Comme je l’ai dit plus haut, j’ai rencontré des galets et des blocs

isolés de quartz plus ou moins aurifères sur divers placers du

Haut-Mana; mais je n’ai observé d’alignement assez bien défini de ces

quartz de surface qu’en deux endroits, et sur une étendue peu

considérable; les fouilles exécutées ont démontré qu’il ne s’agit là

nullement d’un affleurement véritable. Ce ne sont point là des filons de

quartz en place, mais seulement des débris de quartz provenant de

l’éparpillement d’un filon dont la roche encaissante a été désagrégée et

même décomposée. Comme la profondeur de roche décomposée atteint 20 à 40

mètres, parfois 60 mètres, comme on l’a reconnu au placer Elysée, on

conçoit que la recherche d’un filon est une opération très coûteuse, car

il n’y a aucun affleurement visible, sauf dans un cas que je citerai

plus loin. Il y a en outre interruption complète entre les quartz

disséminés de la surface et le filon en place; lorsqu’on a trouvé

celui-ci, comme à Elysée, on a mis des années pour y parvenir. Ces

quartz de surface ne sont pas spéciaux à la Mana; on les a trouvés à

Elysée, à Saint-Elie, à Adieu-Vat, et, sur ces placers, on les a même

exploités, comme nous allons le voir.

Le seul filon de quartz aurifère en place que l’on ait réellement

reconnu, développé et tenté d’exploiter, est celui d’Adieu-Vat. Partout

ailleurs, à Saint-Elie, Elysée, etc., il s’agit de quartz provenant de

_têtes_ de filons décomposés, et dont les débris ont été éparpillés dans

les terres rouges de la surface par des effets d’érosion très intenses,

dus peut-être à l’action de l’océan.

A Saint-Elie, ces quartz, exploités en carrière et broyés au moyen de

deux bocards, chacun de trois pilons légers, ont rendu:

En 1901-1902, pour 653 ½ t, 36 kg,223 d’or, soit 54 gr par tonne.

En 1902-1903, -- 876 ½ , 36 ,083 -- -- 41 --

La valeur de cette dernière production était de 111,895 francs.

M. Rémeau, qui avait été directeur d’El Callao au Venezuela, qui

possédait une expérience de vingt-cinq ans de Guyane et du Venezuela, et

qui avait été l’initiateur de l’exploitation en carrière des quartz de

Saint-Elie, a fait à Adieu-Vat un grand découvert de 200 mètres de long

sur 50 de large à travers une colline; il en a fait sortir environ

12,000 tonnes de quartz, dont la moitié est encore sur le carreau: le

reste a passé au broyage. Les terres rouges étaient riches en or, comme

cela se passe toujours lorsque ces terres renferment des quartz

aurifères.

En outre, à Adieu-Vat, à force de faire des recherches dans un sol très

difficile, à cause de la végétation exubérante qui le recouvre, on a

découvert l’affleurement d’un filon de quartz. Ce filon a été développé

ensuite par M. Rémeau sur 200 mètres de longueur et 60 mètres de

profondeur, c’est-à-dire jusqu’à 25 mètres au-dessous du niveau de la

rivière Sinnamary.

Ce filon est encaissé dans une roche dioritique, tantôt verdâtre, tantôt

noirâtre: il est constitué par une fente d’un mètre de puissance, mais

dont le quart seulement est du minerai. Le filon est incliné à 70

degrés: au premier niveau, il donne de la pyrite; au second niveau, l’or

est associé au tellure et au sulfure de bismuth. Le quartz est gras,

parfois un peu bleuté; la diorite n’est pas aurifère. Le tellure et le

bismuth obligeront sans doute à recourir aux méthodes de traitement de

Coolgardie, dans l’Ouest-Australien.

En 1903, avec une batterie de trois pilons légers, on a broyé 419 tonnes

du quartz du niveau supérieur, dont le rendement a été de 61 kil. 450,

soit 145 grammes par tonne. Cette production valait 182,376 fr. 35, soit

près de 3 francs le gramme, ou 430 francs par tonne.

Ce filon d’Adieu-Vat est donc le seul vrai filon actuel de la Guyane

française, et il est encore peu développé en longueur et en profondeur.

Mais sa richesse, dans une région rappelant celle du Callao, permet de

croire à sa valeur. On doit en trouver d’autres, mais je répète qu’il y

a une vraie difficulté à les croiser à travers cet énorme manteau de

terres rouges qui recouvre tout le pays. On peut, en attendant,

d’ailleurs, exploiter les quartz disséminés et les terres rouges.

Les alignements de ces quartz sont un précieux indice.

Mais même les alignements de criques riches sont un indice de la

direction et de la position probable des filons. Il y a, par exemple, à

l’Inini, un fait curieux: toutes les criques riches se trouvent sur une

ligne nord-sud qui suit parallèlement la chaîne principale de montagnes:

il y a donc probablement un riche filon de quartz parallèle à cette

ligne. Ces criques ont produit plusieurs milliers de kilogrammes d’or,

avec de nombreuses pépites et des quartz très riches.

Il en est de même dans le Haut-Mana, et l’on peut s’attendre

raisonnablement à ce que la Guyane française possède un jour des filons

de quartz en exploitation: on se mettra sérieusement à leur recherche

lorsque les placers, encore maintenant si riches, approcheront de leur

épuisement.

CHAPITRE XVIII

LES PLACERS ÉLYSÉE, ETC., NOTES PITTORESQUES

C’était quelques années après mes précédents voyages. Parti de Cayenne

par bateau à vapeur, à quatre heures du soir, j’étais à Mana le

lendemain matin. Tout était organisé pour mon voyage au placer Elysée.

Les bons créoles sont débrouillards, et quand ils le veulent, ils savent

être expéditifs. Mon canot devait partir le jour suivant de bonne heure;

j’avais deux pagayeurs noirs, de la race Saramaca, la plus robuste des

Guyanes: ils s’appelaient _Quinquina_ et _Agouti_. Quinquina avait un

casque vert en toile. Agouti se contentait des belles tresses de son

épaisse chevelure. Les Saramacas et les Boschs sont d’origine africaine;

ils ont été importés en Amérique par les marchands de _bois d’ébène_,

les négriers, mais seuls ils ont su garder la pureté de leur race,

tandis que les autres noirs peuplaient de métis les deux Amériques. Ce

sont en outre des gens loyaux et sûrs à qui l’on peut se confier

entièrement.

Enfin on m’avait trouvé un cuisinier, le voyage devant durer une

huitaine de jours; ce cuisinier n’était ni noir, ni créole, c’était un

blanc. Seulement c’était ce qu’on appelle un _libéré_ (sous-entendez, du

bagne). Il y a beaucoup de libérés à Mana, comme dans les petits ports

de la côte guyanaise. Ce qui m’a le plus surpris chez ceux que j’ai

rencontrés, c’est leur douceur; il faut croire que le climat et le

milieu leur ont formé le caractère. On se refuse à imaginer que des gens

si doux aient pu commettre des crimes.

La chance continua de me favoriser par la présence d’un canot automobile

qui nous remorqua jusqu’aux premiers sauts et aux rapides de la rivière

Mana. C’était une avance de vingt-quatre heures, du temps gagné pour

moi, du pagayage évité pour Quinquina et Agouti qui, malgré leurs

muscles puissants, n’étaient pas fâchés de les reposer au soleil en

regardant fuir les rives bien plus vite que s’ils se fussent fatigués.

Ce canot automobile venait d’être amené en Guyane par un Bordelais.

L’initiative privée est très intéressante dans ces pays. Comme il n’y a

d’autre communication avec l’intérieur que par les rivières, les canots

automobiles peuvent seuls constituer un moyen de transport rapide et

économique, car la main-d’œuvre est chère ici. Le canot automobile ne

peut, il est vrai, franchir les sauts, mais dans la saison des pluies,

il peut remonter les rivières jusqu’à cent ou cent cinquante kilomètres

des côtes, et c’est déjà un grand avantage. Et puis, le gouvernement ni

la colonie ne faisant rien pour développer le pays, il est admirable que

les particuliers, moins fortunés, fassent quelque chose.

[Illustration: AU PLACER ÉLYSÉE]

Nous passâmes au confluent d’une crique qui fit parler d’elle récemment;

un de ses affluents, le Kokiuko (cri du coq, en créole) fut le théâtre

de la dernière découverte, quelque peu sensationnelle, de la Guyane. Le

placer, qui s’appelait _C’est ça_, n’avait rien d’extraordinaire,

lorsqu’un jour un noir, en fouillant un tas de détritus auprès des

carbets d’habitation, découvrit un fragment de quartz plein d’or. Il

continua à en trouver, d’autres noirs vinrent, bien entendu, et, en sept

mois, on sortit de là 525 kilogrammes d’or officiellement contrôlé à

Mana. Avec ce qui a dû passer en contrebande, on peut estimer la

production à 800 kilogrammes, soit deux millions de francs. L’or avait

une teinte pâle, due à l’argent; la proportion d’or ne dépassait pas les

trois quarts. Les marchands qui l’achetèrent, malgré leurs habitudes

d’usure, perdirent, dit-on, une forte somme lorsqu’ils le revendirent

aux fondeurs. On alla plus loin, on fit circuler à Cayenne, pendant plus

de six mois, un soi-disant lingot de kokiuko, formé de je ne sais quel

alliage. Personne n’osait livrer le secret, le lingot passait de main en

main sans se montrer, comme le petit anneau dans ce joli jeu des enfants

qui s’appelle _le furet du roi Henry_.

Kokiuko est épuisé; pourtant mon ancien ami Sully L’Admiral a fait

creuser un tunnel sous les terres pour retrouver la veine riche avant

que la justice se soit prononcée sur le titre de propriété du placer. Le

jugement viendra, c’est connu, longtemps après que tout l’or sera parti;

les contestations en Guyane proviennent surtout de jalousies

impuissantes. Comment soutenir un titre à quinze jours de Cayenne? Il

faudrait le soutenir par une expédition militaire. Et quel peut être le

résultat d’un pareil procès? Comment évaluer l’or enlevé? La place est

ici au premier occupant, c’est le fait brutal qui compte, comme il

convient dans un pays non encore enveloppé dans l’inextricable réseau de

la Civilisation.

En trois jours, nous sommes au confluent de la Mana et de la rivière

Lézard. En cet endroit, une compagnie française, propriétaire de placers

voisins, a construit un dépôt de matériel avec des magasins. L’endroit

est d’un pittoresque grandiose: c’est une presqu’île élevée entre deux

larges fleuves dont les rives sont couvertes de forêts impénétrables. En

ce moment, les eaux sont basses, et l’espace à découvert entre les deux

rivières s’élève jusqu’à vingt mètres au-dessus de leur niveau. Mais au

moment des pluies, il se produit de telles crues que seuls les bâtiments

situés au sommet de la côte sont à l’abri de l’inondation. Il y a

quelques mois, pendant une nuit, la crue fut si prompte que le chef du

dépôt, réveillé en sursaut, dut appeler tout son monde pour transporter

en toute hâte les marchandises sur les terrasses supérieures.

Le chef du dépôt Lézard est un charmant garçon au teint chocolat. Il se

nomme Phocius, et son hospitalité, aimable et gaie dans sa simplicité, a

plus de prix encore dans cette solitude. Il me conduit, à quelques

minutes des magasins, visiter un chantier de canots boschs, une

miniature de chantier de navires; il y avait là un beau tronc d’arbre

long de 15 mètres, que l’on avait commencé d’évider; pour obtenir la

forme définitive, on écarte lentement les bords par un feu intérieur; on

taille l’avant et l’arrière lorsque tout le reste est terminé.

Sur le parcours, à l’ombre des arbres gigantesques, je vis la tombe,

très bien entretenue, d’un jeune Français décédé ici même, il n’y a

guère qu’un an. Cette tombe solitaire, à plus de 100 kilomètres des

côtes habitées, entourée par la forêt vierge, a tout autant de poésie

que celle de Chateaubriand au bord de la mer; si celui qui l’occupe fit

moins de bruit dans le monde que Chateaubriand, sa vie n’avait peut-être

pas moins de prix, et puis il ne chercha pas l’effet jusque dans la

mort, il n’eût pas demandé mieux que de vivre encore.

Je pense faire ce soir un bon sommeil, dans la hutte de Phocius, après

deux nuits en forêt. Car ces nuits dans le bois ne vont pas, au début,

sans une vague appréhension: c’est la saison sèche, les carbets sont

renversés, on suspend son hamac entre deux arbres, ou bien on pose à

terre son lit de camp, non pas à la belle étoile, mais sous les ombrages

bien plus noirs. Comme on ne voit rien, l’oreille perçoit le moindre

bruissement, et on se demande si quelque animal, quelque serpent même

n’est pas là, à deux pas. Les bruissements qu’on entend sont

innombrables, parfois rythmés par un cri d’oiseau, ou bien par celui

d’une reinette ou d’un crapaud géant. Cette symphonie de la nature

devient peu à peu si berçante qu’on tombe endormi. Et jamais rien de

désagréable n’arrive, pourvu toutefois qu’on ait songé à se couvrir les

pieds: le vampire seul est à craindre, et il ne s’attaque guère qu’à ces

pieds, dédaignés des poètes et pourtant si utiles.

Cependant, cette nuit, nous eûmes une alerte. Un feu de troncs d’arbres

abattus couvait depuis quelque temps et menaçait de prendre des

proportions inquiétantes. Il fallut nous lever pour le faire éteindre.

Quinquina et Agouti se distinguèrent, ils furent les plus actifs à

monter de la rivière de grands baquets d’eau. Des flammes hautes de

vingt mètres se tordaient en l’air et faisaient pleuvoir des étincelles

sur les carbets et les magasins en minces lattes de bois, recouverts de

feuilles sèches. Si le vent n’eût changé de direction, je crois bien que

tout le dépôt Lézard flambait; notre nuit de repos serait devenue une

nuit de travail acharné.

A partir d’ici, le parcours en canot pour remonter le Lézard jusqu’au

placer Elysée ne nous prit que deux jours et demi, grâce à l’activité et

aux bras musculeux des deux Saramacas. Cette course constitua un

véritable record. C’est à peine si nous regardâmes la crique _Absinthe_,

renommée pourtant par la limpidité, je n’ose dire la fraîcheur, de son

eau, d’où son nom, qui symbolise le nectar pour les Guyanais. Il faut

dire que les grandes rivières n’ont qu’une eau d’un jaune opaque; c’est

de l’eau potable, mais on préfère tout de même boire de l’eau claire.

Les nuits furent agréables et sans chaleur, comme dans toute la forêt

guyanaise. Les sauts et cataractes se passèrent sans encombre; avec la

baisse des eaux, nous dûmes les passer à pied, et décharger les canots.

Je n’éprouvai qu’un désagrément, et peu grave, celui d’être piqué, un

soir, par une énorme fourmi, terrible bien au delà de sa taille. Cette

fourmi est bien connue des noirs, qui l’évitent avec attention; elle

peut donner une forte fièvre. Ce qui me choqua le plus, ce fut de voir

la philosophie avec laquelle mon cuisinier contempla ma douleur, qui

dura fort longtemps. Il n’y pouvait rien évidemment, mais son air

détaché semblait dire qu’il en avait vu bien d’autres, avant sa

_libération_, peut-être en avait-il _fait_ bien d’autres avant de venir

dans ce beau pays! Enfin son indifférence et celle des Saramacas eurent

pour bon résultat de me rassurer; tout de même les insectes tropicaux

ont une sève bien exubérante.

Quinquina et Agouti ne purent résister le dernier jour au plaisir d’une

courte chasse. Ayant entendu quelque bruit dans les buissons, ils

prirent leurs fusils et s’élancèrent hors du canot dans le bois, sans

souci des épines ni des racines pour leur peau et leurs pieds. Nous

entendîmes un coup de feu, et quelques minutes après, ils revenaient

avec leur trophée, un gros animal inconnu pour moi.

C’était une sorte de chien sauvage, à longs poils, au museau épais et

dont j’ai oublié le nom. Malgré l’avis de mon cuisinier, j’en voulus

goûter et la chair ne m’en parut pas désagréable. Quant aux deux

Saramacas, ce fut un spectacle que de les voir peler l’animal, le vider,

le découper: avec quelques morceaux, ils firent une soupe, puis

boucanèrent le reste sur le feu. Les organes intérieurs, jetés à l’eau,

attirèrent de gros poissons, et bientôt il ne resta plus rien de ce gros

gibier. Les Saramacas se léchaient les lèvres, songeant sans doute au

poisson gâté qu’ils avaient l’habitude de manger, et qui nous eût,

pauvres Européens, rendus sérieusement malades.

Après six jours de canot, j’étais rendu au placer Elysée; or il arrive,

dans la saison des pluies, que les canots mettent dix-huit à vingt

jours. Et quand la sécheresse dure trop longtemps, le Lézard est presque

à sec; on m’a cité le cas d’un malade qui mit trois semaines pour être

transporté à la côte depuis les placers; on dut le porter à bras, tandis

qu’on traînait le canot et les provisions sur le sable étalé partout au

grand soleil.

Le débarcadère, _dégrad_ en créole, tout primitif qu’il fût, était le

terminus d’un petit chemin de fer, long de 4 kilomètres, qui conduit aux

exploitations d’or. C’est ici un commencement de civilisation, encore

que la végétation toute-puissante envahisse la voie et recouvre

entièrement le fond des ravines, qu’on traverse sur des passerelles en

troncs d’arbres grossièrement équarris. Malgré cela, l’aspect des choses

diffère de ce qu’on a l’habitude de voir en Guyane; on voit que l’homme,

depuis trente à trente-cinq ans, a sérieusement travaillé ici.

Tout à coup, au sortir de la forêt, s’ouvrit devant moi un immense

espace à découvert, agréable à voir après l’ombre des bois, comme serait

une oasis en plein désert. En outre, je fus frappé d’entendre un bruit

continu, aussi extraordinaire après le silence des bois que le bruit des

batteries de pilons du Transvaal après le désert de Karro. Ce bruit

provenait de deux dragues aurifères en plein fonctionnement; elles

apparaissaient, au milieu d’un vaste marécage couvert de touffes de

buissons épais, comme l’image de l’industrie prenant possession de la

nature sauvage et rebelle.

La tentative semblait audacieuse; pourtant on a pris l’habitude,

maintenant, de voir d’immenses usines modernes au milieu de vastes

espaces inhabités. Le tout est d’être sûr que l’industrie nouvelle est

bien justifiée, et c’est à ce travail que je consacrai six semaines.

Ce n’est pas le lieu d’en parler longuement ici; je dirai seulement que

les habitations sont d’une extrême simplicité, tout en assurant le

confort nécessaire avec la température et la nature tropicales. La

nature elle-même n’est pas sans utilité.

Le jardin potager et le verger du placer Elysée, remontant à une

vingtaine d’années, gardaient pourtant un air sauvage, par la folle

exubérance des mauvaises herbes. Le _cramanioc_, plus savoureux que la

pomme de terre, alternait avec le manioc; le maïs et la canne à sucre

rivalisaient avec le _sagou_, le _gombo_, le _christophylle_, ou chou de

Chine, l’_igname_ et la _patate_. Vraiment on avait sous la main un

véritable marché de légumes.

Et les fruits! les bananiers, citronniers et orangers étaient en plein

rapport; or l’orange et surtout le citron sont de vrais fébrifuges. La

_papaye_ ou melon des tropiques a des graines remplies de pepsine, c’est

donc un excellent digestif. L’_ananas_ et la _goyave_ sont des

ressources précieuses, et pourtant il y a encore ici des fruits

sauvages: la cerise et l’abricot d’Amérique, le chou palmiste et une

foule d’amandes provenant des palmiers.

La forêt vierge a une faune abondante, poil et plume, mais le placer a

une basse-cour et du bétail. Les poules sont médiocres, elles se

dessèchent sous le climat, mais les chèvres se portent bien, et à

quelques kilomètres, il y a tout un troupeau de moutons. Enfin, c’est

une surprise de voir un bœuf et une vache, transportés tout jeunes,

comme on peut le penser, dans un canot de Saramacas. On songe à faire

venir des mulets et des chevaux, car il est facile de créer des

pâturages au moyen de l’herbe de Para, qui prend une vigueur

exceptionnelle au Brésil et au Venezuela.

Le placer Elysée, sans avoir été très riche, fait partie d’une région où

il y a tout de même beaucoup d’or. Seulement depuis bientôt quarante ans

qu’on connaît cette région, on a achevé d’épuiser l’or des petites

criques: on s’attaque maintenant aux rivières plus importantes, pour

lesquelles les moyens ordinaires ne suffisent plus.

Toute la Guyane se trouve dans le même cas, aussi la question du dragage

des rivières aurifères passionne-t-elle tout le monde. Jusqu’ici il n’a

été fait que de rares et courtes tentatives de dragage; la plus bruyante

s’est faite sur le Courcibo, une grosse rivière en aval de Saint-Elie;

la drague a sombré après quelques semaines de marche, par suite d’une

négligence. C’est au placer Elysée qu’ont été faits les essais les plus

sérieux, surtout sur la crique Roche, où l’on avait découvert des sables

réellement riches.

Tout le monde a vu des dragues; elles ne constituent pas en général un

travail difficile, mais la Guyane lui présente des obstacles sérieux.

C’est d’abord l’énorme forêt tropicale, qu’il faut abattre et brûler sur

le passage destiné au dragage; l’abatage des bois est facile, mais

souvent ces bois durs et humides mettent longtemps à prendre feu. Et

dire qu’on brûle ainsi l’ébène et l’acajou!

Ce sont ensuite les troncs d’arbres morts enchevêtrés avec leurs

branches dans les terres, dans le sable et dans l’argile à laver. Ces

troncs sont formés de bois durs, aussi lourds que des blocs de rochers,

et leur manœuvre est encore plus malaisée.

Et il y a des argiles collantes qui empâtent les organes des dragues. Et

ces vases, où sont enfouis des bois en décomposition, exhalent des

odeurs nauséabondes, engendrent la fièvre, et nécessitent un personnel

spécial pour résister au climat déjà anémiant et fiévreux, qui est celui

du _bois sauvage_.

Le noir des Guyanes est absolument novice et inhabile pour tout ce qui

touche à la mécanique. On voulait un jour, à Elysée, confier à un grand

nègre le treuil de la drague, il s’y refusa d’abord énergiquement: «Moi

connais pas cette bête-là, disait-il, connais pas ça, pas travailler.»

Le travail mécanique, dénué de vie, lui paraissait étrange. A force de

patience, on fit son éducation, et huit ou dix jours après, il

conduisait les treuils de la drague avec la brusquerie et les à-coups

d’un nègre, mais il ne s’effrayait plus.

A la mine d’Adieu-Vat, on essaya des Italiens, mais ce fut un échec. Le

Guyanais se contente d’une nourriture sommaire, il en a l’habitude; à

l’Européen, il faut une alimentation abondante; et les Italiens, traités

comme des nègres, furent décimés. Ceux qui résistaient encore au bout de

six mois durent être rapatriés.

Sur les marécages qui entouraient la drague, des fantômes apparaissaient

aux nègres la nuit. Mais nous ne les vîmes pas. Etaient-ce des feux

follets produits par le gaz des marais et allumés par les lampes des

machines, ou bien le gaz phosphoré d’animaux en putréfaction, et

spontanément inflammable? Que de choses se passent sans que les gens

trop curieux puissent les voir!

Et la difficulté des transports! Songe-t-on à la disproportion entre nos

grosses pièces de machines modernes et les petits canots des sauvages?

Ce sont pourtant là deux choses à mettre d’accord. C’est si difficile

que, le long de la Mana, on voit encore de belles pièces de fer

illustrant de leur présence le naufrage de quelque canot.

Cependant on vint à bout de tout au placer Elysée, c’était même un

plaisir de voir les nègres se jouer des difficultés de la civilisation.

Deux dragues fonctionnaient, l’une depuis près de deux ans, à travers

toute espèce d’aventures, et réduite à un état plutôt précaire, l’autre

en pleine possession de tous ses moyens.

Mais si j’ai reconnu la valeur des noirs, il n’est que temps de parler

de celle des blancs qui ont obtenu tous ces résultats, dont le moindre

n’est pas le dressage du personnel coloré. A la table qui nous

réunissait chaque jour, à des heures variables à cause du travail, la

diversité des caractères s’accusait sans fard et sans humeur. Les menus

variés et substantiels s’agrémentaient de pots de quinine et de fioles

pharmaceutiques que nécessitait le climat plus que l’appétit.

On aimait à plaisanter sur les difficultés. Le mécanicien outrancier

inventait des dragues munies d’organes multiples pour décupler le

travail. Le chauffeur fanatique, très adroit et toujours prêt, avait

fait autrefois la fameuse course Paris-Bordeaux avec du 140 à l’heure et

songeait aux aéroplanes. Le grand marcheur, aux jambes d’échassier,

parlait des montagnes de la Guyane et de ses grandes courses. Le

philosophe, ami du moindre effort, était toujours à temps, ou presque;

il n’aimait pas les gens pressés, et les regardait un peu de travers.

La Guyane inconnue: Voyage à l'intérieur de la Guyane française · 第 17 / 19 段