IV

Vers la fin du jour, Marguerite se trouvait dans sa chambre, et

elle songeait tristement à tous les événements qui s'étaient

succédé depuis quelques heures seulement.

Marguerite savait les projets de départ de son père, et son coeur

se brisait quand elle venait à penser que, sous peu de jours, que

le lendemain peut-être, il lui faudrait quitter ce pays, où elle

se sentait retenue par des liens mystérieux et irrésistibles:

quand cette amère pensée s'emparait de son esprit, l'image sombre

et désespérée d'Octave passait devant elle, et ses yeux

s'emplissaient de larmes.

Marguerite aimait Octave d'une sainte et pure amitié; mais

l'amitié d'une enfant naïve comme elle aboutit souvent à l'amour.

Depuis quelque temps surtout, la pauvre Marguerite éprouvait à

l'approche d'Octave de singuliers symptômes qui jetaient bien

souvent le trouble et l'effroi dans son esprit. Son coeur battait

plus vite dans sa poitrine; le sang circulait plus ardent dans ses

veines; tout son corps tressaillait d'une joie sans seconde quand,

par hasard, sa main rencontrait la sienne. La nuit, Marguerite

avait des insomnies étranges; aux pâles rayons de la lune, il lui

semblait voir les anges, ses soeurs, s'asseoir à son chevet, et la

contempler tristement; elle s'effrayait malgré elle, et, par une

contradiction qu'elle ne pouvait comprendre, elle aimait ce

trouble, cette frayeur, cette vague inquiétude dont son âme était

pleine.

Qu'allait-elle devenir quand il lui faudrait s'éloigner? quand il

lui faudrait quitter le bourg pour n'y plus revenir? quand il lui

faudrait renoncer à revoir jamais Octave?

Marguerite ne se sentait pas la force de lutter contre la volonté

de son père; elle n'en avait ni le courage ni la pensée; elle

était décidée d'avance à faire le sacrifice de son amour, à mourir

lentement, plutôt que d'attrister, par un refus, la vieillesse de

son père; et cependant combien de larmes, combien de tristesses,

de désespoirs!...

La vieille Jeanne, la servante de l'abbé Kersaint, n'avait pas

quitté Marguerite; il se faisait tard cependant, et c était

l'heure du repos. La vieille Jeanne se mit en devoir d'aider la

fille de Tanneguy à se dépouiller de ses vêtements du jour.

Ces soins arrachèrent pour un moment Marguerite à ses tristes

préoccupations. La femme redevenait enfant, pour admirer chaque

parure qu'on lui ôtait, et elle ne se lassait de regarder sa

petite glace, comme pour s'assurer qu'elle restait jolie.

Tantôt c'était son collier de perles blanches qu'on lui enlevait,

et elle redressait avec fierté son beau col de cygne, aussi blanc

que la neige. Une autre fois c'était son surtout de drap piqué que

la vieille allait déposer dans un grand bahut sculpté, et son

regard caressait avec amour les contours délicieux de sa taille;

mais ce fut surtout lorsque Jeanne détacha le noeud qui retenait

ses cheveux et qu'elle les sentit retomber en longues boucles sur

ses épaules et son sein nus, qu'elle se prit à rougir, croisant

ses deux bras sur sa gorge naissante par un geste plein de pudeur.

Elle était si belle ainsi! Il y avait dans sa pose tant de

chasteté et de beauté; son regard à demi voilé étincelait de tant

d'amour contenu et de tant de pudeur, que la vieille Jeanne

s'arrêta un instant pour la contempler et l'admirer. Elle était

belle, et sainte, et pure; le vent des passions terrestres n'avait

point encore soufflé sur cette frêle enveloppe; son coeur était

aussi pur que son âme, son âme était aussi blanche qu'au sortir

des mains de Dieu!

Quand Marguerite vit que Jeanne restait debout devant elle,

plongée dans une admiration muette, elle jeta un petit rire, vif

et doux comme un cri d'oiseau, et alla elle-même prendre un long

vêtement de toile blanche, puis, s'étant assurée que tout aide

étrangère lui était désormais inutile, elle congédia Jeanne, et

demeura seule.

Alors, elle se reprit encore à songer à son départ, essaya de

mettre en ordre tous les objets qu'elle allait emporter, et comme

l'horloge de Lanmeur sonnait onze heures, elle alla s'agenouiller

près de son lit, et commença sa prière, les mains jointes, les

yeux levés au ciel.

Mais à peine eut-elle commencé, qu'une émotion fébrile fit

trembler ses mains, elle baissa les yeux, et s'étant détournée

avec vivacité, elle aperçut un homme debout au milieu de la

chambre.

Octave!... s'écria-t-elle en devenant pâle comme une morte,

Octave!

-- Marguerite!... répondit le jeune homme, d'un ton suppliant.

-- Vous, ici! poursuivit Marguerite, vous! oh! mon Dieu... mais

quelle a été votre pensée, dites? qui vous y a conduit? comment y

êtes-vous venu?... dites! dites!... mais répondez...

Et comme elle ne se sentit pas la force d'en dire davantage, elle

laissa retomber sa tête dans ses mains, et se prit à sangloter.

Le jeune homme s'élança alors vers elle, et, avant qu'elle eût eu

le temps de s'éloigner, il lui prit les deux mains dans les

siennes.

-- Marguerite!... lui dit-il, d'une voix pleine de larmes; ma

jolie Marguerite... ne pleurez pas ainsi; écoutez-moi, vous allez

partir!

-- Partir! fit Marguerite en relevant la tôle.

-- Demain, m'a-t-on dit... demain, il faudra me séparer de vous,

pour toujours...

Oh! je n'ai pu accepter cette pensée cruelle; j'ai voulu vous

revoir encore une fois, vous dire un dernier adieu... et je suis

venu... Marguerite, auriez-vous la cruauté de me dire que j'ai mal

fait?

-- Eh bien! répondit Marguerite, vous êtes venu, Octave, vous

m'avez vue... et maintenant, vous pouvez partir.

Et comme elle se dirigeait vers la porte de la chambre qu'elle se

disposait à ouvrir, Octave l'arrêta:

-- Y pensez-vous, lui dit-il, je ne puis sortir par cette porte,

je rencontrerais quelqu'un en ce moment, et vous seriez perdue.

Marguerite courut alors vers la fenêtre qu'elle ouvrit. La

campagne était calme, le ciel chargé de nuages; personne ne

veillait alentour; mais il y avait quinze pieds d'élévation, et

l'on pouvait se tuer en tombant...

Elle revint s'asseoir triste et rêveuse auprès de son lit.

Pendant quelques secondes un silence embarrassant régna dans la

chambre.

Octave restait debout et regardait Marguerite accablée, les yeux

fixés vers le parquet. Dans un moment même, il vit des larmes

couler silencieusement le long de ses joues.

Un profond sentiment de pitié s'empara de lui: il comprit que sa

position devenait odieuse. C'était la première fois qu'il faisait

trembler cette enfant, et il se reprocha sa lâcheté.

Il alla donc se mettre à genoux à deux pas d'elle, et joignant les

mains a son tour:

-- Marguerite!... dit-il, je vous aime!... je vous aime de tout ce

que Dieu a mis en moi d'amour et de passion; je vous aime comme un

insensé; voilà ma faute!... ne me pardonnerez-vous pas?... Oh! ne

pleurez pas ainsi... je puis sortir!... cette fenêtre n'est pas si

élevée qu'on ne puisse s'échapper par cette issue... je

partirai!... et qu'importe après tout que je meure si vous êtes

sauvée... vous, vous, Marguerite, ma Marguerite, bien-aimée...

Marguerite le regarda à travers ses larmes avec une mélancolie

profonde.

-- Octave, répondit-elle, vous m'aimez, dites-vous; j'ai bien

besoin de vous croire, dans ce moment surtout.

Et elle prit un ton grave et une pose sérieuse et réfléchie.

-- Octave, poursuivit-elle, vous ne pouvez vous retirer par cette

porte, car, ainsi que vous le disiez, on vous rencontrerait, et je

serais perdue. Cette fenêtre ne vous offrirait pas un moyen

meilleur de retraite, et quoique vous me le proposiez, je serai

aussi généreuse que vous, je n'accepterai pas. Il faut donc que

vous restiez ici jusqu'au jour.

Mais, ajouta-t-elle en lui désignant un des coins de la chambre,

j'attends de votre loyauté, de ne point franchir la distance que

vous allez mettre entre nous!...

C'étaient deux enfants, l'un âgé de vingt ans, l'antre de seize...

âge heureux où l'on se souvient encore de sa première pureté, où

l'âme n'a pas perdu toute sa naïveté et sa candeur; âge terrible

aussi, où les premières passions, les plus doux sentiments, les

plus irrésistibles penchants s'éveillent au coeur de l'homme.

Octave était un bon et simple jeune homme, qui n'avait pris aucun

des travers du milieu dans lequel il avait vécu. Fils unique,

dernier rejeton d'une famille aristocratique, il avait été

entouré, dès son enfance, de tous les soins, de toutes les

fantaisies qui flattent l'esprit, et cependant, son coeur ni son

esprit n'en avaient été gâtés. Il s'était développé au milieu de

ce monde de luxe, sans se laisser entraîner sur la pente si douce

des plaisirs faciles que le monde tolère, et à vingt ans, il avait

encore sa première pureté, et aucune séduction ne l'avait entraîné

au-delà des limites sacrées de l'honneur et du devoir.

Octave avait aimé Marguerite dès le premier jour; il avait bien

senti le trouble pénétrer dans son coeur, avec ce nouveau

sentiment; mille désirs impatients avaient vingt fois sollicité sa

jeunesse; mais la passion ne l'avait pas emporté jusqu'à

l'aveuglement, et jamais la pensée ne lui était venue de ternir la

chasteté de son amour par une trop vive ardeur de la possession.

Pour Marguerite, nous l'avons dit, les choses s'étaient passées

autrement. Pour elle, en effet, la vie n'avait pas toujours eu des

joies sans amertume; privée, dès sa plus tendre jeunesse des

caresses d'une mère chérie, elle avait vécu, un peu isolée,

quelquefois même, en proie à des découragements indéfinissables.

L'amour de son père ne lui avait pas toujours suffi. Puis, un

soir, elle avait vu Octave, et elle l'avait aimé. Cela s'était

passé aussi simplement que nous le racontons. Elle crut lire dans

les yeux du jeune homme qui se rapprochait d'elle, une pitié

tendre qui s'adressait à sa souffrance cachée, une promesse de

bonheur qu'on lui envoyait pour l'aider à supporter ses douleurs

secrètes, et elle, la pauvre enfant naïve, s'était laissé prendre

à la joie, à l'espérance, à la vie, en rencontrant cette chaste

sympathie. Il y avait dans le coeur d'Octave trop de pur amour,

pour que l'idée lui vînt de faire rougir Marguerite.

Il se serait tué plutôt.

Et cependant, du coin où l'amoureuse jeune fille l'avait relégué,

il jetait un coup d'oeil avide sur ces charmes divins, qu'un voile

léger lui dérobait à peine.

Il ne l'avait point encore vue ainsi.

Et son regard s'allumait, sa poitrine était en feu; vingt fois

même, par un mouvement irréfléchi, il fut sur le point de se

précipiter vers elle, et de la prendre dans ses bras...

Mais un geste de Marguerite, geste moitié impératif, moitié

suppliant venait l'arrêter, et le retenir à sa place.

Ils s'aimaient tous deux, et c'est ce qui les sauva!...

Pourtant, dans un de ces moments où le sang refluait avec tant

d'abondance vers la poitrine d'Octave, où le feu circulait, ardent

dans ses veines, où mille désirs mal combattus l'emportaient

malgré lui, vers une solution dont il eût rougi de sang-froid, la

vertu dont il avait fait preuve jusqu'alors fut vaincue, et il

marcha à Marguerite, les cheveux en désordre, et la tête perdue!

En le voyant ainsi venir à elle, Marguerite poussa un cri de

détresse, et croisa ses deux bras sur sa poitrine:

-- Octave, cria-t-elle d'une voix désespérée, vous mentez à votre

parole.

-- Marguerite, essaya de répondre Octave, qui déjà, d'un geste

puissant, saisissait ses deux mains effrayées.

-- Oh! mon Dieu!... dit la jeune fille accablée.

-- Marguerite! Marguerite!... tais-toi... poursuivit Octave, tais-

toi, je t'aime... des préjugés de famille nous séparent

aujourd'hui... mais tu peux être à moi!... devant Dieu, tu seras

ma femme, ma Marguerite bien-aimée... Oh! je te le jure, enfant

chère, mon plus saint désir, ma plus noble ambition est de

consacrer ma vie à ton bonheur; et quoiqu'il arrive, mes jours

sont désormais liés aux tiens... Marguerite.

-- Laissez-moi! dit la fille de Tanneguy d'une voix mourante.

-- Jamais!

-- Octave! Octave! vous êtes mon plus implacable ennemi!...

Mais Octave n'écoutait plus rien, un instant encore, et Marguerite

était perdue... Elle fit un effort désespéré; la honte et la

pudeur lui donnèrent des forces surhumaines, et, dégageant ses

mains de l'étreinte passionnée de son amant, elle courut effarée

vers la fenêtre qu'elle se hâta d'ouvrir:

-- Si vous faites un pas de plus, dit-elle en indiquant cette

nouvelle issue qu'elle venait de se frayer, Octave, je me tue.

Mais Octave n'avait nulle envie de la suivre; déjà son sang

s'était refroidi, et il avait honte du mouvement qui l'avait un

moment emporté. D'ailleurs la porte venait de s'ouvrir, et la

silhouette du père de Marguerite s'y dressait maintenant grave et

sévère.

-- Octave! dit le vieillard d'une voix lente et sombre, je vous ai

estimé jusqu'aujourd'hui à l'égal d'un gentilhomme et d'un homme

de coeur; mais l'action que vous venez de commettre est une

lâcheté, et je vous méprise...

-- Monsieur, balbutia Octave.

-- Une lâcheté, répéta Tanneguy avec fermeté; une pauvre fille

sans défense, une enfant, innocente et pure; ne pas se contenter

de la séduction du regard et de la parole, pousser l'infamie

jusqu'à la violence, ah! c'est trop, monsieur, et tout autre que

moi, peut-être, vous eût fait payer cher une semblable conduite...

-- Mais je l'aime! interrompit Octave; mon seul désir est de faire

de Marguerite ma femme devant Dieu et devant les hommes!

Tanneguy haussa les épaules, et sourit:

-- Que vous l'aimiez, monsieur, répondit-il, c'est possible: mais

que vous ayez l'intention de l'épouser, c'est faux.

-- Pourtant...

-- C'est faux, vous dis-je, car vous savez bien, comme moi, que

Mme la comtesse de Kerhor ne consentirait jamais à une pareille

union. Et cependant, poursuivit Tanneguy, toujours avec la même

gravité triste, il fut un temps où les Tanneguy eussent peut-être

hésité, eux aussi, à contracter une alliance avec les Kerhor. Mes

ancêtres m'ont légué à moi aussi, monsieur le comte, un blason que

je n'étale pas aux yeux du monde, mais dont je suis fier, et je ne

permettrai à personne, à personne, entendez-vous, de le souffleter

impunément!

Et comme Octave demeurait interdit et muet, le vieux Breton

continua:

-- C'est le malheur des temps, monsieur le comte, dit-il, les

jeunes gens d'aujourd'hui, qui, à l'âge de vingt ans ne croient

plus à l'amour, à la fidélité, à la loyauté, à l'honneur,

s'arrogent le droit de porter insolemment le trouble et la honte

dans les familles... Que leur importe à eux la vieillesse du père

ou la pureté candide de la fille; ils vont droit leur chemin, sans

s'inquiéter de ce qu'ils laissent derrière. Mais il peut se

trouver cependant, et j'en suis une preuve vivante, monsieur le

comte, un homme, un vieillard, que de pareilles actions révoltent,

qui a encore dans les veines un sang jeune et vigoureux, et qui,

au besoin, ne l'oubliez pas, saurait venger par l'épée, et d'une

main sûre, l'outrage fait à son honneur! Allez donc, monsieur le

comte; demain, grâce à vous, ma fille et moi nous quitterons le

pays... Et je vous le dis, avant de vous quitter, je vous le dis

sans colère et sans forfanterie, je prie Dieu qu'il vous éloigne à

tout jamais de ma demeure.

Octave avait tout écouté sans répondre.

Toutes ces insultes il les avait dévorées sans mot dire; c'était

le père de Marguerite qui parlait, et il faisait sans hésiter le

sacrifice de sa vanité à son amour.

Mais quand le vieux Tanneguy eut cessé de parler, il releva la

tête et fit quelques pas vers lui:

-- Monsieur, lui dit-il d'une voix ferme, les apparences accusent

aujourd'hui la sincérité de mon amour, et ce n'est ici ni le lieu

ni le moment de me disculper!... Pour Marguerite, pour moi, pour

vous-même, je me tairai... Je n'ai qu'un mot à dire cependant, et

ce mot renfermera toute l'explication de ma conduite: j'aime

Marguerite, et je jure Dieu qu'elle sera ma femme.

Puis, se tournant alors vers la jeune femme qui se tenait plus

morte que vive adossée à la fenêtre ouverte:

-- Adieu, lui dit-il, mais cette fois la voix pleine de larmes et

le coeur brisé, adieu, Marguerite. Oh! ne m'oubliez pas trop vite,

et un jour vous saurez combien je vous aimais!

Et, sans attendre de réponse, il franchit le seuil de la porte,

sans même oser regarder en arrière.

Cependant Marguerite était tombée à genoux, la tête dans ses

mains.

Elle sanglotait.

Le lendemain, la ferme fut vendue à la hâte, et le père Tanneguy

et sa fille quittèrent précipitamment le pays, sans que l'on pût

dire quelle direction ils avaient prise.

V

Deux années s'étaient écoulées depuis les événements que nous

avons racontés aux chapitres précédents. Si le lecteur veut bien

nous suivre, nous allons le mener vers une partie de la Bretagne,

en l'assurant d'avance qu'il n'aura rien perdu au change.

La Bretagne est assez riche pour fournir un cadre heureux à tout

ce que la vie habituelle peut offrir de scènes saisissantes et

dramatiques.

Il faisait nuit déjà depuis quelques heures; on était au mois de

septembre; des nuages noirs et lourds couraient dans le ciel; le

vent soufflait âpre et froid sur la côte.

Deux cavaliers venaient de sortir de Brest, et se laissant aller

au pas tranquille de leur monture, ils avaient pris le chemin qui

mène au Conquet, en côtoyant la rade.

L'un pouvait avoir vingt-huit ans, l'autre en avait à peine vingt-

deux.

Le plus âgé était un grand gaillard aux allures vives et décidées,

qui portait hardiment son chapeau de feutre sur l'oreille, et dont

le visage rayonnait de gaieté et de bonne humeur.

Le plus jeune, au contraire, était petit, quoique bien pris dans

sa taille; une extrême pâleur était répandue sur ses joues, et une

certaine teinte de mélancolie attristait ses traits.

Ils cheminaient l'un à côté de l'autre sans échanger la moindre

parole.

Du reste la route était déserte, quelques gouttes de pluie

commençaient à tomber, et l'on entendait du sentier ce bruit

tourmenté qui s'élève des flots que le flux et le reflux agitent

incessamment.

La situation prêtait peu à la conversation.

L'aspect de la rade était sans charmes, et avec le vent et la

pluie, cinq lieues à faire n'étaient certainement pas chose bien

attrayante.

Toutefois, le plus âgé des deux voyageurs sembla penser autrement,

car après quelques minutes de silence il se tourna brusquement

vers son compagnon, et arrêta son cheval en poussant un éclat de

rire qu'aucun écho ne lui renvoya.

-- Ah çà! mon cher Octave, dit-il avec un accent de brusquerie de

bon aloi, je ne vous trouve guère charmant cejourd'hui; et si

j'avais prévu le cas où vous deviendriez aussi monotone, je me

serais bien gardé de quitter notre chère capitale pour vous suivre

dans ce pays qui, s'il ne manque pas de pittoresque, manque

essentiellement de lune et de soleil.

-- Vous aimez donc, bien le soleil? repartit ironiquement son

compagnon.

-- Vrai Dieu, mon ami, s'écria le plus âgé d'un certain ton

enthousiaste qui avait sa séduction, j'ai vécu dix ans de mes plus

belles années dans un affreux taudis de l'une des plus horribles

rues de Paris; l'escalier était étroit et sombre, la chambre ornée

de ses quatre murs; je montais cent vingt-huit marches pour y

atteindre, et jamais, durant les dix années de labeur opiniâtre et

de luttes incessantes, je n'ai eu une heure de lassitude ou une

seconde de découragement.

-- Et pourquoi cela? objecta Octave.

--Ah dame! poursuivit son compagnon, c'est que ma chambre, ou ma

mansarde si vous l'aimez mieux, avait deux grandes fenêtres

ouvrant sur le ciel et recevait de première main les plus purs et

les plus riants rayons du soleil. Le matin, à midi, le soir, du

soleil! c'est-à-dire, mon cher ami, de la gaieté, de la confiance

en Dieu, de l'indépendance, de l'amour, ces mille sentiments bénis

qui font de la vie un éternel enchantement...

-- Vous n'avez pas l'air médecin, Horace, objecta Octave.

-- Pourquoi donc?

-- À votre enthousiasme!...

-- Ah çà! mon bon, moi j'avoue mon faible; j'aime la vie; je n'ai

jamais, comme vous, nourri d'affreuses et froides pensées de

suicide. Le hasard m'a ramassé un jour dans les rues de Paris, où

je peignais des enseignes; j'avais quatorze ans, je ne connaissais

ni mon père ni ma mère, mais j'étais intelligent, Dieu merci, et

je portais dans mon coeur cette fleur d'éternelle jeunesse que

rien au monde n'a pu encore flétrir... Ah! Octave, je voudrais

bien vous donner quelquefois un peu de ma gaieté et de mon

insouciance.

-- Votre existence n'a pas été secouée par les mêmes douleurs,

répondit Octave avec un sourire triste.

-- La mort de votre mère!...

-- Oui; et plus que cela peut-être, la perte d'un amour dont

j'avais fait mon seul rêve.

-- Vous m'avez compté cela... mais enfin on se console.

-- Le croyez-vous?

-- Je n'en sais rien... mais on se distrait, on travaille, on

voyage...

-- Et que faisons-nous donc?

-- Pardieu! vous avez raison... nous voyageons, nous allons pour

le moment... où diable m'avez-vous dit que nous allions?

-- Au Conquet.

-- Non, à l'abbaye de Saint-Matthieu, un monastère antique, planté

audacieusement sur un promontoire battu par les flots, suspendu

comme un vaisseau de pierre entre le ciel et l'eau... Ce doit être

superbe!

-- Et cependant vous maugréez.

-- Aussi, avouez que je n'ai pas tout à fait tort; voilà bientôt

huit jours que nous arpentons la Bretagne, un délicieux pays, ma

foi, tantôt à pied, tantôt à cheval; et depuis huit jours nous

n'avons pas couru le moindre danger et rencontré le moindre

voleur.

-- Vous vous croyez toujours en Italie?

-- Le fait est qu'en Italie nous aurions eu le temps d'être

dévalisés vingt fois.

-- Grand merci.

-- Bah! l'imprévu, cher ami, n'est-ce pas la vie? Je donnerais,

moi, la moitié de mon existence pour ignorer ce que je ferai

durant l'autre moitié.

Tout en devisant ainsi, les deux amis avaient laissé bien loin

derrière eux la ville de Brest et les petites habitations qui

s'échelonnent le long de la côte.

À mesure qu'ils avançaient, le chemin devenait plus difficile,

plus montueux; les chevaux avaient bien de la peine à suivre le

sentier, que les pluies récentes avaient détrempé. D'ailleurs la

route avait cessé de côtoyer la rade, et maintenant ils

s'enfonçaient à chaque pas davantage dans les terres.

Octave était retombé dans sa mélancolie ordinaire. Horace,

désespérant de l'en arracher, se contentait de le suivre sans rien

dire.

Le silence s'était donc rétabli, et un incident seul pouvait

désormais le rompre.

Cependant Octave s'arrêta tout à coup et se tourna vers son

compagnon avec une certaine vivacité qui ne lui était pas

habituelle.

-- On se distrait, on travaille, avez-vous dit, s'écria-t-il

brusquement. Vous croyez donc, vous, Horace, que l'on puisse

oublier...

-- Je le crois, répondit Horace un peu surpris de cette boutade

inattendue.

-- Ah! c'est que vous n'avez jamais aimé!

-- Jamais!

-- Eh bien! moi, Horace, moi j'avais vingt ans alors, c'est-à-dire

que je n'avais pas encore souffert: la vie ouvrait devant moi ses

deux portes dorées, et mon coeur, que rien n'avait blasé,

acceptait sans défiance les premières promesses de bonheur...

Avoir vingt ans et se croire aimé d'une femme que l'on aime,

Horace, le ciel n'a pas de plus douces ni de plus pures joies...

Ce que j'avais fait de rêves insensés, Dieu seul le sait... et un

seul jour, une heure a brisé tout cet avenir de bonheur. Voilà de

ces malheurs que l'on ne peut oublier, mon ami!

-- Pauvre Octave!

-- Ah! vous qui êtes médecin, Horace, vous qui, grâce à un travail

surhumain, êtes parvenu à conquérir à vingt-huit ans une des

places les plus illustres parmi les célébrités européennes, dites-

moi donc pourquoi l'on ne meurt pas de douleur, ou plutôt, ce que

c'est que cette douleur qui vous tue peu à peu, lentement,

longuement. Dites-moi ce que c'est que la vie, l'amour, ce que

c'est que la mort.

-- Ceci ne rentre pas clans la chirurgie, mon ami, objecta Horace.

-- Ah! tenez, poursuivit Octave avec un geste de découragement,

l'amour est un sentiment triste... J'ai songé bien souvent à me

tuer, depuis que j'ai perdu Marguerite. Où est-elle?... qu'est-

elle devenue?... est-elle morte, elle, morte de honte et de

désespoir? dois-je la rencontrer un jour, ou faut-il que j'use ma

vie, ainsi, heure par heure, dans cet isolement qui m'épuise,

m'absorbe, et m'enlève à chaque instant un peu de ma force et de

mon courage?...

Horace ne répondit pas... Depuis quelques minutes, un bruit de pas

s'était fait entendre derrière eux, et cet incident mit fin

momentanément à la conversation.

D'ailleurs ni Octave ni Horace n'étaient bien certains du chemin

qu'ils suivaient en ce moment, et ils n'étaient pas fâchés l'un et

l'autre d'avoir, à ce sujet, quelques renseignements positifs.

Horace arrêta son cheval.

Par imitation, Octave en fit autant.

Quelques secondes s'étaient à peine écoulées, qu'ils virent

poindre, derrière eux, au bout du sentier, la silhouette d'un

homme, qui portait le costume du pays.

Cet homme marchait d'un bon pas, et s'appuyait sur un bâton ferré.

La lune était cachée derrière les nuages noirs que le vent

chassait de la côte; mais les pâles rayons qu'elle laissait

glisser de temps à autre suffisaient à détailler les parties

importantes de son costume.

Il portait le chapeau aux larges bords, l'habit de drap brun des

hommes du canton de Saint-Thégonnec, et des guêtres de cuir qui

lui montaient à mi-jambes. Cet homme paraissait être encore dans

toute la force de l'âge.

Comme les deux cavaliers s'étaient arrêtés au milieu du sentier,

il les eut bientôt rejoints, et passa près d'eux, sans ralentir le

pas.

Seulement, et selon l'antique et solennelle coutume du pays

breton, en passant près d'eux, il porta la main à son chapeau, et

salua.

Les deux jeunes gens lui rendirent respectueusement, son salut, et

Horace se mit aussitôt en devoir de l'interpeller.

-- Pardon, monsieur, lui dit il, pardon de vous arrêter, mais mon

ami et moi, nous nous sommes engagés dans ce sentier, un peu

imprudemment, et nous ne savons vraiment pas s'il nous conduira où

nous désirons aller.

-- Et où désirez-vous aller?... demanda le Breton, en s'appuyant

sur son _peu-bas_, au milieu du sentier.

-- Au Conquet...

-- Ce chemin y mène tout droit, messieurs...

-- Et combien avons-nous encore de lieues, pour y arriver?

-- Trois, au plus, répondit le Breton, qui, sans attendre nue

autre question, salua de nouveau les deux cavaliers, et reprit sa

route du même pas rapide et pressé.

-- C'est égal!... murmura Horace dès que le Breton eut pris une

certaine avance, les habitants de ce pays, sont d'étranges gens...

N'avez-vous pas remarqué, Octave, l'énorme ceinture de cuir que

celui-ci portait autour des reins?...

--En effet! fit Octave.

-- Diable d'idée de rentrer chez soi, à une pareille heure de la

nuit, quand on porte de pareilles sommes...

-- La côte est sûre.

--Que sait-on?...

-- Les Bretons ne volent pas...

-- Non, mais les forçats?...

Il y eut un silence.

Silence plein d'angoisses, car tous les deux avaient cru entendre

les arbustes du sentier tressaillir sous une pression, qui n'était

pas celle du vent.

-- N'avez-vous pas entendu?... demanda presque aussitôt Horace.

-- Si fait!... répondit Octave.

-- Il y avait quelqu'un dans le champ voisin...

-- Peut-être bien...

-- Je vous avoue que je ne serais pas très-rassuré à la place de

notre Breton.

-- Vous ne rêvez qu'aventures, mon ami...

-- Vous avez raison, sans doute, Octave, mais si vous m'en croyez,

nous presserons le pas...

-- Pour fuir! fit Octave en riant.

-- Pour escorter ce brave homme... répondit Horace... et tenez,

ajouta-t-il presque immédiatement, voyez si mes pressentiments me

trompaient!...

Les deux cavaliers étaient arrivés à ce moment, dans un endroit

élevé, d'où le voyageur domine les lieux environnants.

Octave avait arrêté une seconde fois son cheval, et il tourna les

regards vers l'endroit que lui désignait son compagnon.

À une distance d'environ deux cents pas, trois hommes traversaient

un champ de blé noir, en courant, et se dirigeaient en toute hâte,

vers le sentier dans lequel le Breton venait de s'engager.

-- Vous avez raison, dit Octave.

-- En avant donc, répondit Horace, et Dieu veuille que nous

arrivions à temps.

Les deux jeunes gens lancèrent aussitôt leur cheval, mais à peine

eurent-ils franchi une certaine distance, que le bruit d'une

lutte, suivi peu après d'un cri épouvantable s'éleva du milieu de

la nuit, et vint les glacer d'effroi...

-- Un crime! s'écria Octave.

-- Un assassinat! ajouta Horace.

Et ils reprirent leur course plus rapide, enfonçant leurs éperons

sanglants, dans le ventre de leur bête.

En dix minutes, ils furent sur le lieu de la scène.

Mais les assassins avertis par le bruit de leur course, avaient eu

le temps de prendre la fuite, et il ne restait plus sur le revers

de la route que le cadavre inanimé du Breton.

Horace sauta aussitôt à bas de son cheval, détacha sa trousse de

la selle, et s'avança rapidement vers la victime.

Son chapeau gisait loin de lui; sa ceinture de cuir avait disparu,

une large blessure ouvrait sa poitrine.

Octave était descendu de son cheval, comme son compagnon, avait

attaché les deux bêtes à la haie du chemin, et plein d'anxiété, il

s'était rapproché d'Horace qui déjà tenait la main du blessé...

-- Il n'est pas mort, au moins? demanda-t-il vivement, à voix

basse.

-- Heureusement, répondit Horace.

-- La blessure est-elle mortelle?...

-- Non.

-- Je respire...

-- Ah! ne nous flattons pas trop cependant, mon ami, poursuivit le

jeune médecin, ceci n'est point seulement un vol ordinaire,

croyez-moi; il y a là quelque atroce et épouvantable vengeance.

-- Qui peut vous faire supposer...

-- La nature de la blessure même.

-- Comment...

-- Regardez vous-même.

En ce moment, la lune venait de se dégager des quelques nuages qui

interceptaient les rayons, et grâce à sa clarté douteuse, Octave

put examiner l'état de la victime.

-- Par un hasard providentiel, poursuivit Horace, en découvrant la

poitrine du Breton avec le même sang froid que s'il se fût cru

encore, professant l'anatomie dans l'un des hôpitaux de Paris; par

un hasard providentiel, le couteau a porté sur une côte, et s'y

est arrêté; mais il est facile de voir avec quelle vigueur, disons

avec quelle haine le coup a été porté. Dans une attaque ordinaire,

l'assassin se fût contenté de mettre son adversaire hors de

combat; ici, il a choisi sa place... et je dirai plus, je gagerais

que la victime a été frappée après le vol...

-- Je vous avoue que je ne comprends pas... objecta Octave.

-- Vous allez comprendre, ... repartit Horace, il y a eu lutte

d'abord, c'est évident... Voici les vêtements déchirés, le linge

froissé, le chapeau lancé au loin, tous indices certains d'un

combat acharné, lequel a dû se terminer par la chute de notre

Breton... il avait affaire à trois adversaires, nous les avons

vus; il a dû succomber... et remarquez ceci, Octave, c'est que cet

homme n'a pas reçu durant le combat la moindre égratignure; qu'il

était d'ailleurs désarmé, puisque nous ne retrouvons plus son

bâton;... qu'enfin, lorsqu'il est tombé, les trois voleurs étaient

maîtres de lui, et qu'il n'avait aucun intérêt à commettre un

meurtre désormais inutile.

-- À moins cependant que l'un des assassins ne fût connu de la

victime, dit Octave.

-- Voilà la vérité, ajouta vivement Horace, vous l'avez trouvée...

Oui, pendant la lutte, le malheureux aura prononcé un mot, un nom

peut-être... Ce nom était celui de l'un des assassins, et cela a

suffi... Quand il est tombé, il était déjà condamné... On l'a

assassiné à froid.

-- Voilà une terrible histoire.

-- Bah! fit Horace, il en sera quitte pour quelques milliers de

francs de moins.

Et, sans ajouter une parole de plus, le jeune médecin se mit en

devoir de panser la blessure du Breton, qui déjà, d'ailleurs,

commençait à revenir de son évanouissement.

C'était, il faut le dire, une scène profondément, saisissante,

surtout à l'heure et dans le lieu où elle se passait.

Le paysage qui les entourait avait un aspect particulièrement

triste.

Quelques champs sablonneux où poussait une végétation sans force;

çà et là, de frêles bouquets de bouleaux brûlés par les vents

d'ouest; partout une campagne nue et sans charme; enfin, une

certaine harmonie monotone et désolée, qui se composait du bruit

des vagues sur les falaises prochaines, ou des plaintes du vent de

mer dans les genêts.

Les deux jeunes gens s'étaient tus, en proie à mille sentiments

contraires, et penchés avidement sur le patient, ils épiaient,

chacun de ses mouvements, attendant avec une anxiété mortelle

qu'il revint à lui!

Le Breton ne se fit pas longtemps attendre; il agita d'abord ses

deux bras, comme au sortir d'un long sommeil, passa à plusieurs

reprises sa main sur son front et dans ses cheveux, et promena

enfin son regard effaré autour de lui:

-- Où suis-je?... demanda-t-il d'une voix faible.

-- Près de deux amis, répondit Horace, et surtout près d'un

médecin que Dieu avait envoyé là pour vous sauver.

-- Mais... que s'est-il donc passé? ajouta encore le vieux Breton,

qui ne se rappelait pas.

Puis, passant de nouveau sa main sur ses tempes glacées, il

chercha à fixer ses esprits; son regard examina une à une les

touffes de genêts qui ornaient les revers de la route, les chevaux

attachés à la haie, Octave, Horace, tout ce qui l'entourait; et

quand il le reporta sur lui-même, il s'arrêta et laissa échapper

un mouvement d'effroi, en apercevant sa propre blessure:

-- Du sang!... s'écria-t-il; mais cette fois d'une voix ferme et

qui ne tremblait plus... Du sang...! oh! je me rappelle... tout à

l'heure... ici... Éric. Éric le mendiant... le misérable... C'est

lui, messieurs, c'est lui, il voulait m'assassiner!

-- Que vous disais-je? fit Horace à l'oreille d'Octave.

-- Silence! interrompit ce dernier.

Depuis quelques secondes, en effet, Octave semblait s'être

transformé.

La voix du Breton, ce nom d'Éric qu'il avait jeté au milieu de sa

phrase, cet éclair sauvage qui jaillissait de ses yeux, toutes ces

particularités, insignifiantes ou naturelles en apparence,

l'avaient profondément agité; et maintenant, pâle, ému, respirant

à peine, il attendait, suspendu aux lèvres du patient, qu'un mot

vint encore qui fixât ses irrésolutions.

Mais le Breton paraissait s'être calmé; il avait saisi la main

d'Horace, et la serrait dans les siennes avec effusion.

-- Vous l'avez dit, monsieur, poursuivit-il d'une voix pleine de

larmes, c'est Dieu qui vous a envoyé à mon secours... car ma mort

eût été un grand malheur, savez-vous bien?... non pour moi, qui

n'ai plus grand temps à vivre sans doute, mais pour une pauvre

enfant qui se serait trouvée seule au monde, et qui serait morte

dans l'isolement et le désespoir.

-- Vous avez une fille?

-- Un ange, monsieur, et c'est une grande bonté de Dieu d'avoir

détourné le couteau de ce misérable, car, à l'heure qu'il est,

Marguerite serait perdue.

-- Marguerite? s'écria Octave qui ne pouvait plus se contenir, et

se précipita vers Tanneguy dont il prit les mains.

-- Vous la connaissez? fit ce dernier en retirant ses mains par un

mouvement de défiance.

-- Mais je suis Octave!... Tanneguy, Octave Kerhor; ne me

reconnaissez-vous pas?

Le vieux Tanneguy se tut, regarda un moment Octave, qui se tenait

debout devant, lui, haletant, éperdu, attendant, une réponse, et

remua tristement la tête:

-- Oui, vous êtes Octave, dit-il après un moment de silence, je

vous reconnais bien maintenant. Sans le vouloir sans doute,

monsieur, c'est vous qui avez attiré sur nous tous les malheurs

que nous déplorons... Marguerite est maintenant perdue pour vous,

comme elle est perdue pour le monde.

-- Que dites-vous?

-- Je dis, Monsieur Octave, que vous êtes un gentilhomme, et que

j'attends de votre honneur que vous n'irez pas plus loin sur cette

route, quand je vous aurai appris que Marguerite est à deux pas

d'ici.

-- Mais je l'aime!

-- C'est un aveu que vous m'avez déjà fait, jeune homme, et

aujourd'hui comme il y a deux ans, cet aveu le repousse.

-- Ah! c'est de la cruauté.

-- Non, de l'humanité, monsieur.

-- Comment?

-- Et si vous n'avez pas su respecter naguère l'innocence de

Marguerite, j'espère qu'aujourd'hui, du moins, vous saurez

respecter sa folie.

-- Marguerite folle!... s'écria Octave, qui fut obligé de se

retenir au bras d'Horace pour ne pas tomber.

Éric le Mendiant · 第 6 / 11 题