En sortant de Saint-Jean-du-Doigt, deux chemins conduisent au
château de Kerhor, habitation d'été de la mère d'Octave: l'un a
été établi à grands frais pour les voitures; l'autre s'est trouvé
tout naturellement tracé par les piétons.
En quittant le presbytère, Tanneguy se mit à gravir le petit
sentier rocailleux qui suit les sinuosités capricieuses de la côte
jusqu'au château.
Il était profondément agité.
Son bâton s'appuyait, avec un bruit sec, sur les pointes vives du
roc, et sa main en serrait rudement de temps à autre la poignée. À
mesure que l'on s'éloigne de Saint-Jean-du-Doigt, l'aspect du sol
devient monotone, âpre et nu; la végétation luxuriante de
l'intérieur des terres disparaît; on n'aperçoit plus çà et là, que
quelques pousses souffreteuses qui essayent de végéter sur les
flancs inféconds du roc, ou encore quelques prairies arides, où
l'herbe a été flétrie et brûlée par les vents d'orage.
Bien que les rayons d'un soleil éclatant éclairassent ce tableau,
tout cela était d'une tristesse morne et désespérée, et Tanneguy
en reçut une impression fâcheuse qui ajouta encore à ses cruelles
préoccupations.
Tout à coup, il s'arrêta.
À quelques pas devant lui, et sur la pointe extrême d'un rocher
qui dominait à pic toute la grève, venait de se dresser une
misérable cabane recouverte de chaume.
Sur le seuil de cette cabane, un homme assis nonchalamment,
accommodait philosophiquement les guenilles dont il était vêtu.
Cet homme, Tanneguy le reconnut de suite.
C'était celui que, dans le pays, on appelait Éric le mendiant.
Au cri sauvage que le vieux Breton poussa à cette vue, le mendiant
releva la tête et pâlit.
Par une sorte de divination magnétique, il avait pressenti quelque
catastrophe, et conçut un moment la pensée de se soustraire à
cette visite indiscrète... Mais il était déjà trop tard.
Quand il voulut fuir, il se trouva en face du vieux Breton qui
avançait.
Il fallait faire contre mauvaise fortune bon coeur, et Éric, qui
ne manquait pas d'adresse, alla résolument au-devant du danger.
-- Bonjour, monsieur Tanneguy, dit-il en se découvrant avec
humilité devant le vieux descendant du connétable; le pauvre Éric
ne vous a point oublié ce matin dans ses prières, ni vous ni votre
charmante fille, et s'il plaît à Dieu de les exaucer, les
bénédictions du ciel descendront sur votre demeure.
-- Je vous remercie, Éric, répondit Tanneguy en se contenant de
son mieux, les prières des pauvres sont agréables à Dieu, et je ne
doute pas qu'il n'exauce les vôtres, si elles sont sincères.
-- En pouvez-vous douter? fit Éric avec componction.
-- J'en ai douté quelquefois, repartit Tanneguy, dont les sourcils
se froncèrent malgré lui.
-- Cependant...
-- Cependant, j'ai à vous parler, maître Éric.
-- À moi?
-- À vous-même.
-- J'allais sortir.
-- Vous sortirez plus tard.
-- Le matin, c'est le meilleur moment de la journée.
-- Eh bien! je vous en tiendrai compte, objecta brusquement
Tanneguy en lui jetant une pièce de monnaie que le mendiant se
hâta de ramasser; mais j'ai à vous parler, et il faut que je vous
parle!
Le mendiant fit disparaître dans sa poche la pièce de monnaie
qu'on venait de lui jeter, et montra sa cabane à Tanneguy, comme
pour l'inviter à y entrer.
La cabane dont il s'agit avait été construite par le mendiant lui-
même, avec quelques poutres que la mer avait jetées sur la côte un
jour d'orage, et de la terre qu'il avait ramassée sur la route;
les pluies et les vents des nuits d'hiver l'avaient
considérablement détériorée, et le toit, qui se composait de
mauvaise paille et de branches d'arbres desséchées, commençait
déjà à s'effondrer. Mais cette habitation, quelque chétive qu'elle
fût, suffisait à Éric, qui, d'ailleurs, n'y demeurait pas d'une
manière régulière et continue; dans les mauvais jours, il
s'estimait encore heureux de trouver là un abri, qu'il n'était pas
toujours certain de rencontrer ailleurs.
Une ou deux bottes de paille jetées dans un coin lui servaient de
lit, et la cabane n'avait pas d'autre ornement, si ce n'est un
mauvais escabeau boiteux, que le mendiant devait à la charité des
domestiques du château de Kerhor.
Quand Tanneguy fut entré, Éric s'allongea sur sa botte de paille,
son _peu-bas_ à gauche et sa besace à droite. Il avait fait ses
réflexions: il avait deviné tout de suite ce dont il s'agissait,
et il était décidé à affronter jusqu'au bout la colère du vieux
Breton; il n'ignorait pas que Tanneguy était violent, emporté, et
qu'il ne s'arrêterait peut-être pas devant les conséquences
extrêmes de son emportement; mais le mendiant se sentait fort, et,
au surplus, il n'était pas fâché, que le hasard lui offrit
l'occasion d'avoir une explication décisive avec le père de
Marguerite.
Il n'éprouva donc aucune émotion en voyant entrer ce dernier, et
un sourire presque ironique vint même effleurer ses lèvres,
lorsqu'il s'aperçut que Tanneguy parcourait silencieusement la
cabane, sans savoir probablement de quelle façon entamer
l'entretien.
Éric eut pitié de lui; il alla au-devant de ses désirs et
commença:
-- Vous avez désiré me parler, monsieur Tanneguy, dit-il, me voilà
tout prêt à vous écouter, et à vous rendre tous les services qu'un
pauvre mendiant comme moi peut rendre. Je connais bien du monde au
pays et ailleurs, sans me vanter, et si c'est pour avoir des
renseignements sur quelque bonne terre à acheter, je suis votre
homme.
-- Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
-- Et de quoi donc? demanda le mendiant avec une naïveté feinte.
-- Il s'agit de vous, et de vous seul, poursuivit Tanneguy, dont
les joues se colorèrent vivement, et qui frappa le sol de son
énorme _peu-bas_.
Éric le regardait stupidement, et comme s'il eût vainement cherché
à comprendre le sens de ses paroles.
-- De moi? répondit-il avec un étonnement admirablement joué; moi,
monsieur Tanneguy, je suis un pauvre mendiant, qui doit son
existence à la charité des habitants de la côte. Je serais trop
heureux de pouvoir vous être utile à quelque chose..., et je le
répète, pour cela je suis votre homme.
-- Soit! fit Tanneguy en réprimant un mouvement d'impatience, vous
vous obstinez à ne pas comprendre le sens très-clair de mes
paroles, eh bien! je parlerai avec encore plus de clarté...
Écoutez moi donc, maître mendiant, et retenez bien surtout ce que
je vais vous dire, car je vous l'assure, il pourrait vous en
coûter cher de l'oublier.
En parlant ainsi, le vieux Breton serrait son _peu-bas_ dans sa
main crispée; ses sourcils se fronçaient, et ses regards lançaient
d'ardentes étincelles.
Éric cependant suivait chacun de ses mouvements avec une
impassibilité vraiment remarquable.
Tanneguy reprit:
-- Il m'est revenu, dit-il d'une voix ferme et brève, que vous ne
vous contentiez pas, dans vos courses de vagabond, d'implorer la
charité publique, et que vous ajoutiez encore à ce métier celui
d'espion et de calomniateur.
-- Moi? fit Éric, qui se sentit pâlir malgré lui.
-- Vous! poursuivit Tanneguy, vous, Éric, le mendiant!... Et ce
qu'il y a peut-être de plus lâche et de plus infâme dans ce rôle
que vous jouez, c'est que vous vous gardez bien de vous en prendre
à ceux qui pourraient vous faire taire en vous châtiant, ou se
venger en vous tuant, et que vous vous attaquez de préférence à
des enfants qui n'ont d'autre défense que leurs larmes, ou d'autre
refuge que leur silence!
La physionomie de Tanneguy avait revêtu, pendant qu'il parlait, un
caractère particulier d'ardente colère qui parut inquiétant à
Éric.
Toutefois, il surmonta cette inquiétude passagère, et essaya un
sourire modeste.
-- On vous a trompé sur mon compte, monsieur Tanneguy, répondit-
il; je vas et viens à travers le pays, vivant des aumônes de tous,
et l'idée ne m'est jamais venue de dire du mal de ceux qui me
donnent!... Sans doute j'apprends et je vois beaucoup de choses en
voyageant ainsi, et quand je rentre le soir dans ma pauvre cabane,
j'ai souvent la mémoire bien plus remplie que ma besace; mais je
prends le bon Dieu à témoin que jamais il ne m'est arrivé de
raconter ce que j'apprenais ou ce que je voyais...
-- Cependant on me l'a dit... objecta Tanneguy.
-- On vous aura trompé, repartit le mendiant qui reprenait peu à
peu toute son assurance, et voyez-vous, ajouta-t-il avec une sorte
de complaisance nonchalante, il y en a qui m'aiment au pays et il
y en a qui ne m'aiment pas... Les uns disent du bien de moi, les
autres disent du mal... c'est une chose qu'on ne peut pas
empêcher, monsieur Tanneguy, et quand on a la conscience honnête,
et qu'on croit n'avoir rien à se reprocher, on va toujours son
chemin, sans s'inquiéter des mauvaises gens, et des mauvais
propos...
Tanneguy s'arrêta à deux pas d'Éric.
Les paroles du mendiant ne l'avaient pas calmé, ses sourcils
s'étaient rapprochés, ses dents mordaient ses lèvres avec une
fureur mal contenue.
-- C'est bien, dit-il d'un accent impérieux et comme s'il eût
voulu imposer silence au mendiant, c'est bien, tu n'es pas
coupable... tu n'as rien dit, on m'a trompé... puisque tu
l'assures, je te crois; je ne veux plus parler de ce qui est
arrivé, je veux seulement te donner un avertissement pour
l'avenir!... Il est possible que quelqu'un te paye pour venir
espionner ce qui se passe chez moi, mais c'est une chose que je ne
puis souffrir davantage, et que j'ai la ferme intention
d'empêcher.
-- Et comment donc cela? interrompit Éric avec un sourire presque
moqueur.
-- En te défendant d'approcher de la ferme, répondit Tanneguy.
Éric haussa les épaules:
-- Est-ce que ça se peut, ça? dit-il en jouant avec son bâton; je
vais à Lanmeur tous les jours, et il n'y a que le bon Dieu qui
puisse m'empêcher d'y aller.
-- C'est ce que nous verrons, fit Tanneguy, qui s'enivrait peu à
peu de sa propre colère.
-- Oh! c'est tout vu!...
-- Tu viendras?
-- J'irai!...
-- Même si je te le défends?...
-- Surtout si vous me le défendez.
-- Misérable! s'écria Tanneguy.
Et sa figure prit aussitôt une expression terrible; ses yeux
s'injectèrent de sang, et il leva son bâton noueux sur la tête du
mendiant.
Ce dernier n'avait pas bougé; seulement sa main s'était doucement
glissée dans la besace qui gisait à ses côtés, et il en retira un
instant après une sorte de mauvais pistolet de poche qu'il y
tenait constamment caché.
Cependant, la colère de Tanneguy semblait s'être éteinte aussi
vite qu'elle s'était allumée, et son arme demeura un moment
suspendue sur la tête d'Éric, sans qu'il pût se résoudre à la
laisser retomber.
Mais lorsqu'il aperçut le mouvement du mendiant, quand il vit que
sa main s'était armée tout à coup du pistolet qu'il venait de
retirer de sa besace, et qu'il paraissait disposé à en faire
usage, sa colère se ranima instantanément, ses mains se crispèrent
et d'un coup de _peu-bas_ vigoureusement appliqué, il fit tomber à
ses pieds le pistolet du mendiant.
Éric fut comme abasourdi de cette soudaine attaque, il se releva
d'un bond, et se jeta avidement sur le pistolet qui venait de lui
échapper.
Mais déjà Tanneguy avait eu le temps de poser le pied sur l'arme,
et son bâton s'était aussitôt relevé:
Éric le regarda stupidement, ne sachant pas trop s'il devait
reculer ou avancer.
-- Vous êtes un misérable, maître Éric, dit enfin le vieux Breton,
mais cette fois d'une voix plus calme, et si je n'avais écouté que
ma colère, j'aurais vengé, d'un seul coup, tous les honnêtes gens
de la commune, que vous avez calomniés, comme ma pauvre Margaït...
mais vous ne perdrez rien pour attendre, je vous le prédis, si
vous continuez à vous faire ainsi le digne instrument des
vengeances du château.
Et comme Éric, muet et immobile, ne quittait pas des yeux le
pistolet sur lequel Tanneguy avait mis le pied:
-- Prenez-y garde, poursuivit ce dernier en lançant d'un coup de
_peu-bas_ l'arme dehors la cabane, prenez-y garde, maître Éric,
vous jouez là un vilain jeu, qui vous conduira peut être plus loin
que vous ne voudriez aller... C'est tout ce que je puis vous dire,
aujourd'hui; mais nous pourrons renouer cette conversation, si le
désir vous prend jamais de revenir rôder autour de la ferme!...
En parlant ainsi, Tanneguy gagna la porte, et disparut bientôt
dans le sentier de Kerhor.
Éric l'avait suivi jusque sur le seuil; quand il l'eut vu
disparaître, il rentra dans la cabane, passa tranquillement sa
besace à son cou et releva son bâton.
-- Si vous le voulez bien, monsieur Tanneguy, se dit-il alors, et
tout en ajustant ses haillons, c'est ce soir que nous reprendrons
la conversation.
Et il s'éloigna rapidement, en prenant la direction de Saint-Jean-
du-Doigt.