En 1816, le chapitre de la cathédrale demanda la restitution

LA

TAPISSERIE DE LA REINE MATHILDE

DITE

LA TAPISSERIE

DE

BAYEUX

PAR

A. LEVÉ

Président de la Commission historique du Nord, Inspecteur de la

Société française d'Archéologie.

OUVRAGE ILLUSTRÉ DE PLANCHES HORS TEXTE

Reproduction intégrale de la Tapisserie d'après des photographies

prises directement.

PARIS

LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, ÉDITEUR

6, RUE DE TOURNON, 6

1919

LA

TAPISSERIE DE BAYEUX

A LA MÊME LIBRAIRIE

_____

COLLECTION IN - 8° ILLUSTRÉE (SÉRIE VERTE)

______

BREHIER (Louis). -- La Cathédrale de Reims. Une œuvre française. 1

vol. 12 fr.

ECOLE D'ART. -- Histoire du Paysage en France, par H. BOUCHOT, Ch.

DIEHL, Th. DURET, L. ROSENTHAL. 1 vol 12 fr.

-- L'Art et les mœurs en France, par F. BENOIT, L. DESHAIRS, H.

MARCEL, A. MICHEL, F. MONOD. 1 vol 12 fr.

EMMANUEL (Maurice). -- Histoire de la langue musicale (Echelles,

voix, notation rythmique, etc.). 2 vol. in-8 avec 683 notations

15 fr.

FOCILLON (Henri) -- Technique et Sentiment. Etudes sur l'art

moderne. 1 vol. 12 fr.

FONTAINE (André). -- Académiciens d'autrefois (Lebrun, Mignard,

Champagne, etc.). 1 vol 9 fr.

-- Les collections de l'Académie royale de peinture et de

sculpture. 1 vol 9 fr.

-- Les doctrines d'art en France (Peintres, Amateurs, Critiques).

De Poussin à Diderot. 1 vol 9 fr.

GAUTHIEZ (Pierre). -- Dante. 1 vol 9 fr.

GILLET (Louis). -- Histoire artistique des Ordres mendiants. Etude

sur l'art religieux en Europe du XIIIe au XVIIe siècle. 1 vol 9

fr.

HUMBERT (André). -- La Sculpture sous les ducs de Bourgogne (1361-

1483). 1 vol 6 fr.

LANDRIEUX (Mgr ). -- La Cathédrale de Reims. Un crime allemand. 1

vol . 12 fr.

LEVÉ (A.). -- La Tapisserie de Bayeux 1 vol 12 fr.

LOISEL (Gustave). -- Histoire des Ménageries de l'antiquité à nos

jours. 3 volumes 36 fr.

MACON (Gustave). -- Chantilly et le musée Condé. 1 vol 12 fr.

MICHEL (Emile). -- La forêt de Fontainebleau dans la nature,

l'histoire et l'art. 1 vol 9 fr.

PRUNIÈRES (Henry). -- Le Ballet de cour en France avant Benserade

et Lully. 1 vol 6 fr.

ROSENTHAL (Léon). -- Du romantisme au réalisme. Essai sur

l'évolution de la peinture en France, 1830-1848. 1 vol 12 fr.

RUSKIN (John). -- Les Pierres de Venise. 1 vol 12 fr.

-- Le Val d'Arno. 1 vol 6 fr.

-- Les matins à Florence. 1 vol 9 fr.

-- Conférences sur l'Architecture. 1 vol 6 fr.

-- Les Peintres modernes. Le Paysage. 1 vol 6 fr.

-- Les sept Lampes de l'Architecture, précédées de La Couronne

d'olivier sauvage. 1 vol 9 fr.

SAUNIER (Charles). -- Les conquêtes artistiques de la Révolution et

de l'Empire, reprises et abandons des alliés en 1815, leurs

conséquences sur les musées d'Europe. 1 vol 12 fr.

Détail d'une partie de la planche VI, n° 56, permettant d'étudier

la technique du travail.

Je dédie ce livre

A MA CHÈRE FEMME

A. L.

En livrant au public cette étude de la Tapisserie de Bayeux,

j'éprouve le besoin de dire ma gratitude à tous ceux qui, par

leurs conseils, leur concours, leurs encouragements m'ont

facilité la tâche entreprise et mis à même de la terminer.

Je veux remercier tout d'abord M. E. Langlois, professeur à la

Faculté des Lettres de Lille qui, avec tant de cordialité et de

bienveillance, a mis à ma disposition les trésors de son érudition

et les excellents conseils de son expérience.

M. Maurice Prou, membre de 'Institut, directeur de l'École des

Chartes, dont l'obligeance empressée m'a fourni de très précieux

renseignements.

M. Butin, membre de la Commission du Musée d'artillerie, qui a

bien voulu m'envoyer les notes les plus intéressantes sur l'armure

du XIe siècle.

Je ne puis oublier les conservateurs des dépôts publics qui ont

tout fait pour me faciliter l'étude des richesses dont ils ont la

garde: M. Bruchet, architecte du département du Nord, M. Van Ryck,

bibliothécaire de l'Université de Lille, M. Desplanques,

bibliothécaire de la ville de Lille et M. Besson, bibliothécaire à

Bayeux.

A tous et à chacun, je veux dire merci.

A. LEVÉ.

[p. 1]

AVANT-PROPOS

La TAPISSERIE DE BAYEUX est le plus ancien grand monument de l'art

du dessin, que nous ait légué le moyen âge. La tradition le date

en l'attribuant à la reine Mathilde, morte en 1083. Nous verrons

que cette attribution défie les attaques de la critique. Par cette

antiquité, la Tapisserie de Bayeux constitue un document

historique de la plus haute importance. Au moyen âge, on

l'appelait la Telle (toile) du Conquest d'Angleterre. Parfois

aussi Telle du duc Guillaume, ou Telle de la Saint-Jean, de

l'époque de son exposition dans la cathédrale de Bayeux.

Dès à présent remarquons que ce n'est pas une tapisserie tissée,

de haute ou basse lice; ce n'est pas non plus une tapisserie à

l'aiguille sur canevas. C'est une toile brodée de laine, mais la

dénomination de tapisserie est tellement consacrée par l'usage,

qu'on ne peut songer à la modifier.

Pour faciliter l'exposition des différentes questions que soulève

la Tapisserie de Bayeux, nous avons divisé notre étude en deux

parties.

Dans la première, après avoir rappelé l'importance des tentures

historiées dans la décoration du XIe siècle, nous racontons

brièvement l'histoire de celle que conserve la [p. 2] bibliothèque

de Bayeux. Ensuite nous étudions les différents tableaux et sujets

qu'elle représente.

Dans la seconde partie, abordant les problèmes archéologiques et

historiques, nous rechercherons quel est le véritable sujet du

drame représenté; puis nous étudierons le dessin et le mode

d'exécution. Nous insisterons sur les détails qui peuvent

permettre de découvrir son auteur et particulièrement sur les

éléments qui, fixant la date de son exécution, en font le plus

précieux monument de l'histoire de ce temps.

-----

[p. 3]

===== I =====

HISTOIRE & DESCRIPTION

=============

[p. 4]

[p. 5]

CHAPITRE PREMIER

LES TENTURES HISTORIÉES AU XIe SIÈCLE

Si aujourd'hui, dans la décoration des édifices, on n'emploie que

rarement des frises analogues à celle que conserve la bibliothèque

de Bayeux, il en était autrement au XIe siècle. De nombreux textes

nous parlent d'ornements de ce genre, décorant soit les églises,

soit les palais; tantôt ce sont des peintures ou des mosaïques,

tantôt des tentures: beaucoup de ces dernières étaient de simples

étoffes, ornées de dessins obtenus lors du tissage, et se

reproduisant comme les dessins de nos damas modernes (1); mais les

plus précieuses représentaient des personnages (2), des scènes

religieuses, ou des événements historiques. Leur succès était tel

qu'on les employait même pour faire des vêtements (3).

L'usage était venu d'Orient.

Ainsi à Constantinople, aux voûtes du palais impérial de la

Chalcé, on voyait Bélisaire présentant à Justinien et [p. 6] à

Théodora, les rois qu'il avait fait prisonniers, au cours de ses

glorieuses campagnes. Dans la salle d'honneur d'un autre palais,

le Cénourgion, l'empereur Basile Ier recevait les offrandes des

villes conquises, que lui présentaient ses généraux; au-dessous

étaient peints les exploits personnels du monarque, et les travaux

qu'il avait fait exécuter pour le bonheur de ses peuples.

Ailleurs, l'empereur sur son trône était entouré de ses enfants,

portant des livres contenant les préceptes divins qu'on leur avait

appris.

Si, quittant l'Orient, nous nous dirigeons vers l'Occident, nous

trouvons, existant encore aujourd'hui, les belles mosaïques de

Ravenne où nous admirons, à côté de beaucoup de scènes

religieuses, Justinien et Théodora au milieu de leur cour. Nous

insistons sur cet exemple, car nous y trouvons un sujet

contemporain et profane placé dans une église. D'autre part, comme

notre tenture de Bayeux, il a la forme d'une longue frise.

Les textes nous signalent encore nombre de décorations semblables;

ainsi, lors du baptême de Clovis, et pour donner à cette

importante cérémonie tout l'éclat qui convenait, saint Rémi fit

tendre les rues de Reims de toiles peintes et de tapisseries.

Nous savons encore qu'à Ingelheim sur le Rhin, Louis le Débonnaire

avait fait peindre dans l'église les principales scènes de

l'Ancien et du Nouveau Testament, et, dans une salle du Palais,

des épisodes historiques d'après le célèbre ouvrage de Paul Orose

avec Ninus, Cyrus, Phalaris, Romulus et Rémus, Annibal, Constantin

et Théodose, ainsi que les victoires de Charles Martel, de [p. 7]

Pépin et de Charlemagne.

Le pape Léon III donna à la basilique de Sainte-Marie-Majeure un

voile de pourpre, où étaient brodées l'Annonciation, la Nativité

et la Présentation au Temple. A l'église Saint-Laurent, on voyait

la Passion et la Résurrection de Notre-Seigneur. A l'église

Saint-Pierre, Notre-Seigneur donnant au Prince des apôtres le

pouvoir de lier et de délier, ainsi que la passion de saint Pierre

et de saint Paul.

L'usage des tapisseries historiées se généralisa et le Concile

d'Arras l'approuva, parce qu'elles montrent aux illettrés des

choses qu'ils ne peuvent apprendre dans les livres (4). Mais tout

le monde ne partageait pas cette appréciation. Saint Bernard

comprenait les tapisseries dans ses anathèmes contre les images.

Sur ce point, toutefois, son influence ne s'étendit pas en dehors

de l'ordre de Cîteaux; encore les supérieurs durent-ils, à

différentes reprises, renouveler les prescriptions de cet illustre

chef.

Au dire de Doublet, un de ses historiens, l'abbaye de Saint-Denis

conservait dans son trésor une broderie de la reine Berthe,

rappelant, en divers tableaux, les titres de gloire de sa famille.

D'après le faux Turpin, le Palais du grand Charlemagne aurait été

décoré de peintures représentant ses conquêtes; or, si ce

témoignage ne constitue pas une preuve indiscutable, il atteste,

du moins, la vogue de cette décoration au IXe siècle, époque où

cette chronique fut écrite.

Le fait à bien retenir, c'est que la représentation des événements

contemporains était habituelle en ces siècles lointains, et

qu'elle se faisait par la peinture murale, la mosaïque, comme

aussi par la décoration de tissus.

[p. 8]

Pour qui est au courant des habitudes du Xe et XIe siècle, cela

semble très naturel; car, à cette époque, nombre de dames nobles

consacraient leurs loisirs à cette sorte de travaux. L'une

d'elles, Gonorre, femme du duc de Normandie, Richard Ier, acquit

par son habileté une réelle renommée. Elle broda sur des tissus de

toile et de soie, des scènes de la vie de la Vierge et des Saints,

pour Notre-Dame de Rouen, et longtemps après sa mort, Wace,

recueillant la tradition très vivante de son temps, nous dit:

« D'ovraige de feme saveit

« Kan ke feme saveir poeit. » V. 5401.

Les mentions de travaux de ce genre ne sont pas rares, et si les

sujets sont le plus souvent religieux, on en trouve d'autres,

comme cette représentation des exploits du duc de Northumberland,

que broda sa veuve, pour en faire don à l'église d'Ely (5). Cette

habitude de célébrer des faits contemporains s'est perpétuée

jusqu'à nos jours, et les souverains ne manquent jamais de faire

consacrer par quelques-unes des formes de l'image, les événements

remarquables de leur règne.

Au haut moyen âge, nous voyons encore l'empereur Henri Ier faire

peindre, dans une des salles de son palais, sa récente victoire

sur les Magyars, et l'abbé Suger orner sa chère basilique de

Saint-Denis, qu'il venait de reconstruire, de vitraux représentant

les exploits des chrétiens en Palestine, au cours de la première

croisade. C'était une suite de dix tableaux.

Dès lors, on ne peut s'étonner qu'une tradition, dont nous aurons

à apprécier la valeur, ait attribué à la reine [p. 9] Mathilde,

cette épouse modèle, la pensée de célébrer, par une broderie

destinée même à une église, cette extraordinaire conquête de son

mari, qui reste un des faits les plus surprenants de l'histoire du

monde.

Nous avons d'ailleurs un témoignage contemporain d'un intérêt très

particulier, dans un poème adressé à Adèle, fille de Guillaume le

Conquérant, par Baudri, abbé de Bourgueil, puis plus tard évêque

de Dol (6). Le poète, décrivant l'appartement de cette princesse,

nous dit qu'il était orné de tapisseries représentant la création,

le paradis terrestre, le déluge, les principaux faits de

l'histoire sainte, de l'histoire de Rome, le siège de Troie, et

enfin la conquête de l'Angleterre!

On ne peut donc douter de la vogue de ces tentures, notamment

lorsqu'elles représentaient des faits contemporains.

Assurément la tapisserie que décrit Baudri n'est pas celle qu'on

conserve à Bayeux; mais, il y a entre elles certaines similitudes,

qu'on ne peut s'empêcher de souligner. Ainsi, dans l'une comme

dans l'autre, des inscriptions précisent le sujet des scènes

représentées et en donnent l'explication conformément à une

habitude générale.

[p. 10]

CHAPITRE II

HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

Parmi les curiosités qui amènent chaque année tant de touristes à

Bayeux, il faut mettre au premier rang, même avant son admirable

cathédrale, cette ancienne tenture, universellement connue sous le

nom de TAPISSERIE DE LA REINE MATHILDE.

Cette tenture est longue de 70m,34, et large de 0m,50. Pour en

faciliter l'exposition, on l'a montée sur une toile plus forte et

plus large d'environ 0m,40. Quelle est l'époque de ce travail? M.

Fowke (7) est disposé à le croire très ancien. Mais il semble

qu'on puisse le fixer à 1730: M. Anquetil (8) a trouvé dans les

archives une mention constatant que l'extrémité de la Tapisserie

commençait alors à se gâter et que, pour éviter la perte d'un

morceau aussi digne d'être conservé, le chapitre de l'église prit

la résolution de le faire doubler, et de faire déposer dans ses

archives une copie des inscriptions qu'il contient.

La tenture est divisée en trois bandes superposées. Au milieu sont

des scènes historiques, avec de brèves inscriptions latines,

précisant le nom et les actes des [p. 11] personnages représentés.

Lorsque le sujet réclame un plus large développement, la scène se

continue dans les bordures, occupées d'ordinaire par des animaux,

des scènes de la vie champêtre, des illustrations des fables

d'Esope, qui, par-ci, par-là, semblent choisies pour compléter le

sujet, ou lui donner sa vraie signification. Nous les avons

soigneusement notées. Nous pensons que les autres fables et les

animaux affrontés ne sont là que pour l'ornement de la bordure.

La Tapisserie contient la représentation de:

626 personnages,

190 chevaux et mulets,

35 chiens,

506 animaux divers,

37 vaisseaux,

33 constructions et édifices,

37 arbres ou groupes d'arbres.

Quand on est en présence de la Tapisserie, on ne peut s'empêcher

de se demander par quel heureux concours de circonstances, par

quel miracle, un monument aussi fragile, a pu être conservé

pendant huit siècles, et la surprise augmente quand on tient

compte des vicissitudes de la ville et de l'église où il était

conservé!

C'est d'abord l'incendie de Bayeux, en 1105, par Henri Ier, roi

d'Angleterre, si on admet avec nous, que la Tapisserie existait

déjà à cette époque. Nouvel incendie en 1139, et alors le désastre

fut tel qu'il nécessita la reconstruction de la cathédrale de

1077, et son remplacement par les parties anciennes du merveilleux

édifice que nous admirons aujourd'hui.

[p. 12]

Puis vint la guerre de cent ans, au cours de laquelle Bayeux

changea maintes fois de maître, et fut tantôt français, tantôt

anglais.

Quelle que fut l'importance de ces divers désastres, il est

certain que d'autres objets aussi fragiles leur ont survécu, ainsi

que nous l'atteste l'inventaire que le chapitre de la cathédrale

fit faire, en 1476, et qui mentionne, en effet, que le trésor

conservait alors les manteaux que portaient, le jour de leur

mariage, le duc Guillaume et la princesse Mathilde.

Cet inventaire est le plus ancien document qui nous parle de la

Tapisserie. La mention est très courte: « Une tente très longue et

étroite de telle à broderie de ymages et escripteaux faisans

représentation du conquest d'Angleterre, laquelle est tendue

environ la nef de l'église, le jour et par les octaves des

Reliques. »

Cette fête était alors célébrée le 1er juillet. L'exposition

commençait la veille de la Saint-Jean et durait jusqu'au 14

juillet, jour anniversaire de la dédicace ou de la consécration,

en 1077, de la cathédrale construite par l'évêque Odon, frère du

Conquérant.

La Tapisserie devait encore avoir bien des vicissitudes. Au cours

des guerres de religion qui, au XVIe siècle, désolèrent la

Normandie, les Protestants pillèrent le trésor et s'emparèrent

d'une autre tapisserie du chapitre, composée « de draps de

diverses couleurs, attachés l'un à l'autre, et coulant sur une

corde », et qui était destinée à l'ornement du chœur, les jours de

fêtes solennelles.

Jusqu'au XVIIIe siècle, la Tapisserie ne semble plus avoir

d'histoire; on l'exposait périodiquement pour se conformer à

l'usage, mais on y attachait si peu d'importance que c'est à peine

si Béziers, un des historiens de Bayeux à cette époque, mentionne

brièvement son existence.

[p. 13]

C'est en 1724, qu'on commença à s'y intéresser comme à un sérieux

document de notre histoire nationale. Un membre de l'Académie,

Lancelot, ayant trouvé le dessin d'une faible partie de cette

Tapisserie, dans la collection d'un de ses amis, Foucault, ancien

gouverneur de la Normandie, le signala à ses collègues, mais

aucune mention d'origine n'accompagnait le dessin. On ne savait

quel était le modèle, sculpture? peinture? tapisserie? On se

perdait en conjectures; les demandes de renseignements adressées à

Caen restaient sans réponse, si bien que Lancelot finit par

admettre, comme l'hypothèse la plus vraisemblable, que le dessin

avait été pris à Saint-Etienne de Caen, sur le tombeau de

Guillaume le Conquérant, détruit par les protestants en 1562!

Mais l'attention des savants était définitivement éveillée. Le P.

Dom Bernard de Montfaucon, qui avait publié le dessin de Foucault

dans le premier volume de ses Monuments de la Monarchie Françoise

(1729), finit par apprendre l'existence à Bayeux de la Tapisserie.

Il la fit dessiner et la donna tout entière dans le tome II de son

ouvrage (1730). Alors Lancelot, après avoir fait contrôler

l'exactitude des inscriptions, présenta à l'académie une nouvelle

communication, qui contient une étude très remarquable de ce

document et en signale toute la valeur (9).

Dès lors, la Tapisserie est connue du monde savant.

Un membre de la Société des antiquaires de Londres, Smart Le

Thieullier en fait une intéressante étude, que publiera Ducarel.

Ce savant, en 1767, au cours du [p. 14] voyage où il recueillit

les éléments de son ouvrage sur les antiquités anglo-normandes,

vit notre Tapisserie exposée dans la cathédrale, et il constata

qu'elle occupait toute la nef.

C'est à cette époque que commencèrent les discussions sur son

ancienneté et sa valeur historique.

Lyttleton (10) fut le premier à l'attribuer à cette autre

Mathilde, fille d'Henri Ier d'Angleterre, épouse de l'empereur

d'Allemagne Henri V, et qui mourut en 1167.

Il semble que, devenue célèbre, la conservation de la Tapisserie

était pour toujours assurée; néanmoins elle courut, en 1792, un

des plus graves périls auxquels elle ait jamais été exposée. Les

volontaires de Bayeux partaient défendre la France envahie, et

pour protéger contre les intempéries leurs bagages entassés sur un

chariot, on les avait couverts avec cette précieuse Tapisserie,

trouvée dans la sacristie de la cathédrale. Le convoi allait

partir quand un membre de l'administration du district,

Leforestier, la fit enlever et remplacer par de vraies toiles à

bâche. Puis pour la soustraire à tout nouveau péril il la

conserva, pendant quelque temps, dans sa demeure. Alors plusieurs

hommes éclairés, Moisson de Vaux, J.-B.-G. Delaunay, ancien député

aux Etats Généraux, Bouisset, qui devint professeur de rhétorique

au lycée de Caen, et Le Brisoys-Surmont, avocat, se firent les

défenseurs de la Tapisserie. C'est leur énergique intervention qui

empêcha de la lacérer pour orner le char de la fête de la déesse

Raison. A cette époque, la majorité des Bayeusains n'y attachait

aucune importance et ne la considérait que comme un vieux morceau

de toile à employer à tout usage!

[p. 15]

En 1803, Napoléon, alors premier consul, préparait à Boulogne une

expédition contre l'Angleterre; il voulut alors connaître cette

Tapisserie. Sur sa demande, elle fut transportée à Paris et

exposée au Musée Napoléon. Le Dr Bruce et M. Fowke racontent que

le Premier Consul vint la voir et sembla particulièrement frappé

par la partie qui représente Harold sur son trône, effrayé de

l'apparition de la comète, qui, dans l'opinion populaire,

présageait sa défaite. Or, à cette époque, une autre comète se

montrait dans le midi de la France, elle pouvait donner l'occasion

de conclure que l'expédition de Boulogne était menacée d'un

semblable désastre (11). Sans nous arrêter à ce récit dont

l'authenticité semble discutable, [p. 16] constatons que

l'exposition de la Tapisserie à Paris consacra l'importance de ce

document. Le directeur général des musées, Denon, fit rédiger un

catalogue explicatif sous ce titre: « Note historique sur la

Tapisserie brodée de la reine Mathilde, épouse de Guillaume le

Conquérant ».

De son côté le théâtre du Vaudeville joua un à-propos en un acte,

La Tapisserie de la reine Mathilde. Les auteurs Barré, Radet et

Desfontaines y montraient cette princesse partageant son temps, en

l'absence de son mari, entre la prière et ce travail, qui

célébrait ses exploits.

A la fin de l'exposition, bien des personnes demandaient que ce

trésor restât à Paris, mais il fut renvoyé à Bayeux avec cette

lettre, adressée au sous-préfet de l'arrondissement:

« Citoyen,

Je vous renvoie la Tapisserie brodée par la reine Mathilde, épouse

de Guillaume le Conquérant. Le Premier Consul a vu avec intérêt ce

précieux monument de notre histoire; il a applaudi aux soins que

les habitants de la ville de Bayeux ont apportés à sa

conservation. Il m'a chargé de leur témoigner toute sa

satisfaction, et de leur en confier encore le dépôt. Invitez-les

donc, citoyen, à apporter de nouveaux soins à la conservation de

ce fragile monument, qui retrace une des actions les plus

mémorables de la nation française, et consacre pareillement le

souvenir de la fierté et du courage de nos aïeux. J'ai l'honneur

de vous saluer. »

Denon.

Dans une délibération qui suivit l'envoi de cette lettre, la

municipalité déclara qu'en « recevant cet antique [p. 17] monument

des mains du héros qui veillait aux destinées ce de la France, il

acquérait un nouveau lustre à ses yeux; qu'elle mettait le plus

haut prix au témoignage flatteur du Premier Consul envers les

habitants de Bayeux et à l'honorable confiance qu'il leur

accordait » (12).

On ordonna alors que la Tapisserie serait exposée à la

bibliothèque du collège, en recommandant au directeur de veiller

avec le plus grand soin à sa conservation, sous la direction du

maire.

On décida en outre, en souvenir de l'ancien usage, de l'exposer

chaque année, pendant une quinzaine de jours, dans l'église

paroissiale, à l'époque de la belle saison; mais aucun document ne

permet d'affirmer que cette dernière décision ait été exécutée.

Elle a dû rester lettre morte.

L'exposition à Paris avait de nouveau attiré l'attention sur la

Tapisserie, et la discussion sur son âge recommença. En 1812, un

professeur de l'université de Caen, l'abbé de la Rue (13), reprit

la thèse de Lyttleton, en soutenant que la Tapisserie n'était pas

l'œuvre de Mathilde, femme du Conquérant, mais de l'autre

Mathilde, sa petite-fille. Son mémoire fut traduit en anglais et

annoté par Francis Douce (14).

A cette époque, la Tapisserie, transportée du collège à l'hôtel de

ville, était placée sur un cylindre; pour la montrer aux

visiteurs, on la déroulait en l'enroulant sur un autre, que Hudson

Gurney compare à ceux qu'on [p. 18] voit à la margelle des puits,

pour monter et descendre les seaux (15).

Aussi, en 1814, était-elle dans un piteux état, sur le point

d'être détruite par les frottements successifs. Les extrémités

avaient particulièrement souffert: bien des figures avaient

disparu, et ce régime barbare devait se perpétuer jusqu'en 1842!

En 1816, le chapitre de la cathédrale demanda la restitution de la

Tapisserie, qui avait toujours été sa propriété incontestée avant

la Révolution. La municipalité refusa de la rendre, alléguant

qu'elle appartenait désormais à la ville, dont les représentants

avaient assuré sa conservation.

A la même époque, la Société des Antiquaires de Londres envoyait à

Bayeux Charles Stothard, artiste distingué, avec mission de

prendre le dessin de la Tapisserie; son travail, qui nécessita

deux ans d'efforts, a été publié dans les Vetusta Monumenta. A son

voyage se rattache un incident diversement raconté. Un ou deux

petits morceaux de la Tapisserie furent enlevés, soit, comme le

dit M. Fowke (16), pour satisfaire un désir de la Société des

Antiquaires de Londres, soit par la fantaisie de Mme Stothard

(17).

Le morceau, qui était arrivé au British Museum, a été restitué en

1873, par ses administrateurs qui voulaient remercier la

municipalité de la bienveillance avec laquelle avaient été

accueillis les artistes chargés de photographier la Tapisserie. On

ne put remettre à sa place le précieux fragment, car un habile

restaurateur avait réparé le dégât. Mais on l'a exposé au-dessus

des vitrines [p. 19] à l'endroit où il avait été enlevé, pour

attester la gratitude de la ville de Bayeux.

De retour à Londres, Stothard donnait son sentiment sur ce

monument, qu'il avait eu tout le temps d'étudier à loisir, dans

ses moindres détails; il se montrait aussi convaincu que possible

de l'ancienneté de la Tapisserie.

De son côté, Amyot appuyait ces conclusions et réfutait les

arguments, par lesquels l'abbé de la Rue avait tenté de

l'attribuer au règne de Henri Ier d'Angleterre.

Quand, en 1827, la duchesse d'Angoulême passa par Bayeux, au cours

de son voyage en Normandie, on exposa momentanément la Tapisserie

au Tribunal, où la princesse vint la visiter.

Cependant on ne cessait de discuter sur son origine. En 1836,

Bolton Gorney (18) reprenait la thèse de Lyttleton et de l'abbé de

la Rue. Il invoquait le mot Franci qu'on trouve dans les

inscriptions, et en concluait, à tort, que la Tapisserie ne

pouvait être antérieure à 1206, date de la réunion de la Normandie

à la couronne de France; mais il est certain que, dès le XIe

siècle, ce nom s'appliquait à tous les habitants de la Gaule par

opposition aux peuples d'origine étrangère (19). Du reste, dans

l'armée de Guillaume, il y avait beaucoup de combattants non

originaires de la Normandie; toutes les provinces de France,

surtout celles du Nord-Ouest, en avaient fourni. On peut [p. 20]

notamment citer, parmi les chevaliers les plus en vue, Eustache de

Boulogne, à qui fut confié l'étendard envoyé par le Pape et qui

est représenté sur la Tapisserie (Pl. VIII, n° 64). Le mot Franci

pouvait, seul dans sa généralité, comprendre tous les combattants

de cette armée.

De temps à autre les autorités et les savants se préoccupaient de

la Tapisserie. Il résulte du registre des délibérations qu'en

1825, le Conseil municipal de Bayeux chercha un local convenable

pour son exposition permanente. Mais les assemblées sont lentes à

prendre les résolutions, même les plus urgentes!

L'année suivante, Spencer Smith appelait l'attention de la Société

française pour la conservation des monuments historiques, sur la

façon dont la Tapisserie de la reine Mathilde était montrée aux

visiteurs; et, en 1840, la Revue anglo-française proposait la

nomination d'une commission, composée de savants de France et

d'Angleterre, pour rechercher les moyens de l'exposer sans la

détériorer.

Probablement après s'être entendu avec l'auteur de l'article, le

maire de Bayeux, de Fontenelle, nomma une commission

d'archéologues, composée par moitié de savants anglais et de

savants français pour prononcer en dernier ressort sur l'âge de la

Tapisserie (20); mais il ne semble pas qu'elle se soit jamais

réunie. En cette même année, le Président Pezet faisant au Conseil

municipal un rapport sur les moyens de la conserver, annonçait que

le travail de maçonnerie était terminé, et que la menuiserie était

commencée.

Le grand archéologue normand, de Caumont, ne pouvait [p. 21]

assister en témoin indifférent aux discussions relatives à la date

de la Tapisserie, ce joyau de sa ville natale. En 1841, dans une

communication à l'Institut des Provinces, il réfutait les

observations de Bolton Corney et de l'abbé de la Rue, et

proclamait l'antiquité de la Tapisserie (21).

Enfin, en 1842, la Tapisserie fut installée au rez-de-chaussée de

la bibliothèque, place du Château, et confiée aux soins du

bibliothécaire de la ville. C'était alors Édouard Lambert. Sous sa

direction, fut entreprise une importante restauration des parties,

qui avaient le plus souffert du temps et du frottement sur les

cylindres d'exposition. On tint compte de tous les éléments

pouvant donner des renseignements, des trous laissés par les

aiguilles, des parcelles de laine qui y restaient attachées, ainsi

que des dessins antérieurement publiés notamment par Montfaucon et

Stothard. Depuis, la Tapisserie fut exposée au public sauf pendant

quelques mois de 1870-1871, au moment où l'armée prussienne

menaçait la Normandie. On crut devoir alors prendre des

précautions pour mettre ce trésor en sûreté. On l'enferma

soigneusement dans une caisse cylindrique en zinc, et on la

dissimula dans une cachette. Après cette alerte, la Tapisserie

reprit sa place au rez-de-chaussée de la bibliothèque de la ville.

Des traces d'humidité s'étant manifestées dans l'immeuble, on

décida de la transférer au premier étage de l'ancien Palais

épiscopal désaffecté. Elle y est depuis le 1er avril 1913 (22), et

si cette installation n'est pas encore parfaite, si la moitié de

la Tapisserie ne reçoit qu'une lumière insuffisante, il y a,

pourtant, un progrès incontestable, [p. 22] et cette nouvelle

salle est très supérieure à l'ancienne. Jamais la Tapisserie n'a

reçu autant de visiteurs. Si tous savaient les vicissitudes par

lesquelles elle a passé, ils ne manqueraient pas de s'écrier avec

Théophile Gautier:

« Quelle chose singulière, lorsque tant d'édifices si solides se

sont écroulés, que cette frêle bande de toile soit parvenue

jusqu'à nous intacte à travers les siècles, les révolutions, les

vicissitudes de toutes sortes. Un bout de canevas a vécu huit

cents ans! »

On ne peut s'empêcher de reconnaître que depuis un demi-siècle,

chaque année a vu grandir l'intérêt qu'on accorde universellement

à la Tapisserie et s'accroître son succès. On ne conteste pas

qu'il est impossible d'étudier son époque sans la consulter et

sans lui demander de précieux renseignements. Toutes les

bibliothèques, toutes les grandes collections d'instruction

publique ont tenu à en avoir la reproduction. On en vend chaque

année des milliers d'exemplaires. En même temps elle ne cesse

d'être l'objet de sérieuses études. En France, MM. Jules Comte

(23), Émile Travers (24), Marignan (25), Lanore (26), Lefebvre des

Nouettes (27), Campion (28), Anquetil (29), lui ont consacré de

très intéressants travaux. A l'étranger, [p. 23] M. Fooke (30) a

écrit la notice la plus complète et la plus ingénieuse et M.

Steenstrup (31) en a donné un excellent guide aux visiteurs du

musée de Frederiksborg, où une photographie est exposée. Freeman

d'accord avec Augustin Thierry a rendu le plus complet hommage à

sa valeur historique dans sa remarquable histoire de la conquête

de l'Angleterre par les Normands. Enfin, en 1914, M. Hilaire

Belloc publiait à Londres une nouvelle étude de la Tapisserie

(32).

Mais on n'a pu se mettre d'accord sur les questions qu'elle

soulève. Les polémiques continuent sur la date de la Tapisserie et

sur son auteur; le plus grand nombre l'attribue à Odon, sans tenir

compte de la tradition constatée par Montfaucon en 1729, et qui,

en dépit des attaques, continue à l'attribuer à la reine Mathilde.

On discute toujours sa date; Émile Travers pense que Odon ne l'a

commandée qu'après la mort de Guillaume le Conquérant, 1087. M.

Marignan, qui a renouvelé la thèse, veut qu'elle n'ait été conçue

et exécutée que dans la seconde moitié du XIIe siècle.

Nous aurons à étudier ces divers systèmes.

[p. 24]

CHAPITRE III

DESCRIPTION DE LA TAPISSERIE

Ainsi que nous l'avons dit, la Tapisserie se compose d'une suite

de scènes qui se déroulent entre deux bordures, l'une en haut,

l'autre en bas. Dans cette description que nous entreprenons, nous

étudierons d'abord les sujets principaux, qui occupent environ les

deux tiers de la largeur totale, réservant pour après l'étude des

bordures. Cependant nous ferons exception à cette règle,

lorsqu'elles continuent l'exposition du sujet principal, ou s'y

rapportent très directement.

[p. 25]

DESCRIPTION DE LA TAPISSERIE

§ I. — SUJETS PRINCIPAUX

PL. I, n° 1.

EDWARD REX

Le roi Édouard.

Le roi d'Angleterre, Édouard le Confesseur, est assis sur son

trône. Il porte tous les attributs de sa dignité, la longue robe,

le manteau, la couronne et le sceptre fleurdelysés.

Il s'entretient avec deux de ses sujets restés debout en signe de

respect. L'un est évidemment Harold, fils de Godwin, l'homme le

plus considérable et le plus populaire de l'Angleterre, qui va

jouer un rôle très important, sinon même le premier, dans ce drame

émouvant que représente la Tapisserie.

L'inscription ne nous dit pas l'objet des instructions du Roi,

mais le dessin nous montre à quel point elles excitent

l'étonnement des auditeurs. Cette attitude serait inexplicable si

l'entretien n'avait eu pour objet que l'annonce d'un voyage

d'agrément (33), ou la demande de l'autorisation nécessaire pour

aller chercher les otages envoyés en Normandie (34). Evidemment

la situation est autre. C'est Édouard qui, dans cette scène, joue

le rôle principal; c'est lui qui parle, qui commande; il charge

Harold d'une mission qui lui cause cette vive surprise.

[p. 26]

C'est qu'ici la Tapisserie nous expose la version normande

de la conquête d'Angleterre (35).

Or, l'opinion dominante était qu'Édouard, élevé en Normandie et

très attaché à son jeune cousin Guillaume, dont il avait apprécié

les hautes qualités, avait promis de lui léguer son royaume s'il

n'avait pas de fils pour lui succéder. Cette hypothèse s'est

réalisée; le vieux roi, fidèle à la promesse de sa jeunesse,

charge Harold d'assurer Guillaume de son intention, et même de lui

porter l'acte de donation.

On comprend la stupéfaction qu'une telle mission devait causer à

tout Anglo-Saxon, mais surtout à Harold, fils de ce Godwin, qui

n'avait jamais cessé de combattre les influences normandes, si

puissantes à la cour d'Édouard; à Harold, qui occupait le premier

rang parmi la noblesse de son pays et déjà rêvait d'obtenir le

trône du vieux roi son maître, comme Hugues Capet, au siècle

précédent, avait occupé le trône de France!

Le palais d'Édouard rappelle les autres représentations de cette

époque. Les enluminures des manuscrits présentent de nombreux

exemples analogues.

[p. 27]

PL. I, n° 2.

UBI: HAROLD DUX: ANGLORUM::: ET

SUI MILITES::: EQUITANT::: AD

BOSHAM:

Harold, chef des Anglais, se rend à Bosham avec ses hommes

d'armes.

Evidemment la mission de Harold est toute pacifique. En le voyant

partir avec ses compagnons, sans armes, précédé de ses chiens aux

colliers garnis d'anneaux ou de grelots (36), on ne peut douter

qu'il parte pour un voyage d'agrément. Harold seul a son faucon au

poing. L'oiseau n'a ni le chaperon, ni le gant, qui n'apparaîtront

qu'au commencement du XIIIe siècle. Mais on distingue la courroie

de cuir qui servait à attacher l'oiseau sur son perchoir. Déjà la

chasse au faucon était un des exercices favoris des Anglo-Saxons;

les Normands l'adoptèrent après la conquête et la

perfectionnèrent; alors les faucons devinrent des oiseaux de grand

luxe, qui atteignirent des prix fabuleux.

On s'est demandé si Harold était représenté deux fois dans cette

scène; nous ne le pensons pas et ne le reconnaissons que dans

l'homme au faucon.

Harold porte un manteau fixé sur l'épaule droite par une agrafe;

ce manteau est un insigne de sa dignité. En [p. 28] Angleterre, il

était Earl de Kent, titre parfois traduit en latin de ce temps par

dux et appliqué notamment à Harold par l'Annaliste Saxon.

L'inscription de la Tapisserie lui donne le titre de dux que porte

également Guillaume de Normandie. C'est la reconnaissance de sa

haute situation en Angleterre. Guillaume de Poitiers nous le

montre en effet comme l'homme le plus considérable de son pays par

ses richesses, ses titres, sa puissance. Cunctorum suæ

dominationis comitum divitiis et honore ac potentia maximus (37) .

Il était d'ailleurs nécessaire de lui donner un titre connu des

Normands à qui la Tapisserie était destinée. Nous ne traduisons

pas ici Dux, par Duc, parce que ce titre ne devait pas entrer dans

la hiérarchie féodale anglaise, avant le XIVe siècle (38) .

M. Fowke (39) remarque, avec raison, que les chevaux ont la

crinière coupée, selon l'usage anglais à cette époque: c'est un

caractère important et qu'il ne faut pas oublier dans l'étude de

notre tenture.

Les hommes portent aussi la moustache et les cheveux assez longs

sur la nuque; particularité qui permettra au cours des scènes

suivantes, de reconnaître les Anglais des Normands.

Les deux chevaliers, au dernier rang de l'escorte de Harold, ont

une attitude très caractéristique. Leur geste de main, qui sera

répété par d'autres personnages de la [p. 29] Tapisserie (40),

n'indique-t-il pas leurs préoccupations, leurs inquiétudes sur

l'issue du voyage qu'entreprend leur seigneur?

Des arbres séparent cette scène de celle qui va suivre. La

bizarrerie du dessin n'est pas sans surprendre dans une œuvre qui,

malgré ses incorrections, conserve un indiscutable cachet de

réalisme. On a remarqué que l'habitude de placer un arbre, une

tour, une maison, un château, pour montrer que la scène est

terminée et qu'une autre va commencer, est fort ancienne; on la

trouve déjà à Rome, dans les bas-reliefs des colonnes de Trajan et

d'Antonin. Nous croyons plus conforme à l'esprit général de la

Tapisserie, au souci d'exactitude du dessinateur, de voir là une

allusion à un fait réel. Pour nous, cet arbre, ou plutôt ce groupe

d'arbres, indique que Harold a traversé une contrée boisée, comme

celle qui sépare Londres de la côte du Sussex, où se trouve

Bosham.

[p. 30]

PL. I, n° 3.

ECCLESIA:

Une église.

Harold à peine arrivé à Bosham se rend à l'église et demande à

Dieu de bénir son voyage. En entrant, il plie le genou et

s'incline en signe de respect. Son attitude, la vivacité de son

regard, dénotent un chrétien fidèle, incapable, selon toute

apparence, de violer un serment prêté sur les choses saintes, sur

les reliques les plus vénérées.

Du monument, nous voyons une façade latérale, avec une porte qui

s'ouvre entre deux contreforts. En haut est une rangée de

fenêtres.

L'entrée choisie par Harold est précédée d'un perron de trois

marches.

[p. 31]

PL. I, n° 4.

HIC HRROLD:::v MARE NAVIGAVIT:::v

Harold voyage par mer.

Sa prière achevée, Harold va à son château prendre un repas. Ce

château comprend un rez-de-chaussée voûté, servant de magasin, et

à l'étage une salle d'honneur, qu'on accède par un escalier

extérieur; il répond à la réalité des choses et nous donne l'idée

des demeures seigneuriales du temps (41). Nous retrouvons ces deux

pièces caractéristiques dans les grandes habitations du moyen âge,

ainsi que l'attestent les ruines des anciens châteaux. Les

constructions conventuelles présentent souvent des dispositions

analogues.

Il nous semble bien téméraire de reconstituer le menu d'après la

représentation que nous avons; toutefois, l'ingénieux Fowke (42) a

cru pouvoir admettre que, du moment où n'apparaissait pas aux

regards, bien en évidence, le morceau de viande salée qui formait

la pièce principale de tout vrai repas à cette époque, il ne

s'agissait que d'une simple collation, que prenait la suite de

Harold, pendant qu'il faisait ses dévotions à l'église. Peut-

être, sa prière faite, s'est-il rendu directement à son navire.

L'écuyer qui avertit les convives en retard, semble, il est vrai,

le désigner, mais peut-on admettre que le [p. 32] dessinateur de

la Tapisserie se fût donné la peine de représenter cette scène, si

les subalternes de la suite y avaient seuls pris part?

Pour nous, ce tableau contient plusieurs scènes distinctes: dans

la première, Harold et ses compagnons achèvent de prendre leur

repas, lorsqu'on vient les avertir que l'heure du départ est

arrivée; la seconde représente l'embarquement. Pour se rendre à la

barque qui les attend, les voyageurs entrent jambes nues dans la

mer. Harold s'avance le premier avec son faucon au poing et un de

ses chiens sous le bras. Un écuyer en tient un autre, deux

matelots portent les rames et un instrument qu'on a pris tantôt

pour une baguette d'oiseleur, tantôt pour une laisse de chien et

qui pourrait bien être la mèche ou barre de la large rame qui

servait de gouvernail à cette époque.

Le dessinateur nous fait ensuite assister à une manœuvre

intéressante et il l'a représentée avec cette rigoureuse

exactitude, qui atteste ses qualités d'observateur. Le navire, qui

servira au voyage, est forcé par son importance même, de se tenir

au large. Pour embarquer, il a fallu recourir à une chaloupe d'un

moindre tirant d'eau. On l'a approchée du rivage autant que

possible et même un peu ensablée. Les matelots la dégagent avec la

gaffe, puis à force de rames gagnent le navire. A l'avant un

matelot se dispose à aborder.

Par son avant et son arrière amincis, qui permettent de naviguer

dans les deux sens, comme encore aujourd'hui les gondoles de

Venise, ce navire diffère de ceux qui sont actuellement d'un usage

général. Son mât est fortement [p. 33] maintenu par les étais et

les haubans. Sur le côté, une large rame, attachée par une corde,

sert de gouvernail (43). Des boucliers garnissent le bordage.

Le transbordement opéré, on attache la chaloupe à l'arrière du

vaisseau, suivant un usage qui s'est perpétué jusqu'à nos jours.

[p. 34]

PL. I, n° 5.

ET VELIS: V6NT0: PLRNIS VENlT:

IN TERRA: WIDONIS COMITIS

Le vaisseau de Harold, poussé par le vent

qui gonfle les voiles, vient échouer sur le territoire

du comte Guy de Ponthieu.

L'embarquement terminé, le voyage commence. Harold, reconnaissable

à son manteau, est au gouvernail et commande l'équipage. Pour se

préserver du froid, il s'est couvert la tête d'un gros bonnet de

laine, car le vent souffle en tempête, gonfle les voiles et

accélère la marche. Au bout d'un certain temps la vigie, qui a

grimpé au haut du mât, signale un rivage. On abaisse la voile et

on va jeter l'ancre. La chaloupe est déjà disposée pour faciliter

le débarquement. Malheureusement, ballotté par les vents et les

flots, le navire a perdu sa voie et au lieu d'aborder en

Normandie, où Harold serait magnifiquement accueilli par le duc

Guillaume, il arrive sur le territoire du comte Guy de Ponthieu.

[p. 35]

PL. I, n° 6.

HAROLD-

Harold.

Harold, toujours désigné par son manteau, est descendu dans la

chaloupe pour aborder. Que porte-t-il à la main, une lance? un

bâton de commandement? Impossible de bien distinguer. Comme il

connaît la barbarie des coutumes de son temps, et sait que le

malheureux naufragé, jeté par la tempête sur un rivage étranger,

est à la merci du seigneur du lieu qui peut en disposer à son gré,

le retenir prisonnier, le vendre comme esclave, et même le mettre

à mort (44), il ne peut tenter une résistance inutile. Il doit, au

contraire, s'efforcer d'obtenir les meilleures conditions; son

attitude doit être toute pacifique. De la barque, il engage une

conversation avec les hommes qui viennent s'emparer de lui.

[p. 36]

PL. I, n° 7.

HIC: APPREHENDIT: WIDO: HAROLDU:

Guy se saisit de Harold.

Voici comment les chroniques de Normandie rapportent cet épisode:

« Comme les Anglois cingloient par mer, ils apperçurent un battel

pêcheret; si firent signe aux pescheurs ce qu'ilz veinssent à eux.

L'un des pescheurs cognut bien ce Hérault pour ce qu'il l'avoit

autrefois veu en Engleterre; et quand il fut départi des nefs, il

s'en vint arriver à terre à Abbeville et incontinant alla devers

Guion, conte de Ponthieu qui là estoit; auquel il dist que s'il

lui vouloit donner vingt livres, il lui feroit avoir ung

prisonnier qui lui en rendroit mil. Guion lui octroya sa

demande et après se mist en mer, et finalement il print Hérault et

ses nefs et admena le tout à Abbeville (45). » D'après la

Tapisserie, Guy de Ponthieu aurait arrêté Harold au moment où il

abordait. Il est venu avec une escorte; mais si ni lui, ni ses

hommes n'ont la broigne de combat, ils ont du moins la lance,

l'épée et le bouclier pour prévenir toute velléité de résistance.

Harold proteste contre son arrestation, et le soldat lui montre

son maître, dont il ne fait qu'exécuter les ordres.

[p. 37] A signaler dans ce tableau: 1° les chevaux qui

contrairement à ceux que nous avons déjà rencontrés (Pl. I, n° 2)

ont conservé leur crinière selon l'habitude française; 2° les

figures des boucliers, qu'on a prises pour les premières

armoiries; mais cette thèse est abandonnée: les emblèmes ne

devinrent pas héréditaires avant les croisades.

[p. 38]

PL. I, n° 8.

ET DUXIT: EUM AD BELREM: ET

IBI EUM: TENUIT:

Il le conduisit à Beaurain, où il le garda prisonnier.

D'après Wace (46) Harold fut d'abord conduit à Abbeville, puis au

château voisin de Beaurain, actuellement dans l'arrondissement de

Montreuil.

Nous voyons la troupe s'avancer: en avant sont les prisonniers,

reconnaissables à leurs moustaches et à leurs cheveux. Ils sont

gardés par les hommes d'armes du Ponthieu, à la nuque rasée,

suivant la curieuse mode française d'alors. Un d'eux, qui semble

leur chef, porte à la main une épée, avec le baudrier ou

ceinturon, servant à la fixer au côté. Nous pensons que c'est

l'épée que portait Harold au moment de son arrestation et qu'on

lui a enlevée par prudence.

Plus loin un groupe d'hommes d'armes à cheval, précédé de deux

cavaliers, qui attirent forcément l'attention. Ce sont Guy et

Harold, mais comment les identifier?

Frappés de la pose du faucon du second cavalier, qui leur a semblé

un signe de tristesse, les premiers commentateurs, et notamment

Montfaucon, ont pensé que c'était Harold (47). Comme Fowke (48)

nous estimons qu'ils se sont [p. 39] trompés, car c'est bien

Harold qui s'avance le premier immédiatement après ses compagnons

de captivité. On le reconnaît à sa moustache; il porte aussi le

même manteau qu'au moment de son arrestation; il conserve son

faucon par une faveur toute spéciale, mais on lui a retiré ses

éperons qui faciliteraient sa fuite, et les rênes de son cheval

sont attachées à l'arçon de la selle. Guy, au contraire, a

exactement le même costume que dans la scène précédente. Il a

l'œil sur ses prisonniers et peut facilement donner des ordres à

la troupe qui le suit, à la moindre tentative de fuite. Nous ne

connaissons aucun texte permettant de tirer parti de l'attitude de

son faucon.

[p. 40]

PL. I, n° 9,

VBI: HAROLD: ET WIDO: PARABOLANT:

Entretien de Harold et de Guy.

Dans cette scène, la diversité des attitudes est saisissante.

Tandis que Guy, pour bien attester sa puissance, est assis sur son

siège élevé, l'épée nue à la main, Harold se tient debout à

distance respectueuse. Bien que par une faveur toute spéciale, due

sans aucun doute à sa haute situation en Angleterre, on lui eût

rendu son épée, il ne la fixe pas à son côté, et la tient à la

main, au fourreau, la pointe en bas, comme fera cet homme du

peuple, que nous verrons admis à donner des renseignements au Roi

d'Angleterre (49).

Quel est le sujet de l'entretien? De toute évidence, après avoir

protesté contre sa captivité, Harold discute les conditions de sa

rançon, invoque sa qualité d'ambassadeur du roi d'Angleterre, et

sollicite peut-être aussi l'autorisation d'envoyer un de ses amis

à Guillaume, duc de Normandie, pour réclamer sa protection. Mais

soudain la conversation est interrompue. Un écuyer, portant

l'épieu et l'épée, vient avertir Guy d'un événement grave et

imprévu, probablement de l'arrivée des messagers de Guillaume que

nous allons trouver au tableau suivant.

La Tapisserie de la Reine Mathilde dite La Tapisserie de Bayeux · 第 1 / 11 段