Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

I

Le 15 juin 1848, un paysan et une jeune fille sortirent de bon

matin du bourg de Lanmeur, et s'acheminèrent vers le petit village

de Saint-Jean-du-Doigt, situé à quelques lieues de là, sur le bord

de la mer.

Il pouvait être sept heures.

La journée promettait d'être superbe; le ciel étendait au-dessus

de leurs têtes son éclatante tenture bleue, frangée de nuages

blancs; le soleil sortait étincelant des montagnes lointaines; le

souffle frais du matin courbait les arbres en fleur, et semait sur

la route les gouttes odorantes que la rosée venait d'y verser. Il

régnait de toutes parts un calme, une paix, une sorte de

recueillement pieux, mêlé de doux et ineffables tressaillements;

on eût dit que la terre encore à demi assoupie luttait en

soupirant contre les dernières étreintes de la nuit, et qu'elle

murmurait doucement sa prière au dieu du jour.

Le paysan portait le costume breton dans toute son austère

simplicité -- Le chapeau rond à larges bords, la veste de drap

noir, le long gilet brun, la ceinture de couleurs diverses, la

culotte large et flottante, les guêtres de toile, et les souliers

ferrés. -- Il était grand et fort, robuste et nerveux, fumait une

pipe grossière, et s'appuyait, en marchant, sur un énorme _peu-

bas_, ce rude instrument des _vendette_ bretonnes.

Cet homme pouvait avoir une cinquantaine d'années environ; mais il

était encore si extraordinairement bien taillé, son visage, qui

rappelait dans son ovale anguleux, le type primitif des Kimris,

présentait un cachet si éclatant de fermeté et d'ardeur, il y

avait dans son regard tant de feu, dans son allure, tant

d'activité, que c'est à peine si on lui eût donné quarante ans.

On l'appelait dans le pays le père Tanneguy, et c'était le dernier

descendant mâle de la famille des Tanneguy-Duchâtel.

Quant à la jeune fille qui le suivait, c'était sa propre fille;

elle s'appelait _Margaït_, ce qui veut dire Marguerite en breton.

Marguerite avait seize ans: belle, comme doivent l'être les anges,

elle n'avait point encore réveillé son âme, qui dormait enveloppée

dans les douces illusions de l'enfance. Elle vivait auprès de son

père, heureuse, souriante, folle, et ne cherchait point à deviner

pourquoi, à de certains moments, elle sentait son coeur battre

avec précipitation, pourquoi une tristesse indéfinie imprégnait

parfois sa pensée d'amertume et de mélancolie: quand ces vagues

aspirations s'emparaient d'elle, ouvrant tout à coup sous ses pas

des routes ignorées, elle accourait auprès de son père, lui

racontait avec naïveté ses tourments et ses désirs; et trouvant

alors une force surnaturelle dans la parole douce et grave du

vieillard, la tempête passionnelle soulevée dans son coeur se

taisait, et la tristesse fuyait, la laissant candide et calme

comme auparavant!...

Le jour elle courait, suivant dans ses capricieux détours la

petite rivière artificielle qui alimentait les prairies

dépendantes de la ferme: elle allait gaie, rieuse, folâtre,

cueillant les pervenches et les bluets, pourchassant le papillon

aux ailes diaprées, écoutant le chant des oiseaux ou le cri des

bêtes fauves.

Si elle rencontrait un malheureux qui lui tendait la main, elle

ouvrait sans hésiter la petite bourse où elle renfermait le trésor

de ses modestes épargnes, et jetait généreusement une petite pièce

d'argent dans la main du mendiant.

Bien souvent elle rentrait à la ferme sans la moindre obole; et

alors si son père lui disait, en prenant un air grondeur:

-- Margaït! Margaït! vous avez fait bien des folies!

-- Bon père, répondait-elle avec candeur, j'ai rencontré tant de

malheureux!

Et son père l'embrassait; il était fier d'elle, comme elle était

heureuse de lui.

Aussi, quand Tanneguy, conduisant sa fille par la main se rendait

le dimanche à l'église du bourg, c'était à qui chanterait sur leur

passage les plus jolis _guerz_ bretons.

Les vieillards saluaient le père qui passait gravement au milieu

d'eux.

Les jeunes gens souriaient à la jeune fille dont le regard

éclatait de franche gaieté.

C'était un doux murmure où l'admiration et le respect étaient

mêlés et confondus, et qui les accompagnait jusqu'au seuil de la

vieille église gothique, comme un pieux et touchant concert!

Telle était Margaït.

Jamais le moindre souci n'était venu mettre une ride sur son front

si pur; jamais la plus légère inquiétude n'avait troublé la

sérénité calme de son coeur.

Elle allait à travers la ville comme le voyageur à travers les

forêts vierges de l'Amérique, écoutant avec ravissement les douces

harmonies de la nature, admirant les merveilles de cette

vigoureuse et féconde végétation, s'oubliant, enfin, dans la

contemplation de sublimes beautés que l'art ne peut égaler.

Margaït ne se doutait pas même des amères douleurs qui peuvent

faire la vie triste et désespérée, et elle buvait sans crainte à

la coupe d'or des joies terrestres dans laquelle, jusqu'alors,

aucune larme n'était encore tombée de ses beaux yeux!

Depuis quelque temps cependant Margaït grandissait à vue d'oeil,

ses formes se développaient avec grâce, ses épaules

s'arrondissaient comme sous l'amoureux ciseau d'un sculpteur

invisible, une flamme discrète brillait sous ses paupières

brunies.

La pauvre enfant ne comprenait pas bien encore ce qui se passait

dans son coeur; elle s'étonnait naïvement de ces changements

merveilleux, et s'effrayait même quelquefois, en admirant le

triple diadème de jeunesse, de grâce et de candeur dont la nature

couronnait son beau front.

Le vieux Tanneguy et sa fille marchèrent ainsi pendant une heure

environ, le premier, saluant de la voix et du geste les paysans

que l'aube matinale appelait aux champs, la seconde, envoyant un

bonjour et un sourire aux jeunes filles du bourg qui partaient

pour le marché. -- Toutefois, il est bon de remarquer que ces

échanges de politesse empruntaient, de la part des passants, un

caractère particulier de contrainte et de froideur; mais le père

Tanneguy n'y prit point garde... Peu à peu, la route devint plus

solitaire; ils ne rencontrèrent, à de longs intervalles, que

quelques voyageurs isolés, dont le visage leur était inconnu, et

quand le soleil s'éleva à l'horizon, ils se trouvèrent seuls, à un

endroit où la route se bifurque tout d'un coup.

Il y a, en cet endroit deux chemins qui conduisent par des détours

différents, à un même but. L'un, plus roide et plus rocailleux,

offre au voyageur les sites pittoresques, mais nus et désolés de

la côte; l'autre, qui n'est qu'un petit sentier creux, descend par

une pente insensible jusqu'à la mer.

Le vieux Tanneguy se tourna alors vers sa fille, et lisant

d'avance dans ses yeux:

-- Margaït, lui dit-il, avec un tendre et paternel sourire, quel

chemin prendrons-nous aujourd'hui?...

Margaït battit des mains sans répondre, frappa la terre de ses

petits pieds impatients, et s'élança en poussant un doux cri de

joie vers le chemin creux.

Le vieux Breton la regarda un moment s'enfoncer et disparaître

dans le sentier plein d'ombre, puis, ayant secoué sur son pouce la

cendre de sa pipe éteinte, il serra le _peu-bas_ qu'il tenait à la

main, et pressa le pas pour rejoindre sa fille.

Le soleil s'était levé, et sa vive lumière semblait tomber en

pluie d'or, à travers les branches d'arbres qui s'arrondissaient

en berceau au-dessus du sentier: les oiseaux cachés sous les

feuilles vertes saluaient les premières splendeurs du printemps;

et les deux ruisseaux qui côtoient le sentier, passaient en

chantant, sous les fleurs embaumées de leurs rives!

La nature a un langage inconnu et mélodieux qui remue profondément

le coeur et fait doucement rêver.

Le vieux Tanneguy sentit une singulière tristesse s'emparer de son

esprit, et il laissa sa pensée s'envoler un moment vers les mondes

infinis de l'imagination.

Quant à _Margaït_, elle était déjà loin!...

Elle avait détaché le chapeau de paille aux larges bords, par

lequel elle avait remplacé ce jour-là la coiffe traditionnelle des

filles de Bretagne; ses longs cheveux flottaient au vent sur ses

épaules, et la blonde enfant courait devant elle, avec un fol

enivrement.

De temps en temps seulement, quand après avoir arraché aux revers

du chemin, bon nombre de fleurs bleues et jaunes, elle se

retournait tout à coup, et n'apercevait plus derrière elle la

silhouette aimée du vieux Tanneguy, elle remontait en courant la

pente qu'elle venait de descendre et s'empressait de reprendre,

pour un moment, sa place accoutumée auprès de son père.

Ce n'est pas que Margaït eût peur de se trouver ainsi seule au

milieu du sentier; Margaït n'avait peur que des farfadets et des

sorcières, et elle savait bien que les sorcières et les farfadets

ne battent pas la campagne pendant le jour. Mais Margaït aimait

son père, et quand les papillons, la brise ou les fleurs ne lui

inspiraient plus de graves distractions, son coeur tout entier

revenait à son père bien-aimé!

C'était une noble enfant que Marguerite, et le vieux Tanneguy

n'ignorait pas quel pur trésor Dieu lui avait envoyé!...

Dans un de ces moments, où emportée loin de son père, par l'élan

de sa course, la blonde enfant ne songeait plus qu'à pourchasser

les papillons et les vertes demoiselles, elle atteignit un endroit

solitaire où la route se dégage tout à coup des petites haies

vives qui jusque-là masquent l'horizon et permet au regard de

planer au loin sur les vastes grèves de l'Océan.

Soit que Marguerite se sentît touchée de la beauté du spectacle

qui s'offrait si inopinément à ses yeux, soit qu'une autre cause

eût fait naître en elle un sentiment mêlé de crainte et de joie,

elle s'arrêta aussitôt et croisa ses deux bras demi-nus sur sa

poitrine! Puis, comme si la gaieté qui l'avait accompagnée

jusqu'alors, l'eût tout à coup abandonnée, comme si même une

certaine terreur se fût emparée d'elle, elle regarda

instinctivement à ses côtés ne sachant si elle devait avancer ou

reculer!...

Enfin, elle parut prendre son parti en brave, tourna vivement sur

elle-même, et après un nouveau mouvement d'hésitation, elle reprit

sa course, et s'en alla rejoindre son père qu'elle ne tarda pas

d'ailleurs à apercevoir.

La cause des craintes et des hésitations de Marguerite, est trop

naturelle et a trop d'importance dans cette histoire, pour que

nous en fassions plus longtemps un secret au lecteur.

Disons donc de suite, qu'au moment où la jeune fille atteignait

l'extrémité du sentier où nous l'avons vue s'arrêter, un jeune

homme, vêtu d'un costume élégant du matin, venait à elle, monté

sur un magnifique cheval de race.

C'était presque un enfant encore... Il avait des yeux vifs et

noirs, de longs cheveux bruns qui tombaient en boucles le long de

ses tempes, et la petite moustache noire qui décrivait une courbe

gracieuse sur sa lèvre, faisait ressortir la belle pâleur de sa

peau...

Le jeune cavalier n'avait point remarqué Marguerite, ou s'il

l'avait remarquée, il ne l'avait assurément pas reconnue, car il

continua sa route, sans chercher à accélérer le pas tranquille de

sa monture.

Son regard errait vaguement à droite et à gauche et sa pensée

suivait son regard.

Il rêvait!...

Il rêvait... à ces mille choses douces ou graves, charmantes ou

terribles, qui se présentent fatalement à tout homme qui entre

dans la vie!...

Il se disait qu'il avait vingt-deux ans déjà, que la vie s'ouvrait

devant lui, et qu'il ne savait quelle route choisir, parmi toutes

ces routes qui s'offraient à lui.

Il se demandait quel sentiment inconnu, étrange, évoquait en son

coeur enthousiaste le spectacle de l'Océan, ou cette sublime et

triste harmonie des grandes solitudes.

C'était un enfant encore, et devant le problème insondable et

irrésolu de la vie humaine, il se sentait hésiter, et il avait

peur!...

Quand le vieux Tanneguy et le jeune cavalier se rencontrèrent, le

visage du premier parut s'épanouir, et il lui fit un signe de tête

plein de bienveillance et de sympathie. -- Bonjour, monsieur

Octave, lui dit-il en le saluant de la main, j'espère que vous

voilà matinal aujourd'hui.

Le jeune cavalier avait arrêté son cheval, et après s'être incliné

devant le père de Marguerite, il avait envoyé à cette dernière un

sourire particulier qui témoignait de relations antérieures.

Puis, il se retourna vers Tanneguy.

-- Il a bien fallu se lever de bonne heure, lui répondit-il en lui

tendant une main que le Breton serra avec une affection toute

paternelle, ma mère est allée à Morlaix ce matin, et je vais à sa

rencontre.

-- Madame la comtesse est bien?... demanda Tanneguy.

-- Fort bien, je vous remercie» répondit le jeune homme.

-- Ah! nous avons souvent parlé de vous Marguerite et moi,

poursuivit Tanneguy après un moment de silence; il y a déjà

quelque temps qu'on ne vous a vu à la ferme, et je vous croyais

reparti pour Paris...

-- Non, interrompit Octave, et je n'ai nulle envie de repartir

encore... mais j'ai eu de graves préoccupations depuis que je ne

vous ai vu...

-- Des préoccupations politiques?... fit le vieux Tanneguy en

souriant avec bonhomie.

-- Peut-être bien! répondit Octave en jetant à la dérobée un

regard sur Marguerite.

Marguerite devint rouge comme une cerise.

Mais le jeune homme était pour le moins aussi embarrassé que la

jeune fille, et après quelques paroles banales échangées encore

avec Tanneguy, il les salua tous deux par un geste gracieux, leur

promit d'aller bientôt les voir à leur ferme de Lanmeur, et

enfonça lestement ses éperons dans les flancs de son cheval.

La noble bête prit aussitôt le trot, et monture et cavalier

disparurent un instant après aux regards de Tanneguy et de sa

fille.

Quand ces derniers l'eurent perdu de vue, ils reprirent

silencieusement leur chemin, et se dirigèrent du côté de Saint-

Jean-du-Doigt, dont on voyait déjà poindre à l'horizon les

premières maisons...

À l'extrémité du village, sur une petite langue de terre, qui

avançait presque aux bords de la grève, et derrière un bouquet

d'arbres touffus, dont les tons verts et vifs, se détachaient

nettement sur le fond sablonneux de la côte, s'élevaient les

blanches murailles d'une sorte de cottage solitaire.

Dès qu'ils aperçurent cette charmante habitation, un rayon de joie

brilla un moment dans les regards de Tanneguy et dans ceux de sa

fille, et, instinctivement, ils pressèrent le pas et hâtèrent leur

marche...

Cette habitation, c'était le presbytère de Saint-Jean-du-Doigt!...

Éric le Mendiant · 第 3 / 11 题