tour sur la chaise pliante, nous causons longuement, et ce sont surtout
des histoires de placériens. Ces créoles ont tous, plus ou moins, été à
l’Inini ou au Carsewène, les deux _rushs_ les plus récents à la
poursuite de l’or. Là aussi il y eut des forçats évadés, et cela me
rappelle ceux de Sibérie, qui ont là-bas découvert tant de placers
aurifères. En Guyane, les évadés s’en vont aux endroits les plus écartés
de l’Inini, où travaillent les _boschmen;_ ceux-ci leur apprennent le
travail du lavage, et s’en servent comme de domestiques, tout fiers
qu’ils sont d’avoir des blancs à leur service. Ce métier ne contribue
que trop à avilir le rôle des blancs en Guyane; cependant la médaille a
son revers, et parfois les évadés font payer cher leur orgueil aux
_boschs_, en leur volant leurs provisions et leurs canots avec lesquels
ils fuient ailleurs prospecter pour leur compte, quand ils ont appris le
métier de mineur.
Il s’est passé des faits assez graves au grand pénitencier de
Saint-Laurent du Maroni, et pourtant on n’en a pas fait de bruit. La
nuit, les forçats jouaient aux cartes avec les libérés: le surveillant
ne faisait pas sa ronde, sûr qu’il eût été de recevoir un mauvais coup.
Les forçats, n’ayant pas d’argent, se faisaient pourtant un point
d’honneur de payer leurs enjeux, mais pour cela, ils pillaient les
magasins la nuit: le sort désignait le magasin à dévaliser. Une nuit, le
sort tombe sur le magasin d’un nommé Lalanne, paisible bourgeois. Au
moment où il va être envahi, un petit chien donne l’alarme. Les forçats
rentrent, et l’on tire au sort un autre magasin: c’est celui d’un nommé
Macquarel, non moins paisible que Lalanne. Comme les forçats forcent la
devanture, le bruit réveille Mme Macquarel, qui se lève et appelle son
mari. Celui-ci fait l’incrédule, et le bruit qu’il fait avec ses
souliers avertit les envahisseurs. Deux d’entre eux montent l’escalier
et se postent dans un passage coudé qui conduit à l’appartement. Dès que
Macquarel ouvre la porte, il reçoit sur la tête un coup de sabre qui lui
crève un œil; mais avec son fusil, il tue un forçat et blesse l’autre.
Ce dernier s’enfuit; dès le lendemain, il est reconnu et enfermé.
On fait une enquête. Or, cette enquête amène la découverte de plusieurs
tonneaux remplis de sabres et de revolvers en vue d’une révolte
générale. Ce fut le procureur général qui mena cette enquête, et elle
eut du moins pour résultat de modifier le système de surveillance.
Il paraît que le jury guyanais a un faible pour les maraudeurs, ceux qui
saccagent les criques aurifères sans droit de propriété, et parmi
lesquels il y a souvent des évadés. C’est que les jurés sont des
marchands, et que les maraudeurs sont leurs pratiques pour acheter des
provisions. Les surveillants et l’administration ne sont pas des
pratiques, et puis ce sont le plus souvent des blancs, tandis que les
maraudeurs sont des créoles. Récemment un surveillant, en cas de
légitime défense, tua un maraudeur. Le jury le condamna à cinq ans de
prison. Il fallut une pétition générale de la colonie pour le faire
gracier. Ce simple fait qu’un blanc est qualifié d’Européen, tend bien à
prouver que le Français est un étranger dans sa colonie.
La chaise pliante a tant d’avantages pour causer confortablement que M.
Vertun m’en fait construire une pour la traversée du retour. Elle sera
en bois de lettres satiné rubané, et je l’emporterai en souvenir de nos
soirées en Guyane.
La grande couleuvre, qu’on appelle aussi le _devin_, n’est qu’une
variété du _boa constrictor_; elle atteint douze à seize mètres de
longueur, avec le diamètre d’un petit baril. On me cite un chasseur
créole qui a entouré sa hutte à l’intérieur d’une peau de couleuvre
étalée; la queue rejoint la porte en face de la tête, et la hutte a
quatre mètres de côté. Il paraît, mais est-ce ici le mirage créole, que
le devin s’attaque aux tapirs, aux jeunes, je pense; il étouffe sa proie
dans ses replis, puis il commence son travail d’étirement pour l’avaler.
Il l’applique contre un arbre dont il fait le tour, la presse et la
frotte pour écraser les os, puis il s’enroule autour d’elle, et s’étire
pour étirer aussi sa victime. Quand celle-ci, devenue malléable, a perdu
toute forme, le devin commence à l’avaler par la tête, en l’inondant de
sa bave; quelquefois la bête est si grosse que le devin est obligé de
s’arrêter à la moitié pour digérer avant de s’occuper de l’autre, et il
reste ainsi longtemps. Après avoir avalé une proie volumineuse, il gît
plusieurs jours, une semaine, sans mouvement, comme inanimé. Il est
incapable de résistance et on le tue comme un être inoffensif. On
prétend que des chasseurs se sont assis sur lui, le prenant pour un
tronc. Pour le tuer sans danger, on le hisse sur une branche d’arbre en
le suspendant par le cou à un nœud coulant; un homme grimpe sur l’arbre,
descend sur le cou de l’animal, où il plonge son sabre, et se laisse
redescendre jusqu’au sol en le fendant sur toute sa longueur. Mais le
devin affamé est la terreur des bois. J’ai cité précédemment deux
circonstances où il se serait directement attaqué à l’homme, même à un
homme à cheval.
Il y a heureusement un certain nombre d’oiseaux qui tuent les serpents,
entre autres les vautours et les urubus; il y a même les vampires.
Darwin a raison. Il se fait une sélection naturelle, et ce ne sont pas
les plus forts qui résistent, ce sont les mieux adaptés au milieu; ainsi
les petits vampires ont raison de grands animaux. Ils tueraient les
chevaux et les bœufs, si l’on ne protégeait ceux-ci par des lampes
allumées. Il a pu exister dans les temps géologiques un animal
insignifiant ayant détruit des races entières d’animaux mal taillés pour
la lutte et dont la disparition a rompu la chaîne apparente de
l’évolution. Ceux-ci étaient les branches mortes de l’arbre de la vie
dont parle Darwin. Il a fallu que _le milieu crée l’organe_ pour que la
race subsiste.
J’ai plaisir à discuter de ces hypothèses avec M. Vertun. Les créoles
sont fort portés au matérialisme complet, intégral, dirait-on, et nous
verrons qu’ils sont facilement portés à être francs-maçons, ce qui
semble être une conséquence du matérialisme.
--Cependant, lui disais-je, si la force naturelle est ainsi capable de
créer les organes adaptés aux besoins, depuis le mouvement informe
jusqu’à l’organe visuel (Darwin le dit), et à l’intelligence, alors le
monde physique peut bien créer le monde moral par une tension, une
tendance universelle à un état supérieur; la tendance à savoir est non
moins irrésistible que la tendance à lutter pour l’existence: elle en
fait même partie.
--Vous faites une hypothèse, dit M. Vertun.
--Tout le système de Darwin est une hypothèse: il remplace les créations
parallèles et successives par une création continue. C’est la méthode
infinitésimale appliquée au monde physique. Lui convient-elle d’abord?
En tout cas, cela ne diminue en rien la nécessité de la création, car
selon Darwin, de l’être inférieur sort constamment l’être supérieur, ce
qui est au-dessus de notre conception. Il n’y aurait donc pas de preuve
plus évidente de l’action continuelle de la Providence que le
darwinisme.
--C’est ce que nous appelons le Progrès. Et voilà la croyance à laquelle
faisait allusion, par exemple, un ministre français, quand on lui
demandait récemment de s’expliquer sur ses croyances. Il a dit: «Je
crois au Progrès.» Ce mot a une grande signification.
--Le progrès dans l’évolution, dis-je. Mais le ministre en question a
voulu parler du progrès de l’homme. Or, justement le progrès ne paraît
pas exister pour _l’être humain_. Nous ne le constatons pas dans l’homme
physique ou intellectuel. _La science progresse_ par jalons successifs,
mais _il n’y a aucune preuve que l’intelligence de l’homme progresse_.
Il y a eu de toute ancienneté des hommes intelligents et réfléchis pour
concevoir les hypothèses modernes. Pythagore concevait très bien le
système solaire; Aristote ébauchait l’évolution; Moïse faisait de la
géologie et de la géogénie; Archimède calculait de très difficiles
intégrales. Savez-vous ce que Leibniz disait d’Archimède? _Ceux qui sont
capables de le lire admirent moins les découvertes des grands génies
modernes._ De l’avis des mathématiciens, seul le cerveau d’Huyghens
serait à la hauteur de celui d’Archimède. Si nous pouvions comparer
l’état des hommes d’il y a quatre mille ans et leur état actuel, la
seule différence essentielle serait le peuplement progressif de la
surface de la terre par l’homme.
--Et la rapidité des communications? dit M. Vertun. Et les chemins de
fer, la vapeur, l’électricité, la télégraphie sans fil, les cuirassés,
les sous-marins?
--En quoi ces inventions ont-elles modifié l’homme lui-même? La
proportion des hommes supérieurs n’est sans doute pas supérieure à celle
d’il y a quatre ou six mille ans. Ce que vous citez est un progrès de la
science par acquisitions successives et non un progrès de l’homme. On
peut, d’ailleurs, l’acquérir d’un seul coup, comme ont fait les
Japonais. Or, on ne voit pas que cela ait changé les Japonais comme
hommes. Pourtant?
--Mais alors, et les vieilles nations d’Europe, qu’ont-elles gagné?
--Elles ont gagné, sans parler d’autre chose, la diffusion de
l’instruction, ce qui élève et égalise les hommes, mais cela n’augmente
en rien leur capacité intellectuelle. Peut-être que la science entrave
l’évolution de l’homme, en lui donnant une puissance artificielle. Pour
en revenir à l’évolution, ce n’est que l’hypothèse de l’unité dans
l’origine des espèces. Pourquoi cela? _On connaît environ quatre-vingts_
corps simples, il se peut donc tout aussi bien qu’il y ait eu à
l’origine des centaines de germes, datant même de diverses époques.
--Cependant il faut convenir que l’évolution est une hypothèse qui plaît
à notre esprit, sans doute à cause de l’idée d’unité qu’elle met à la
base de notre conception de la nature.
--C’est l’unité divine, dit Sully, qui, malgré son peu de goût pour les
spéculations idéalistes, s’est toujours montré vis-à-vis de nous
respectueux de l’idée religieuse.
--Oui, le plan de l’univers paraît unique, depuis que la science récente
a formulé des lois générales pour tout l’univers: celles de Newton, de
Fresnel, de Berthelot, de Maxwell. Cette unité de lois prouve l’unité de
pensée. Cependant l’accord entre les diverses branches de la science
n’est pas encore fait. S’il se fait, ce sera grâce à une conception
idéaliste, et non pas avec les idées matérialistes.
--En Guyane, le matérialisme jouit d’une grande faveur, grâce au sens
pratique des créoles, et à la diffusion chez eux de la fameuse secte
trop connue, la franc-maçonnerie.
--Je crois que le progrès de l’homme ne peut se faire que par
l’idéalisme, en se dégageant de plus en plus des liens de la matière.
--Ce n’est pas ce qu’on disait, il y a quelques années, avec Zola dans
le roman, Karl Marx en sociologie, Büchner en philosophie, Kirchoff en
mécanique, avec l’art réaliste tiré de la photographie, la musique
réaliste elle aussi.
--Nous avons même maintenant Wells, en fait de réalisme, mais il le
traite avec humour, et Haeckel en philosophie physiologique; mais le
courant leur est contraire, il n’y a pas à dire, depuis quelques années.
On fait maintenant reposer les idées transcendantes sur des arguments
purement physiques.
Ce n’est plus la matière qui forme la notion primordiale de nos sens, la
matière est inconcevable avec son infinie divisibilité; c’est l’énergie
qui apparaît à la source de toutes choses. Avec Newton, la lumière même
était quelque chose de matériel, dans la théorie de l’émission. Déjà
Descartes pourtant, bien que d’une manière informe, avait parlé de
tourbillons.
La théorie ondulatoire de Fresnel a renversé l’émission; elle a été
confirmée par des découvertes absolument d’accord avec ses calculs
mathématiques, et par les ondes hertziennes. Aussi cette théorie a fait
introduire dans l’exposition scientifique du monde une force nouvelle
qui transformait toute sa composition. C’est l’éther qui, par ses
vibrations, est devenu le champ principal des phénomènes perceptibles
aux sens. Les ondes lumineuses ne diffèrent plus des ondes hertziennes
que par le rythme et l’amplitude des vibrations. L’électricité paraît
devenir comme la clef de voûte de la chimie, la cause même de l’énergie
et de la matière. La matière peut-être n’est plus qu’une illusion, car
sa décomposition à l’infini produit des atomes si petits qu’ils ne sont
plus de la matière, mais de l’électricité.
La différence entre les atomes n’est plus dans leur constitution, mais
dans le sens, la rapidité, la disposition de leurs mouvements ou plutôt
des mouvements de leurs _monades_, lesquelles sont, par rapport à eux,
comme les planètes par rapport au système solaire. L’émission d’énergie
n’est plus un miracle, bien qu’elle soit indéfinie, puisqu’elle résulte
d’un mouvement aussi naturel et éternel que le mouvement de nos
planètes, dont Laplace a démontré mathématiquement la permanence et
l’équilibre.
Il resterait à expliquer ces _monades_ qui forment les atomes. D’après
Larmor, ce sont des modifications de l’éther, des nœuds qui se forment
dans ce milieu, par un mécanisme analogue à celui des fameux tourbillons
de Maxwell. L’éther, un fluide pourtant hypothétique, devient donc la
base de l’interprétation rationnelle de l’univers, l’électricité est la
réalité, et la matière n’en est que l’expression sensible, purement
locale et probablement transitoire. Cet éther est gênant à expliquer.
--Tout cela, dit Sully, c’est très joli, mais ça ne donne pas à manger;
parlez-moi plutôt d’une belle pépite, c’est une matière transitoire,
mais pourtant une réalité.
--Je n’ai pas fini, et je puis vous apprendre encore quelque chose de
plus joli. C’est un fait bien étrange que l’homme éprouve tant de
difficultés à développer ses facultés de raisonnement et de perception
pour comprendre le monde qui l’entoure. Car vous avez raison, il est
encore bien peu avancé, puisqu’il ne peut se dégager de l’attraction
d’une belle pépite. Il serait pourtant intéressant de savoir pourquoi il
est si peu avancé dans cette recherche.
Un savant, Myers, a cru en trouver une explication. C’est que la
sélection naturelle, la lutte pour la vie, a développé jusqu’ici
seulement les facultés inférieures de l’homme. Notre but presque unique
et continuel est la conservation de notre individu et de notre espèce.
Cela nous empêche de développer nos facultés supérieures. Moi, je n’en
crois rien.
Si les hommes de génie, dans les sciences et les arts, sont si rares,
c’est qu’ils sont de cette rare catégorie de gens qui n’ont pour pensée
que leur art et leur science, et non pas l’idée de gagner leur vie! Il
est juste de dire que notre civilisation tend à mettre les savants à
l’abri du besoin, et quant aux artistes, leur vie, c’est leur art.
Seulement il leur arrive souvent de sacrifier l’art à la mode, et il
n’est que trop vrai que les artistes de génie meurent à la peine: il n’y
a qu’à lire leur histoire.
--Mais enfin cela prouve tout de même que les facultés supérieures de
l’homme ne se développent que lorsque les facultés inférieures n’en
éprouvent pas la nécessité. Pourtant les unes ne vont guère sans les
autres.
--En somme, la matière serait illusoire, et nous devrions faire tendre
tous nos efforts à chercher ce qu’il y a sous la matière, au moyen de
l’art d’abord puis de la philosophie, ou plus exactement, de la
théologie, la science des causes. Je reviendrai ici à une idée bizarre:
c’est que l’éloignement des passions brutales a produit l’amour, et que
l’amour est la source des arts, notamment de la musique. Musset a dit:
«La musique est une langue que le génie a inventée pour l’amour.» Donc
déjà la musique est dans la région supérieure!
--Nous avons, nous aussi, une littérature créole, et nous aimons la
musique, dit M. Vertun; vous avez dû entendre un de nos bals à Cayenne.
--Oui, mais j’avoue que, sous ce point de vue, à Paris on trouve mieux.
M. Vertun nous accompagna au placer Dagobert pour nous montrer un
détaché de son placer. Il nous fallut quatre heures de marche. Le
sentier longea d’abord une grande crique où l’on pourra donner quatre
coups de _sluice_ parallèles, puis on gravit des montagnes, c’est-à-dire
des collines, et entre temps, nous subissons de petites averses.
Au détaché de Triomphe plusieurs chantiers sont arrêtés, envahis par
l’eau, et à cause du manque de mineurs. Il y a eu un retard dans l’envoi
des provisions par les canotiers _boschs_, et beaucoup d’ouvriers se
sont prétendus malades ou sont allés travailler ailleurs.
En route, nous revenons, Sully et moi, sur nos causeries:
--Vous êtes tout de même par trop pratique. Une pépite, ce n’est pas
tout dans la vie.
--Bah! nous autres, nous n’avons pas de plaisir à sonder l’inconnu. Il
faut bien nous rabattre sur les plaisirs de la vie.
--Oh, vous savez vous tirer d’affaire! Vous êtes à votre aise partout.
On vous mettrait dans le désert que vous en tireriez quelque chose. Il
faut le reconnaître, c’est une fameuse qualité. Vous avez bon pied, bon
œil, des dents que j’admire, tout!
Seulement vous êtes privé de ce qui est, selon moi, une des grandes
jouissances de la vie. Dans le désert, je ne sais si l’on trouverait à
manger, mais on trouverait à rêver, et le rêve a des conséquences
souvent très pratiques. Il développe l’imagination.
--Il n’en faut pas trop. Savez-vous ce qui arrive aux rêveurs? Avec leur
plaisir à rêver, ils _dédaignent_ le côté pratique de la vie. Au moment
opportun, ils le négligent, on dirait que ça leur est bien égal.
D’ailleurs analyser son milieu, ses semblables, c’est intéressant.
--C’est vrai, le rêve peut faire perdre en un instant le fruit de son
travail. On ne devrait pas profiter de cette faiblesse d’autrui.
Malheureusement, en ce monde, chacun pour soi; si l’un perd son
avantage, l’autre le prend. Qui va à la chasse perd sa place.
--Et quand il revient, il trouve un chien! Qui le vaut d’ailleurs! On ne
peut pas tout avoir. Vous rêvez, cela vous plaît; soyez content,
chantez, dansez!
--Comme la cigale? Je vous dirai que si la fourmi voulait chanter, elle
serait ridicule. Celui qui ne sent pas la beauté, tout en étant
intelligent, _fait semblant_ de la sentir, pour avoir l’air de tout
comprendre, et il dupe les autres. Mais l’artiste ne s’y trompe pas, il
voit le ridicule de ces jugements, et il en rit, et, à la fin, tout le
monde en rit aussi, parce qu’il y a de l’intelligence dans le sentiment.
Ah non! L’intelligence pratique ne suffit pas.
--Il en faut, et chacun prend son plaisir où il le trouve. Il en est
beaucoup, allez, qui font semblant de croire à la religion et qui, au
fond, n’en ont point.
--Justement, ils font semblant de la comprendre. Nous sommes d’accord.
[Illustration: LE FOUR DU PLACER DAGOBERT]
Il serait impossible, pensai-je, de concilier un tempérament
intellectuel pur avec un tempérament sentimental, mais heureusement
chaque homme possède un peu de l’un et de l’autre, et c’est ainsi qu’on
s’entend: théorie et pratique.
CHAPITRE XII
LE PLACER DAGOBERT
Nous avons fait halte au détaché Saint-Jules, où l’on nous prépare un
punch au rhum, qui nous remet de la chaleur et de la marche. Nous
trouvons là le directeur de Dagobert ou plutôt son adjudant, M. Thamar.
Le sentier que nous prenons est pittoresque et accidenté, mais nous
avons plusieurs averses. On gravit de petites montagnes, après avoir
longé les criques déboisées déjà exploitées, dans lesquelles la pluie
nous inonde sans qu’aucun feuillage ne la retienne. Après les montagnes,
nous longeons la crique Absinthe, et je prends les devants avec M.
Thamar, le directeur provisoire de Dagobert, venu à notre rencontre.
C’est un jeune homme bien découplé, l’air décidé et énergique, qui
enjambe les criques et passe les ponts sourcilleux comme un porteur
nègre, ou bien un créole. Il m’entraîne à sa suite; Sully reste avec
Emma qui va plus lentement, et M. Vertun leur tient compagnie. De grands
troncs nous barrent plus d’une fois le passage, en des endroits pleins
d’eau et de broussailles, de sorte que je me demande comment Emma s’en
tirera. Mais elle est vaillante. Tout ce sentier est en fort mauvais
état, on l’a abandonné pour faire les charrois par un sentier situé en
aval.
Une surprise m’attend à mon arrivée à l’établissement Dagobert: c’est
une salve de mousqueterie qui me semble être tirée en mon honneur;
levant les yeux, en montant le penchant de la colline, j’aperçois au
sommet de la case qui domine le village un grand drapeau français, sur
un long mât, agité par le vent. Les décharges se répètent une demi-heure
plus tard, à l’arrivée de Sully. C’est réellement une réception, mais
non officielle: il y a plus de cordialité, il n’y a pas de dissidents,
et surtout il n’y a pas de discours. Il est deux heures, et la faim nous
presse, ce qui nous empêcherait d’écouter des harangues. Le dîner nous
attire davantage. Mais il est précédé de punchs et d’apéritifs variés,
comme s’il était nécessaire d’exciter notre appétit. Après la marche,
les averses, la dernière montée à gravir après bien d’autres, et à 185
mètres d’altitude, l’appétit vient tout naturellement. Aussi le dîner
est fort gai et se termine par de l’enthousiasme quand M. Vertun tire de
son sac un gâteau de Savoie, présent de sa cuisinière, tandis que Sully
débouche son champagne. Décidément, c’est un pays d’or; il me rappelle
le Transvaal avant la guerre.
Le placer Dagobert paraît en pleine prospérité. Il a produit
vingt-quatre kilos d’or le mois dernier, et l’on compte dépasser ce
chiffre en mars. L’an dernier pourtant, il a eu ses vicissitudes; il a
été envahi par les maraudeurs, on nous en fera l’historique.
Cet après-midi, nous faisons un tour aux plantations. Nous prenons
successivement un bain aromatique, et nous allons nous coucher de bonne
heure. J’ai, à moi seul, une case neuve, construite pour le directeur
qui est absent, M. Acratus. Cette case a deux chambres et une salle de
bains. Mon lit de planches et d’herbes est excellent. Sans plus me
préoccuper des vampires que s’ils n’existaient pas, je m’endors
profondément. Une lampe brille sur ma véranda; un boy dort sur un hamac
dans la seconde chambre, je suis traité comme un personnage. A trois
heures pourtant, les singes hurleurs me tiennent éveillé plus d’une
heure; ils gambadent sur les arbres les plus proches. Puis je me rendors
pour me lever à six heures, l’heure à laquelle presque subitement, il
fait grand jour.
Le placer Dagobert rend en ce moment une moyenne de dix grammes d’or par
jour et par homme aux chantiers: il y a des criques nouvellement
découvertes, aussi riches, d’après les prospections, que celles qui
produisent depuis deux et trois ans. Enfin, il y a toute une région dans
l’ouest, qui est fort riche, mais qui a été envahie l’an dernier (1903),
par les maraudeurs. Pendant cinq à six mois, ceux-ci ont saccagé les
criques, ils étaient deux à trois cents, jusqu’à ce qu’enfin, en
novembre, le propriétaire du placer, M. Melkior, de Cayenne, se décidât
à envoyer à ses frais une petite expédition pour les expulser. Il obtint
soixante-dix soldats avec leurs officiers et sous-officiers, un
brigadier de gendarmerie, un médecin, un arpenteur, et un représentant
de la loi. La plus grande difficulté consista à réunir à Mana le nombre
de canots et de pagayeurs nécessaires. Mais ensuite tout se passa très
bien, personne ne fut malade, il n’y eut aucun accident sérieux au
passage des sauts. Certaines nuits furent pénibles à cause de la pluie:
c’était la fin de la saison sèche, mais comme il était difficile de
construire vingt ou trente carbets tous les soirs, les hommes
suspendaient leurs hamacs entre deux arbres, et s’il tombait des
averses, ils les recevaient. Mais c’est monnaie courante en Guyane, on
ne s’en plaint pas trop: pourtant une forte averse dans un hamac étanche
fait une baignoire.
Les maraudeurs furent expulsés. Pour les obliger à partir, on saisit
leurs vivres sauf l’indispensable à leur voyage, et l’arpenteur officiel
put achever la délimitation du placer sur le terrain: ce travail est
long et difficile en Guyane, quand on songe que les placers ont souvent
dix à vingt kilomètres de longueur. Il semble qu’il dut être bien facile
aux maraudeurs de revenir, après le départ de la force armée; car il n’y
a pas de police possible à pareille distance, et la zone saccagée était
à portée du Maroni, d’où il est facile de fuir en Guyane hollandaise.
Mais les vivres coûtent et il faut les transporter; aucun maraudeur
n’est encore revenu, et le directeur du placer va mettre en exploitation
intensive la région envahie, pour éviter tout nouveau maraudage.