semblables: pour l’homme comme pour les animaux, c’est _la loi de la
jungle_, comme la décrit Kipling. On ne reçoit guère de nouvelles. Il
est des gens dont on est resté sans nouvelles plusieurs années, car ils
se déplacent; on les croit là où ils ne sont pas et ils reparaissent
inopinément, ou bien on n’en entend plus parler. Les accidents de chasse
sont fréquents, celui surtout qui est dû à la décharge accidentelle d’un
fusil mal porté. Le chasseur insouciant laisse pendre son fusil qui se
trouve coucher en joue l’homme qui le suit. Sur un sentier boueux et
glissant, le long d’une pente, j’ai vu l’endroit où ce fait s’est passé
peu de temps avant mon passage: en bas, dans la crique, un peu de terre
soulevée indique une tombe, et c’est tout; nul ne s’est inquiété du
disparu. Un crime, s’il se produit, est bien difficile à découvrir en
des régions si désertes.
A déjeuner, Thamar nous fait goûter le _sorol_, la perdrix guyanaise;
puis le _pack_ ou _paca_, un gibier très fin rappelant le lièvre. Les
hoccos, agoutis et pécaris sont l’ordinaire. Mais j’ai goûté d’un mets
plus rare, le _singe coatta_. C’est une espèce assez grande de taille;
elle atteint trois à quatre pieds. J’ai eu la curiosité de voir écorcher
plusieurs coattas, et cela, je pense, m’a empêché de les apprécier comme
mets. Une fois dépouillés de leur fourrure, ils ont par trop l’air
d’enfants ou même d’adolescents à la peau blanche. Il restait le poil
noir de la tête, et cela, avec la peau jaune de leur visage, et leurs
petits yeux bridés leur donnait l’air de petits Japonais. Il paraît
qu’on s’habitue à leur goût _sui generis_. Cet animal vivant surtout de
fruits, sa chair est beaucoup moins forte que celle du _puma_, et
pourtant bien des Guyanais mangent avec plaisir le _puma_ ou tigre
américain.
Le singe rouge est moins bon que le _coatta_, mais sa fourrure est plus
belle, et Sully s’en fait donner un assortiment pour sa maison de
Cayenne.
Chaque soir, nous assistons à la pesée de l’or et à sa mise en boîte.
Voilà six jours que chaque soir on réunit un peu plus d’un kilo d’or; à
vingt-cinq jours de travail, on fera 26 à 28 kilos pour mars. Le
résultat des prospections que je fais exécuter correspond à cette
production; les directeurs de placers ont une grande expérience locale,
et peuvent prédire la production future d’une crique d’après les
prospections qu’elle donne; leurs prospections sont nombreuses et
méthodiques; ils fondent leur calcul sur le travail par homme et par
jour, et non sur la teneur en or par mètre cube. Les Sibériens ont une
méthode analogue fort pratique.
Les deux placers Souvenir et Dagobert sont tenus avec un soin méticuleux
au point de vue des comptes, de la production et du ravitaillement. On
sent un ingénieur à la tête de leurs services. Chaque soir, j’assiste à
la distribution des vivres aux ouvriers. Leur nourriture est abondante
et variée: morue, bacaliau, bœuf salé, patates, pain, manioc, haricots,
lentilles. Celles-ci sont chères, mais elles ont un grand avantage:
elles ne se gâtent jamais, tandis que l’humidité gâte les haricots. Le
placer produit du manioc, des patates, des bananes, du maïs et de la
canne à sucre.
Nous allons un jour visiter une crique nouvellement découverte, la
crique _Tortue_. Pour y aller, nous en passons d’abord une autre en
exploitation, déjà située à une heure et demie de l’établissement
central; reprenant dans cette crique une fouille de prospection, lorsque
l’eau est épuisée, voici qu’une tortue apparaît au fond; c’est une
preuve qu’elles abondent dans ces criques. La crique Tortue, un peu plus
loin, est très étroite, mais nous constatons qu’elle est vraiment riche
aux points explorés. A notre retour, cherchant des affleurements de
quartz, nous passons sous d’énormes blocs de granite rouge et blanc,
grands comme des maisons; mais la terre rouge, faite de roche
décomposée, apparaît au-dessous. L’endroit est pittoresque sous le
demi-jour de la forêt; d’ailleurs, le ciel est couvert; même, il tombe
des averses.
Cependant, nous avons hâte de partir. Des pagayeurs boschs nous ont dit
qu’il faut souvent douze jours de canotage pour descendre de Dagobert au
bourg de Mana, et sept ou huit en _tapouye_ (ce sont de petits
voiliers), de Mana à Cayenne. Dans ce cas, nous arriverions bien juste
pour le courrier du 3 avril. Or, Sully a toutes sortes d’affaires à
organiser à Cayenne avant cette date, car il désire revenir à Paris avec
moi; il attend un mobilier, un automobile, etc. C’est à peine s’il nous
reste une vingtaine de jours. Mais on a donné un bal en notre honneur
pour ce soir, qui sera le dernier, et il faut au moins le voir, sinon y
prendre part.
Dans une petite chambre, occupant tout l’intérieur d’une case, se
trémoussent une cinquantaine de créoles au teint sombre, noir même,
hommes et femmes. J’ai dit qu’il y a plusieurs femmes occupées à chaque
chantier. On dit bien que quelquefois elles sont cause de discorde, mais
le plus souvent leur présence attire et retient les ouvriers.
La danse est lente, sans mouvements désordonnés, qui seraient par trop
échauffants sous ce climat; c’est plutôt un balancement rythmé, presque
sans mouvement des pieds. Mais, si les couples évoluent avec lenteur, la
musique est un tourbillon vertigineux. Cette musique est tout à fait
originale: deux noirs, ou même deux créoles, demi-nus, sont assis côte à
côte sur le plancher; l’un d’eux, de ses doigts de fer, bat en cadence
une plaque de bois résonnante de façon à produire des roulements
rythmés, comme ceux du tambour, et très rapides; s’il y avait sur ce
rythme des notes musicales, cela ferait sans doute un air, comme des
variations de flûte ou de clarinette évoquent certains airs. L’autre
musicien agite une petite caisse de fer-blanc pleine de sable; il la
secoue violemment, et, cela, c’est l’accompagnement. Nous avons la
musique réduite à sa plus simple expression.
Mais, le plus amusant, c’est de voir les têtes des deux exécutants. Ce
sont des types; ils roulent les yeux, remuent la tête de droite à
gauche, en tous sens, font de lentes grimaces. Ils me faisaient l’effet
d’être épuisés de fatigue, à force d’exécuter tant de bruit et de
mouvements; mais non, ils peuvent s’en donner toute la nuit. C’est
beaucoup plus fatigant que de danser. Quelquefois, l’un ou l’autre des
danseurs ébauche une vague mélopée, qui doit être le thème sur lequel
brode le tambour de bois. Si ce n’était l’odeur un peu forte qui se
dégage de la salle, j’y resterais longtemps: c’est toujours la même
chose qu’on regarde, mais on doit arriver, en le considérant, à une
sorte de fascination étrange. M. Thamar jouit visiblement de ce
spectacle qu’il nous a réservé; il semble regretter de n’y point prendre
part. En notre honneur, il fait apporter aux musiciens et aux danseurs
quelques bouteilles de véritable tafia, et il s’improvise un buffet
vraiment assorti à ce bal.
Au dehors, la nuit est noire, et il tombe par rafales des averses
torrentielles; mais la température est tiède. Je vais rejoindre ma case
au drapeau, qui domine tout le village et même la colline. Mon boy a
suspendu son hamac, mais il n’est pas couché; il faut bien qu’il prenne
sa part du bal.
C’est ma dernière nuit aux placers, dans ces cases à jour sur la lisière
des bois sauvages; je crois que je vais regretter ces quelques semaines.
Si ce n’était l’appréhension de la fièvre et de l’anémie, je passerais
volontiers longtemps dans ces bois: l’Européen résiste aussi bien que le
créole. Avec une santé solide, des précautions suivies et raisonnées
comme celles que prend L’Admiral, une nourriture saine et abondante et
un vigoureux exercice tous les jours, la danse même parfois, on peut
braver l’humidité de la Guyane; or, l’humidité, c’est le véritable
écueil du climat, et non pas le soleil. Dans le bois, il n’y a pas de
soleil, et sur les chantiers, avec le casque blanc ou le grand
chapeau-parapluie des créoles, le soleil n’est pas dangereux.
Je pense à tout cela, à la magnificence de ce pays et de ses bois,
étendu sur ma couche, dans cette atmosphère idéale de douceur, écoutant
au loin les bruits du bal, de ce bal sans analogie avec celui de Roméo,
comme musique, et je m’endors. Demain, nous allons partir, traverser une
dernière fois le grand bois sauvage, et nous embarquer sur la Mana.
CHAPITRE XIII
DESCENTE DE LA RIVIÈRE MANA EN CANOT
Après avoir terminé l’inspection des quatre placers qui m’était confiée,
nous quittons le dernier établissement pour descendre à pied au _dégrad_
ou débarcadère de la Mana. Il n’y a guère que sept ou huit kilomètres,
mais les pluies torrentielles de ces derniers jours ont transformé les
criques en lacs, et les bois en marécages.
Le sentier est affreux; sur les criques débordées, les ponts de troncs
d’arbres manquent de solidité, parfois flottent et tournent sur
eux-mêmes; il est impossible d’y passer debout: il faut passer à
califourchon, ou dans l’eau jusqu’au milieu du corps. Je file en avant
avec Thamar, le directeur provisoire du placer Dagobert, qui m’aide
autant qu’il peut: d’ailleurs les arbres ruissellent et achèvent de nous
mouiller. Thamar, ce garçon intelligent qui m’a fort bien expliqué le
système des criques qu’il a étudiées, est en même temps un remarquable
homme des bois; il en connaît tous les secrets; il échoue pourtant
plusieurs fois dans sa recherche des passages à gué, tellement l’eau est
haute. Sur le sentier, voici passer un serpent vert, un _jacquot_, qui
fuit l’inondation. Parfois surgissent de terre des blocs de quartz où
l’on pose le pied avec plaisir, car tout autour le sol est glissant. Je
ne suis pas fâché de voir cet aspect de la forêt tropicale. On est
inondé, mais il fait tiède, et, tant que l’on est en mouvement,
l’humidité ne vous refroidit pas. On a même un certain plaisir à braver
impunément des situations que, sous nos climats froids, on ne braverait
pas sans risquer quelque peu sa santé.
La dernière crique à passer est un lac de cinquante mètres de largeur,
et d’une profondeur inconnue. Les troncs qui servaient de pont ont été
emportés par la crue. En vain Thamar cherche un passage. Il appelle les
boys du _dégrad_, qui n’est qu’à cent mètres plus loin. Ceux-ci
arrivent; deux d’entre eux traversent le gué à l’endroit le moins
profond: ils en ont jusqu’au cou. Il faut me décider à passer comme eux,
tenant ma montre en l’air, seul objet craignant ici l’humidité. De
l’autre côté, le soleil brille sur les toits des magasins, et je vais me
sécher en attendant Sully et Emma. Ceux-ci, plus patients que moi, ont
fait abattre, par nos porteurs qui les suivent, un arbre immense, et
passent l’eau profonde à pied sec. Ils sont pourtant obligés, eux aussi,
de changer de linge dans la hutte du magasinier.
Deux canots nous attendent sur la crique Sophie, qui rejoint la Mana
près d’ici. Il est midi passé; aussi nous déjeunons avant de nous
embarquer.
Nos pagayeurs, qui sont des créoles, font aussi leur repas. Nous montons
dans nos canots, chacun muni de quatre pagayeurs et d’un pilote. Sully
et Emma prennent le plus grand; je monte, seul passager, dans l’autre.
Il n’y a pas d’abri, comme en avaient nos canots de l’Approuague; les
_pomakarys_, ces abris de feuilles, comme on les appelle en créole,
gêneraient le pilote au passage des rapides et des sauts. Un troisième
canot descend la Mana avec nous, monté par deux _boschmen_, le père et
le fils.
Nous ne sommes pas à cinquante mètres du rivage qu’un clairon retentit.
C’est Thamar qui sonne la générale. Aussitôt Sully saisit son winchester
qui est chargé, et envoie une salve de dix coups; c’est L’Admiral de la
flotte qui répond au général des placers; puis, brusquement, la rivière
fait un détour, et nous perdons de vue le _dégrad_ de Dagobert. Seuls,
des coups de fusil, qui font écho à ceux de Sully, nous parviennent
encore, tandis que nous descendons la crique Sophie. Les bords inondés
au loin n’offrent aucun atterrissage; nous passons des groupes de
carbets dont les toits seuls émergent de l’eau.
Cependant la crique s’élargit, et nous entrons dans la Mana, large et
gonflée comme un grand fleuve. Bientôt c’est le confluent du _Coumarou_,
et le saut du Grand-Coumarou, signalé par mon pilote. Mais il est
invisible; à peine quelques petites vagues, indiquant les rochers à
faible profondeur, rident-elles la surface de l’eau. Nous filons sur le
courant plus rapide, sûrs que, de ce train, il ne faudra pas treize
jours pour descendre à Mana.
Vers cinq heures, nous touchons au saut _Ananas_, et nous décidons d’y
coucher, car il y a une chute brusque de trois mètres, et il faudra
alléger les canots au moins de notre poids. Nous accostons juste au
sommet du saut et l’on amarre les canots. Mais le mien se détache avant
que je ne l’aie quitté, et glisse; heureusement je saisis une liane, mon
pilote en agrippe une autre, et le canot s’arrête. Un peu plus, nous
descendions le saut par l’arrière, et non pas peut-être sans quelque
dommage.
Nous passons une bonne nuit, enchantés de reprendre la vie des carbets.
Au matin, nous passons à pied le saut Ananas, regardant filer les canots
allégés dans les rapides, et nous y remontons quelques instants après.
Un léger rideau de brume s’étend sur la rivière, amortissant l’éclat du
jour, et créant de jolies perspectives fuyantes. Voici que se répètent
les paysages de l’Approuague, les lianes touffues formant devant les
arbres de vraies murailles de feuillage rappelant les vieux châteaux
couverts de lierre, et sous les buissons poussent les ananas sauvages,
qui ont donné leur nom au saut.
Mais, de ces rideaux de feuillages verts, pendent maintenant de
splendides grappes de fleurs violettes; parfois même ces fleurs
recouvrent tout et montent jusqu’au sommet des arbres. La muraille verte
est devenue entièrement violette, et c’est une fête pour les yeux.
Ailleurs, sans qu’il y ait de fleurs visibles, ce sont des bouffées de
parfums qui nous arrivent et qui embaument toute la rivière.
Pour déjeuner, nous faisons halte près d’un groupe de carbets où se
trouve amarrée une flottille de canots. Ils portent des provisions
venant de Mana pour les placers que nous venons de visiter; mais le
courant est si fort que les pagayeurs sont impuissants à le remonter;
ils ont dû faire halte. Voilà près de cinquante jours qu’ils sont partis
de Mana, le 26 janvier, et ils vont encore être obligés d’attendre
quelques jours que la rivière ait baissé. Un peu plus bas, c’est un
autre groupe de canots. Voilà donc pourquoi l’on est privé de provisions
depuis quatre mois aux placers Saint-Léon et Triomphe: les pagayeurs ont
perdu leur temps sur la rivière pendant les quinze ou vingt premiers
jours, puis la crue est arrivée et les a immobilisés. Par contre, les
pagayeurs de Dagobert, qui sont justement ceux avec qui nous descendons
la Mana, bien que partis en février, sont sur la voie du retour.
Les lianes font tantôt des arches de verdure et de fleurs, et tantôt
elles s’amoncellent en figurant des collines en dômes plongeant dans la
rivière.
[Illustration: ÉGLISE DE MANA]
Nous arrivons au saut X... où nous passerons la nuit: mais il faut
d’abord le franchir. Malgré la crue, il est difficile et nous le
descendons à pied, non sans peine; car, même dans l’île par laquelle
nous passons, l’eau a envahi le sentier et formé des criques assez
profondes. Le passage n’est pas long, mais voici qu’à l’extrémité, nous
attendons vainement l’arrivée des canotiers: il faut aller à leur
recherche. Une partie seulement des provisions a été déchargée et
transportée derrière nous. En montant sur des blocs de granite qui font
partie du saut, nous distinguons un de nos canots en détresse contre un
îlot. C’est justement celui qui contient nos provisions: un faux coup de
pagaie l’a exposé à une lame des rapides qui l’a rempli. Heureusement il
a pu accoster l’îlot, et les deux pagayeurs sont en train de vider l’eau
avec leurs _couis_ (grandes écuelles en fer-blanc). Ils essayent ensuite
de traîner le canot par terre le long de l’îlot, pour se trouver ainsi
au pied de la chute; car il est impossible de la reprendre en amont.
Leurs efforts étant insuffisants, le canot des deux _boschs_, monté par
nos deux pilotes, part à leur secours. A son tour, il va se mettre en
travers sous un faux coup de pagaie; il embarque. Heureusement il est
vide; deux lames, une troisième l’aurait coulé. Mais il passe. Un canot
coulé dans un saut est généralement perdu: les hommes même ne s’en
tirent pas toujours! Enfin, voilà nos quatre hommes dans l’îlot, et
bientôt les deux canots sont traînés au bas du saut; ils filent comme
des flèches à travers les derniers rapides, sous nos yeux, et viennent
nous prendre pour nous conduire à la station des carbets. Il est sept
heures du soir, grande nuit, et nous avons eu un moment d’anxiété.
Nous repartons à six heures et demie du matin pour passer d’abord le
saut _Acajou_, presque invisible. Nous aurons une série de sauts à
franchir aujourd’hui.
Le saut _Léopard_, bien que fort visible, peut être franchi sans
descendre à terre. C’est le premier que je passe en plein courant, et
l’impression est plutôt excitante, au sens du mot américain _exciting_,
grisante. Les pagayeurs retirent de l’eau leurs pagaies, sauf celui de
tête et le pilote: le courant est plus que suffisant pour filer vite; la
direction seule importe. C’est là que se révèlent l’à-propos et
l’habileté du coup de pagaie. Nous n’avons qu’à nous tenir immobiles,
pour ne pas faire chavirer le canot, car les lames arrivent à la hauteur
des bords; un rien ferait entrer l’eau, au risque de nous couler. On
passe à quelques centimètres de crêtes de rocs à fleur d’eau, ou de
petits tourbillons. C’est vraiment une chose admirable que la science
consommée de leur art qu’ont ces créoles: on voit qu’ils connaissent les
sauts depuis leur enfance, dans tous leurs détails, et quel que soit le
niveau de l’eau, car la passe varie suivant ce niveau. C’est excitant:
quand un passage est franchi, on attend l’autre avec le désir de
retrouver cette excitation. Chaque saut n’est pas une chute unique; il
est formé de plusieurs chaînes de rocs à franchir, et dure deux cents à
trois cents mètres.
A midi, nous passons le _Gros-Saut_ et le saut _Patawa_; la chute totale
est de huit à dix mètres: il y a d’un seul coup une cataracte de trois à
quatre mètres de haut. Sur le bord, il y a deux tombes, l’une toute
fraîche, des victimes du saut. Pendant notre arrêt, suivant une coutume
locale, Sully fait brûler des bougies sur ces tombes.
C’est ensuite le saut _Topi-Topi_ que nous passons en canot. Outre
l’impression du saut _Léopard_, il me cause une légère émotion: entre
deux chutes, mon canot se retourne bout pour bout; c’est un cas fréquent
avec les courants de divers sens qui arrivent. Et, dans cet immense
bruissement des grandes eaux autour de soi, les pagayeurs se comprennent
mal. Nous nous accrochons à des branches pendantes d’un îlot propice;
nous retournons le canot et il file sans encombre à travers les
dernières cataractes de Topi-Topi. Dans ces mouvements, je conçois le
danger pour un canot à prêter le flanc aux vagues: il oscille et l’eau y
pénètre immédiatement. C’est aussi grave pour un canot que de se briser
contre une pointe de roc.
Au delà de Topi-Topi, nous croisons une demi-douzaine de canots avec une
troupe de gens qui font sécher des vêtements. Ils allaient au placer
Saint-Léon, lorsque, au milieu du saut que nous venons de franchir, un
de leurs canots a fait naufrage, avec les bagages de trois passagers,
leurs provisions et leurs vêtements; deux autres canots ont été plus ou
moins inondés, et ce sont les effets mouillés qu’ils font sécher.
Maintenant, quelques-uns d’entre eux vont redescendre à Mana chercher
d’autres provisions et d’autres effets. Ce sont seize jours de perdus
déjà, car de Mana ici ils ont mis seize jours. Sully, toujours généreux,
leur donne des provisions pour permettre à ceux qui vont rester ici
d’attendre, car ils vont être obligés d’y rester plus de trois semaines,
avec la crue de la Mana. C’est une désagréable aventure.
Dans ce groupe, il y a des femmes et des enfants. Ces dames, fort
élégantes physiquement, ne sont heureusement pas délicates et savent se
contenter de peu; elles ont même l’air de plaisanter sur leur situation.
Elles ne seront guère plus mal qu’aux placers, car elles ont du gibier
et des provisions; et puis elles connaissent la vie des bois, elles
savent se tirer d’affaire, et ce n’est peut-être pas la première
aventure de ce genre qui leur arrive.
Le saut _Continent_ est à découvert: nous en passons la partie centrale
à pied. Postés, Sully et moi, sur une saillie de rocher qui forme un
observatoire naturel sur le fleuve, nous regardons avec envie nos canots
filer comme des flèches au milieu de l’écume, du remous contre les
rochers, des tourbillons et des lames, dans le fracas de la cataracte.
Nous arrivons bientôt au-dessus du saut _Fracas_, où nous trouvons
quelques carbets pour passer la nuit. Il y a des _maringouins_,
moustiques d’un bleu d’acier, avec de longs dards qui percent facilement
les hamacs. Je dors tout de même, bercé par le roulement sourd et
distant du saut _Fracas_ qui nous attend demain. Il ne nous engloutira
pas; nos pilotes sont habiles.
Nous le défions, en effet, de nos canots qui filent au travers comme des
fétus de paille. Nouvelle excitation et nouvelle occasion d’admirer ce
jeu de pagaies, qui évite les abîmes des remous, les crêtes sournoises
des rochers, et qui dirige le canot toujours au travers des lames. C’est
le dernier saut que nous verrons: plus bas, l’eau les a recouverts. Au
bout du saut _Fracas_, la rive nous offre un petit spectacle: un temple
_bosch_. C’est un autel aux dieux des _boschmen_, élevé sous des arbres
d’où pendent des oriflammes blanches. Les _boschs_ prient ici, pour se
rendre les sauts favorables en les remontant, et pour faire leurs
actions de grâces en redescendant. Nos créoles, plus sceptiques, sont
tentés de rire de cette dévotion. Les _boschs_ ne sont pas, comme eux,
gâtés par Cayenne et le contact des blancs.
A une heure, nous passons les criques _Avenir_ et _Arrouani_, dans
lesquelles on exploite des placers aurifères. Plus bas, ce sont les
criques _Enfin_ et _Elysée_, bien connues en France par leurs mines d’or
d’alluvion, depuis longtemps exploitées. A l’entrée de la crique
_Elysée_ nous distinguons une masse de diverses machines en train de
passer à l’état de vieille ferraille, si l’on ne vient pas bientôt les
tirer de leur état précaire: ce sont des dragues.
Au bord de l’eau apparaissent deux grands arbres dominant ceux
d’alentour: ce sont des _fromagers_. Je ne sais d’où vient ce nom, ils
ne produisent rien de mangeable; ils abritent un placer. Un peu plus
bas, trois petites collines rompent la monotonie des berges.
Plusieurs fois nous accostons pour chercher des carbets où nous abriter
pour la nuit: les uns sont noyés, les autres occupés. A huit heures
seulement, quand il fait complètement noir, nous trouvons de grands
carbets sur une haute berge: ils ne sont que partiellement occupés. Cet
endroit s’appelle le Grand-Amadis: hélas! il n’offre rien d’héroïque à
conquérir; pourtant, il faut un certain genre de courage pour
s’accommoder de ce refuge: il est plein de vermine, de maringouins et de
chiques. Je n’ai pas encore vu de chiques en telle abondance. En outre,
il y a des vampires, et mon voisin de hamac, un _bosch_, est mordu au
pied par ce vilain animal. Pour moi, je dors bien; je le dois, je pense,
à la petite fatigue que je me suis volontairement donnée en pagayant
plusieurs heures avec mes créoles pour rattraper le canot de Sully qui
avait une forte avance. Déjà hier, j’avais pagayé entre les sauts, et
cet exercice m’avait détendu de l’éternelle position assise dans le
canot.
Toute cette nuit, il tombe une pluie diluvienne. Dans mes instants de
réveil, je voyais curieusement circuler ces _boschmen_ presque nus avec
leur sabre nu au côté: les maringouins les gênaient.