de commissionnaires, qui sont des commerçants, le plus souvent, au taux
de 3 à 5 pour 100 pour les importations, d’un quart pour 100 sur l’or, 3
pour 100 sur le bois de rose, etc. Les monnaies sont celles de France,
sauf le _sou marqué_, valant deux sous, datant de Louis-Philippe, encore
en usage, mais qu’on ne frappe plus.
La Banque de la Guyane, au capital de 600,000 fr., sous la surveillance
du gouvernement, émet des billets de 500, 100 et 25 francs. C’est une
banque de prêts et d’escompte; elle prospère, grâce surtout au commerce
de l’or.
Le seul port de la Guyane est Cayenne, et ce n’est pas une baie
naturelle: c’est une embouchure de rivière. Mais ce port est sûr et
vaste, bien abrité des vents d’ouest; par contre, il est peu profond: il
n’a que 5 à 6 mètres de profondeur. L’estuaire a 2,500 mètres de largeur
sur 4,000 de longueur. Des bancs de vase mobile le séparent de l’océan,
formant des barres, mais aussi une protection contre les lames du large.
Ces bancs de vase molle, charriés par les fleuves, sont entraînés par le
courant équatorial longeant la côte à peu de distance; ils viennent tour
à tour barrer les diverses embouchures de fleuves, environ tous les
quinze ans.
Les grands navires à fort tirant d’eau n’ont qu’un port: celui des îles
du Salut, qui est le seul port profond des trois Guyanes. C’est là une
position maritime unique que possède la France. Les îles du Salut ne
sont guère qu’à deux heures de Cayenne.
Il ne nous reste à donner que quelques détails sur la colonisation en
Guyane et les diverses tentatives qui en ont été faites. Je dirai
d’abord que la Guyane ne paraît pas un pays où l’on puisse engager les
agriculteurs à se rendre: le climat s’oppose à un travail pénible pour
un homme habitué aux climats tempérés. Par contre, la terre rend
beaucoup plus qu’en Europe; nous l’avons exposé précédemment. Le travail
le plus pénible est le défrichement. A voir le peu qu’en ont accompli
les colonies pénitentiaires de la Guyane, on conclut forcément que
l’Européen n’est pas constitué pour accomplir ce travail dans un climat
chaud et humide. Mais il est fort possible qu’un travail modéré comme
celui de la terre ne soit pas épuisant: les blancs ont fort bien vécu en
Guyane dans bien des cas, et pendant de longues années.
Une raison d’un autre genre paraît peu favorable à un peuplement
d’Européens: c’est la position prise par la population de couleur
indigène: il n’y a pas antipathie entre elle et les blancs ou Européens,
mais il n’y a pas non plus de sympathie. Les mulâtres sont dans une
situation délicate, non encore acceptés complètement sur un pied
d’égalité par les Européens, et en même temps répudiant eux-mêmes la
population noire qui leur préfère manifestement les Européens. C’est une
situation un peu fausse; mais, comme la très grande majorité des
Guyanais est dans cette situation, c’est elle qui fait la loi, qui
accepte et qui repousse qui elle veut. L’avenir résoudra sans doute
cette question.
Pour le moment, un fait est certain: c’est que la main-d’œuvre est
insuffisante aux besoins et à l’avenir de la Guyane: tout le monde s’en
va aux mines d’or, aux placers où l’on paye 5 à 6 francs par jour,
tandis que les exploitations agricoles ne payent que 1 fr. 50 à 2 fr.
50. Il faudrait faire venir des noirs, car les Hindous et les Chinois ne
peuvent vivre en Guyane. Les Sénégalais donnent de très bons résultats.
Les Antillais sont tout désignés pour écouler en Guyane le surplus de
leur population; d’ailleurs, ils ne s’en font pas faute dès maintenant.
Si la Guyane avait à sa disposition des capitaux et des hommes capables,
la main-d’œuvre se trouverait bien toute seule.
Quant à la main-d’œuvre pénitentiaire, d’abord, on n’autorise pas de la
céder aux particuliers, sauf dans des cas bien exceptionnels; ensuite,
elle n’a pas donné, au point de vue pratique, de bons résultats. La
main-d’œuvre, pour être productive, doit être _libre_. Or, dans le cas
même des forçats libérés, on a été obligé de constater que le fameux
relèvement moral par le travail est resté en Guyane à l’état d’utopie,
sauf dans des cas bien rares. Les convicts d’Australie ont bien donné
une preuve du contraire, à ce qu’il semble; mais, en Guyane, il n’en est
pas de même; peut-être le voisinage des forçats et la vue du bien-être,
des soins dont les entoure l’administration, comme du peu de travail
qu’elle leur impose, expliqueraient-ils cette différence. En Australie,
il en était autrement; ce voisinage n’existait pas, et il fallait se
tirer d’affaire, _librement_, mais il _fallait_. On s’en est tiré!
Quel que soit le plan de colonisation qu’on ait en vue, il faut qu’il
soit poursuivi avec ténacité et même et _surtout_ en profitant de ses
erreurs. D’ailleurs, la Guyane ne manque pas d’hommes compétents; pour
n’en citer qu’un, dont j’ai déjà parlé, M. Théodule Leblond a proposé un
plan très rationnel de mise en valeur de la Guyane. Un ministre, M.
Etienne, a proposé aussi un plan très sensé d’utilisation de la
main-d’œuvre pénitentiaire; mais, en somme, avec beaucoup de bonnes
idées, on n’a encore rien fait.
Attendons que la nécessité arrive, et l’on fera quelque chose; on fera
même beaucoup, car la terre guyanaise n’est que trop riche!
La mauvaise réputation de la Guyane date d’anciennes expériences de
colonisation, qui ont eu des échecs retentissants. En 1763, on avait
amené plusieurs navires d’émigrants; il arriva jusqu’à douze mille
apprentis colons, de toutes les classes de la société, qu’on débarqua
sur la plage, sans abri, avec des vivres corrompus, et des eaux
saumâtres pour toute boisson. La plupart en moururent; les survivants
fondèrent la colonie de Kourou, sur le Sinnamary, qui subsiste encore.
Mais ce fut la _catastrophe de Kourou_.
De deux autres échecs, en 1768 et en 1780, sortirent encore les colonies
de Tonnégrande et de Guizambourg; mais, comme il y eut beaucoup de
morts, ce fut encore regardé comme des catastrophes. Depuis lors se
fondèrent les colonies de Macouria, en 1822; de Mana, en 1830, par des
religieuses de Cluny, etc., autant de preuves du succès possible. Mais
l’émancipation mal comprise retarda l’essor de la Guyane, et
actuellement les mines d’or gênent le développement agricole de la
colonie. Ces deux causes, lorsqu’elles auront disparu, laisseront la
Guyane dans l’obligation de se tirer d’affaire, et nul doute, comme je
le disais plus haut, qu’elle ne s’en tire brillamment.
CHAPITRE XVII
LES RICHESSES DU SOUS-SOL.--LES PLACERS
La constitution géologique de la Guyane française n’a pas encore pu être
bien étudiée, parce que le pays lui-même est mal connu, et aussi à cause
d’une raison spéciale à toute cette région sud-américaine. Le sol est
formé jusqu’à une grande profondeur, non seulement et d’abord de terre
végétale, mais ensuite des débris d’une roche décomposée de couleur
jaunâtre et rougeâtre. Il n’y a pas de montagnes élevées et les
affleurements de roche en place sont excessivement rares: il faut donc
des travaux de mine véritables pour connaître le sous-sol; or, les mines
guyanaises, en dehors des placers, n’ont encore que des travaux sans
profondeur véritable. Nous aurons l’occasion de parler de la seule mine
qui ait atteint une profondeur appréciable.
Cependant, aux environs mêmes de Cayenne, et sur le littoral, il y a
quelques affleurements de roches, et de même, dans les rivières, on en
rencontre à toutes les petites chutes ou _sauts_ qu’il faut traverser.
Comme on passe souvent ces sauts à pied pour décharger les canots, on a
pu sans peine examiner quelques roches.
Les roches reconnues jusqu’à présent en Guyane sont les suivantes, la
plupart cristallines ou précambriennes, en tous cas, toutes sans
fossiles:
Les gneiss, granitoïdes, amphiboliques, etc., et les micaschistes;
Le granite à mica noir, la diorite et la diabase;
Les schistes micacés, talqueux, argileux;
Les quartzites, les grès à grain très fin, les filons de quartz;
La limonite et la roche à ravets, probablement elle aussi une variété de
limonite; c’est une roche caverneuse très ferrugineuse.
Comme je l’ai dit plus haut, tout le pays est recouvert et jusqu’à une
profondeur atteignant 40 et 60 mètres, d’une roche décomposée, mêlée
parfois de blocs de quartz, qui provient sans doute de la roche
sous-jacente, et sur laquelle nous aurons occasion de revenir en détail
en décrivant les placers aurifères.
Les sauts de rivières sont des filons de quartz ou des dykes
granitiques: ils sont presque toujours orientés dans la même direction,
ce qui permet de supposer que les assises du sous-sol sont plutôt
régulières.
Les minéraux qu’on a découverts dans ces roches sont les suivants:
L’or, dans des filons de quartz et dans des quartz éparpillés au milieu
des terres rouges et limonites de la surface: mines Adieu-Vat,
Saint-Elie, etc.;
L’argent, sous forme d’argyrose, à la montagne d’Argent (près de
l’embouchure de l’Oyapok): les Hollandais l’ont un peu exploité de 1652
à 1658;
Le cuivre et le plomb, signalés dans quelques travaux de recherche;
L’étain au Maroni, près des monts Tumuc-Humac;
Le mercure, le fer et le manganèse, signalés sans aucune vérification
bien sérieuse, comme d’ailleurs l’étain;
La houille, qu’on prétend avoir découverte à Cayenne, à Roura, au
Maroni.
Je ne parle pas des diamants, parce que, bien qu’ils existent au Brésil
et en Guyane anglaise, ils ne sont encore qu’une possibilité en Guyane
française.
Je ne dirai ici que quelques mots sur l’or d’alluvions, parce que j’y
reviendrai en détail plus loin. Il a été découvert pour la première fois
en 1852 par Paolino, un réfugié brésilien, sur l’Arataïe, un affluent du
Haut-Approuague: on l’a trouvé ensuite à l’Orapu et au Cirubé, enfin au
Sinnamary (Saint-Elie, etc.), à la Mana, etc., et dans la plupart des
rivières guyanaises. En cinquante ans, la production doit atteindre
70,000 kilogrammes valant plus de 200 millions; car le total des droits
de douane atteint une vingtaine de millions (ces droits sont de 8 pour
100). L’or sorti en fraude doit atteindre au moins le quart du chiffre
précédent, et peut-être davantage. La zone de richesse maxima est
dirigée à peu près est-ouest, comme les filons de quartz, du moins
grossièrement; elle commence à une distance de 50 à 100 kilomètres des
côtes, et sa largeur est de 30 à 40 kilomètres.
[Illustration: TRAVAUX PRÈS DU PORT DE CAYENNE]
_Les placers aurifères._
I. _Historique._--Nous venons de voir que l’or en paillettes a été
découvert pour la première fois en 1852, sur l’Arataïe. Etait-ce un écho
des fameuses découvertes d’or de la Californie, en 1848? Les années
suivantes, il fut découvert sur les rivières Orapu, Cirubé, etc.
De 1873, date la découverte des placers du Sinnamary: Saint-Elie,
Dieu-Merci, Adieu-Vat, Couriège, etc., qui ont produit environ 40
millions, du moins officiellement. Les petites exploitations indigènes
ne sont pas comprises dans ce total, non plus que l’or qui a échappé à
la douane.
En 1878 fut découvert le groupe des placers de la Mana inférieure:
Enfin, Elysée, Pas-Trop-Tôt, etc., qui ont produit plus de 20 millions,
et, comme ceux de Saint-Elie, sont encore en exploitation.
En 1888, on découvrit les placers de l’Awa, sur la frontière entre les
Guyanes française et hollandaise, et sur le Maroni. Ils passent pour
avoir produit environ 60 millions.
En 1893 eut lieu la découverte du fameux Carsewène, au contesté
franco-brésilien, actuellement brésilien sans conteste. Il a dû produire
une centaine de millions, dans une zone très restreinte, longue de 12
kilomètres et large de 3 kilomètres à peine.
En 1901, l’Inini attira plus de six mille personnes. Mais il était très
irrégulier. Il a dû produire environ 20 millions, peut-être 25 à 30,
dont les trois quarts en 1902-1903; il y avait un alignement de placers
dirigés du nord au sud, allant des criques d’Artagnan et L’Admiral aux
criques Saint-Cyr, etc.
Enfin, de 1902 date la découverte des placers de la Haute-Mana, ayant
produit, jusqu’à fin 1904, 8 à 9 millions d’or; ce sont ces derniers que
j’ai visités.
Je vais décrire l’un ou l’autre de ces placers, en ajoutant quelques
mots sur ceux qui séparent la Mana de l’Inini, parce qu’ils présentent
de grandes chances de richesse, et seront mis prochainement en
exploitation.
II. _Description de l’alluvion aurifère._--La couche aurifère forme la
partie inférieure du lit de nombreux cours d’eau et de certaines
rivières où se jettent ces cours d’eau; les uns et les autres portent le
nom de criques (du mot anglais _creek_, cours d’eau), et ce mot désigne
l’ensemble du cours d’eau et de ses alluvions. Ces criques sont
enfermées entre des collines peu élevées, mais dont la pente est
escarpée, surtout à la base. Leur largeur est variable: à la Mana, elle
est faible, variant de quelques mètres à 10 mètres en moyenne,
atteignant rarement 20 à 25 mètres. Ces criques sont très sinueuses,
parce que leur pente est très faible en général. La présence de l’or est
souvent régulière sur 4 à 5 kilomètres de longueur, parfois sur 10
kilomètres.
La quantité d’eau est très variable d’une crique à l’autre, et dans une
même crique, suivant la saison. Les petites criques ont un débit variant
de quelques litres par seconde à plusieurs centaines de litres; les
grandes criques ont parfois plusieurs mètres cubes. On distingue les
_criques d’été_ (l’été est la saison sèche) et les _criques d’hiver_
(saison des pluies), suivant que leur quantité d’eau permet de les
exploiter l’été ou l’hiver. En général, les grandes criques, qui ont
beaucoup d’eau, s’exploitent l’été, et les petites criques, l’hiver:
elles sont souvent à sec en été. Les pentes des unes et des autres sont
extrêmement faibles, ce qui empêche l’exploitation hydraulique.
L’alluvion est divisée en deux couches superposées: le _déblai_ ou
_stérile_, formé de terre entremêlée de troncs d’arbres et de racines,
et l’_alluvion_ ou _couche riche_, formée, en majeure partie, de sable
quartzeux et d’argile blanche feldspathique.
La teneur en or et la forme de l’or sont variables, suivant la région:
la teneur exploitable varie aussi, suivant la facilité d’accès; mais on
conçoit aisément que la destruction de filons de quartz aurifère sur de
longs parcours et sur 40 à 60 mètres de hauteur, a dû enrichir sur de
grandes longueurs des criques de si faible largeur, où l’alluvion est
concentrée sur quelques pieds d’épaisseur: la richesse se maintient, en
effet, parfois sur 10 à 12 kilomètres de longueur.
La forme de l’or est généralement anguleuse, ce qui prouve bien que le
gîte filonien de l’or se trouve dans le voisinage immédiat: plus on s’en
éloigne, plus l’or prend la forme de paillettes aplaties. Les pépites
sont rares dans la région que j’ai parcourue, sauf à Souvenir
(établissements Kilomètre et Principal), où il y a assez souvent des
pépites de 100 à 200 grammes. Sur les placers du Haut-Mana, l’or est
très fin, parfois extrêmement fin, mais en petits grains plutôt qu’en
paillettes.
Dans les criques, l’alluvion aurifère est surmontée d’une couche meuble
tellement enchevêtrée de troncs et de racines que son enlèvement
constitue une des difficultés principales de l’exploitation: l’épaisseur
de cette couche varie de zéro à trois et quatre pieds, parfois six à
sept pieds; dans les grandes criques, elle atteint douze à treize pieds.
L’or se trouve quelquefois sous de gros troncs, ou de gros boulders,
accumulés à tel point que la dépense serait plus forte que l’or à
retirer, et qu’on l’abandonne. Cette difficulté et l’étroitesse des
criques rendent ici le dragage impossible.
Le bedrock sous-jacent est à l’état de _glaise_ blanche, de plusieurs
mètres d’épaisseur, compacte, ondulée et bosselée: cet état est dû à la
décomposition de la roche formant le sous-sol, en général roche
granitique, ou bien micaschiste. Je n’ai vu nulle part cette roche
affleurer en place, sauf dans les sauts ou rapides des grosses rivières,
mais j’en ai vu de nombreux débris ou éboulis, blocs et boulders, sur
les placers.
Les collines séparant les criques sont formées de terres rouges,
provenant de la décomposition de roches plus ou moins ferrugineuses. En
certains points, on remarque des blocs de quartz pur éparpillés; parfois
cependant ils forment des alignements assez étendus, mais des fouilles
faites au-dessous ne rencontrent que la terre rouge: ce sont les restes
de filons de quartz dont la roche encaissante a été désagrégée.
Ailleurs, ce sont des blocs, plus ou moins arrondis, de roches
granitiques (syénite, granulite, granite rouge), souvent riches en
éléments ferrugineux (hornblende, tourmaline, etc.). L’épaisseur de la
terre rouge paraît atteindre au moins 15 à 20 mètres, parfois même 40 à
60 mètres.
L’or des criques provient sans doute des filons de quartz qui ont laissé
comme témoins ces blocs isolés parsemant les terres rouges, et qui
doivent se prolonger dans la roche sous-jacente, mais leur recherche
peut présenter de sérieuses difficultés. L’or des rivières (ou grandes
criques) n’est le plus souvent que l’_apport_ fait par les petites
criques qui s’y jettent; _aussi ces rivières ont une teneur plus
irrégulière_.
En outre de la décomposition des roches du sous-sol, il semble qu’il y a
eu transport par l’action des eaux, ce qui a contribué à déplacer les
galets de quartz. Il y a eu une double décomposition: la première a agi
jusqu’à une grande profondeur (40 à 60 mètres); elle a transformé la
_pyrite de fer en oxyde rouge_ qui a suffi, avec les silicates de fer, à
_colorer tout l’ensemble des résidus en rouge_: en profondeur, la
_pyrite restant intacte_, la roche, granite ou autre, est demeurée
blanche; _d’où le bedrock blanc_ sous l’alluvion aurifère. La seconde
décomposition est due au régime des eaux actuelles qui ont traversé
facilement les terres rouges, déplacé les blocs de quartz et de roche,
jusqu’à la roche blanche plus dure, qui est devenue la glaise blanche du
bedrock, ondulée comme était autrefois la surface dure granitique, et
encore pyriteuse.
Il me paraît inutile de chercher ailleurs une explication pénible des
terres rouges et des blocs de quartz isolés.
Voici quelques particularités sur les diverses zones de placers
guyanais, en dehors de la Mana, pour ne pas nous restreindre à ce
groupe.
A l’Awa, l’or est fin, comme à la Mana; la Compagnie des Mines d’or de
la Guyane hollandaise a produit de 1893 à 1903, soit en neuf ans, 1,800
kilogrammes d’or, valant environ 5 millions et demi, sur une dizaine de
criques.
Au Carsewène, la grande crique, de 12 kilomètres de longueur, était
riche par taches irrégulières; les petites criques tributaires étaient
pauvres. La Compagnie des Mines d’or du Carsewène, venue trop tard, n’a
fait que quelques kilogrammes d’or, dont une moitié provenant des
criques, l’autre des débris de terre et de roche extraits d’un tunnel.
Cette Compagnie avait construit pour la relier à la mer un chemin de fer
_monorail_, long d’une centaine de kilomètres, actuellement presque
enfoui sous la vase.
L’Inini a été célèbre par ses nombreuses pépites, beaucoup pesant de 1 à
3 kilogrammes, plusieurs 5 à 6 kilogrammes, même 7 kilogrammes. On
trouva en outre beaucoup de fragments de quartz pleins d’or, ce qui
indiquait évidemment la destruction d’un riche filon de quartz, origine
ou _rhyzode_ des alluvions. L’alignement des criques les plus riches est
probablement l’indication de la direction du filon détruit.
A Saint-Elie et Adieu-Vat, l’or des criques était assez régulier sur 4 à
5 kilomètres de longueur. La grande crique Céide, longue de 12
kilomètres, enrichie par cinq tributaires de sa rive droite, semble
devoir être mise en exploitation fructueuse, malgré sa faible teneur, à
cause de sa régularité. Les galets et l’or de ces criques sont anguleux,
peu roulés, ce qui prouve le voisinage de leur origine.
Les terres rouges des collines, ou _terres de montagne_, ont rendu en un
certain point, sur Saint-Elie, 150 kilogrammes d’or. Ces terres
paraissent dues à l’érosion sur place de filons entièrement décomposés.
III. _Description détaillée d’un type de placers, entre la Mana et
l’Inini._--Ces placers ont de grandes étendues, 10 à 20 kilomètres de
longueur sur 5 à 10 de largeur.
Les alluvions aurifères, dans des criques distantes de 5 à 15
kilomètres, séparées par des collines plus ou moins hautes, sont
groupées autour de plusieurs établissements, soit six, un central, et
cinq détachés, pour centraliser les groupes d’exploitations ou
chantiers. C’est ainsi qu’on épuise peu à peu un placer.
A mesure qu’on exploite une partie d’un placer, on prospecte les autres
criques. Voyons d’abord les criques en exploitation.
L’exploitation est concentrée sur une crique principale et ses
affluents: ces criques sont séparées par des collines hautes de 60 à 100
mètres au-dessus du thalweg, et composées de terre rouge avec des blocs
et boulders de syénite et de granite rouge, parfois de limonite et de
fer pisolithique. Ces criques sont exploitées chacune par un chantier
occupant huit ou neuf ouvriers et un chef de chantier. Le travail se
fait d’aval en amont, et avec un simple sluice transportable.
Naturellement, la production journalière varie avec les chantiers: les
plus riches, à la Mana, font 300 à 400 grammes d’or par jour; d’autres
font 60 à 100 grammes, récoltés chaque soir dans le sluice par le chef
de chantier, et déposés dans une boîte en fer à cadenas remise ensuite
au directeur de l’établissement. Je n’entre pas ici dans les détails de
la surveillance.
Parfois, l’exploitation des criques se trouve barrée sur 200 mètres et
plus de longueur, par des boulders énormes, trop coûteux à déplacer ou à
faire disparaître.
L’alluvion aurifère est tantôt composée de petits galets de quartz
cristallin provenant de granite décomposé, anguleux, et de sable
quartzeux d’un blanc éblouissant au soleil; tantôt de sable argileux
jaunâtre ou rougeâtre, suivant en cela la nature de la roche du
sous-sol, trop profondément décomposée pour être visible. De même, l’or
est tantôt fin, granulé, assez régulièrement disséminé; tantôt en larges
paillettes, en pépites, et alors irrégulier.
Les criques dites d’été sont pourtant quelquefois inondées, même en été,
par des séries d’averses torrentielles. Il faut alors en épuiser l’eau
pour pouvoir les exploiter. Dans ce but, les Guyanais font usage de
pompes du pays, en bois, qu’ils appellent des _pompes macaques_. C’est
un balancier en bois, portant d’un côté une pierre comme contrepoids, de
l’autre, un seau; l’eau est déversée en aval d’un petit barrage, de
façon à ne pouvoir revenir dans le chantier. Ce moyen primitif est
parfois insuffisant.
J’ai vu des criques déjà épuisées sur 1,800 mètres de longueur, et 600
mètres dans les petits cours d’eau tributaires. Sur cette longueur, et
une largeur moyenne de 5 à 6 mètres, on avait retiré 180 kilogrammes
d’or, soit environ 80 kilogrammes d’or par kilomètre; ce qui, pour des
petites criques, est un excellent résultat.
Sur 13 kilomètres de longueur de criques exploitées dans un placer, on
avait retiré 1,013 kilogrammes d’or, soit 77 kilogrammes par kilomètre.
Chaque chantier avance de 3 à 4 mètres par jour de travail, ou environ
un kilomètre par an s’il n’y a aucune interruption. Avec quatre
chantiers, il a suffi de trois ans et demi pour épuiser les 13
kilomètres ci-dessus. Seulement, pour aller plus vite, on a souvent
négligé bien des parties des criques, notamment les côtés; dès qu’elles
s’élargissent un peu, il reste un second coup de sluice à donner,
parfois même un second et un troisième coup de sluice; mais ces nouveaux
coups de sluice ne sont généralement pas aussi fructueux que le premier
qui a été tenu, autant qu’on a cru le faire, dans la veine la plus riche
de l’alluvion. Il est vrai qu’on peut s’être trompé: l’or n’est pas
toujours concentré au milieu d’une crique; il est souvent sur les côtés:
il est capricieux.