Midi, à la fois bon et exigeant, capable de ramener le calme et
l’obéissance autour de lui; il ne négligeait rien sur sa drague, mais il
ne négligeait pas non plus le commerce des bananes, celui du vin et
celui de la viande fraîche pour ses ouvriers. L’énergie et la
persévérance font souvent plus que la haute intelligence.
J’ai connu un placer où peu à peu s’était faufilé, comme directeur, un
véritable _libéré_. Il fut trop habile. S’il ne pouvait cacher l’or
produit par le personnel, il cachait celui des achats aux maraudeurs et
le vendait à son profit personnel. La Compagnie payait et ne touchait
pas l’or; par contre elle ne payait pas les vivres, et l’équilibre se
faisait; cet équilibre hasardeux ne put durer bien longtemps, assez
pourtant pour que le libéré s’enrichît avant sa nouvelle _libération_ du
placer.
Enfin il faut rendre justice aux Français des colonies qui s’occupent
d’industrie. Ils payent de leur personne, comme on le fait rarement,
même en France. Malgré la fièvre, on allait au travail à Elysée de nuit
comme de jour, car sans l’exemple et l’énergie des blancs, les noirs
s’amusent. Je fus témoin d’un accident qui ne demanda pas moins de vingt
heures de travail ininterrompu, et pas un noir ne refusa le travail: que
penser de ce résultat quand on connaît l’indolence naturelle au noir et
même au créole?
Mais ce n’est pas tout que de draguer une rivière, il faut trouver les
rivières dragables, et c’est là que le flair et l’esprit d’observation
jouent un rôle capital.
Les rivières guyanaises, je ne veux pas dire les grands fleuves, sont
presque enfouies sous la végétation tropicale, à tel point qu’à moins
d’être en canot, on ne s’en rend pas compte; elles dessinent de tels
méandres qu’à chaque instant la rivière devient presque une île. Je me
demande si, même en ballon ou en aéroplane, on distinguerait de la forêt
les rivières guyanaises. Sur les fleuves, c’est autre chose, le soleil
déverse à grands flots ses rayons. Sous une réclame en faveur du
dragage, on pouvait voir un jour cette poétique légende: _lever de
soleil sur une rivière à draguer_. Ce devait être l’or au fond de l’eau
qui donnait un éclat spécial à ce lever de soleil, sans quoi comment le
distinguer de celui d’une rivière vulgaire?
Les travaux de prospection consistent à creuser des fouilles dans le
sable qui forme les berges des rivières, jusqu’à ce qu’on atteigne le
rocher; on extrait l’or du fond de cette fouille qui peut avoir 4 ou 5
mètres de profondeur. Le procédé est très précis et ne laisse guère
place au doute. Il ne faudrait pas croire que ce travail soit beaucoup
plus agréable à exécuter que le dragage: le travail d’exécution d’abord
est si pénible que les indigènes seuls peuvent le faire. Ce qu’ils
redoutent le plus pourtant, ce sont les longs séjours dans l’eau, bien
qu’elle ne soit pas froide, lorsqu’il s’agit de prospecter le lit même
de la rivière.
L’atmosphère qu’on respire constamment sous le bois sauvage, où le
soleil ne pénètre jamais, est déprimante et fiévreuse. Pendant quelques
semaines, on ne ressent rien, puis, un beau jour, un frisson vous
saisit. On s’imagine que c’est un simple refroidissement, on s’agite, on
marche pour se réchauffer; impossible de transpirer, on a toujours
froid. L’heure du repas arrive, il est impossible de manger. C’est la
fièvre, et comme l’accès est imprévu, il est inutile de prendre de la
quinine. Il a fallu un grand médecin, Sydenham, pour découvrir le moment
où la quinine peut agir. Donc il n’y a qu’à patienter, mais cela dure
des heures. L’accès passe, on se trouve bien, on reprend son travail.
Mais le lendemain, c’est un autre accès plus violent, les alternatives
de chaleur et de frissons se succèdent malgré la quinine; parfois
viennent des vomissements, et l’on en a ainsi pour une semaine.
On se remet à force de quinine, mais le mois suivant, c’est pire. La
fièvre est chronique, comme la lune. Il arrive, dans le cas de certains
tempéraments, qu’au bout de quelques mois il n’y a plus qu’une chose à
faire, revenir vers la côte, à Cayenne, respirer la brise de mer, ou
bien aller aux Antilles, même en France. Certains résistent, mais il est
rare qu’au bout de deux ou trois ans de séjour aux placers, un blanc ne
soit pas réduit à une telle prostration que son retour s’impose. Il y a
des exceptions, certainement.
Sans doute on ne meurt pas d’un accès de fièvre, mais elle mine; on
s’affaiblit toujours, l’anémie vient, le sang perd ses globules rouges.
Et puis à la longue, c’est l’_enflure_, et si elle atteint les organes
vitaux, c’est la mort précoce. Les cimetières des placers n’ont guère de
place pour les vieillards; ils sont peuplés de jeunes gens et d’hommes
en pleine sève, victimes d’épuisement ou d’accidents.
Quand on les voit, ces hommes ou ces jeunes gens, travaillant aux
placers ou aux prospections, couverts de sueur sous l’ombre des bois, ou
exposés au soleil brûlant des tropiques, on admire leur courage. Il faut
un corps plus résistant sous les climats chauds et humides que sous les
climats froids. Le caractère aussi doit être plus trempé. Ce sont des
gens de valeur qu’il faut dans ces pays où bien des gens s’imaginent
qu’il suffit d’envoyer les médiocres. D’ailleurs ce n’est pas sans
plaisir que les noirs voient arriver des machines, comme les dragues,
qui suppriment ce qu’il y a de plus pénible dans le travail manuel, dans
l’exploitation à la mode ancienne des placers. Il est temps que le
capital vienne à son tour concourir à mettre en valeur ces pays
difficiles.
Les femmes sont peu nombreuses aux placers, mais elles aussi doivent
être robustes. Les unes travaillent aux sluices à débourber les pelotes
d’argile qui enferment l’or, d’autres font la cuisine ou la lessive, ce
qui n’est pas moins dur. Pourquoi ont-elles de si drôles de noms, comme
Mes Délices, etc.?
On voit de drôles de choses aux placers. Certain blanc se croyait très
sage de mener l’existence des indigènes. Légèrement vêtu, il vivait de
riz à l’eau et de manioc. Puis il se constitua un plat unique: une soupe
avec du riz, du manioc, des confitures et de la graine de lin.
Naturellement il ne buvait que de l’eau. Pourtant la fièvre ne l’épargna
pas plus que les autres, alors il renonça brusquement à son régime
monastique et tomba dans l’excès contraire. Le tafia et le gibier furent
son ordinaire, mais ce fut pire, et il fallut le rapatrier. On ne
saurait s’imaginer le mal que font aux créoles et aux noirs le tafia
d’un côté, le poisson gâté de l’autre.
Il existe une immense région très intéressante à prospecter, comprise
entre deux affluents de la Mana: l’Arrouani et le Lézard. A l’heure
actuelle, elle est encore assez riche par places pour faire vivre de son
or plusieurs milliers de maraudeurs. C’est ainsi qu’il y a trois
villages de ravitaillement: la Louise, Délices, et P. I., initiales d’un
prospecteur.
L’or de cette région paraît provenir des monts Bécou-Bécou, hauts de 4 à
500 mètres, situés au sud du placer Enfin. Ce pays est un des plus
pittoresques de la Guyane. Dans mon précédent voyage, de l’Approuague à
la Mana, je n’avais rien vu de si varié. A cause du grand découvert
pratiqué au placer Enfin, on distingue merveilleusement les montagnes et
leurs ravins. Cela est très rare en Guyane, où l’on est toujours enfoui
sous la forêt vierge, avec tout son cortège d’insectes malfaisants, et
où l’on gravit les collines sans découvrir aucun site, même du sommet.
Les passages à travers les ravins d’Enfin sont loin d’être commodes,
d’autant moins que les criques ont été allégées de leur or, donc
creusées profondément. Le long des travaux, les hautes herbes et les
buissons ont repoussé avec une folle vigueur et ont fini par recouvrir
traîtreusement les trous, de sorte qu’on n’évite guère les chutes. Les
ponts formés d’un tronc d’arbre sont une aide précieuse, encore faut-il
avoir gardé l’habitude de la gymnastique. Le sage au régime indigène,
dont je parlais tout à l’heure, crut d’abord pouvoir faire comme les
sauvages et se passer de souliers; il est vrai qu’il adopta très vite le
passage dans l’eau, pour éviter l’acrobatie du pont suspendu; pourtant
il ne put y tenir, il s’acheta des souliers, en même temps qu’il
abandonnait son brouet à la graine de lin.
[Illustration: DRAGUE EN EXPLOITATION (PLACER ÉLYSÉE)]
Sur le sentier du placer Désirade, je fus rejoint un soir par un
Français qui venait de faire dans sa journée 43 kilomètres comptés au
podomètre. En outre, il avait subi pendant deux heures une pluie
torrentielle, une de ces pluies tropicales qui tombent en cascade sur la
forêt en faisant un tel fracas qu’on les entend venir une demi-heure
avant de les recevoir. Pourtant il était fort gai, il me raconta de ces
balivernes qui reposent de la fatigue, et termina par le fameux vers
d’Alphonse Allais qui rime tout entier sur lui-même. C’est pourtant ce
soir-là que je commençai un accès de fièvre.
Désirade est un endroit fort curieux; on y a trouvé de grosses pépites,
pourtant les criques y avaient été peu auparavant brusquement
abandonnées, comme si les mineurs fussent partis, appelés subitement
ailleurs par une découverte sensationnelle, peut-être celle du
Carsewène, au contesté brésilien.
Comme ce pays regorge de maraudeurs, une des compagnies exploitantes
essaya de les expulser en faisant venir à grands frais une demi-douzaine
de gendarmes de Cayenne avec un géomètre pour limiter leurs
déprédations. Mais ce fut peine perdue, il faudrait tenir un régiment en
permanence. Dans de pareils cas, le mieux est de s’entendre avec ces
bricoleurs et de leur acheter l’or à prix réduit. Pour comble, le
géomètre trouva une occasion excellente de délimiter des terrains pour
son compte et de les vendre ensuite aux maraudeurs contre de la poudre
d’or. Le directeur du placer, un créole encore naïf, était navré; il
nous dit avec justesse: «Je m’en tirais encore avec ces voleurs quand
j’étais seul, mais depuis qu’il y a des gendarmes et un géomètre, c’est
fini, ils sont partout, ils sont même chez eux; et avec cela, c’est moi
qui dois payer tout le monde.»
Les deux placers Enfin et Pas-Trop-Tôt ont produit beaucoup d’or. Mais
là aussi, les petites criques s’épuisent, si bien que les bricoleurs
s’attaquent à la grande rivière. Ils ne pourraient le faire sans l’aide
inespérée que leur donne un grand canal de dérivation exécuté par la
Compagnie d’Enfin elle-même. Elle a eu le tort de cesser de s’en servir:
il faut que toute chose serve à quelqu’un, ce principe socialiste a bien
quelque justesse, et les lois minières l’ont souvent adopté.
Les maraudeurs, au fond, ne sont pas dénués d’intérêt. Le long du
sentier des montagnes, ils passent et nous croisent en petits groupes
bavards: ce sont des jeunes gens, chargés de vivres ou d’outils, courant
les bois, fouillant les criques, à leurs risques et périls, car beaucoup
périssent de misère ou de la fièvre, quelques-uns font fortune, la
plupart végètent mais avec activité. J’ai vu, près d’Enfin, le 2
novembre, un grand cimetière tout brillant de lumières sous les ombres
de la forêt. C’est une pieuse coutume créole de dessiner des catafalques
avec de nombreuses bougies allumées le jour des Morts, et de leur porter
des fleurs avec de jolies prières créoles.
On ne saurait contester l’habileté des maraudeurs à épuiser les parties
riches des placers, et rien n’est plus juste que de les laisser faire
lorsqu’ils ont eux-mêmes découvert l’endroit. Mais parfois ils arrivent
_après_ la nouvelle d’une découverte, et celle-ci est due aux efforts
coûteux d’une expédition organisée par des gens entreprenants de Cayenne
ou de la côte. Voilà donc des gens qui sont frustrés par les maraudeurs.
Le malheur est qu’il n’y a ni cadastre ni police en Guyane. Mais j’ai
déjà parlé de tout cela, ce sont toujours les mêmes faits qui se
passent, tant il est difficile de sortir de la routine.
Les maraudeurs ont leurs villages de ravitaillement. J’ai passé
plusieurs fois à travers un de ces singuliers villages, celui de P. I.
Cela n’a aucun rapport avec ce qu’on voit ailleurs. Un vaste espace a
été déboisé au bord de la rivière, et dans cet espace on a construit
peut-être deux cents carbets en lamelles de bois, appelées golettes,
avec un toit en feuilles de palmier. Il y a quatre-vingts boutiques de
vivres. Des rues très irrégulières serpentent sur le sol ondulé et dans
le pittoresque désordre de ces huttes primitives; des Américains les
eussent tracées au cordeau, c’était bien facile. Mais les créoles...;
ils ne se doutent même pas de ce que c’est que l’ordre. Leur seul souci
est de vivre, en mettant un peu d’or en réserve. Bien entendu, il n’y a
aucune police, aucune administration; c’est la liberté complète, le
socialisme naturel; pourtant l’or n’est pas mis en commun. C’est que
l’or est trop facile à cacher, et ainsi c’est le commencement de la
propriété, le premier obstacle au rêve socialiste. _Ce chien est à moi_,
disaient ces pauvres enfants; en vérité, le premier mot de la possession
a dû être: _Cet or est à moi_. L’âge d’or a commencé la division des
hommes: avant l’or, il n’y avait que la nourriture quotidienne et l’abri
précaire.
Le village de P. I. fut incendié presque totalement dans le courant
d’octobre. Le feu avait pris dans un carbet servant de cuisine; on
déménagea les carbets voisins, et on se hâta de faire tomber celui qui
brûlait, mais le feu avait pris aux branches d’un grand arbre resté
debout dans le village. Des branches, il descendit sur d’autres carbets,
et en quelques heures, près de cent cases furent entièrement dévorées.
Des rues entières avaient disparu, ou plutôt la rue était partout, car
il ne reste rien de ces éphémères constructions. On tenta bien de sauver
des marchandises, mais on ne réussit qu’à demi, des amoncellements mal
placés prirent feu tour à tour. Ce fut un désastre, seul l’or fut sauvé.
Les marchands, pour se dédommager, vendirent doublement cher ce qui leur
restait. Quant au village, huit jours après il était presque
reconstruit. L’arbre malencontreux, cause du feu, avait disparu.
Ensuite, pour réparer les pertes, on partit en groupes compacts sur tous
les points du territoire, saccager les criques qui pouvaient garder
encore de l’or. Heureux pays où _l’or de la nature_ remplace _l’argent
du patron_! Le malheur, c’est qu’il n’y a pas même de légumes à P. I., à
peine du manioc; il faut acheter les vivres à la côte et les
transporter; on vit de conserves arrosées de tafia, régime à peine digne
des forçats, mais on est libre et on ne travaille que pour soi!
Cependant ce libre maraudage est forcément destiné à disparaître, car
les grandes criques auxquelles on veut s’attaquer nécessitent d’énormes
efforts, il y a beaucoup d’eau et l’épaisseur du gravier stérile à
déplacer atteint 4 mètres. Les travaux de ce genre que j’ai vu faire sur
Enfin et sur Décision ne pourront se prolonger longtemps, surtout que la
saison des pluies empêche radicalement cette méthode d’exploitation
pendant six mois de l’année, de janvier à juillet. A chaque saison, tout
est à refaire. Il faut essayer autre chose, le dragage s’impose, mais
s’oppose à la liberté; il faut des associations et de l’ordre, choses
contraires à la négligence et à la jalousie créoles.
Les Français, qui ont tant de qualités aux colonies ou à l’étranger, ont
gardé ce défaut de la jalousie. Jules César déjà traitait les Gaulois
d’_invidi et avidi_. Avides, ils le sont moins peut-être que les
Anglo-Saxons, mais jaloux, ils le sont toujours. Ils se dénigrent
mutuellement, ils semblent être heureux parfois des échecs des leurs,
comme s’ils devaient en tirer quelque chose. Voilà la haute qualité des
Anglais, ils se font toujours valoir, mais ils ne sont pas socialistes
avec cela. L’illogisme est au fond de toutes nos actions.
Il reste pourtant beaucoup à faire en Guyane au seul point de vue de
l’or. Ce pays a produit officiellement plus de 300 millions d’or; on
peut bien dire 500, car une forte proportion a échappé à la douane, soit
par Para, au Brésil, soit par la Guyane hollandaise, où la taxe est de 5
pour 100 au lieu de 8 pour 100 sur notre territoire. Le seul Carsewène,
qui a produit, dit-on, 80 à 100 millions d’or, n’en a fait passer que 30
millions à peine par Cayenne[1]. Mais le chiffre même de 500 millions
comme production de notre Guyane est bien faible comparé à celui de la
Californie qui, en cinquante ans, c’est-à-dire dans le même temps que la
Guyane, a produit 7 à 8 milliards, dont 4 par des alluvions. L’Alaska
avait produit le demi-milliard en dix ans. On peut estimer hardiment que
les grandes rivières guyanaises renferment autant et plus d’or que les
petites criques, seules exploitées jusqu’ici. Si donc il y a beaucoup à
faire, il y a beaucoup à espérer, et je ne parle pas des filons de
quartz, dont un seul, celui d’Adieu-Vat, est bien reconnu et exploité.
[1] Le Carsewène passe pour être ce fameux El Dorado, le pays du Roi
Doré: el dorado Rey; la légende date de l’arrivée de Christophe
Colomb aux Antilles.
Pour revenir du placer Elysée vers la côte, je fis à pied, avec le grand
coureur des bois, un long parcours en forêt pour éviter les sinuosités
interminables du Lézard, où les eaux étaient très basses. Ce trajet, le
long d’un sentier à peine visible, dura quatre heures. C’en fut assez
pour me montrer comme la végétation tropicale détruit rapidement la
trace des hommes. Mon guide déploya une habileté et un instinct de
sauvage à se retrouver toujours dans l’inextricable dédale des troncs
éboulés et des pistes d’animaux qui courent la forêt vierge, et cela est
admirable, lorsqu’on n’est pas, comme le Mowgli de Kipling, un _sauvage
enfant du bois sauvage_, mais un civilisé intelligent.
Quant au voyage en canot je n’en dirai rien; on se lasse de revoir du
matin au soir les mêmes paysages, quelque grandioses qu’ils soient.
Quand je montai aux placers, c’était la saison sèche, le soleil dardait
sur le fleuve et sur nous une pluie de feu, et son éclat était
insupportable. Aux placers, nous avions eu quelques nuages de pluie,
mais parfois le ciel blanc partout était aveuglant, c’était pire que
l’éclat du soleil. Au retour, les pluies devinrent torrentielles, ces
pluies tropicales, qui, en cinq minutes, transpercent les imperméables,
et qui durent des heures. On comprend la vanité des vêtements. Mais j’ai
gardé le bon souvenir de la marche en forêt, sous l’ombre des grands
arbres; le soleil est très atténué, et la pluie aussi.
Vraiment le grand _desideratum_ de la Guyane, ce ne sont pas des chemins
de fer, non pas même des routes, mais des sentiers muletiers qui
formeraient un réseau régulier à travers l’inextricable dédale de la
forêt. On irait bien plus vite qu’en canot, parce qu’on éviterait les
interminables méandres des criques, et on ne serait pas à la merci des
pagayeurs pour le prix des transports.
Je terminerai ce voyage par quelques mots sur Saint-Laurent du Maroni,
où j’ai passé à mon retour en France. C’est le siège de l’administration
pénitentiaire, c’est-à-dire des forçats. Si ceux-ci ont fait bien peu de
travail, depuis soixante-dix ans, un tout petit chemin de fer de
Saint-Jean à Saint-Laurent et 15 kilomètres de route à Cayenne, il faut
reconnaître que leur régime est peu enviable. Ce n’est peut-être pas
autant le climat que la mauvaise nourriture qui les affaiblit et qui les
tue, je tiens ceci d’un médecin. Ils ne digèrent plus le lard et les
légumes secs qu’on leur donne, leur intestin cesse de fonctionner. Ils
sont condamnés à une mort lente. Chaque année en voit mourir autant
qu’il en arrive, à peu près douze cents, sur un total de sept mille
actuellement en Guyane. De 1856 à 1900, on a transporté cinquante mille
condamnés dans le pays, on voit que la mortalité est forte. Il n’y
aurait rien à dire s’il n’y avait parmi eux que de mauvaises têtes
irréductibles, mais il se trouve aussi au bagne quelques jeunes gens,
parfois de bonne famille, que la passion a entraînés, et ce sont les
moins résistants, ils meurent vite sous ce climat trop mou et ce soleil
ardent, avec cette nourriture inassimilable pour eux. Ne pourrait-on
vaincre la routine administrative, et essayer la colonisation plus libre
par les forçats, et des travaux mécaniques, avec des primes de bonne
nourriture?
Il y a quelques évasions de bagne; certains forçats réussissent à
trouver des placers riches. Les noirs qu’ils rencontrent leur apprennent
à laver l’or et se servent d’eux comme domestiques, et c’est ainsi que
le hasard gouverne les découvertes.
J’ai appris en Sibérie que les mêmes faits se passent. Bien des placers
riches ont été découverts par les forçats, qui, à leur tour, ont été
expulsés légalement par les marchands russes. L’histoire des mines a
quelque chose de bien étrange.
D’autre part, on m’a cité des faits monstrueux qui se sont passés au
bagne et qui évidemment doivent rendre difficile le métier de gardien.
La répression doit être sévère, surtout qu’une révolte générale est
toujours possible. La délation, m’a-t-on dit, peut être récompensée
d’une manière exemplaire. C’est ainsi qu’aux îles du Salut, un détenu
eut le courage de traverser à la nage le détroit rempli de requins pour
prévenir les autorités. Il n’était que temps, et on m’assure qu’il fut
mis en liberté.
Mais n’insistons pas sur ces pénibles choses qui jettent un si triste
jour sur notre belle colonie; il s’agit de la misère humaine qui afflige
communément tous les pays civilisés; le problème est difficile à
résoudre, car les saints, qui en seraient seuls capables, sont de plus
en plus rares. Revenons à la forêt vierge si intéressante et si riche,
dont la flore et la faune auraient tant besoin qu’un vrai savant les
étudie; mais voilà, il le faudrait riche, de santé solide, et
désintéressé. Je crois bien que, depuis les descriptions de Buffon,
l’histoire naturelle de la Guyane n’a fait aucun progrès. C’est qu’avant
une étude scientifique, il faut l’étude pratique du pays, il faut mettre
en valeur les mines et tirer parti du sol autant que possible. Le
renouveau industriel qui s’annonce pour la Guyane peut être le point de
départ d’une ère plus prospère aussi pour l’agriculture. Les dragues
employant moins de monde aux placers, il restera plus de bras
disponibles pour cultiver la terre.
Car, malgré les déceptions qu’il a causées, le sol de la Guyane est
fertile, au moins dans la région des savanes et jusqu’aux premières
collines. Il en a donné des preuves avant la découverte de l’or, et les
Guyanes voisines, qui ont le même sol, produisent en abondance le sucre
et les fruits: les bananes sont un des gros revenus de la Guyane
hollandaise. Ce n’est donc point une _utopie_ que de parler des
richesses de la Guyane et d’espérer qu’un jour peu lointain, grâce
peut-être aux dragues, elles seront réalisées. Si d’ailleurs la France
ne s’en souciait pas, peut-être l’Amérique du Nord ou le Brésil
viendraient nous supplanter, tout comme les maraudeurs supplantent les
propriétaires guyanais. On peut bien dire, en terminant, que la Guyane
est encore la _terra incognita_.
FIN
TABLE DES GRAVURES
Pages
Fonçage par l’eau 17
Forêt, près de Remire 33
Escalier du Rorota 65
La forêt en Guyane (crique Lézard) 81
Presbytère de Remire 129
Montjoly, près Cayenne 145
Le four du placer Dagobert 161
Église de Mana 177
Montjoly, colonie des sinistrés de la Martinique 193
Travaux des forçats dans le port, à Cayenne 209
Environs de Cayenne 241
Travaux près du port de Cayenne 257
Au placer Élysée 289
Drague en exploitation (placer Élysée) 305
[Illustration: CARTE DE LA GUYANE]
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
A Sully-L’Admiral I
Chapitre I.--Premières impressions 1
-- II.--En voilier 14
-- III.--En canot sur l’Approuague 28
-- IV.--Le saut Machicou 49
-- V.--Le Grand Canory 60
-- VI.--Japigny.--La Fourca 74
-- VII.--Dans le bois.--Souvenir 90
-- VIII.--Aventuriers de mines 107
-- IX.--Départ de Souvenir 124
-- X.--Toujours en forêt.--Placers aurifères 133
-- XI.--Pratique et théorie 147
-- XII.--Le placer Dagobert 162
-- XIII.--Descente de la rivière Mana en canot 172
-- XIV.--Le bourg de Mana 185
-- XV.--Cayenne 195
-- XVI.--Les ressources de la Guyane française 217
-- XVII.--Les richesses du sous-sol.--Les placers 254
-- XVIII.--Les placers Elysée, etc., notes pittoresques 287
PARIS
TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
RUE GARANCIÈRE, 8
A LA MÊME LIBRAIRIE: