploits du duc de Northumberland,
que broda sa veuve, pour en faire don à l'église d'Ely (5). Cette
habitude de célébrer des faits contemporains s'est perpétuée
jusqu'à nos jours, et les souverains ne manquent jamais de faire
consacrer par quelques-unes des formes de l'image, les événements
remarquables de leur règne.
Au haut moyen âge, nous voyons encore l'empereur Henri Ier faire
peindre, dans une des salles de son palais, sa récente victoire
sur les Magyars, et l'abbé Suger orner sa chère basilique de
Saint-Denis, qu'il venait de reconstruire, de vitraux représentant
les exploits des chrétiens en Palestine, au cours de la première
croisade. C'était une suite de dix tableaux.
Dès lors, on ne peut s'étonner qu'une tradition, dont nous aurons
à apprécier la valeur, ait attribué à la reine [p. 9] Mathilde,
cette épouse modèle, la pensée de célébrer, par une broderie
destinée même à une église, cette extraordinaire conquête de son
mari, qui reste un des faits les plus surprenants de l'histoire du
monde.
Nous avons d'ailleurs un témoignage contemporain d'un intérêt très
particulier, dans un poème adressé à Adèle, fille de Guillaume le
Conquérant, par Baudri, abbé de Bourgueil, puis plus tard évêque
de Dol (6). Le poète, décrivant l'appartement de cette princesse,
nous dit qu'il était orné de tapisseries représentant la création,
le paradis terrestre, le déluge, les principaux faits de
l'histoire sainte, de l'histoire de Rome, le siège de Troie, et
enfin la conquête de l'Angleterre!
On ne peut donc douter de la vogue de ces tentures, notamment
lorsqu'elles représentaient des faits contemporains.
Assurément la tapisserie que décrit Baudri n'est pas celle qu'on
conserve à Bayeux; mais, il y a entre elles certaines similitudes,
qu'on ne peut s'empêcher de souligner. Ainsi, dans l'une comme
dans l'autre, des inscriptions précisent le sujet des scènes
représentées et en donnent l'explication conformément à une
habitude générale.
[p. 10]
CHAPITRE II
HISTOIRE DE LA TAPISSERIE
Parmi les curiosités qui amènent chaque année tant de touristes à
Bayeux, il faut mettre au premier rang, même avant son admirable
cathédrale, cette ancienne tenture, universellement connue sous le
nom de TAPISSERIE DE LA REINE MATHILDE.
Cette tenture est longue de 70m,34, et large de 0m,50. Pour en
faciliter l'exposition, on l'a montée sur une toile plus forte et
plus large d'environ 0m,40. Quelle est l'époque de ce travail? M.
Fowke (7) est disposé à le croire très ancien. Mais il semble
qu'on puisse le fixer à 1730: M. Anquetil (8) a trouvé dans les
archives une mention constatant que l'extrémité de la Tapisserie
commençait alors à se gâter et que, pour éviter la perte d'un
morceau aussi digne d'être conservé, le chapitre de l'église prit
la résolution de le faire doubler, et de faire déposer dans ses
archives une copie des inscriptions qu'il contient.
La tenture est divisée en trois bandes superposées. Au milieu sont
des scènes historiques, avec de brèves inscriptions latines,
précisant le nom et les actes des [p. 11] personnages représentés.
Lorsque le sujet réclame un plus large développement, la scène se
continue dans les bordures, occupées d'ordinaire par des animaux,
des scènes de la vie champêtre, des illustrations des fables
d'Esope, qui, par-ci, par-là, semblent choisies pour compléter le
sujet, ou lui donner sa vraie signification. Nous les avons
soigneusement notées. Nous pensons que les autres fables et les
animaux affrontés ne sont là que pour l'ornement de la bordure.
La Tapisserie contient la représentation de:
626 personnages,
190 chevaux et mulets,
35 chiens,
506 animaux divers,
37 vaisseaux,
33 constructions et édifices,
37 arbres ou groupes d'arbres.
Quand on est en présence de la Tapisserie, on ne peut s'empêcher
de se demander par quel heureux concours de circonstances, par
quel miracle, un monument aussi fragile, a pu être conservé
pendant huit siècles, et la surprise augmente quand on tient
compte des vicissitudes de la ville et de l'église où il était
conservé!
C'est d'abord l'incendie de Bayeux, en 1105, par Henri Ier, roi
d'Angleterre, si on admet avec nous, que la Tapisserie existait
déjà à cette époque. Nouvel incendie en 1139, et alors le désastre
fut tel qu'il nécessita la reconstruction de la cathédrale de
1077, et son remplacement par les parties anciennes du merveilleux
édifice que nous admirons aujourd'hui.
[p. 12]
Puis vint la guerre de cent ans, au cours de laquelle Bayeux
changea maintes fois de maître, et fut tantôt français, tantôt
anglais.
Quelle que fut l'importance de ces divers désastres, il est
certain que d'autres objets aussi fragiles leur ont survécu, ainsi
que nous l'atteste l'inventaire que le chapitre de la cathédrale
fit faire, en 1476, et qui mentionne, en effet, que le trésor
conservait alors les manteaux que portaient, le jour de leur
mariage, le duc Guillaume et la princesse Mathilde.
Cet inventaire est le plus ancien document qui nous parle de la
Tapisserie. La mention est très courte: « Une tente très longue et
étroite de telle à broderie de ymages et escripteaux faisans
représentation du conquest d'Angleterre, laquelle est tendue
environ la nef de l'église, le jour et par les octaves des
Reliques. »
Cette fête était alors célébrée le 1er juillet. L'exposition
commençait la veille de la Saint-Jean et durait jusqu'au 14
juillet, jour anniversaire de la dédicace ou de la consécration,
en 1077, de la cathédrale construite par l'évêque Odon, frère du
Conquérant.
La Tapisserie devait encore avoir bien des vicissitudes. Au cours
des guerres de religion qui, au XVIe siècle, désolèrent la
Normandie, les Protestants pillèrent le trésor et s'emparèrent
d'une autre tapisserie du chapitre, composée « de draps de
diverses couleurs, attachés l'un à l'autre, et coulant sur une
corde », et qui était destinée à l'ornement du chœur, les jours de
fêtes solennelles.
Jusqu'au XVIIIe siècle, la Tapisserie ne semble plus avoir
d'histoire; on l'exposait périodiquement pour se conformer à
l'usage, mais on y attachait si peu d'importance que c'est à peine
si Béziers, un des historiens de Bayeux à cette époque, mentionne
brièvement son existence.
[p. 13]
C'est en 1724, qu'on commença à s'y intéresser comme à un sérieux
document de notre histoire nationale. Un membre de l'Académie,
Lancelot, ayant trouvé le dessin d'une faible partie de cette
Tapisserie, dans la collection d'un de ses amis, Foucault, ancien
gouverneur de la Normandie, le signala à ses collègues, mais
aucune mention d'origine n'accompagnait le dessin. On ne savait
quel était le modèle, sculpture? peinture? tapisserie? On se
perdait en conjectures; les demandes de renseignements adressées à
Caen restaient sans réponse, si bien que Lancelot finit par
admettre, comme l'hypothèse la plus vraisemblable, que le dessin
avait été pris à Saint-Etienne de Caen, sur le tombeau de
Guillaume le Conquérant, détruit par les protestants en 1562!
Mais l'attention des savants était définitivement éveillée. Le P.
Dom Bernard de Montfaucon, qui avait publié le dessin de Foucault
dans le premier volume de ses Monuments de la Monarchie Françoise
(1729), finit par apprendre l'existence à Bayeux de la Tapisserie.
Il la fit dessiner et la donna tout entière dans le tome II de son
ouvrage (1730). Alors Lancelot, après avoir fait contrôler
l'exactitude des inscriptions, présenta à l'académie une nouvelle
communication, qui contient une étude très remarquable de ce
document et en signale toute la valeur (9).
Dès lors, la Tapisserie est connue du monde savant.
Un membre de la Société des antiquaires de Londres, Smart Le
Thieullier en fait une intéressante étude, que publiera Ducarel.
Ce savant, en 1767, au cours du [p. 14] voyage où il recueillit
les éléments de son ouvrage sur les antiquités anglo-normandes,
vit notre Tapisserie exposée dans la cathédrale, et il constata
qu'elle occupait toute la nef.
C'est à cette époque que commencèrent les discussions sur son
ancienneté et sa valeur historique.
Lyttleton (10) fut le premier à l'attribuer à cette autre
Mathilde, fille d'Henri Ier d'Angleterre, épouse de l'empereur
d'Allemagne Henri V, et qui mourut en 1167.
Il semble que, devenue célèbre, la conservation de la Tapisserie
était pour toujours assurée; néanmoins elle courut, en 1792, un
des plus graves périls auxquels elle ait jamais été exposée. Les
volontaires de Bayeux partaient défendre la France envahie, et
pour protéger contre les intempéries leurs bagages entassés sur un
chariot, on les avait couverts avec cette précieuse Tapisserie,
trouvée dans la sacristie de la cathédrale. Le convoi allait
partir quand un membre de l'administration du district,
Leforestier, la fit enlever et remplacer par de vraies toiles à
bâche. Puis pour la soustraire à tout nouveau péril il la
conserva, pendant quelque temps, dans sa demeure. Alors plusieurs
hommes éclairés, Moisson de Vaux, J.-B.-G. Delaunay, ancien député
aux Etats Généraux, Bouisset, qui devint professeur de rhétorique
au lycée de Caen, et Le Brisoys-Surmont, avocat, se firent les
défenseurs de la Tapisserie. C'est leur énergique intervention qui
empêcha de la lacérer pour orner le char de la fête de la déesse
Raison. A cette époque, la majorité des Bayeusains n'y attachait
aucune importance et ne la considérait que comme un vieux morceau
de toile à employer à tout usage!
[p. 15]
En 1803, Napoléon, alors premier consul, préparait à Boulogne une
expédition contre l'Angleterre; il voulut alors connaître cette
Tapisserie. Sur sa demande, elle fut transportée à Paris et
exposée au Musée Napoléon. Le Dr Bruce et M. Fowke racontent que
le Premier Consul vint la voir et sembla particulièrement frappé
par la partie qui représente Harold sur son trône, effrayé de
l'apparition de la comète, qui, dans l'opinion populaire,
présageait sa défaite. Or, à cette époque, une autre comète se
montrait dans le midi de la France, elle pouvait donner l'occasion
de conclure que l'expédition de Boulogne était menacée d'un
semblable désastre (11). Sans nous arrêter à ce récit dont
l'authenticité semble discutable, [p. 16] constatons que
l'exposition de la Tapisserie à Paris consacra l'importance de ce
document. Le directeur général des musées, Denon, fit rédiger un
catalogue explicatif sous ce titre: « Note historique sur la
Tapisserie brodée de la reine Mathilde, épouse de Guillaume le
Conquérant ».
De son côté le théâtre du Vaudeville joua un à-propos en un acte,
La Tapisserie de la reine Mathilde. Les auteurs Barré, Radet et
Desfontaines y montraient cette princesse partageant son temps, en
l'absence de son mari, entre la prière et ce travail, qui
célébrait ses exploits.
A la fin de l'exposition, bien des personnes demandaient que ce
trésor restât à Paris, mais il fut renvoyé à Bayeux avec cette
lettre, adressée au sous-préfet de l'arrondissement:
« Citoyen,
Je vous renvoie la Tapisserie brodée par la reine Mathilde, épouse
de Guillaume le Conquérant. Le Premier Consul a vu avec intérêt ce
précieux monument de notre histoire; il a applaudi aux soins que
les habitants de la ville de Bayeux ont apportés à sa
conservation. Il m'a chargé de leur témoigner toute sa
satisfaction, et de leur en confier encore le dépôt. Invitez-les
donc, citoyen, à apporter de nouveaux soins à la conservation de
ce fragile monument, qui retrace une des actions les plus
mémorables de la nation française, et consacre pareillement le
souvenir de la fierté et du courage de nos aïeux. J'ai l'honneur
de vous saluer. »
Denon.
Dans une délibération qui suivit l'envoi de cette lettre, la
municipalité déclara qu'en « recevant cet antique [p. 17] monument
des mains du héros qui veillait aux destinées ce de la France, il
acquérait un nouveau lustre à ses yeux; qu'elle mettait le plus
haut prix au témoignage flatteur du Premier Consul envers les
habitants de Bayeux et à l'honorable confiance qu'il leur
accordait » (12).
On ordonna alors que la Tapisserie serait exposée à la
bibliothèque du collège, en recommandant au directeur de veiller
avec le plus grand soin à sa conservation, sous la direction du
maire.
On décida en outre, en souvenir de l'ancien usage, de l'exposer
chaque année, pendant une quinzaine de jours, dans l'église
paroissiale, à l'époque de la belle saison; mais aucun document ne
permet d'affirmer que cette dernière décision ait été exécutée.
Elle a dû rester lettre morte.
L'exposition à Paris avait de nouveau attiré l'attention sur la
Tapisserie, et la discussion sur son âge recommença. En 1812, un
professeur de l'université de Caen, l'abbé de la Rue (13), reprit
la thèse de Lyttleton, en soutenant que la Tapisserie n'était pas
l'œuvre de Mathilde, femme du Conquérant, mais de l'autre
Mathilde, sa petite-fille. Son mémoire fut traduit en anglais et
annoté par Francis Douce (14).
A cette époque, la Tapisserie, transportée du collège à l'hôtel de
ville, était placée sur un cylindre; pour la montrer aux
visiteurs, on la déroulait en l'enroulant sur un autre, que Hudson
Gurney compare à ceux qu'on [p. 18] voit à la margelle des puits,
pour monter et descendre les seaux (15).
Aussi, en 1814, était-elle dans un piteux état, sur le point
d'être détruite par les frottements successifs. Les extrémités
avaient particulièrement souffert: bien des figures avaient
disparu, et ce régime barbare devait se perpétuer jusqu'en 1842!
En 1816, le chapitre de la cathédrale demanda la restitution de la
Tapisserie, qui avait toujours été sa propriété incontestée avant
la Révolution. La municipalité refusa de la rendre, alléguant
qu'elle appartenait désormais à la ville, dont les représentants
avaient assuré sa conservation.
A la même époque, la Société des Antiquaires de Londres envoyait à
Bayeux Charles Stothard, artiste distingué, avec mission de
prendre le dessin de la Tapisserie; son travail, qui nécessita
deux ans d'efforts, a été publié dans les Vetusta Monumenta. A son
voyage se rattache un incident diversement raconté. Un ou deux
petits morceaux de la Tapisserie furent enlevés, soit, comme le
dit M. Fowke (16), pour satisfaire un désir de la Société des
Antiquaires de Londres, soit par la fantaisie de Mme Stothard
(17).
Le morceau, qui était arrivé au British Museum, a été restitué en
1873, par ses administrateurs qui voulaient remercier la
municipalité de la bienveillance avec laquelle avaient été
accueillis les artistes chargés de photographier la Tapisserie. On
ne put remettre à sa place le précieux fragment, car un habile
restaurateur avait réparé le dégât. Mais on l'a exposé au-dessus
des vitrines [p. 19] à l'endroit où il avait été enlevé, pour
attester la gratitude de la ville de Bayeux.
De retour à Londres, Stothard donnait son sentiment sur ce
monument, qu'il avait eu tout le temps d'étudier à loisir, dans
ses moindres détails; il se montrait aussi convaincu que possible
de l'ancienneté de la Tapisserie.
De son côté, Amyot appuyait ces conclusions et réfutait les
arguments, par lesquels l'abbé de la Rue avait tenté de
l'attribuer au règne de Henri Ier d'Angleterre.
Quand, en 1827, la duchesse d'Angoulême passa par Bayeux, au cours
de son voyage en Normandie, on exposa momentanément la Tapisserie
au Tribunal, où la princesse vint la visiter.
Cependant on ne cessait de discuter sur son origine. En 1836,
Bolton Gorney (18) reprenait la thèse de Lyttleton et de l'abbé de
la Rue. Il invoquait le mot Franci qu'on trouve dans les
inscriptions, et en concluait, à tort, que la Tapisserie ne
pouvait être antérieure à 1206, date de la réunion de la Normandie
à la couronne de France; mais il est certain que, dès le XIe
siècle, ce nom s'appliquait à tous les habitants de la Gaule par
opposition aux peuples d'origine étrangère (19). Du reste, dans
l'armée de Guillaume, il y avait beaucoup de combattants non
originaires de la Normandie; toutes les provinces de France,
surtout celles du Nord-Ouest, en avaient fourni. On peut [p. 20]
notamment citer, parmi les chevaliers les plus en vue, Eustache de
Boulogne, à qui fut confié l'étendard envoyé par le Pape et qui
est représenté sur la Tapisserie (Pl. VIII, n° 64). Le mot Franci
pouvait, seul dans sa généralité, comprendre tous les combattants
de cette armée.
De temps à autre les autorités et les savants se préoccupaient de
la Tapisserie. Il résulte du registre des délibérations qu'en
1825, le Conseil municipal de Bayeux chercha un local convenable
pour son exposition permanente. Mais les assemblées sont lentes à
prendre les résolutions, même les plus urgentes!
L'année suivante, Spencer Smith appelait l'attention de la Société
française pour la conservation des monuments historiques, sur la
façon dont la Tapisserie de la reine Mathilde était montrée aux
visiteurs; et, en 1840, la Revue anglo-française proposait la
nomination d'une commission, composée de savants de France et
d'Angleterre, pour rechercher les moyens de l'exposer sans la
détériorer.
Probablement après s'être entendu avec l'auteur de l'article, le
maire de Bayeux, de Fontenelle, nomma une commission
d'archéologues, composée par moitié de savants anglais et de
savants français pour prononcer en dernier ressort sur l'âge de la
Tapisserie (20); mais il ne semble pas qu'elle se soit jamais
réunie. En cette même année, le Président Pezet faisant au Conseil
municipal un rapport sur les moyens de la conserver, annonçait que
le travail de maçonnerie était terminé, et que la menuiserie était
commencée.
Le grand archéologue normand, de Caumont, ne pouvait [p. 21]
assister en témoin indifférent aux discussions relatives à la date
de la Tapisserie, ce joyau de sa ville natale. En 1841, dans une
communication à l'Institut des Provinces, il réfutait les
observations de Bolton Corney et de l'abbé de la Rue, et
proclamait l'antiquité de la Tapisserie (21).
Enfin, en 1842, la Tapisserie fut installée au rez-de-chaussée de
la bibliothèque, place du Château, et confiée aux soins du
bibliothécaire de la ville. C'était alors Édouard Lambert. Sous sa
direction, fut entreprise une importante restauration des parties,
qui avaient le plus souffert du temps et du frottement sur les
cylindres d'exposition. On tint compte de tous les éléments
pouvant donner des renseignements, des trous laissés par les
aiguilles, des parcelles de laine qui y restaient attachées, ainsi
que des dessins antérieurement publiés notamment par Montfaucon et
Stothard. Depuis, la Tapisserie fut exposée au public sauf pendant
quelques mois de 1870-1871, au moment où l'armée prussienne
menaçait la Normandie. On crut devoir alors prendre des
précautions pour mettre ce trésor en sûreté. On l'enferma
soigneusement dans une caisse cylindrique en zinc, et on la
dissimula dans une cachette. Après cette alerte, la Tapisserie
reprit sa place au rez-de-chaussée de la bibliothèque de la ville.
Des traces d'humidité s'étant manifestées dans l'immeuble, on
décida de la transférer au premier étage de l'ancien Palais
épiscopal désaffecté. Elle y est depuis le 1er avril 1913 (22), et
si cette installation n'est pas encore parfaite, si la moitié de
la Tapisserie ne reçoit qu'une lumière insuffisante, il y a,
pourtant, un progrès incontestable, [p. 22] et cette nouvelle
salle est très supérieure à l'ancienne. Jamais la Tapisserie n'a
reçu autant de visiteurs. Si tous savaient les vicissitudes par
lesquelles elle a passé, ils ne manqueraient pas de s'écrier avec
Théophile Gautier:
« Quelle chose singulière, lorsque tant d'édifices si solides se
sont écroulés, que cette frêle bande de toile soit parvenue
jusqu'à nous intacte à travers les siècles, les révolutions, les
vicissitudes de toutes sortes. Un bout de canevas a vécu huit
cents ans! »
On ne peut s'empêcher de reconnaître que depuis un demi-siècle,
chaque année a vu grandir l'intérêt qu'on accorde universellement
à la Tapisserie et s'accroître son succès. On ne conteste pas
qu'il est impossible d'étudier son époque sans la consulter et
sans lui demander de précieux renseignements. Toutes les
bibliothèques, toutes les grandes collections d'instruction
publique ont tenu à en avoir la reproduction. On en vend chaque
année des milliers d'exemplaires. En même temps elle ne cesse
d'être l'objet de sérieuses études. En France, MM. Jules Comte
(23), Émile Travers (24), Marignan (25), Lanore (26), Lefebvre des
Nouettes (27), Campion (28), Anquetil (29), lui ont consacré de
très intéressants travaux. A l'étranger, [p. 23] M. Fooke (30) a
écrit la notice la plus complète et la plus ingénieuse et M.
Steenstrup (31) en a donné un excellent guide aux visiteurs du
musée de Frederiksborg, où une photographie est exposée. Freeman
d'accord avec Augustin Thierry a rendu le plus complet hommage à
sa valeur historique dans sa remarquable histoire de la conquête
de l'Angleterre par les Normands. Enfin, en 1914, M. Hilaire
Belloc publiait à Londres une nouvelle étude de la Tapisserie
(32).
Mais on n'a pu se mettre d'accord sur les questions qu'elle
soulève. Les polémiques continuent sur la date de la Tapisserie et
sur son auteur; le plus grand nombre l'attribue à Odon, sans tenir
compte de la tradition constatée par Montfaucon en 1729, et qui,
en dépit des attaques, continue à l'attribuer à la reine Mathilde.
On discute toujours sa date; Émile Travers pense que Odon ne l'a
commandée qu'après la mort de Guillaume le Conquérant, 1087. M.
Marignan, qui a renouvelé la thèse, veut qu'elle n'ait été conçue
et exécutée que dans la seconde moitié du XIIe siècle.
Nous aurons à étudier ces divers systèmes.
[p. 24]
CHAPITRE III
DESCRIPTION DE LA TAPISSERIE
Ainsi que nous l'avons dit, la Tapisserie se compose d'une suite
de scènes qui se déroulent entre deux bordures, l'une en haut,
l'autre en bas. Dans cette description que nous entreprenons, nous
étudierons d'abord les sujets principaux, qui occupent environ les
deux tiers de la largeur totale, réservant pour après l'étude des
bordures. Cependant nous ferons exception à cette règle,
lorsqu'elles continuent l'exposition du sujet principal, ou s'y
rapportent très directement.
[p. 25]
DESCRIPTION DE LA TAPISSERIE
§ I. — SUJETS PRINCIPAUX
PL. I, n° 1.
EDWARD REX
Le roi Édouard.
Le roi d'Angleterre, Édouard le Confesseur, est assis sur son
trône. Il porte tous les attributs de sa dignité, la longue robe,
le manteau, la couronne et le sceptre fleurdelysés.
Il s'entretient avec deux de ses sujets restés debout en signe de
respect. L'un est évidemment Harold, fils de Godwin, l'homme le
plus considérable et le plus populaire de l'Angleterre, qui va
jouer un rôle très important, sinon même le premier, dans ce drame
émouvant que représente la Tapisserie.
L'inscription ne nous dit pas l'objet des instructions du Roi,
mais le dessin nous montre à quel point elles excitent
l'étonnement des auditeurs. Cette attitude serait inexplicable si
l'entretien n'avait eu pour objet que l'annonce d'un voyage
d'agrément (33), ou la demande de l'autorisation nécessaire pour
aller chercher les otages envoyés en Normandie (34). Evidemment
la situation est autre. C'est Édouard qui, dans cette scène, joue
le rôle principal; c'est lui qui parle, qui commande; il charge
Harold d'une mission qui lui cause cette vive surprise.
[p. 26]
C'est qu'ici la Tapisserie nous expose la version normande
de la conquête d'Angleterre (35).
Or, l'opinion dominante était qu'Édouard, élevé en Normandie et
très attaché à son jeune cousin Guillaume, dont il avait apprécié
les hautes qualités, avait promis de lui léguer son royaume s'il
n'avait pas de fils pour lui succéder. Cette hypothèse s'est
réalisée; le vieux roi, fidèle à la promesse de sa jeunesse,
charge Harold d'assurer Guillaume de son intention, et même de lui
porter l'acte de donation.
On comprend la stupéfaction qu'une telle mission devait causer à
tout Anglo-Saxon, mais surtout à Harold, fils de ce Godwin, qui
n'avait jamais cessé de combattre les influences normandes, si
puissantes à la cour d'Édouard; à Harold, qui occupait le premier
rang parmi la noblesse de son pays et déjà rêvait d'obtenir le
trône du vieux roi son maître, comme Hugues Capet, au siècle
précédent, avait occupé le trône de France!
Le palais d'Édouard rappelle les autres représentations de cette
époque. Les enluminures des manuscrits présentent de nombreux
exemples analogues.
[p. 27]
PL. I, n° 2.
UBI: HAROLD DUX: ANGLORUM::: ET
SUI MILITES::: EQUITANT::: AD
BOSHAM:
Harold, chef des Anglais, se rend à Bosham avec ses hommes
d'armes.
Evidemment la mission de Harold est toute pacifique. En le voyant
partir avec ses compagnons, sans armes, précédé de ses chiens aux
colliers garnis d'anneaux ou de grelots (36), on ne peut douter
qu'il parte pour un voyage d'agrément. Harold seul a son faucon au
poing. L'oiseau n'a ni le chaperon, ni le gant, qui n'apparaîtront
qu'au commencement du XIIIe siècle. Mais on distingue la courroie
de cuir qui servait à attacher l'oiseau sur son perchoir. Déjà la
chasse au faucon était un des exercices favoris des Anglo-Saxons;
les Normands l'adoptèrent après la conquête et la
perfectionnèrent; alors les faucons devinrent des oiseaux de grand
luxe, qui atteignirent des prix fabuleux.
On s'est demandé si Harold était représenté deux fois dans cette
scène; nous ne le pensons pas et ne le reconnaissons que dans
l'homme au faucon.
Harold porte un manteau fixé sur l'épaule droite par une agrafe;
ce manteau est un insigne de sa dignité. En [p. 28] Angleterre, il
était Earl de Kent, titre parfois traduit en latin de ce temps par
dux et appliqué notamment à Harold par l'Annaliste Saxon.
L'inscription de la Tapisserie lui donne le titre de dux que porte
également Guillaume de Normandie. C'est la reconnaissance de sa
haute situation en Angleterre. Guillaume de Poitiers nous le
montre en effet comme l'homme le plus considérable de son pays par
ses richesses, ses titres, sa puissance. Cunctorum suæ
dominationis comitum divitiis et honore ac potentia maximus (37) .
Il était d'ailleurs nécessaire de lui donner un titre connu des
Normands à qui la Tapisserie était destinée. Nous ne traduisons
pas ici Dux, par Duc, parce que ce titre ne devait pas entrer dans
la hiérarchie féodale anglaise, avant le XIVe siècle (38) .
M. Fowke (39) remarque, avec raison, que les chevaux ont la
crinière coupée, selon l'usage anglais à cette époque: c'est un
caractère important et qu'il ne faut pas oublier dans l'étude de
notre tenture.
Les hommes portent aussi la moustache et les cheveux assez longs
sur la nuque; particularité qui permettra au cours des scènes
suivantes, de reconnaître les Anglais des Normands.
Les deux chevaliers, au dernier rang de l'escorte de Harold, ont
une attitude très caractéristique. Leur geste de main, qui sera
répété par d'autres personnages de la [p. 29] Tapisserie (40),
n'indique-t-il pas leurs préoccupations, leurs inquiétudes sur
l'issue du voyage qu'entreprend leur seigneur?
Des arbres séparent cette scène de celle qui va suivre. La
bizarrerie du dessin n'est pas sans surprendre dans une œuvre qui,
malgré ses incorrections, conserve un indiscutable cachet de
réalisme. On a remarqué que l'habitude de placer un arbre, une
tour, une maison, un château, pour montrer que la scène est
terminée et qu'une autre va commencer, est fort ancienne; on la
trouve déjà à Rome, dans les bas-reliefs des colonnes de Trajan et
d'Antonin. Nous croyons plus conforme à l'esprit général de la
Tapisserie, au souci d'exactitude du dessinateur, de voir là une
allusion à un fait réel. Pour nous, cet arbre, ou plutôt ce groupe
d'arbres, indique que Harold a traversé une contrée boisée, comme
celle qui sépare Londres de la côte du Sussex, où se trouve
Bosham.
[p. 30]
PL. I, n° 3.
ECCLESIA:
Une église.
Harold à peine arrivé à Bosham se rend à l'église et demande à
Dieu de bénir son voyage. En entrant, il plie le genou et
s'incline en signe de respect. Son attitude, la vivacité de son
regard, dénotent un chrétien fidèle, incapable, selon toute
apparence, de violer un serment prêté sur les choses saintes, sur
les reliques les plus vénérées.
Du monument, nous voyons une façade latérale, avec une porte qui
s'ouvre entre deux contreforts. En haut est une rangée de
fenêtres.
L'entrée choisie par Harold est précédée d'un perron de trois
marches.
[p. 31]
PL. I, n° 4.
HIC HRROLD:::v MARE NAVIGAVIT:::v
Harold voyage par mer.
Sa prière achevée, Harold va à son château prendre un repas. Ce
château comprend un rez-de-chaussée voûté, servant de magasin, et
à l'étage une salle d'honneur, qu'on accède par un escalier
extérieur; il répond à la réalité des choses et nous donne l'idée
des demeures seigneuriales du temps (41). Nous retrouvons ces deux
pièces caractéristiques dans les grandes habitations du moyen âge,
ainsi que l'attestent les ruines des anciens châteaux. Les
constructions conventuelles présentent souvent des dispositions
analogues.
Il nous semble bien téméraire de reconstituer le menu d'après la
représentation que nous avons; toutefois, l'ingénieux Fowke (42) a
cru pouvoir admettre que, du moment où n'apparaissait pas aux
regards, bien en évidence, le morceau de viande salée qui formait
la pièce principale de tout vrai repas à cette époque, il ne
s'agissait que d'une simple collation, que prenait la suite de
Harold, pendant qu'il faisait ses dévotions à l'église. Peut-
être, sa prière faite, s'est-il rendu directement à son navire.
L'écuyer qui avertit les convives en retard, semble, il est vrai,
le désigner, mais peut-on admettre que le [p. 32] dessinateur de
la Tapisserie se fût donné la peine de représenter cette scène, si
les subalternes de la suite y avaient seuls pris part?
Pour nous, ce tableau contient plusieurs scènes distinctes: dans
la première, Harold et ses compagnons achèvent de prendre leur
repas, lorsqu'on vient les avertir que l'heure du départ est
arrivée; la seconde représente l'embarquement. Pour se rendre à la
barque qui les attend, les voyageurs entrent jambes nues dans la
mer. Harold s'avance le premier avec son faucon au poing et un de
ses chiens sous le bras. Un écuyer en tient un autre, deux
matelots portent les rames et un instrument qu'on a pris tantôt
pour une baguette d'oiseleur, tantôt pour une laisse de chien et
qui pourrait bien être la mèche ou barre de la large rame qui
servait de gouvernail à cette époque.
Le dessinateur nous fait ensuite assister à une manœuvre
intéressante et il l'a représentée avec cette rigoureuse
exactitude, qui atteste ses qualités d'observateur. Le navire, qui
servira au voyage, est forcé par son importance même, de se tenir
au large. Pour embarquer, il a fallu recourir à une chaloupe d'un
moindre tirant d'eau. On l'a approchée du rivage autant que
possible et même un peu ensablée. Les matelots la dégagent avec la
gaffe, puis à force de rames gagnent le navire. A l'avant un
matelot se dispose à aborder.
Par son avant et son arrière amincis, qui permettent de naviguer
dans les deux sens, comme encore aujourd'hui les gondoles de
Venise, ce navire diffère de ceux qui sont actuellement d'un usage
général. Son mât est fortement [p. 33] maintenu par les étais et
les haubans. Sur le côté, une large rame, attachée par une corde,
sert de gouvernail (43). Des boucliers garnissent le bordage.
Le transbordement opéré, on attache la chaloupe à l'arrière du
vaisseau, suivant un usage qui s'est perpétué jusqu'à nos jours.
[p. 34]
PL. I, n° 5.
ET VELIS: V6NT0: PLRNIS VENlT:
IN TERRA: WIDONIS COMITIS
Le vaisseau de Harold, poussé par le vent
qui gonfle les voiles, vient échouer sur le territoire
du comte Guy de Ponthieu.
L'embarquement terminé, le voyage commence. Harold, reconnaissable
à son manteau, est au gouvernail et commande l'équipage. Pour se
préserver du froid, il s'est couvert la tête d'un gros bonnet de
laine, car le vent souffle en tempête, gonfle les voiles et
accélère la marche. Au bout d'un certain temps la vigie, qui a
grimpé au haut du mât, signale un rivage. On abaisse la voile et
on va jeter l'ancre. La chaloupe est déjà disposée pour faciliter
le débarquement. Malheureusement, ballotté par les vents et les
flots, le navire a perdu sa voie et au lieu d'aborder en
Normandie, où Harold serait magnifiquement accueilli par le duc
Guillaume, il arrive sur le territoire du comte Guy de Ponthieu.
[p. 35]
PL. I, n° 6.
HAROLD-
Harold.
Harold, toujours désigné par son manteau, est descendu dans la
chaloupe pour aborder. Que porte-t-il à la main, une lance? un
bâton de commandement? Impossible de bien distinguer. Comme il
connaît la barbarie des coutumes de son temps, et sait que le
malheureux naufragé, jeté par la tempête sur un rivage étranger,
est à la merci du seigneur du lieu qui peut en disposer à son gré,
le retenir prisonnier, le vendre comme esclave, et même le mettre
à mort (44), il ne peut tenter une résistance inutile. Il doit, au
contraire, s'efforcer d'obtenir les meilleures conditions; son
attitude doit être toute pacifique. De la barque, il engage une
conversation avec les hommes qui viennent s'emparer de lui.
[p. 36]
PL. I, n° 7.
HIC: APPREHENDIT: WIDO: HAROLDU:
Guy se saisit de Harold.
Voici comment les chroniques de Normandie rapportent cet épisode:
« Comme les Anglois cingloient par mer, ils apperçurent un battel
pêcheret; si firent signe aux pescheurs ce qu'ilz veinssent à eux.
L'un des pescheurs cognut bien ce Hérault pour ce qu'il l'avoit
autrefois veu en Engleterre; et quand il fut départi des nefs, il
s'en vint arriver à terre à Abbeville et incontinant alla devers
Guion, conte de Ponthieu qui là estoit; auquel il dist que s'il
lui vouloit donner vingt livres, il lui feroit avoir ung
prisonnier qui lui en rendroit mil. Guion lui octroya sa
demande et après se mist en mer, et finalement il print Hérault et
ses nefs et admena le tout à Abbeville (45). » D'après la
Tapisserie, Guy de Ponthieu aurait arrêté Harold au moment où il
abordait. Il est venu avec une escorte; mais si ni lui, ni ses
hommes n'ont la broigne de combat, ils ont du moins la lance,
l'épée et le bouclier pour prévenir toute velléité de résistance.
Harold proteste contre son arrestation, et le soldat lui montre
son maître, dont il ne fait qu'exécuter les ordres.
[p. 37] A signaler dans ce tableau: 1° les chevaux qui
contrairement à ceux que nous avons déjà rencontrés (Pl. I, n° 2)
ont conservé leur crinière selon l'habitude française; 2° les
figures des boucliers, qu'on a prises pour les premières
armoiries; mais cette thèse est abandonnée: les emblèmes ne
devinrent pas héréditaires avant les croisades.
[p. 38]
PL. I, n° 8.
ET DUXIT: EUM AD BELREM: ET
IBI EUM: TENUIT:
Il le conduisit à Beaurain, où il le garda prisonnier.
D'après Wace (46) Harold fut d'abord conduit à Abbeville, puis au
château voisin de Beaurain, actuellement dans l'arrondissement de
Montreuil.
Nous voyons la troupe s'avancer: en avant sont les prisonniers,
reconnaissables à leurs moustaches et à leurs cheveux. Ils sont
gardés par les hommes d'armes du Ponthieu, à la nuque rasée,
suivant la curieuse mode française d'alors. Un d'eux, qui semble
leur chef, porte à la main une épée, avec le baudrier ou
ceinturon, servant à la fixer au côté. Nous pensons que c'est
l'épée que portait Harold au moment de son arrestation et qu'on
lui a enlevée par prudence.
Plus loin un groupe d'hommes d'armes à cheval, précédé de deux
cavaliers, qui attirent forcément l'attention. Ce sont Guy et
Harold, mais comment les identifier?
Frappés de la pose du faucon du second cavalier, qui leur a semblé
un signe de tristesse, les premiers commentateurs, et notamment
Montfaucon, ont pensé que c'était Harold (47). Comme Fowke (48)
nous estimons qu'ils se sont [p. 39] trompés, car c'est bien
Harold qui s'avance le premier immédiatement après ses compagnons
de captivité. On le reconnaît à sa moustache; il porte aussi le
même manteau qu'au moment de son arrestation; il conserve son
faucon par une faveur toute spéciale, mais on lui a retiré ses
éperons qui faciliteraient sa fuite, et les rênes de son cheval
sont attachées à l'arçon de la selle. Guy, au contraire, a
exactement le même costume que dans la scène précédente. Il a
l'œil sur ses prisonniers et peut facilement donner des ordres à
la troupe qui le suit, à la moindre tentative de fuite. Nous ne
connaissons aucun texte permettant de tirer parti de l'attitude de
son faucon.
[p. 40]
PL. I, n° 9,
VBI: HAROLD: ET WIDO: PARABOLANT:
Entretien de Harold et de Guy.
Dans cette scène, la diversité des attitudes est saisissante.
Tandis que Guy, pour bien attester sa puissance, est assis sur son
siège élevé, l'épée nue à la main, Harold se tient debout à
distance respectueuse. Bien que par une faveur toute spéciale, due
sans aucun doute à sa haute situation en Angleterre, on lui eût
rendu son épée, il ne la fixe pas à son côté, et la tient à la
main, au fourreau, la pointe en bas, comme fera cet homme du
peuple, que nous verrons admis à donner des renseignements au Roi
d'Angleterre (49).
Quel est le sujet de l'entretien? De toute évidence, après avoir
protesté contre sa captivité, Harold discute les conditions de sa
rançon, invoque sa qualité d'ambassadeur du roi d'Angleterre, et
sollicite peut-être aussi l'autorisation d'envoyer un de ses amis
à Guillaume, duc de Normandie, pour réclamer sa protection. Mais
soudain la conversation est interrompue. Un écuyer, portant
l'épieu et l'épée, vient avertir Guy d'un événement grave et
imprévu, probablement de l'arrivée des messagers de Guillaume que
nous allons trouver au tableau suivant.