II

Le bourg de Saint-Jean-du-Doigt est loin d'offrir à la curiosité

du touriste ce que le touriste est habitué à chercher en Bretagne,

c'est-à-dire des monuments d'une haute antiquité, ou quelque objet

digne d'être soumis à l'appréciation des antiquaires de Paris. --

À part son église dont quelques parties rappellent, avec assez de

fidélité, l'architecture du quinzième siècle, et un vase d'argent

richement ciselé, que l'on y conserve comme un don authentique

fait à la commune par la reine Anne, le petit bourg ne présente

guère d'intérêt au voyageur, que sa position pittoresque, et la

beauté du site qui l'environne!

Le voisinage de la mer imprime à tout paysage un caractère de

force et de grandeur; il y a dans le spectacle de cette immensité

sans horizon, comme dans la sauvage harmonie de ces vagues

incessamment agitées, quelque chose qui fascine, tourmente le

regard et imprègne l'âme d'une tristesse amère et douce à la

fois...

En présence de cette page sublime du livre de la nature, c'est en

vain que l'on chercherait à nier Dieu... Dieu est là, il faut

courber le front et adorer!...

Saint-Jean-du-Doigt est bâti sur les deux versants opposés d'une

petite vallée, que la mer envahit souvent dans les jours de grande

marée.

Par suite de cette disposition naturelle du village, la population

s'est partagée presque également en marins et en laboureurs.

Pendant la semaine, le village n'est habité que par les femmes,

les vieillards infirmes et les mendiants; quand le temps n'est pas

absolument mauvais, les laboureurs vont aux champs, tandis que les

matelots gagnent la haute mer.

Ce jour-là, Tanneguy et Marguerite ne furent donc pas surpris de

trouver Saint-Jean-du-Doigt presque désert, et de n'apercevoir de

loin en loin que quelques vieilles femmes occupées à filer le lin,

ou quelques vieillards qui se rendaient à l'église.

Ils traversèrent ainsi le petit village, et arrivèrent en peu de

temps au presbytère.

Cette habitation est l'une des plus heureusement situées de toute

la côte; placée sur le versant de l'est, elle domine à pic la

vallée et la grève qui s'étend jusqu'aux extrémités les plus

reculées de l'horizon. Rien n'a été négligé pour augmenter le

charme de sa situation. À droite et à gauche de la cour d'entrée,

s'élèvent deux bâtiments de forme rustique, où l'on enferme

pendant la nuit les boeufs et les chevaux de labour; au fond se

détache vivement sur le ciel bleu la silhouette blanche du

presbytère, à moitié caché derrière les arbres fruitiers du petit

verger qui le précède.

C'est là que résidait l'abbé Kersaint.

Avant d'être curé de Saint-Jean-du-Doigt, il avait été longtemps

vicaire à Lanmeur, et c'est dans cette dernière localité qu'il

avait connu Tanneguy. C'est lui qui avait baptisé Marguerite,

c'est lui encore qui avait donné à la femme de Tanneguy les

suprêmes consolations de la religion.

L'abbé Kersaint était un de ces nobles et vénérables prêtres qui

exercent leur saint ministère avec la sérénité d'une conscience

pure et l'élan courageux d'une âme dévouée à l'humanité. À Saint-

Jean-du-Doigt, comme à Lanmeur, il était devenu le père naturel

des pauvres de la commune, et, sur toute la côte, on ne prononçait

son nom qu'avec une sainte et pieuse vénération.

Tanneguy et Marguerite connaissaient le presbytère, pour y être

venus fort souvent déjà; ils poussèrent donc la porte sans sonner,

et entrèrent dans la cour.

Un énorme chien gardait le seuil de la porte, mais il reconnut

vraisemblablement dans ces nouveaux hôtes deux figures de

connaissance, car après avoir relevé la tête, et fait entendre un

grognement sourd et inarticulé, il se recoucha nonchalamment à

deux pas de sa niche, et regarda passer les visiteurs...

Ainsi rassurée par l'attitude bienveillante du cerbère breton, la

petite Marguerite quitta aussitôt la main de son père, et courut

devant elle.

Déjà les voyageurs avaient été signalés, et la blonde enfant

atteignait à peine le seuil de la porte, que l'abbé Kersaint lui-

même arrivait à leur rencontre.

-- C'est donc toi, Margaït, dit le vieillard en prenant les mains

de l'enfant avec une paternelle tendresse, allons, voilà une bonne

journée, puisque je te vois, et que tu es en bonne santé...

-- Monsieur le curé est bien bon...

-- Et nous sommes toujours sage?...

Marguerite rougit un peu et leva les yeux vers son père qui

approchait.

L'abbé Kersaint fit quelques pas, et tendit cordialement la main à

ce dernier.

-- Le ciel soit avec vous, Tanneguy, lui dit-il, vous êtes un

heureux père, et c'est une chose rare que de vous voir sur la

côte... il ne vous est rien arrivé au moins depuis que je ne vous

ai vu?...

-- Oh! rien, répondit Tanneguy en serrant la main que lui tendait

le vieillard, rien, monsieur l'abbé, si ce n'est que la république

nous a envoyé quelques préoccupations que nous n'avions pas

auparavant!... Mais, Dieu merci, tout prospère à Lanmeur; la

moisson s'annonce bien; les foins ont peut-être un peu souffert,

mais les blés seront magnifiques, et tant qu'il y aura de quoi

faire du pain au pays, les pauvres gens n'auront pas trop à se

plaindre...

-- Vous avez raison, interrompit l'abbé avec un soupir, mais il y

a bien des pauvres gens dans nos campagnes...

En parlant ainsi, ils étaient entrés dans le presbytère; l'abbé

avait fait passer ses hôtes dans la salle à manger, et on leur

avait servi une collation frugale.

Toutefois, Marguerite grillait du désir de parcourir le jardin et

le verger; le bon curé s'en aperçut, il fit un signe à Tanneguy,

et ce dernier permit à l'enfant de s'éloigner.

Cette dernière ne se le fit pas répéter, et quelques secondes

après, on entendit les éclats de sa voix fraîche et sonore,

retentir autour de l'habitation.

-- Une belle et joyeuse enfant que le bon Dieu vous a donnée

là!... dit le vieil abbé, lorsque Marguerite eut disparu.

Tanneguy sourit avec un faux air de modestie, à travers lequel

éclatait tout ton orgueil de père.

-- C'est ma seule consolation, répondit-il gravement, Dieu m'avait

repris la mère, c'était bien le moins, n'est-ce pas, qu'il

m'envoyât un de ses anges pour la remplacer!...

-- Elle se fait grande déjà...

-- Seize ans à peine!...

-- Et vous ne songez point à la marier?...

Tanneguy sourit encore, et montrant du geste Marguerite qui

courait en ce moment sous les fenêtres de la salle à manger:

-- La marier!... répondit-il, voyez-la... elle n'aime que les

fleurs et les papillons; elle naît à peine, la pauvre enfant; je

veux qu'elle ignore longtemps encore les soucis et les

préoccupations de la vie; tant qu'elle le voudra, je serai là pour

lui épargner les douleurs qui sont le partage de la femme, et si

Dieu me la conserve, comme il me l'a donnée, je ferai en sorte

qu'elle ne connaisse de ce monde que les pures joies et les

bonheurs réels...

Puis le vieux Tanneguy ajouta, mais cette fois avec une sorte de

complaisance paternelle:

-- D'ailleurs, dit-il, Marguerite sera un jour, s'il plaît à Dieu,

le plus riche parti de Lanmeur. Voilà bientôt seize ans que je

travaille pour elle... J'ai au pays une ferme qui m'appartient en

propre, et qui est d'un assez bon rapport... j'ai acheté

dernièrement quelques bons arpents de terre; avec une belle paire

de boeufs, et quelques chevaux de labour, cela lui fera une dot

présentable. Marguerite peut donc attendre et choisir. Je la

laisse libre. Elle a été élevée pieusement, je suis sûr d'elle

comme de moi, et quand viendra le moment où il me faudra la

remettre aux mains de celui qu'elle aura choisi, je m'y résignerai

sans crainte, bien certain d'avance que Dieu l'aura guidée dans

son choix, et que son choix sera bon!...

-- Brave Tanneguy!... interrompit le bon curé avec bonhomie, vous

avez été le meilleur des maris, vous serez le meilleur des pères.

-- Oh! ce me sera pénible de me séparer de ma jolie Marguerite,

répondit Tanneguy en soupirant, mais je me suis fait à cette idée

depuis longtemps, et quand viendra l'heure, je serai prêt.

D'ailleurs, ajouta-t-il avec un pâle et triste sourire, vous le

savez bien, monsieur Kersaint, j'ai toujours nourri en moi un

désir secret, celui de me retirer au bord de la mer. Cela me

rappellera mon ancien métier, et je m'ennuierai moins dans ma

solitude si je puis, tous les matins, faire un tour sur la grève.

Il y a longtemps que je serais venu habiter Saint-Jean-du-Doigt,

si je n'avais pas vu au cimetière de Lanmeur, le tombeau de ma

pauvre femme!

-- Une brave et digne femme! interrompit l'abbé.

-- Ma petite Margaït sera son portrait, repartit Tanneguy: même

beauté sereine, même vivacité, même coeur surtout!...

Le vieil abbé suivait en ce moment les mouvements de Marguerite

qui courait, éblouie par les rayons du soleil, presque enivrée par

l'air vif et pur du matin. Une certaine gravité s'était tout à

coup répandue sur ses traits, et il reporta doucement son regard

sur le visage de Tanneguy.

-- Tanneguy, lui dit-il alors d'une voix lente et comme s'il eût

pesé chacune de ses paroles, il y a bien longtemps que vous

n'étiez venu au presbytère, et si vous aviez tardé encore quelques

jours, mon intention était d'aller vous trouver à Lanmeur.

-- Vraiment!... fit Tanneguy dont l'oeil s'éclaira d'une joie

sympathique.

-- Oui, poursuivit l'abbé, j'avais besoin de vous voir!...

-- Est-ce qu'il serait survenu quelque changement dans votre

position?

-- Il ne s'agit pas de moi.

-- Et de qui donc?

-- De vous, mon ami.

Tanneguy regarda l'abbé avec étonnement; jamais il ne l'avait vu

si grave, et il sentait une vague terreur monter de son coeur et

troubler déjà son esprit.

Pourtant, il tenta de faire bonne contenance.

-- Eh bien! reprit-il après un moment de silence donné à la

surprise et à l'étonnement, je suis heureux de vous avoir épargné

le voyage; je suis prêt à entendre ce que vous aviez à me dire!...

et croyez bien d'avance que vous me trouverez tout disposé à

suivre vos bons conseils.

Le vieil abbé sembla alors se recueillir, puis il reprit:

-- Je ne sais, mon ami, dit-il, si vous connaissez au pays un

homme que l'on a pris l'habitude de désigner sous la dénomination

d'Éric le mendiant...

-- Je le connais, répondit Tanneguy en fronçant le sourcil.

-- Cet homme, poursuivit l'abbé, parcourt journellement les

communes de la côte, et il va partout, semant les nouvelles bonnes

ou mauvaises, vraies ou fausses, qu'il a recueillies sur son

chemin.

-- Je lui ai souvent fait l'aumône, et Margaït aussi!... objecta

Tanneguy...

-- Cela ne m'étonne pas!... il prélève dans la contrée une dîme

considérable, dont j'ai ouï dire qu'il faisait mauvais usage.

C'est, je crois, une nature perverse, mais cet homme n'est pas

seulement méchant, il est encore très dangereux.

-- Je le sais!... fit Tanneguy.

-- Vous avez eu à vous en plaindre...

-- Une seule fois.

-- Et depuis, vous ne lui faites plus l'aumône?...

-- Moi, je l'ai chassé de la ferme... mais Margaït lui donne,

encore de temps à autre, à ce que j'ai appris.

-- Alors, je commence à m'expliquer l'espèce de haine qu'il vous a

vouée.

-- Ah! il me hait.

-- Il dit du moins beaucoup de mal de vous...

-- Mais on n'y ajoute pas foi...

-- Tanneguy, c'est une des erreurs les plus funestes des natures

loyales et droites, de ne jamais croire à la puissance des

méchants!... il est bien souvent difficile, même aux hommes les

plus vertueux, de se préserver de leurs terribles atteintes.

-- Et qu'importe ce que cet Éric peut dire de moi! s'écria

Tanneguy en redressant le front avec une fierté pleine de

noblesse; il y a vingt ans que j'habite le pays, monsieur l'abbé,

et j'y ai assez d'amis dévoués, pour leur laisser le soin de me

défendre contre les calomnies de tous les mendiants...

-- Mais s'il ne s'agissait pas précisément de vous?

-- Comment?...

-- S'il s'agissait de Margaït, par exemple?

-- Margaït!...

-- Vous ne resteriez pas, je le suppose, tout à fait aussi

indifférent aux calomnies qui pourraient l'atteindre.

-- Il a dit du mal de Margaït!...

Le père Tanneguy s'était levé à moitié, son visage avait tout à

coup pâli, et sa main puissante et robuste s'appuyait carrément

sur la table de chêne.

Mais l'abbé Kersaint était trop l'ami de Tanneguy, pour ne pas

aller jusqu'au bout, et il poursuivit, malgré la colère qui

grondait sourdement dans la poitrine du père de Margaït.

-- Mon ami, lui dit-il, je me suis promis de vous dire toute la

vérité, et je ne veux vous en rien cacher. Éric a dit, et je vous

le répète, pour vous mettre à même de prendre des mesures qui

fassent cesser de telles calomnies, Éric a dit que depuis

plusieurs mois vous receviez fréquemment chez vous un jeune homme

que sa position sociale devrait au contraire éloigner de Margaït.

-- Octave!... balbutia Tanneguy.

-- Octave! répéta le curé; je sais moi, et tous vos amis savent

aussi que le jeune Octave passe chez, vous, qui êtes le fermier de

sa mère, quand le désir d'aller chasser dans les environs l'a

réveillé de bonne heure; mais Éric voit les choses autrement, et

il les répand avec des commentaires qui peuvent nuire à la

réputation de Marguerite.

-- Le misérable!...grommela Tanneguy en enfonçant ses ongles dans

la table.

-- Voilà ce qu'il dit, mon ami; il est triste, il est douloureux,

d'avoir à défendre une enfant aussi pure que Marguerite de

pareilles indignités, mais malheureusement, plus les calomnies

sont absurdes, plus elles trouvent de crédit auprès de nos

paysans... Vous y aviserez... et dans peu, j'en suis sûr, il n'en

sera plus question...

Tanneguy ne répondit pas: son oeil s'était ardemment fixé au

parquet; une pâleur livide s'était répandue sur ses joues, son

coeur battait à se rompre.

Il se leva.

-- Monsieur l'abbé, dit-il alors d'une voix profondément émue, je

vous remercie pour Marguerite et pour moi, vous avez le courage de

me dire la vérité, et maintenant je comprends bien des choses que

je ne parvenais pas à m'expliquer.

-- Quelles choses? fit l'abbé.

-- Oh!... des riens; les sourires des uns, l'air contraint des

autres, la joie maligne de tous... l'infamie, monsieur l'abbé.

Marguerite est perdue...

-- Y pensez-vous!...

-- Perdue, vous dis-je... Marguerite est pure comme la rosée de

mai; mais on ne le croit plus... je me vengerai.

-- Tanneguy!...

-- Ce n'est rien... soyez tranquille... j'aurai du calme, mais il

y a du sang des Tanneguy dans mes veines, et nous verrons bien.

-- Que comptez-vous faire?

-- Vous allez le savoir, et en peu de mots, comme il convient...

Marguerite va retourner avec votre domestique, la vieille Jeanne,

à ma ferme de Lanmeur... Moi, pendant ce temps, j'irai régler mes

affaires avec l'intendant des Kerhor, et demain je quitterai le

pays...

-- Partir!

-- Demain, monsieur l'abbé...

-- Vous reviendrez sur cette résolution.

-- Je ne partirai pas sans vous serrer la main, monsieur l'abbé,

mais je partirai...

En parlant ainsi, Tanneguy fit un geste d'adieu à l'abbé Kersaint,

et franchit résolument le seuil de la porte.

Cependant, on entendait toujours derrière les arbres du verger les

éclats joyeux de la voix de Marguerite.

Éric le Mendiant · 第 4 / 11 题