isolés de quartz plus ou moins aurifères sur divers placers du
Haut-Mana; mais je n’ai observé d’alignement assez bien défini de ces
quartz de surface qu’en deux endroits, et sur une étendue peu
considérable; les fouilles exécutées ont démontré qu’il ne s’agit là
nullement d’un affleurement véritable. Ce ne sont point là des filons de
quartz en place, mais seulement des débris de quartz provenant de
l’éparpillement d’un filon dont la roche encaissante a été désagrégée et
même décomposée. Comme la profondeur de roche décomposée atteint 20 à 40
mètres, parfois 60 mètres, comme on l’a reconnu au placer Elysée, on
conçoit que la recherche d’un filon est une opération très coûteuse, car
il n’y a aucun affleurement visible, sauf dans un cas que je citerai
plus loin. Il y a en outre interruption complète entre les quartz
disséminés de la surface et le filon en place; lorsqu’on a trouvé
celui-ci, comme à Elysée, on a mis des années pour y parvenir. Ces
quartz de surface ne sont pas spéciaux à la Mana; on les a trouvés à
Elysée, à Saint-Elie, à Adieu-Vat, et, sur ces placers, on les a même
exploités, comme nous allons le voir.
Le seul filon de quartz aurifère en place que l’on ait réellement
reconnu, développé et tenté d’exploiter, est celui d’Adieu-Vat. Partout
ailleurs, à Saint-Elie, Elysée, etc., il s’agit de quartz provenant de
_têtes_ de filons décomposés, et dont les débris ont été éparpillés dans
les terres rouges de la surface par des effets d’érosion très intenses,
dus peut-être à l’action de l’océan.
A Saint-Elie, ces quartz, exploités en carrière et broyés au moyen de
deux bocards, chacun de trois pilons légers, ont rendu:
En 1901-1902, pour 653 ½ t, 36 kg,223 d’or, soit 54 gr par tonne.
En 1902-1903, -- 876 ½ , 36 ,083 -- -- 41 --
La valeur de cette dernière production était de 111,895 francs.
M. Rémeau, qui avait été directeur d’El Callao au Venezuela, qui
possédait une expérience de vingt-cinq ans de Guyane et du Venezuela, et
qui avait été l’initiateur de l’exploitation en carrière des quartz de
Saint-Elie, a fait à Adieu-Vat un grand découvert de 200 mètres de long
sur 50 de large à travers une colline; il en a fait sortir environ
12,000 tonnes de quartz, dont la moitié est encore sur le carreau: le
reste a passé au broyage. Les terres rouges étaient riches en or, comme
cela se passe toujours lorsque ces terres renferment des quartz
aurifères.
En outre, à Adieu-Vat, à force de faire des recherches dans un sol très
difficile, à cause de la végétation exubérante qui le recouvre, on a
découvert l’affleurement d’un filon de quartz. Ce filon a été développé
ensuite par M. Rémeau sur 200 mètres de longueur et 60 mètres de
profondeur, c’est-à-dire jusqu’à 25 mètres au-dessous du niveau de la
rivière Sinnamary.
Ce filon est encaissé dans une roche dioritique, tantôt verdâtre, tantôt
noirâtre: il est constitué par une fente d’un mètre de puissance, mais
dont le quart seulement est du minerai. Le filon est incliné à 70
degrés: au premier niveau, il donne de la pyrite; au second niveau, l’or
est associé au tellure et au sulfure de bismuth. Le quartz est gras,
parfois un peu bleuté; la diorite n’est pas aurifère. Le tellure et le
bismuth obligeront sans doute à recourir aux méthodes de traitement de
Coolgardie, dans l’Ouest-Australien.
En 1903, avec une batterie de trois pilons légers, on a broyé 419 tonnes
du quartz du niveau supérieur, dont le rendement a été de 61 kil. 450,
soit 145 grammes par tonne. Cette production valait 182,376 fr. 35, soit
près de 3 francs le gramme, ou 430 francs par tonne.
Ce filon d’Adieu-Vat est donc le seul vrai filon actuel de la Guyane
française, et il est encore peu développé en longueur et en profondeur.
Mais sa richesse, dans une région rappelant celle du Callao, permet de
croire à sa valeur. On doit en trouver d’autres, mais je répète qu’il y
a une vraie difficulté à les croiser à travers cet énorme manteau de
terres rouges qui recouvre tout le pays. On peut, en attendant,
d’ailleurs, exploiter les quartz disséminés et les terres rouges.
Les alignements de ces quartz sont un précieux indice.
Mais même les alignements de criques riches sont un indice de la
direction et de la position probable des filons. Il y a, par exemple, à
l’Inini, un fait curieux: toutes les criques riches se trouvent sur une
ligne nord-sud qui suit parallèlement la chaîne principale de montagnes:
il y a donc probablement un riche filon de quartz parallèle à cette
ligne. Ces criques ont produit plusieurs milliers de kilogrammes d’or,
avec de nombreuses pépites et des quartz très riches.
Il en est de même dans le Haut-Mana, et l’on peut s’attendre
raisonnablement à ce que la Guyane française possède un jour des filons
de quartz en exploitation: on se mettra sérieusement à leur recherche
lorsque les placers, encore maintenant si riches, approcheront de leur
épuisement.
CHAPITRE XVIII
LES PLACERS ÉLYSÉE, ETC., NOTES PITTORESQUES
C’était quelques années après mes précédents voyages. Parti de Cayenne
par bateau à vapeur, à quatre heures du soir, j’étais à Mana le
lendemain matin. Tout était organisé pour mon voyage au placer Elysée.
Les bons créoles sont débrouillards, et quand ils le veulent, ils savent
être expéditifs. Mon canot devait partir le jour suivant de bonne heure;
j’avais deux pagayeurs noirs, de la race Saramaca, la plus robuste des
Guyanes: ils s’appelaient _Quinquina_ et _Agouti_. Quinquina avait un
casque vert en toile. Agouti se contentait des belles tresses de son
épaisse chevelure. Les Saramacas et les Boschs sont d’origine africaine;
ils ont été importés en Amérique par les marchands de _bois d’ébène_,
les négriers, mais seuls ils ont su garder la pureté de leur race,
tandis que les autres noirs peuplaient de métis les deux Amériques. Ce
sont en outre des gens loyaux et sûrs à qui l’on peut se confier
entièrement.
Enfin on m’avait trouvé un cuisinier, le voyage devant durer une
huitaine de jours; ce cuisinier n’était ni noir, ni créole, c’était un
blanc. Seulement c’était ce qu’on appelle un _libéré_ (sous-entendez, du
bagne). Il y a beaucoup de libérés à Mana, comme dans les petits ports
de la côte guyanaise. Ce qui m’a le plus surpris chez ceux que j’ai
rencontrés, c’est leur douceur; il faut croire que le climat et le
milieu leur ont formé le caractère. On se refuse à imaginer que des gens
si doux aient pu commettre des crimes.
La chance continua de me favoriser par la présence d’un canot automobile
qui nous remorqua jusqu’aux premiers sauts et aux rapides de la rivière
Mana. C’était une avance de vingt-quatre heures, du temps gagné pour
moi, du pagayage évité pour Quinquina et Agouti qui, malgré leurs
muscles puissants, n’étaient pas fâchés de les reposer au soleil en
regardant fuir les rives bien plus vite que s’ils se fussent fatigués.
Ce canot automobile venait d’être amené en Guyane par un Bordelais.
L’initiative privée est très intéressante dans ces pays. Comme il n’y a
d’autre communication avec l’intérieur que par les rivières, les canots
automobiles peuvent seuls constituer un moyen de transport rapide et
économique, car la main-d’œuvre est chère ici. Le canot automobile ne
peut, il est vrai, franchir les sauts, mais dans la saison des pluies,
il peut remonter les rivières jusqu’à cent ou cent cinquante kilomètres
des côtes, et c’est déjà un grand avantage. Et puis, le gouvernement ni
la colonie ne faisant rien pour développer le pays, il est admirable que
les particuliers, moins fortunés, fassent quelque chose.
[Illustration: AU PLACER ÉLYSÉE]
Nous passâmes au confluent d’une crique qui fit parler d’elle récemment;
un de ses affluents, le Kokiuko (cri du coq, en créole) fut le théâtre
de la dernière découverte, quelque peu sensationnelle, de la Guyane. Le
placer, qui s’appelait _C’est ça_, n’avait rien d’extraordinaire,
lorsqu’un jour un noir, en fouillant un tas de détritus auprès des
carbets d’habitation, découvrit un fragment de quartz plein d’or. Il
continua à en trouver, d’autres noirs vinrent, bien entendu, et, en sept
mois, on sortit de là 525 kilogrammes d’or officiellement contrôlé à
Mana. Avec ce qui a dû passer en contrebande, on peut estimer la
production à 800 kilogrammes, soit deux millions de francs. L’or avait
une teinte pâle, due à l’argent; la proportion d’or ne dépassait pas les
trois quarts. Les marchands qui l’achetèrent, malgré leurs habitudes
d’usure, perdirent, dit-on, une forte somme lorsqu’ils le revendirent
aux fondeurs. On alla plus loin, on fit circuler à Cayenne, pendant plus
de six mois, un soi-disant lingot de kokiuko, formé de je ne sais quel
alliage. Personne n’osait livrer le secret, le lingot passait de main en
main sans se montrer, comme le petit anneau dans ce joli jeu des enfants
qui s’appelle _le furet du roi Henry_.
Kokiuko est épuisé; pourtant mon ancien ami Sully L’Admiral a fait
creuser un tunnel sous les terres pour retrouver la veine riche avant
que la justice se soit prononcée sur le titre de propriété du placer. Le
jugement viendra, c’est connu, longtemps après que tout l’or sera parti;
les contestations en Guyane proviennent surtout de jalousies
impuissantes. Comment soutenir un titre à quinze jours de Cayenne? Il
faudrait le soutenir par une expédition militaire. Et quel peut être le
résultat d’un pareil procès? Comment évaluer l’or enlevé? La place est
ici au premier occupant, c’est le fait brutal qui compte, comme il
convient dans un pays non encore enveloppé dans l’inextricable réseau de
la Civilisation.
En trois jours, nous sommes au confluent de la Mana et de la rivière
Lézard. En cet endroit, une compagnie française, propriétaire de placers
voisins, a construit un dépôt de matériel avec des magasins. L’endroit
est d’un pittoresque grandiose: c’est une presqu’île élevée entre deux
larges fleuves dont les rives sont couvertes de forêts impénétrables. En
ce moment, les eaux sont basses, et l’espace à découvert entre les deux
rivières s’élève jusqu’à vingt mètres au-dessus de leur niveau. Mais au
moment des pluies, il se produit de telles crues que seuls les bâtiments
situés au sommet de la côte sont à l’abri de l’inondation. Il y a
quelques mois, pendant une nuit, la crue fut si prompte que le chef du
dépôt, réveillé en sursaut, dut appeler tout son monde pour transporter
en toute hâte les marchandises sur les terrasses supérieures.
Le chef du dépôt Lézard est un charmant garçon au teint chocolat. Il se
nomme Phocius, et son hospitalité, aimable et gaie dans sa simplicité, a
plus de prix encore dans cette solitude. Il me conduit, à quelques
minutes des magasins, visiter un chantier de canots boschs, une
miniature de chantier de navires; il y avait là un beau tronc d’arbre
long de 15 mètres, que l’on avait commencé d’évider; pour obtenir la
forme définitive, on écarte lentement les bords par un feu intérieur; on
taille l’avant et l’arrière lorsque tout le reste est terminé.
Sur le parcours, à l’ombre des arbres gigantesques, je vis la tombe,
très bien entretenue, d’un jeune Français décédé ici même, il n’y a
guère qu’un an. Cette tombe solitaire, à plus de 100 kilomètres des
côtes habitées, entourée par la forêt vierge, a tout autant de poésie
que celle de Chateaubriand au bord de la mer; si celui qui l’occupe fit
moins de bruit dans le monde que Chateaubriand, sa vie n’avait peut-être
pas moins de prix, et puis il ne chercha pas l’effet jusque dans la
mort, il n’eût pas demandé mieux que de vivre encore.
Je pense faire ce soir un bon sommeil, dans la hutte de Phocius, après
deux nuits en forêt. Car ces nuits dans le bois ne vont pas, au début,
sans une vague appréhension: c’est la saison sèche, les carbets sont
renversés, on suspend son hamac entre deux arbres, ou bien on pose à
terre son lit de camp, non pas à la belle étoile, mais sous les ombrages
bien plus noirs. Comme on ne voit rien, l’oreille perçoit le moindre
bruissement, et on se demande si quelque animal, quelque serpent même
n’est pas là, à deux pas. Les bruissements qu’on entend sont
innombrables, parfois rythmés par un cri d’oiseau, ou bien par celui
d’une reinette ou d’un crapaud géant. Cette symphonie de la nature
devient peu à peu si berçante qu’on tombe endormi. Et jamais rien de
désagréable n’arrive, pourvu toutefois qu’on ait songé à se couvrir les
pieds: le vampire seul est à craindre, et il ne s’attaque guère qu’à ces
pieds, dédaignés des poètes et pourtant si utiles.
Cependant, cette nuit, nous eûmes une alerte. Un feu de troncs d’arbres
abattus couvait depuis quelque temps et menaçait de prendre des
proportions inquiétantes. Il fallut nous lever pour le faire éteindre.
Quinquina et Agouti se distinguèrent, ils furent les plus actifs à
monter de la rivière de grands baquets d’eau. Des flammes hautes de
vingt mètres se tordaient en l’air et faisaient pleuvoir des étincelles
sur les carbets et les magasins en minces lattes de bois, recouverts de
feuilles sèches. Si le vent n’eût changé de direction, je crois bien que
tout le dépôt Lézard flambait; notre nuit de repos serait devenue une
nuit de travail acharné.
A partir d’ici, le parcours en canot pour remonter le Lézard jusqu’au
placer Elysée ne nous prit que deux jours et demi, grâce à l’activité et
aux bras musculeux des deux Saramacas. Cette course constitua un
véritable record. C’est à peine si nous regardâmes la crique _Absinthe_,
renommée pourtant par la limpidité, je n’ose dire la fraîcheur, de son
eau, d’où son nom, qui symbolise le nectar pour les Guyanais. Il faut
dire que les grandes rivières n’ont qu’une eau d’un jaune opaque; c’est
de l’eau potable, mais on préfère tout de même boire de l’eau claire.
Les nuits furent agréables et sans chaleur, comme dans toute la forêt
guyanaise. Les sauts et cataractes se passèrent sans encombre; avec la
baisse des eaux, nous dûmes les passer à pied, et décharger les canots.
Je n’éprouvai qu’un désagrément, et peu grave, celui d’être piqué, un
soir, par une énorme fourmi, terrible bien au delà de sa taille. Cette
fourmi est bien connue des noirs, qui l’évitent avec attention; elle
peut donner une forte fièvre. Ce qui me choqua le plus, ce fut de voir
la philosophie avec laquelle mon cuisinier contempla ma douleur, qui
dura fort longtemps. Il n’y pouvait rien évidemment, mais son air
détaché semblait dire qu’il en avait vu bien d’autres, avant sa
_libération_, peut-être en avait-il _fait_ bien d’autres avant de venir
dans ce beau pays! Enfin son indifférence et celle des Saramacas eurent
pour bon résultat de me rassurer; tout de même les insectes tropicaux
ont une sève bien exubérante.
Quinquina et Agouti ne purent résister le dernier jour au plaisir d’une
courte chasse. Ayant entendu quelque bruit dans les buissons, ils
prirent leurs fusils et s’élancèrent hors du canot dans le bois, sans
souci des épines ni des racines pour leur peau et leurs pieds. Nous
entendîmes un coup de feu, et quelques minutes après, ils revenaient
avec leur trophée, un gros animal inconnu pour moi.
C’était une sorte de chien sauvage, à longs poils, au museau épais et
dont j’ai oublié le nom. Malgré l’avis de mon cuisinier, j’en voulus
goûter et la chair ne m’en parut pas désagréable. Quant aux deux
Saramacas, ce fut un spectacle que de les voir peler l’animal, le vider,
le découper: avec quelques morceaux, ils firent une soupe, puis
boucanèrent le reste sur le feu. Les organes intérieurs, jetés à l’eau,
attirèrent de gros poissons, et bientôt il ne resta plus rien de ce gros
gibier. Les Saramacas se léchaient les lèvres, songeant sans doute au
poisson gâté qu’ils avaient l’habitude de manger, et qui nous eût,
pauvres Européens, rendus sérieusement malades.
Après six jours de canot, j’étais rendu au placer Elysée; or il arrive,
dans la saison des pluies, que les canots mettent dix-huit à vingt
jours. Et quand la sécheresse dure trop longtemps, le Lézard est presque
à sec; on m’a cité le cas d’un malade qui mit trois semaines pour être
transporté à la côte depuis les placers; on dut le porter à bras, tandis
qu’on traînait le canot et les provisions sur le sable étalé partout au
grand soleil.
Le débarcadère, _dégrad_ en créole, tout primitif qu’il fût, était le
terminus d’un petit chemin de fer, long de 4 kilomètres, qui conduit aux
exploitations d’or. C’est ici un commencement de civilisation, encore
que la végétation toute-puissante envahisse la voie et recouvre
entièrement le fond des ravines, qu’on traverse sur des passerelles en
troncs d’arbres grossièrement équarris. Malgré cela, l’aspect des choses
diffère de ce qu’on a l’habitude de voir en Guyane; on voit que l’homme,
depuis trente à trente-cinq ans, a sérieusement travaillé ici.
Tout à coup, au sortir de la forêt, s’ouvrit devant moi un immense
espace à découvert, agréable à voir après l’ombre des bois, comme serait
une oasis en plein désert. En outre, je fus frappé d’entendre un bruit
continu, aussi extraordinaire après le silence des bois que le bruit des
batteries de pilons du Transvaal après le désert de Karro. Ce bruit
provenait de deux dragues aurifères en plein fonctionnement; elles
apparaissaient, au milieu d’un vaste marécage couvert de touffes de
buissons épais, comme l’image de l’industrie prenant possession de la
nature sauvage et rebelle.
La tentative semblait audacieuse; pourtant on a pris l’habitude,
maintenant, de voir d’immenses usines modernes au milieu de vastes
espaces inhabités. Le tout est d’être sûr que l’industrie nouvelle est
bien justifiée, et c’est à ce travail que je consacrai six semaines.
Ce n’est pas le lieu d’en parler longuement ici; je dirai seulement que
les habitations sont d’une extrême simplicité, tout en assurant le
confort nécessaire avec la température et la nature tropicales. La
nature elle-même n’est pas sans utilité.
Le jardin potager et le verger du placer Elysée, remontant à une
vingtaine d’années, gardaient pourtant un air sauvage, par la folle
exubérance des mauvaises herbes. Le _cramanioc_, plus savoureux que la
pomme de terre, alternait avec le manioc; le maïs et la canne à sucre
rivalisaient avec le _sagou_, le _gombo_, le _christophylle_, ou chou de
Chine, l’_igname_ et la _patate_. Vraiment on avait sous la main un
véritable marché de légumes.
Et les fruits! les bananiers, citronniers et orangers étaient en plein
rapport; or l’orange et surtout le citron sont de vrais fébrifuges. La
_papaye_ ou melon des tropiques a des graines remplies de pepsine, c’est
donc un excellent digestif. L’_ananas_ et la _goyave_ sont des
ressources précieuses, et pourtant il y a encore ici des fruits
sauvages: la cerise et l’abricot d’Amérique, le chou palmiste et une
foule d’amandes provenant des palmiers.
La forêt vierge a une faune abondante, poil et plume, mais le placer a
une basse-cour et du bétail. Les poules sont médiocres, elles se
dessèchent sous le climat, mais les chèvres se portent bien, et à
quelques kilomètres, il y a tout un troupeau de moutons. Enfin, c’est
une surprise de voir un bœuf et une vache, transportés tout jeunes,
comme on peut le penser, dans un canot de Saramacas. On songe à faire
venir des mulets et des chevaux, car il est facile de créer des
pâturages au moyen de l’herbe de Para, qui prend une vigueur
exceptionnelle au Brésil et au Venezuela.
Le placer Elysée, sans avoir été très riche, fait partie d’une région où
il y a tout de même beaucoup d’or. Seulement depuis bientôt quarante ans
qu’on connaît cette région, on a achevé d’épuiser l’or des petites
criques: on s’attaque maintenant aux rivières plus importantes, pour
lesquelles les moyens ordinaires ne suffisent plus.
Toute la Guyane se trouve dans le même cas, aussi la question du dragage
des rivières aurifères passionne-t-elle tout le monde. Jusqu’ici il n’a
été fait que de rares et courtes tentatives de dragage; la plus bruyante
s’est faite sur le Courcibo, une grosse rivière en aval de Saint-Elie;
la drague a sombré après quelques semaines de marche, par suite d’une
négligence. C’est au placer Elysée qu’ont été faits les essais les plus
sérieux, surtout sur la crique Roche, où l’on avait découvert des sables
réellement riches.
Tout le monde a vu des dragues; elles ne constituent pas en général un
travail difficile, mais la Guyane lui présente des obstacles sérieux.
C’est d’abord l’énorme forêt tropicale, qu’il faut abattre et brûler sur
le passage destiné au dragage; l’abatage des bois est facile, mais
souvent ces bois durs et humides mettent longtemps à prendre feu. Et
dire qu’on brûle ainsi l’ébène et l’acajou!
Ce sont ensuite les troncs d’arbres morts enchevêtrés avec leurs
branches dans les terres, dans le sable et dans l’argile à laver. Ces
troncs sont formés de bois durs, aussi lourds que des blocs de rochers,
et leur manœuvre est encore plus malaisée.
Et il y a des argiles collantes qui empâtent les organes des dragues. Et
ces vases, où sont enfouis des bois en décomposition, exhalent des
odeurs nauséabondes, engendrent la fièvre, et nécessitent un personnel
spécial pour résister au climat déjà anémiant et fiévreux, qui est celui
du _bois sauvage_.
Le noir des Guyanes est absolument novice et inhabile pour tout ce qui
touche à la mécanique. On voulait un jour, à Elysée, confier à un grand
nègre le treuil de la drague, il s’y refusa d’abord énergiquement: «Moi
connais pas cette bête-là, disait-il, connais pas ça, pas travailler.»
Le travail mécanique, dénué de vie, lui paraissait étrange. A force de
patience, on fit son éducation, et huit ou dix jours après, il
conduisait les treuils de la drague avec la brusquerie et les à-coups
d’un nègre, mais il ne s’effrayait plus.
A la mine d’Adieu-Vat, on essaya des Italiens, mais ce fut un échec. Le
Guyanais se contente d’une nourriture sommaire, il en a l’habitude; à
l’Européen, il faut une alimentation abondante; et les Italiens, traités
comme des nègres, furent décimés. Ceux qui résistaient encore au bout de
six mois durent être rapatriés.
Sur les marécages qui entouraient la drague, des fantômes apparaissaient
aux nègres la nuit. Mais nous ne les vîmes pas. Etaient-ce des feux
follets produits par le gaz des marais et allumés par les lampes des
machines, ou bien le gaz phosphoré d’animaux en putréfaction, et
spontanément inflammable? Que de choses se passent sans que les gens
trop curieux puissent les voir!
Et la difficulté des transports! Songe-t-on à la disproportion entre nos
grosses pièces de machines modernes et les petits canots des sauvages?
Ce sont pourtant là deux choses à mettre d’accord. C’est si difficile
que, le long de la Mana, on voit encore de belles pièces de fer
illustrant de leur présence le naufrage de quelque canot.
Cependant on vint à bout de tout au placer Elysée, c’était même un
plaisir de voir les nègres se jouer des difficultés de la civilisation.
Deux dragues fonctionnaient, l’une depuis près de deux ans, à travers
toute espèce d’aventures, et réduite à un état plutôt précaire, l’autre
en pleine possession de tous ses moyens.
Mais si j’ai reconnu la valeur des noirs, il n’est que temps de parler
de celle des blancs qui ont obtenu tous ces résultats, dont le moindre
n’est pas le dressage du personnel coloré. A la table qui nous
réunissait chaque jour, à des heures variables à cause du travail, la
diversité des caractères s’accusait sans fard et sans humeur. Les menus
variés et substantiels s’agrémentaient de pots de quinine et de fioles
pharmaceutiques que nécessitait le climat plus que l’appétit.
On aimait à plaisanter sur les difficultés. Le mécanicien outrancier
inventait des dragues munies d’organes multiples pour décupler le
travail. Le chauffeur fanatique, très adroit et toujours prêt, avait
fait autrefois la fameuse course Paris-Bordeaux avec du 140 à l’heure et
songeait aux aéroplanes. Le grand marcheur, aux jambes d’échassier,
parlait des montagnes de la Guyane et de ses grandes courses. Le
philosophe, ami du moindre effort, était toujours à temps, ou presque;
il n’aimait pas les gens pressés, et les regardait un peu de travers.