Le bourg de Saint-Jean-du-Doigt est loin d'offrir à la curiosité
du touriste ce que le touriste est habitué à chercher en Bretagne,
c'est-à-dire des monuments d'une haute antiquité, ou quelque objet
digne d'être soumis à l'appréciation des antiquaires de Paris. --
À part son église dont quelques parties rappellent, avec assez de
fidélité, l'architecture du quinzième siècle, et un vase d'argent
richement ciselé, que l'on y conserve comme un don authentique
fait à la commune par la reine Anne, le petit bourg ne présente
guère d'intérêt au voyageur, que sa position pittoresque, et la
beauté du site qui l'environne!
Le voisinage de la mer imprime à tout paysage un caractère de
force et de grandeur; il y a dans le spectacle de cette immensité
sans horizon, comme dans la sauvage harmonie de ces vagues
incessamment agitées, quelque chose qui fascine, tourmente le
regard et imprègne l'âme d'une tristesse amère et douce à la
fois...
En présence de cette page sublime du livre de la nature, c'est en
vain que l'on chercherait à nier Dieu... Dieu est là, il faut
courber le front et adorer!...
Saint-Jean-du-Doigt est bâti sur les deux versants opposés d'une
petite vallée, que la mer envahit souvent dans les jours de grande
marée.
Par suite de cette disposition naturelle du village, la population
s'est partagée presque également en marins et en laboureurs.
Pendant la semaine, le village n'est habité que par les femmes,
les vieillards infirmes et les mendiants; quand le temps n'est pas
absolument mauvais, les laboureurs vont aux champs, tandis que les
matelots gagnent la haute mer.
Ce jour-là, Tanneguy et Marguerite ne furent donc pas surpris de
trouver Saint-Jean-du-Doigt presque désert, et de n'apercevoir de
loin en loin que quelques vieilles femmes occupées à filer le lin,
ou quelques vieillards qui se rendaient à l'église.
Ils traversèrent ainsi le petit village, et arrivèrent en peu de
temps au presbytère.
Cette habitation est l'une des plus heureusement situées de toute
la côte; placée sur le versant de l'est, elle domine à pic la
vallée et la grève qui s'étend jusqu'aux extrémités les plus
reculées de l'horizon. Rien n'a été négligé pour augmenter le
charme de sa situation. À droite et à gauche de la cour d'entrée,
s'élèvent deux bâtiments de forme rustique, où l'on enferme
pendant la nuit les boeufs et les chevaux de labour; au fond se
détache vivement sur le ciel bleu la silhouette blanche du
presbytère, à moitié caché derrière les arbres fruitiers du petit
verger qui le précède.
C'est là que résidait l'abbé Kersaint.
Avant d'être curé de Saint-Jean-du-Doigt, il avait été longtemps
vicaire à Lanmeur, et c'est dans cette dernière localité qu'il
avait connu Tanneguy. C'est lui qui avait baptisé Marguerite,
c'est lui encore qui avait donné à la femme de Tanneguy les
suprêmes consolations de la religion.
L'abbé Kersaint était un de ces nobles et vénérables prêtres qui
exercent leur saint ministère avec la sérénité d'une conscience
pure et l'élan courageux d'une âme dévouée à l'humanité. À Saint-
Jean-du-Doigt, comme à Lanmeur, il était devenu le père naturel
des pauvres de la commune, et, sur toute la côte, on ne prononçait
son nom qu'avec une sainte et pieuse vénération.
Tanneguy et Marguerite connaissaient le presbytère, pour y être
venus fort souvent déjà; ils poussèrent donc la porte sans sonner,
et entrèrent dans la cour.
Un énorme chien gardait le seuil de la porte, mais il reconnut
vraisemblablement dans ces nouveaux hôtes deux figures de
connaissance, car après avoir relevé la tête, et fait entendre un
grognement sourd et inarticulé, il se recoucha nonchalamment à
deux pas de sa niche, et regarda passer les visiteurs...
Ainsi rassurée par l'attitude bienveillante du cerbère breton, la
petite Marguerite quitta aussitôt la main de son père, et courut
devant elle.
Déjà les voyageurs avaient été signalés, et la blonde enfant
atteignait à peine le seuil de la porte, que l'abbé Kersaint lui-
même arrivait à leur rencontre.
-- C'est donc toi, Margaït, dit le vieillard en prenant les mains
de l'enfant avec une paternelle tendresse, allons, voilà une bonne
journée, puisque je te vois, et que tu es en bonne santé...
-- Monsieur le curé est bien bon...
-- Et nous sommes toujours sage?...
Marguerite rougit un peu et leva les yeux vers son père qui
approchait.
L'abbé Kersaint fit quelques pas, et tendit cordialement la main à
ce dernier.
-- Le ciel soit avec vous, Tanneguy, lui dit-il, vous êtes un
heureux père, et c'est une chose rare que de vous voir sur la
côte... il ne vous est rien arrivé au moins depuis que je ne vous
ai vu?...
-- Oh! rien, répondit Tanneguy en serrant la main que lui tendait
le vieillard, rien, monsieur l'abbé, si ce n'est que la république
nous a envoyé quelques préoccupations que nous n'avions pas
auparavant!... Mais, Dieu merci, tout prospère à Lanmeur; la
moisson s'annonce bien; les foins ont peut-être un peu souffert,
mais les blés seront magnifiques, et tant qu'il y aura de quoi
faire du pain au pays, les pauvres gens n'auront pas trop à se
plaindre...
-- Vous avez raison, interrompit l'abbé avec un soupir, mais il y
a bien des pauvres gens dans nos campagnes...
En parlant ainsi, ils étaient entrés dans le presbytère; l'abbé
avait fait passer ses hôtes dans la salle à manger, et on leur
avait servi une collation frugale.
Toutefois, Marguerite grillait du désir de parcourir le jardin et
le verger; le bon curé s'en aperçut, il fit un signe à Tanneguy,
et ce dernier permit à l'enfant de s'éloigner.
Cette dernière ne se le fit pas répéter, et quelques secondes
après, on entendit les éclats de sa voix fraîche et sonore,
retentir autour de l'habitation.
-- Une belle et joyeuse enfant que le bon Dieu vous a donnée
là!... dit le vieil abbé, lorsque Marguerite eut disparu.
Tanneguy sourit avec un faux air de modestie, à travers lequel
éclatait tout ton orgueil de père.
-- C'est ma seule consolation, répondit-il gravement, Dieu m'avait
repris la mère, c'était bien le moins, n'est-ce pas, qu'il
m'envoyât un de ses anges pour la remplacer!...
-- Elle se fait grande déjà...
-- Seize ans à peine!...
-- Et vous ne songez point à la marier?...
Tanneguy sourit encore, et montrant du geste Marguerite qui
courait en ce moment sous les fenêtres de la salle à manger:
-- La marier!... répondit-il, voyez-la... elle n'aime que les
fleurs et les papillons; elle naît à peine, la pauvre enfant; je
veux qu'elle ignore longtemps encore les soucis et les
préoccupations de la vie; tant qu'elle le voudra, je serai là pour
lui épargner les douleurs qui sont le partage de la femme, et si
Dieu me la conserve, comme il me l'a donnée, je ferai en sorte
qu'elle ne connaisse de ce monde que les pures joies et les
bonheurs réels...
Puis le vieux Tanneguy ajouta, mais cette fois avec une sorte de
complaisance paternelle:
-- D'ailleurs, dit-il, Marguerite sera un jour, s'il plaît à Dieu,
le plus riche parti de Lanmeur. Voilà bientôt seize ans que je
travaille pour elle... J'ai au pays une ferme qui m'appartient en
propre, et qui est d'un assez bon rapport... j'ai acheté
dernièrement quelques bons arpents de terre; avec une belle paire
de boeufs, et quelques chevaux de labour, cela lui fera une dot
présentable. Marguerite peut donc attendre et choisir. Je la
laisse libre. Elle a été élevée pieusement, je suis sûr d'elle
comme de moi, et quand viendra le moment où il me faudra la
remettre aux mains de celui qu'elle aura choisi, je m'y résignerai
sans crainte, bien certain d'avance que Dieu l'aura guidée dans
son choix, et que son choix sera bon!...
-- Brave Tanneguy!... interrompit le bon curé avec bonhomie, vous
avez été le meilleur des maris, vous serez le meilleur des pères.
-- Oh! ce me sera pénible de me séparer de ma jolie Marguerite,
répondit Tanneguy en soupirant, mais je me suis fait à cette idée
depuis longtemps, et quand viendra l'heure, je serai prêt.
D'ailleurs, ajouta-t-il avec un pâle et triste sourire, vous le
savez bien, monsieur Kersaint, j'ai toujours nourri en moi un
désir secret, celui de me retirer au bord de la mer. Cela me
rappellera mon ancien métier, et je m'ennuierai moins dans ma
solitude si je puis, tous les matins, faire un tour sur la grève.
Il y a longtemps que je serais venu habiter Saint-Jean-du-Doigt,
si je n'avais pas vu au cimetière de Lanmeur, le tombeau de ma
pauvre femme!
-- Une brave et digne femme! interrompit l'abbé.
-- Ma petite Margaït sera son portrait, repartit Tanneguy: même
beauté sereine, même vivacité, même coeur surtout!...
Le vieil abbé suivait en ce moment les mouvements de Marguerite
qui courait, éblouie par les rayons du soleil, presque enivrée par
l'air vif et pur du matin. Une certaine gravité s'était tout à
coup répandue sur ses traits, et il reporta doucement son regard
sur le visage de Tanneguy.
-- Tanneguy, lui dit-il alors d'une voix lente et comme s'il eût
pesé chacune de ses paroles, il y a bien longtemps que vous
n'étiez venu au presbytère, et si vous aviez tardé encore quelques
jours, mon intention était d'aller vous trouver à Lanmeur.
-- Vraiment!... fit Tanneguy dont l'oeil s'éclaira d'une joie
sympathique.
-- Oui, poursuivit l'abbé, j'avais besoin de vous voir!...
-- Est-ce qu'il serait survenu quelque changement dans votre
position?
-- Il ne s'agit pas de moi.
-- Et de qui donc?
-- De vous, mon ami.
Tanneguy regarda l'abbé avec étonnement; jamais il ne l'avait vu
si grave, et il sentait une vague terreur monter de son coeur et
troubler déjà son esprit.
Pourtant, il tenta de faire bonne contenance.
-- Eh bien! reprit-il après un moment de silence donné à la
surprise et à l'étonnement, je suis heureux de vous avoir épargné
le voyage; je suis prêt à entendre ce que vous aviez à me dire!...
et croyez bien d'avance que vous me trouverez tout disposé à
suivre vos bons conseils.
Le vieil abbé sembla alors se recueillir, puis il reprit:
-- Je ne sais, mon ami, dit-il, si vous connaissez au pays un
homme que l'on a pris l'habitude de désigner sous la dénomination
d'Éric le mendiant...
-- Je le connais, répondit Tanneguy en fronçant le sourcil.
-- Cet homme, poursuivit l'abbé, parcourt journellement les
communes de la côte, et il va partout, semant les nouvelles bonnes
ou mauvaises, vraies ou fausses, qu'il a recueillies sur son
chemin.
-- Je lui ai souvent fait l'aumône, et Margaït aussi!... objecta
Tanneguy...
-- Cela ne m'étonne pas!... il prélève dans la contrée une dîme
considérable, dont j'ai ouï dire qu'il faisait mauvais usage.
C'est, je crois, une nature perverse, mais cet homme n'est pas
seulement méchant, il est encore très dangereux.
-- Je le sais!... fit Tanneguy.
-- Vous avez eu à vous en plaindre...
-- Une seule fois.
-- Et depuis, vous ne lui faites plus l'aumône?...
-- Moi, je l'ai chassé de la ferme... mais Margaït lui donne,
encore de temps à autre, à ce que j'ai appris.
-- Alors, je commence à m'expliquer l'espèce de haine qu'il vous a
vouée.
-- Ah! il me hait.
-- Il dit du moins beaucoup de mal de vous...
-- Mais on n'y ajoute pas foi...
-- Tanneguy, c'est une des erreurs les plus funestes des natures
loyales et droites, de ne jamais croire à la puissance des
méchants!... il est bien souvent difficile, même aux hommes les
plus vertueux, de se préserver de leurs terribles atteintes.
-- Et qu'importe ce que cet Éric peut dire de moi! s'écria
Tanneguy en redressant le front avec une fierté pleine de
noblesse; il y a vingt ans que j'habite le pays, monsieur l'abbé,
et j'y ai assez d'amis dévoués, pour leur laisser le soin de me
défendre contre les calomnies de tous les mendiants...
-- Mais s'il ne s'agissait pas précisément de vous?
-- Comment?...
-- S'il s'agissait de Margaït, par exemple?
-- Margaït!...
-- Vous ne resteriez pas, je le suppose, tout à fait aussi
indifférent aux calomnies qui pourraient l'atteindre.
-- Il a dit du mal de Margaït!...
Le père Tanneguy s'était levé à moitié, son visage avait tout à
coup pâli, et sa main puissante et robuste s'appuyait carrément
sur la table de chêne.
Mais l'abbé Kersaint était trop l'ami de Tanneguy, pour ne pas
aller jusqu'au bout, et il poursuivit, malgré la colère qui
grondait sourdement dans la poitrine du père de Margaït.
-- Mon ami, lui dit-il, je me suis promis de vous dire toute la
vérité, et je ne veux vous en rien cacher. Éric a dit, et je vous
le répète, pour vous mettre à même de prendre des mesures qui
fassent cesser de telles calomnies, Éric a dit que depuis
plusieurs mois vous receviez fréquemment chez vous un jeune homme
que sa position sociale devrait au contraire éloigner de Margaït.
-- Octave!... balbutia Tanneguy.
-- Octave! répéta le curé; je sais moi, et tous vos amis savent
aussi que le jeune Octave passe chez, vous, qui êtes le fermier de
sa mère, quand le désir d'aller chasser dans les environs l'a
réveillé de bonne heure; mais Éric voit les choses autrement, et
il les répand avec des commentaires qui peuvent nuire à la
réputation de Marguerite.
-- Le misérable!...grommela Tanneguy en enfonçant ses ongles dans
la table.
-- Voilà ce qu'il dit, mon ami; il est triste, il est douloureux,
d'avoir à défendre une enfant aussi pure que Marguerite de
pareilles indignités, mais malheureusement, plus les calomnies
sont absurdes, plus elles trouvent de crédit auprès de nos
paysans... Vous y aviserez... et dans peu, j'en suis sûr, il n'en
sera plus question...
Tanneguy ne répondit pas: son oeil s'était ardemment fixé au
parquet; une pâleur livide s'était répandue sur ses joues, son
coeur battait à se rompre.
Il se leva.
-- Monsieur l'abbé, dit-il alors d'une voix profondément émue, je
vous remercie pour Marguerite et pour moi, vous avez le courage de
me dire la vérité, et maintenant je comprends bien des choses que
je ne parvenais pas à m'expliquer.
-- Quelles choses? fit l'abbé.
-- Oh!... des riens; les sourires des uns, l'air contraint des
autres, la joie maligne de tous... l'infamie, monsieur l'abbé.
Marguerite est perdue...
-- Y pensez-vous!...
-- Perdue, vous dis-je... Marguerite est pure comme la rosée de
mai; mais on ne le croit plus... je me vengerai.
-- Tanneguy!...
-- Ce n'est rien... soyez tranquille... j'aurai du calme, mais il
y a du sang des Tanneguy dans mes veines, et nous verrons bien.
-- Que comptez-vous faire?
-- Vous allez le savoir, et en peu de mots, comme il convient...
Marguerite va retourner avec votre domestique, la vieille Jeanne,
à ma ferme de Lanmeur... Moi, pendant ce temps, j'irai régler mes
affaires avec l'intendant des Kerhor, et demain je quitterai le
pays...
-- Partir!
-- Demain, monsieur l'abbé...
-- Vous reviendrez sur cette résolution.
-- Je ne partirai pas sans vous serrer la main, monsieur l'abbé,
mais je partirai...
En parlant ainsi, Tanneguy fit un geste d'adieu à l'abbé Kersaint,
et franchit résolument le seuil de la porte.
Cependant, on entendait toujours derrière les arbres du verger les
éclats joyeux de la voix de Marguerite.