des criques prospectées représentant plusieurs kilomètres d’exploitation
à venir, dans des conditions fructueuses; et, sur la Mana, cette règle
est scrupuleusement observée: une année d’avenir avec un seul chantier
représente 1 à 2 kilomètres de criques prospectées; avec trois ou quatre
chantiers, elle représente 3 à 4 kilomètres, suivant d’ailleurs la
largeur des criques; car deux coups de sluice parallèles représentent
deux chantiers dans la même crique. Dans les criques en prospection, il
importe de tenir compte de l’épaisseur du déblai stérile à enlever, de
celle de la couche aurifère, de la quantité d’eau, de la difficulté du
déboisement, etc. Les prospections sont des fouilles de 2 à 3 mètres de
longueur sur 0m,50 de largeur, distantes d’une dizaine de mètres le long
d’une crique: il est toujours facile de les vérifier à volonté.
Lorsqu’on commence l’exploitation d’une crique nouvelle, reconnue comme
riche, les huttes des mineurs sont souvent construites au milieu même de
l’alluvion, en attendant le déboisement d’un vaste espace sur la pente
des collines à l’endroit le plus favorable. Un pareil village ou
_établissement_, recevant l’eau du sol et l’eau du ciel, n’est pas des
plus sains, mais les prospecteurs ne s’en inquiètent pas; leur seul
souci est de savoir s’il y a de l’or partout en quantités payantes.
La pente des collines au voisinage de certains chantiers d’exploitation
est parsemée de blocs de quartz, dont quelques-uns ont plusieurs mètres
cubes. Ces blocs paraissent suivre un alignement très oblique par
rapport à la crique aurifère. Au confluent du petit cours d’eau qui
descend de la colline, on a trouvé de nombreux galets de quartz très
riches en or. Sur la colline, au point où le quartz est le plus
abondant, j’ai fait creuser une fouille de 4 mètres de largeur et 2m,50
de profondeur: elle n’a rencontré que de la terre rouge provenant de la
roche sous-jacente décomposée, avec quelques fragments de quartz. Le
quartz ne forme donc pas ici un filon en place. Ce filon doit se trouver
à peu de distance, mais sa situation exacte ne peut être déterminée que
par des travaux méthodiques, en tunnel ou en carrière, d’après
l’expérience acquise en d’autres points de la Guyane: Adieu-Vat,
Saint-Elie, Elysée, etc., où la terre rouge descend à 20, 40 et même 60
mètres de profondeur. Il y a parfois, sur la pente des collines, des
blocs de granite de plus de 100 tonnes, de couleur rougeâtre, ce qui est
dû à la décomposition de la pyrite.
Sur un autre point, j’ai remarqué encore des galets de quartz disséminés
dans la terre rouge; mais le quartz n’est plus blanc et laiteux, avec
des paillettes et de petites pépites: il est granulé, avec des bandes
bleues extrêmement riches en or visible très fin. Ce sont de magnifiques
spécimens. Ailleurs encore, le quartz est soyeux, blanc et
semi-cristallin, avec ou sans or visible, et, dans ce cas, très fin.
La limonite pure ou la roche caverneuse riche en fer, dite roche à
ravets, accompagne ces blocs de quartz, de sorte qu’à mon idée, elle
peut être simplement le chapeau de fer des filons de quartz, désagrégé
et éparpillé comme le filon.
Comme je l’ai dit, la roche encaissante, d’après les fragments trouvés
dans les criques exploitées, est tantôt le granite, tantôt les schistes
micacés argileux; mais j’ai remarqué aussi des quartzites, des grès
blancs, et de véritables pierres meulières dont quelques-unes,
travaillées et polies, ont servi de haches de pierre aux Indiens de la
région. Non seulement la pierre est taillée en forme de hache, mais elle
porte une rainure pour être fixée à un manche en bois au moyen d’une
liane. Si l’on ne savait que les Indiens s’en servent encore, on
croirait à des haches de l’âge de pierre.
Dans une crique où les roches granitiques étaient plus abondantes, j’ai
fait avec un tamis, sur les sables rejetés par le sluice, un essai de
criblage pour déceler, si possible, la présence du diamant. Je n’ai
découvert ni rutile, ni topaze, ni grenats, mais seulement du quartz, du
feldspath bleu et rose, de la chlorite, du mica, de la tourmaline, de
l’amphibole hornblende, tous éléments habituels du granite.
Un prospecteur en diamants de la Guyane anglaise (pays qui produit
chaque année pour deux à trois cent mille francs de diamants) avait
passé sur ce placer peu de temps avant moi, et n’avait trouvé aussi que
du quartz. Mais il faudrait des expériences beaucoup plus importantes
pour découvrir des diamants de rivière; la teneur moyenne aux mines de
Kimberley ne dépasse par un carat, soit 20 centigrammes, par tonne de
roche lavée. En rivière, la teneur est parfois plus grande, mais, par
contre, très irrégulière. Il reste donc possible qu’on découvre des
diamants dans les criques de la Guyane française.
Le titre de l’or au placer Souvenir, situé à cheval entre le Maroni et
la Mana, est compris entre 980 et 984 millimètres. Sur les autres
placers de la Mana, il varie entre 930 et 940 millièmes de fin.
Pour parer au risque de manquer d’approvisionnements, on a fait autour
des établissements des plantations de manioc, patates, canne à sucre,
bananes, et même maïs et légumes; ceux-ci doivent être particulièrement
protégés contre les insectes. J’ai remarqué que, sur la Mana, on
s’attache à bien nourrir les ouvriers pour leur rendre le séjour aux
placers plus sain et plus agréable. Les conserves de morue et de bœuf,
les sacs de haricots, de lentilles, etc., sont d’excellente qualité et
tenus à l’abri de toute altération.
_Approvisionnements._--Les approvisionnements sont une question capitale
en Guyane, à la Mana surtout. Chaque homme consommant un et demi à 2
kilogrammes par jour, soit 600 à 700 kilogrammes par an, lorsqu’on a
cent cinquante hommes sur un placer, il faut 100 à 150 tonnes de vivres
par an. Le transport se fait en canots le long des rivières, puis à dos
d’hommes; les frais par la rivière Mana se montaient, jusqu’au placer
Souvenir, à 100 francs par baril de 100 kilogrammes. On a découvert tout
récemment une nouvelle voie de transport par l’Approuague, coûtant
seulement 60 francs par tonne, ce qui a produit une économie
considérable. Il y a des magasins intermédiaires, au saut Canory, sur
l’Approuague, où il faut décharger les canots et les traîner à bras, et
au débarcadère ou _dégrad_, où commence le portage à dos d’hommes. La
durée du transport est de quinze jours depuis l’embouchure de
l’Approuague; elle était d’un mois en moyenne par la Mana.
On pourrait améliorer un peu ces transports par l’emploi de chaloupes à
vapeur jusqu’au premier saut de l’Approuague ou de la Mana; en
régularisant et balisant les premiers sauts, on remonterait même
peut-être bien plus haut, au moins durant la saison des hautes eaux, qui
dure trois à quatre mois de l’année. On aurait, en outre, l’avantage de
se mettre à l’abri du mauvais vouloir éventuel des canotiers qui, étant
maîtres du trafic, imposent à leur gré leurs conditions. D’ailleurs, il
arrive que ces canotiers ne sont que trop enclins à voler les
marchandises qui leur sont confiées, sous prétexte d’accidents dans les
rapides et les sauts. Ils ne se gênent pas non plus pour perdre en route
des journées, même des semaines, à la chasse. En descendant la Mana,
j’ai vu des pagayeurs qui en étaient à leur soixantième jour de canotage
depuis Mana, tandis que d’autres, partis à la même date, étaient montés
en vingt-deux jours. A force de retards, les crues de la rivière avaient
augmenté, et le courant, de plus en plus fort, avait fini par rendre
l’avancement impossible.
Les questions du ravitaillement et du recrutement des ouvriers dépendent
de l’administration des compagnies à Cayenne, des agents à l’embouchure
des rivières Mana et Approuague, et de la manière dont les ouvriers sont
traités aux placers; car ils sont de caractère indépendant, et
volontiers travaillent pour leur compte ou font du maraudage. Nous
reviendrons sur le maraudage, après avoir exposé le rendement des
placers, le prix de revient, et le personnel occupé.
_Personnel._--Le personnel d’un grand placer de la Mana était le
suivant, lors de mon passage:
Neuf chantiers, occupant chacun huit ouvriers en moyenne 72 hommes.
Charroyeurs (vivres, etc.) 35 --
Ouvrages temporaires, sentiers en forêts, réparations 11 --
Aux magasins des _dégrads_ (débarcadères de rivière) 8 --
Canotiers 4 --
Malades ou non travaillants 20 --
----
Total 150 hommes.
Dans ce personnel, il y a quinze à vingt femmes, une ou deux à chaque
chantier, pour le débourbage dans le sluice.
Il faudrait compter, en outre, le personnel occupé, d’un côté aux
magasins dans la partie basse des rivières, près de la côte, soit une
dizaine d’hommes, et enfin les canotiers qui font les transports en
rivière. Mais ceux-ci sont payés à tant par tonne, et ne font pas partie
du personnel régulier des placers.
La feuille de paye mensuelle, au placer, atteint environ 12,000 francs;
mais le total des dépenses arrive au double et même dépasse 30,000
francs, quelquefois davantage, au moment où l’on règle le transport des
vivres. Avec une bonne administration et de la prévoyance, on peut
augmenter le rendement sans augmenter le personnel, car la proportion
des malades ou soi-disant tels, que l’on paye tout de même, dépend du
soin que l’on prend des ouvriers, de la régularité et de la qualité des
approvisionnements. Les crues des rivières et des criques augmentent les
difficultés du travail; c’est aussi un cas à prévoir de la part de la
direction.
Le prix de revient varie naturellement avec la situation du placer,
indépendamment des efforts de la direction. A Souvenir, le placer le
plus élevé de la Mana, il est en moyenne de 12 fr. 50 par _homme au
chantier_ et par jour, en admettant que les deux tiers des hommes
travaillent au chantier, c’est-à-dire _produisent de l’or_. Avec 100
hommes aux chantiers et vingt-cinq jours de travail, on arrive à 31,250
francs, et c’est la moyenne pour un personnel total de 150 hommes. Il
faut donc produire au moins 10 kilogrammes d’or par mois pour faire
équilibre aux dépenses.
Sur les placers Triomphe, Saint-Léon, Dagobert, situés un peu plus en
aval sur la Mana, le prix de revient est estimé à 10 francs par homme au
chantier et par jour, soit 25,000 francs par mois, ou 8 kilogrammes
d’or, avec 150 hommes.
_Rendements._--Je donnerai ici un aperçu des brillants rendements du
placer Souvenir. Sur une longueur totale de 12 à 13 kilomètres de
criques exploitées (mais non épuisées), il a produit:
En 1898 (six mois de travail) 72k,527
1899 -- -- 183 ,484
1900 -- -- 138 ,247
1901 -- -- 127 ,935
1902 -- -- 120 ,170
1903 -- -- 319 ,571
Total 961k,934
Si l’année 1904 a continué aussi brillamment qu’elle commençait les
quatre premiers mois, elle a dû dépasser aussi 300 kilogrammes d’or, et
la production totale doit approcher de 1,300 kilogrammes d’or, valant 4
millions; car le titre de l’or de Souvenir, 980 à 984 millièmes, est
très élevé.
La baisse du rendement, d’août 1900 à 1903, était due à l’exode en masse
des mineurs vers l’Inini, où l’on faisait de riches découvertes.
Je dirai enfin que ce placer Souvenir a été prospecté avec une rare
prévoyance, en vue de l’avenir: il y a, en effet, 14 à 15 kilomètres de
criques prospectées, dont plusieurs grandes criques qui demanderont deux
et trois coups de sluice. L’avancement moyen annuel, tenant compte des
interruptions dues à l’eau, de l’épaisseur du déblai stérile, des
boulders à déplacer, des racines et troncs d’arbres très lourds, etc.,
ne doit pas être calculé à plus de 500 mètres par an; mais toute crique
prospectée n’est pas exploitable.
Sur ce placer, l’or n’est pas concentré autour d’un centre d’où partent
des criques rayonnantes, comme à Saint-Elie; mais il y a de nombreuses
taches aurifères, sans lien apparent, peut-être reliées par des filons
de quartz désagrégés, d’une teneur en or très irrégulière, mais parfois
très riches. Il en reste d’ailleurs, comme nous l’avons vu, des témoins
dans les terres rouges des collines.
Par comparaison avec le placer Saint-Elie, le plus ancien de la Guyane,
la richesse des criques de la Mana a présenté jusqu’ici une régularité
presque aussi grande. A Saint-Elie, pendant neuf ans (1879-1888), les
rendements ont peu varié: 350 à 600 kilogrammes d’or par an. Ce n’est
qu’ensuite qu’ils ont baissé. Ils se sont cependant maintenus encore,
pendant les dix années suivantes (1889-1899), entre 150 et 200
kilogrammes par an. On a exploité sur Saint-Elie 40 à 50 kilomètres de
criques, et, avec les doubles coups de sluice, cela représente 80 à 100
kilomètres de longueur de chantiers. Sur la Mana, à cause de
l’irrégularité des taches aurifères, on n’aura pas autant en un point
donné, évidemment; mais avec l’immense étendue des placers exploités,
chacun de 200 kilomètres carrés en moyenne, l’ensemble des criques
aurifères peut bien arriver à la longue au même total.
La production moyenne, par kilomètre de criques, sur les quatre grands
placers de la Mana, a varié de 50 à 80 kilogrammes d’or. Sur Saint-Elie,
pour une production totale de 6,000 kilogrammes d’or, elle a été de 60
kilogrammes par kilomètre, à raison de 100 kilomètres de longueur de
chantiers.
La teneur minima exploitable en ce moment est de 5 grammes d’or par
homme au chantier et par jour, pour le placer Souvenir; et de 4 grammes
aux autres placers de la Mana, Saint-Léon, Triomphe et Dagobert. Il y a
8 à 10 hommes par chantier; cela fait donc 40 à 50 grammes par chantier
à Souvenir, 32 à 40 grammes aux autres placers.
L’avancement est de 2 à 4 mètres par journée de travail; mais, avec les
chômages et les réparations, il ne faut pas compter faire plus de 2
mètres par jour, soit 50 mètres par mois, ou 600 mètres par an. Donc, 2
mètres d’avancement doivent donner 40 à 50 grammes d’or par jour d’un
côté, 32 à 40 grammes de l’autre.
Or, le rendement moyen actuel est beaucoup plus élevé, comme le montre
le tableau suivant des quatre principaux placers:
Mois de février 1904. Souvenir. St-Léon. Triomphe. Dagobert.
Production du mois
(25 jours) 27k,156 9k,880 11k,940 23k,400
Production par jour 1 ,086 385 477 936
Nombre de chantiers 9 6 7 10
Production par chantier 120 ½ gr 64 gr 68 gr 93 ½ gr
Dépenses admises 50 40 40 40
Profit par chantier 70 ½ 24 28 53 ½
On voit que ce _profit est bien plus grand à Souvenir et à Dagobert_: et
encore, il faudrait tenir compte d’un supplément de dépenses à
Saint-Léon et à Triomphe, provenant du surcroît de malades ou
non-travaillants (résultat accidentel).
La largeur moyenne d’une crique est de 4 à 5 mètres, et l’épaisseur
moyenne de la couche aurifère est de 30 centimètres. On enlève donc par
jour:
2 × 4 ½ × 0,30 = 2 m³,700 d’alluvion riche.
Soit 5 à 6 tonnes.
La teneur varie donc de 10 à 20 grammes par tonne d’alluvion riche. Mais
si l’on tient compte du déblai stérile dont l’épaisseur varie de 3 à 6
pieds, en moyenne 4 pieds, on voit que la teneur par tonne d’alluvion
totale est égale aux chiffres précédents, divisés par 4 à 7, en moyenne
par 5, c’est-à-dire qu’elle varie d’un et demi à 5 grammes, _en moyenne
2 grammes et demi_. Cela signifie, d’après les chiffres précédents, que
la dépense est encore moitié moindre, c’est-à-dire qu’elle n’est que
d’_environ un gramme et demi_, chiffre remarquable, avec la simplicité
de moyens dont dispose le mineur guyanais, les difficultés du
déboisement, etc.
_Améliorations._--J’ai fait, à divers chantiers, quelques essais d’or
des résidus des sluices, et je n’ai constaté que des pertes
insignifiantes, ce qui n’a rien d’étonnant, vu la faible quantité de
sables lavés chaque jour et le nettoyage journalier du sluice. Il n’y a
donc rien à changer au sluice guyanais, seul adapté à l’avancement très
rapide de l’exploitation. Les pertes en or, nécessitant assez souvent le
_repassage_ des criques, proviennent _d’abord_ du nettoyage insuffisant
de la glaise du bedrock, piétinée par les mineurs, et où l’on retrouve
parfois même des pépites de 100 à 200 grammes, et _ensuite_ du jet de
pelle (dit canne-major) qui lance des paillettes d’or en dehors du
sluice.
Le sluice guyanais, tout à fait mobile, répond parfaitement à la
nécessité d’un déplacement presque quotidien. Il ne servirait à rien de
mettre des machines puissantes là où un très petit nombre d’ouvriers,
sept à huit, suffit à la tâche. D’ailleurs, comme nous l’avons vu, la
_limite inférieure d’exploitabilité_ en Haute-Mana n’est pas si
différente de celle des placers d’autres pays: nous avons vu qu’elle
descend à moins de 5 francs par tonne, soit 2 francs par mètre cube. Et
il faut compter ici le déboisage, et l’enlèvement des troncs et racines
enfouis et encastrés dans le déblai et même l’alluvion. En outre,
l’accès très difficile de la région est cause que le transport des
marchandises y revient à 1,200 francs la tonne par la Mana, 800 francs
par l’Approuague. Il y a peu d’endroits, même en Sibérie, où ces
chiffres soient dépassés (voir mes études sur la Sibérie et la
Californie). Seules, les dragues, _si elles étaient possibles_,
abaisseraient le prix de revient.
Les seules améliorations que je crois possibles seraient, d’une part,
pour les criques larges, demandant plusieurs coups de sluice, _l’emploi
de brouettes_ pour enlever d’un seul coup tout le stérile, et éviter
ainsi la fausse manœuvre de déplacer plusieurs fois le même cube de
terre; d’autre part, au cas d’excès d’eau en hiver dans les petites
criques, _le relèvement et l’allongement du sluice_, ce qui éviterait
les pertes d’or par entraînement de l’eau, et l’inondation du chantier
(on est obligé de les assécher par les pompes dites macaques dont j’ai
parlé plus haut). Il est vrai qu’un chantier bien conduit ne devrait pas
être exposé à cette inondation, il suffirait de commencer l’exploitation
de la crique par les côtés, laissant le thalweg pour l’écoulement de
l’eau; mais les Guyanais sont pressés d’_enlever dans les criques le
sable le plus riche (ou qu’ils croient le plus riche) en premier lieu_.
Dans les grandes criques, on pourrait peut-être, en cas de besoin, avoir
recours à l’une ou l’autre des méthodes californiennes en rivière:
_digues_, dites _wingdams_, avec pompes chinoises; _aqueducs_ ou
_flumings_, etc. Ce sera peut-être aussi le cas d’employer le _sluice à
secousses, type François_, et les _pompes centrifuges_, pour évacuer les
résidus.
Je considère comme hors de question l’introduction de dragues dans les
placers que j’ai visités, pour beaucoup de raisons, sans même parler du
coût énorme des transports par rivières:
Insuffisance d’eau fréquente;
Enchevêtrement de troncs et de racines dans le déblai;
Inutilité de laver du stérile;
Faible largeur et faible épaisseur de l’alluvion aurifère;
Passages de boulders infranchissables aux dragues, etc., etc.
Une drague, coûtant très cher, doit avoir devant elle un très grand
champ d’activité; ce qui n’est guère le cas des criques étroites du
Haut-Mana. En admettant même qu’elle puisse fonctionner, avec la faible
largeur (quelques mètres) des alluvions, elle ne payerait pas ses
dépenses. Si la drague eût convenu en Guyane, on l’y eût inventée.
Chaque pays invente sa méthode spécialement adaptée à ses besoins.
Je ne dis rien de la méthode hydraulique, inapplicable en Guyane, à
cause du manque de pente, soit pour les déblais, soit pour l’eau, au cas
d’élévateurs hydrauliques.
_Maraudage._--Pour terminer la description des placers, il me reste à
parler des _maraudeurs_ et de leurs découvertes. Les maraudeurs ne sont
pas autre chose que les chercheurs d’or en rivière, non munis de permis
de recherche.
Pour avoir le droit d’exploiter en Guyane, il faut non seulement le
permis de recherche, mais il faut que le service d’arpentage ait fixé
les limites de la zone concédée, et confirmé ainsi le titre de
possession. On conçoit combien ces opérations sont difficiles dans des
régions inhabitées situées à trente jours de la mer, et davantage, en
canot. Sur un des placers de la Mana que j’ai visités, il avait fallu,
peu de temps avant mon passage, expulser à main armée deux cent
cinquante ou trois cents maraudeurs venus par le Maroni. Le propriétaire
du placer avait dû organiser, à ses frais, une véritable expédition
militaire avec une centaine de soldats, leurs officiers et
sous-officiers, un docteur, etc. Cette expédition, fort compliquée,
avait d’ailleurs, accompli sa mission avec plein succès, sans avoir un
seul malade, ni un seul noyé dans les cataractes et les sauts de la
Mana.
Dans ce cas de la Mana, les maraudeurs étaient arrivés après la
découverte de l’or, et rien ne justifiait leur présence: or, en sept
mois, ils avaient eu le temps de saccager 4 à 5 kilomètres de criques,
dont il ne restait à faire que les _repassages_.
Il y a des régions réputées comme bonnes sur certains placers
légitimement possédés, et il importe de pouvoir les protéger contre les
invasions de maraudeurs. Il semblerait qu’ils ont quelque droit de
saccager les criques à leur guise, _à titre d’inventeurs_; mais souvent
ils ne découvrent rien, ils se contentent d’arriver à la première
nouvelle d’une découverte. Les prospections sont organisées de Cayenne
et coûtent cher, pour ne donner souvent aucun résultat. _Il est donc
juste de se protéger contre les maraudeurs._ Ceux-ci ne font œuvre utile
que sur les régions non prospectées qu’ils arrivent parfois, m’a-t-on
dit, à épuiser assez complètement: de la sorte, leur travail contribue à
faire vivre le commerce des vivres sur la côte, et ils vendent leur or à
divers marchands qui ne possèdent guère de titres de propriété de
placers que pour avoir le droit d’acheter de l’or et de l’expédier en
France. On sait trop les tracasseries de la douane guyanaise au sujet de
l’or, dont la colonie _vit_ cependant, pour que j’insiste sur ce sujet:
_on ne saurait plus habilement exciter à la fraude ceux qui y sont le
moins portés_.
Les maraudeurs sont à craindre seulement sur les placers de l’Inini au
sud, et dans la région ouest de la Mana. Pour éviter leur retour, le
meilleur moyen est de mettre en exploitation la région où on les craint,
de façon à les expulser plus facilement, et surtout à exploiter avant
eux les criques riches: mais ces régions sont justement celles qui sont
les plus écartées, et où le ravitaillement est le plus difficile.
L’accès par le Maroni facilite la fuite de l’or en Guyane hollandaise.
On pourrait également former, par exemple, une sorte de brigade
d’ouvriers assermentés pouvant faire l’office de gardes (_opinion
préconisée par M. Leblond_), et qui ferait de temps à autre une visite
des points menacés par les maraudeurs: on saisirait leurs vivres, de
façon à les obliger à partir. Cette mesure, accompagnée d’une action
énergique menée à Cayenne au point de vue judiciaire pour faire
respecter la propriété minière, ferait certainement beaucoup d’effet.
Je répète cependant que les maraudeurs ont leurs droits et leur utilité,
et je dirai ici quelques mots sur leurs exploits et leurs découvertes.
Les maraudeurs recherchent les régions de nationalité incertaine, car
ils ne risquent pas d’y être dérangés dans leur travail; il n’y a ni
formalités à remplir, ni droits d’exploitation, ni droits de douane.
C’est l’histoire des chercheurs d’or de Californie et de l’Alaska, qui
est la même sous toutes les latitudes: ils font eux-mêmes leurs lois et
leur police.
C’est ainsi que les maraudeurs, au nombre de cinq à six mille,
découvrirent les placers de l’Awa, sur le Maroni, entre les Guyanes
française et hollandaise, puis le Carsewène dans le contesté
franco-brésilien, enfin l’Inini, sur le haut Maroni.
A l’Inini, parmi les premiers heureux chercheurs d’or, on cite un
pâtissier de Cayenne, nommé Léon, qui fit 42 kilogrammes d’or en trois
mois; Jadfard, qui fit 27 kilogrammes en vingt-deux jours; Mérange, 100
kilogrammes en quatre à cinq mois, mais pour le compte de plusieurs
associés.
Au Carsewène et à l’Awa, il s’est fait des fortunes qui se dépensent à
Cayenne, et il s’en fait en ce moment d’autres encore sur la Mana.
Cependant, il semble que bientôt l’ère des riches découvertes de placers
doit se clore, sauf peut-être du côté des monts Tumuc-Humac, tout à fait
dans l’intérieur. C’est le tour des quartz aurifères de produire, et
nous allons dire ce qu’ils ont donné jusqu’à présent. Le voisinage des
riches quartz du Venezuela (Mines du Callao, etc.) semble présager aussi
de riches découvertes en Guyane française.
_Les quartz aurifères._