cinq heures, la pluie est toujours telle que force est bien d’attendre.
A sept heures, elle n’a pas cessé; pourtant il faut bien se décider.
Avec des caoutchoucs et des parasols, on se tirera d’affaire. Il n’y a
plus de sauts à franchir, car les hautes eaux ont recouvert tous les
rochers et les sauts de cette région sont peu élevés. Ainsi nous avons
passé hier soir, sans nous en douter, le saut _Dalle_, ainsi nommé parce
que le passage par où on le franchit est allongé comme une dalle de
_sluice_.
Nous passons le _dégrad_ du placer _Clovis_: il pleut toujours à
torrents. Sully et Emma ont arboré des chapeaux-parapluies en bois
d’_arouman_; c’est grotesque et pittoresque à la fois. Mon pilote voit
avec inquiétude l’eau ruisseler sur sa peau nue: il me dit qu’il
commence à sentir le froid. A la longue, ces pluies tièdes
refroidissent; c’est leur danger: il vaut mieux mettre alors un tricot,
même mouillé, comme me le disait mon Indien de l’Approuague. Je passe au
pilote mon caoutchouc, et j’ouvre mon parasol. Il nous arrive des
effluves de parfums provenant de fleurs invisibles, mais cela même ne
nous charme plus. C’est peut-être le bois de rose, ou ce bois violet que
nous avons vu hier, et qui ferait de si beaux ouvrages d’ébénisterie.
Les _boschs_ (qu’on appelle ici _Saramacas_) du troisième canot se sont
couchés sous leur prélart, la toile goudronnée qui recouvre leurs
provisions; et, quand nous rencontrons leur canot, il flotte à la dérive
au milieu de la Mana. C’est ingénieux pour éviter la pluie, tout en
faisant du chemin. Mes boys sont stoïques sous la pluie. Mon pilote, qui
avait cessé son chant monotone, le reprend sous mon caoutchouc. C’est
une mélopée indéfinie qui rythme le mouvement des pagaies; car lui aussi
pagaye pour se réchauffer. Ce chant vient du Soudan, en Afrique, et il
est en idiome africain; il dit l’histoire de la fille du désert. Les
boys chantent aussi et pagayent mieux; ils ont les voix de sauvages
qu’il faut avec leur chant: ce sont parfois des éclats violents qui
sonnent faux, mais rappellent les cris aigus de nos montagnards de
Savoie pour s’appeler de très loin. Je n’oublierai pas ces cinq heures
de pluie sans miséricorde. Je pagayai aussi sur leur rythme, mais je
pensais plutôt à des rythmes de Verdi, de ces rythmes italiens à trois
temps qui vont si bien aussi avec le mouvement rapide des pagaies.
Après midi, la pluie cesse tout à fait, aussi brusquement et
sérieusement qu’elle n’avait cessé de ruisseler. Quand je ne pagayais
pas, j’étais occupé à manier le _coui_ pour vider l’eau du canot. La
Mana devient de plus en plus large et profonde, grâce aux criques qui
s’y déversent. Ce fleuve magnifique commence à me rappeler ceux de
Sibérie: il est aussi jaune, mais les bords sont d’une végétation bien
plus riche.
Nous passons devant Angoulême, l’ancien village de Mana, abandonné comme
trop loin de la mer pour les petites goélettes; puis c’est Cormoran, où
M. Théodule Leblond, de Cayenne, a entrepris l’exploitation du _balata_,
l’arbre dont le suc équivaut à la gutta-percha.
Il fait nuit quand nous arrivons au village indien de Mana, et il y a
encore deux heures et demie jusqu’au bourg de Mana. Nous n’entrevoyons
les lumières de cette petite localité qu’à dix heures du soir. Sully
nous annonce par une salve de son winchester, et les boys entonnent leur
chanson avec un nouvel entrain. Cette cinquième journée, ils ont pagayé
quinze heures.
Les coups de feu ont attiré quelques personnes avec des lanternes, grâce
auxquelles nous réussissons à sortir des canots avec nos bagages, au
milieu d’une nuée de moustiques.
CHAPITRE XIV
LE BOURG DE MANA
Mana n’a pas d’hôtels: on nous trouva cependant deux chambres dans deux
maisons assez éloignées l’une de l’autre. Je m’étendis sur un lit muni
d’une moustiquaire et m’endormis sans retard, en ayant assez de la
position assise en canot.
Ce sont des religieuses qui ont fondé Mana, il y a une cinquantaine
d’années, en y faisant des plantations de canne à sucre. Elles
fabriquent du rhum. Mais la canne à sucre a bien perdu de son importance
depuis qu’on fait du sucre de betterave et aussi à cause du manque de
main-d’œuvre. Mais, grâce à sa manipulation soignée, le rhum de Mana
garde sa réputation d’être le meilleur des Antilles.
Nous dûmes attendre quelques jours l’arrivée de la _Paulette_, le petit
voilier que nous avait promis M. Melkior. C’est que nous avions descendu
la Mana avec une rapidité inusitée, grâce à la crue et au courant: en
été, il faut trois et quatre semaines pour faire ce que nous avions fait
en moins de cinq jours. Cependant, le temps ne nous parut pas long. Je
vis fabriquer le manioc sous ses deux formes comestibles: le _couac_ et
la _cassave_. Le couac est en grains durs, et me plaît médiocrement; la
cassave est sous forme de galette aplatie, moins dure et d’un goût
agréable. L’opération importante de la fabrication est la digestion du
manioc avec de l’eau dans un appareil appelé _couleuvre_. Cet appareil,
en fibres de palmier tressées, a la forme d’une couleuvre longue de deux
mètres environ: on le remplit de manioc et d’eau, et on l’allonge en
l’étirant; puis on le raccourcit et on le rallonge indéfiniment, ce qui
imite les mouvements du boa pour avaler. C’est une déglutition complète:
l’eau suinte à travers les fibres, et le volume du manioc ingurgité
diminue peu à peu. On remet du manioc sec et l’on recommence jusqu’à ce
que la couleuvre ne s’étire plus. On grille le produit, ou bien on le
cuit en forme de galette sur un four en pierres sèches, et l’on a le
_couac_ et la _cassave_.
M. Sucar, chez qui nous prenons nos repas, nous offre toute espèce de
fruits, depuis les grosses amandes du _balata_ jusqu’à la _confiture
macaque_, sorte de groseille rouge. En outre, il nous charme par sa voix
de ténor, souple et moelleuse; une voix naturelle bien rare. Cet homme
est très grand, brun, crépu; il a le physique de Dumas père, et il est
artiste.
J’ai dit que les créoles savent être artistes; leurs histoires en canot
le prouvent abondamment: elles sont pleines de fantaisie et d’imprévu.
Et ici, à Mana, M. Sucar m’en donne une autre preuve, non seulement par
sa voix si harmonieuse et si bien timbrée, mais dans le choix de ses
mélodies, tirées des chefs-d’œuvre italiens, _la Norma_, _la Favorite_,
etc., mais aussi par le goût avec lequel il chante, par exemple, certain
air de _Mignon_: «Elle ne croyait pas, dans sa candeur naïve, etc.,» si
ridicule quand on accentue sa mesure à trois temps. M. Sucar a sauvé ce
ridicule, et l’air paraît dans toute sa douceur mélancolique. Nous avons
passé de bons moments à Mana à causer musique et à entendre M. Sucar et
sa mandoline. Un pauvre instrument, que la mandoline; mais, lorsqu’il
n’y en a pas d’autre, et qu’une belle voix le domine, c’est encore
charmant! C’était même spirituel avec certaine sérénade guyanaise,
paroles et musique de M. Sucar; un peu méchante, mais jamais on n’eût
osé s’en fâcher.
Ce ne sont pas les instruments qui font la musique, c’est l’âme qui s’en
dégage: les uns la comprennent, les autres non. Le grand Beethoven
n’avait qu’un clavecin, une épinette, et pourtant elle a frémi d’accents
que les plus superbes instruments modernes ne connaissent pas, ou dont
ils n’ont que de pâles échos, si quelque hasard le veut. Retrouver les
impressions d’un maître comme Beethoven dans ses sonates, ses quatuors,
ses symphonies, quel problème plein d’exquises sensations! Plus vaste
qu’un problème de géométrie ou d’analyse, il laisse place à la
fantaisie, et quelle fantaisie!
Sucar nous dit avoir songé à ce mot de _Napoléon_ écrit par le grand
homme sur sa troisième symphonie, l’_Héroïque_. Celle-ci avait alors une
marche héroïque; c’est après le couronnement de Napoléon que Beethoven,
le traitant d’ambitieux, effaça son nom et lui fit une marche funèbre,
au lieu de la marche triomphale qu’il avait d’abord composée. Quelle
pouvait être cette marche triomphale de Beethoven, de cet homme si
puissant d’inspiration, possédant l’_intelligence du cœur_, pour lui
appliquer un mot de Pascal? Il y en a une, pensais-je: c’est l’adagio de
l’_Ut mineur_, triomphal s’il en fut jamais. Et, à sa suite, le scherzo
et le finale aux allures de chevauchée épique, n’est-ce pas là une
bataille couronnée d’une victoire? Voilà la symphonie _Napoléon_ tout
entière, toute du style conquérant du premier morceau de l’_Héroïque_,
cette page immense que les mots ne peuvent décrire.
Pourtant, je sais bien que le finale de l’_Héroïque_ aussi est un
triomphe, mais ne serait-il pas aussi bien placé à la fin de l’_Ut
mineur_ avec la _Marche funèbre_, et d’accord avec les _notes fatales_
du commencement de cette symphonie. Un rêve. Laissons-le maintenant pour
redescendre à terre, et voir la vie pratique, les travaux des créoles.
J’ai eu la chance de rencontrer en Savoie un ancien curé de Mana, un bon
Savoyard. Au bout de cinq ans, il en est revenu un peu éprouvé par le
climat. Il eut le tort de négliger sa santé en Guyane: au lieu de manger
abondamment, il se contenta du maïs, de la _polenta_ piémontaise que les
Guyanais laissent pour le _couac_. Ici, il laissa d’excellents
souvenirs; il faut voir de près cette population pour comprendre les
difficultés de ce ministère.
Le chef de nos canotiers de la Mana est conseiller municipal, et il est
un des plus intelligents du conseil. La mairie est à côté de l’église et
donne sur la grande place de Mana, plantée de superbes manguiers. De la
place, on peut suivre les délibérations du conseil, car elles se font à
grands cris. On s’y dispute ferme, et l’on ne fait pas faute de s’y
régaler, tout en vidant des litres de rhum. Il paraît que le budget
municipal a de grosses notes pour les régalades des conseillers. Il faut
bien que cette fonction ait des avantages!
Les ménages doubles et triples ne sont pas rares. Dans ce pays, la
nature déborde; l’homme ne peut s’empêcher d’en faire autant. Comme tout
le monde est créole ou noir, ce sont forcément des noirs qui souvent
sont fonctionnaires. Il n’y a rien à redire à cela, sauf qu’il faudrait
arriver à tirer de cet état de choses la civilisation véritable, et non
pas sa parodie. Quelque moqueur de Mana me comparait les séances du
conseil aux séances matinales des singes hurleurs qu’on entend sur
l’autre bord de la rivière: «Seulement, ajoutait-il, les séances des
singes rouges sont moins longues.»
Il serait banal de citer l’exemple des Anglais dans leurs Antilles. Les
Anglais ont le sens politique et commercial, mais ils ne savent pas
développer le sens artistique et personnel de leurs sujets antillais et
autres. La France le saurait. En attendant, certaine réforme, bien
pratique celle-là, que me signalait Sully, ce serait le service
militaire obligatoire pour les créoles aussi bien que pour les citoyens
français: il inspirerait le sens des responsabilités et de l’ordre. On
se heurterait à des difficultés, à la dissimulation des naissances, par
exemple; mais, en Algérie, on a bien su s’en tirer: on comprendrait
qu’après tout le service militaire a de très bons résultats et on le
ferait volontiers.
Les créoles ont d’incontestables qualités: activité, endurance, finesse
d’intelligence. Ils ont le droit absolu de participer à leur
gouvernement, et c’est une condition essentielle de leur prospérité; car
ils se connaissent, savent ce dont ils sont capables, et, par suite,
peuvent faire chez eux ce que les blancs ne pourraient faire.
Par exemple, certaines cultures seraient une grande source de prospérité
pour la Guyane française, mais elles seront impossibles tant que les
mines d’or absorberont toute la main-d’œuvre. Le coton sauvage abonde en
Guyane; il n’est nulle part cultivé. Or, la France est entièrement
tributaire des Etats-Unis pour le coton qu’elle consomme, et à la merci
de ses prix de vente, tandis qu’elle pourrait en produire de la
meilleure qualité en Guyane à peu de frais. On dira que la main-d’œuvre
nous manque, ce qui est exact; mais la Guyane hollandaise et surtout la
Guyane anglaise en ont à profusion. On ne voit donc pas ce qui nous
empêche d’en avoir. Il paraîtrait qu’à deux reprises, quand nous avons
voulu importer des noirs de nos domaines africains, ou des coolies
d’Asie, l’Angleterre est venue nous avertir de son air le plus prude:
«Vous savez, c’est la traite des noirs,--ou bien,--des jaunes.» Et,
selon l’expression vulgaire, nous avons _calé_. Si cela est exact, nous
avons été absurdes, car l’Angleterre et la Hollande n’ont pas fait autre
chose pour leurs possessions.
Le _balata_ est exploité avec succès en ce moment autour de Mana. Les
concessions sont toutes prises, à moins d’aller très loin. On envoie des
ouvriers à qui l’on achète leur récolte moyennant 4 francs le kilogramme
de gomme. Leur contrat les empêche de vendre à tout autre leur
production, et, en outre, chaque récipient porte une marque distinctive.
La gomme de balata valant 7 francs le kilogramme en France, il reste une
jolie marge de profits, en tenant compte des frais de transport.
Seulement, c’est toujours la main-d’œuvre qui est l’écueil dans la
question. Souvent aussi il y a des pertes de temps; il faut attendre les
pluies pour faire la récolte; le passage des sauts avec des canots
chargés de balata peut être périlleux, etc.
L’exploitation des bois d’œuvre et de construction est beaucoup plus
difficile; il faut des capitaux et des navires construits spécialement à
cet effet. Mais, tôt ou tard, la valeur extraordinaire des bois de la
Guyane rendra leur exploitation très florissante; nous en parlerons dans
un chapitre spécial.
A quelques heures de Mana, près du lac Arrouani, se trouve une
léproserie: une trentaine de lépreux sont soignés par des religieuses.
Le docteur de Mana va les visiter de temps à autre. On se plaint
qu’aucune amélioration ne soit possible par suite de la mauvaise volonté
du service administratif, et parce qu’il n’y a aucune police dans la
région.
C’est un fait patent que la police est absolument insuffisante en
Guyane, mais elle est difficile à exercer. Nous avons vu les incursions
des maraudeurs: on me soutient à Mana que ces maraudeurs ont leur
utilité. Ils exploitent et réexploitent des placers jusqu’à leur
épuisement complet. Seulement, ce ne sont pas eux qui découvrent les
placers; ils arrivent généralement après la nouvelle d’une découverte,
et celle-ci est due aux efforts coûteux d’expéditions organisées par les
gens entreprenants de la colonie. Ces derniers sont alors frustrés par
les maraudeurs. Lorsqu’une découverte est due à des maraudeurs, rien de
plus juste que de leur donner la propriété du placer. Il devrait
suffire, comme aux Etats-Unis, de planter des poteaux de découverte, et
de faire ensuite enregistrer le terrain au service des mines à Cayenne.
Mais les conditions sont spéciales en Guyane: cadastrer la forêt vierge,
ce serait un comble. Alors, on distribue le terrain à Cayenne même sans
aller le voir. On vérifiera plus tard: les approximations sont
légendaires dans le pays. On adapte les terrains au plan, et non pas le
plan aux terrains. D’ailleurs, les maraudeurs ne tiennent point à la
propriété: ils veulent seulement écouler leur or. Pour vendre de l’or,
il faut un _laissez-passer_, et on ne donne ce laissez-passer qu’aux
propriétaires de placers. Qu’à cela ne tienne: des gens de Mana ou
d’ailleurs ont des concessions de placers, aurifères ou non, sur le plan
officiel, et cela leur suffit pour acheter l’or des maraudeurs.
Naturellement, ils y prennent leur commission, et, de plus, étant
marchands, ils payent en partie avec des provisions. De là vient que les
maraudeurs sont fort bien vus en Guyane. Aux Etats-Unis, le
laissez-passer est inconnu; chacun peut vendre de l’or, et la fraude est
inconnue. En Guyane, outre le laissez-passer, il y a une masse
interminable de formalités et de droits à payer, dont 8 pour 100 pour la
sortie. Aussi, l’or s’en va en Guyane hollandaise, où il n’y a pas tant
de formalités et où le droit de sortie n’est que de 5 pour 100.
[Illustration: MONTJOLY, PRÈS CAYENNE.--COLONIE DES SINISTRÉS DE LA
MARTINIQUE]
Cependant, la _Paulette_ est arrivée et déchargée: à sept heures du
matin, le 19 mars, nous nous y embarquons pour Cayenne. Nous passons la
barre de la Mana juste au moment favorable de la marée, et nous voilà en
pleine mer. Le vent souffle du nord-est, et nous allons à l’est; mais le
capitaine Boot va où il veut. En moins de trente-neuf heures, nous
sommes à Cayenne, et encore un coup de vent a brisé notre mât de hune,
ce qui nous a fait perdre quelques heures. Je ne suis pas habitué à ces
mouvements saccadés des voiliers contre les lames; pourtant, l’appétit
tient bon. Nous avons pu jeter un regard sur les îles du Salut, sans
avoir vu la côte, qui est trop loin. A dix heures du soir, nous passons
la barre du port de Cayenne.
A terre, je retrouve la grande maison mise à ma disposition à la fin de
janvier. Ces sept semaines dans l’intérieur de la Guyane me font l’effet
d’un rêve. Sur mon lit, je crois sentir encore le balancement un peu dur
de la goélette, et ce sera mon premier plaisir d’aller la voir demain se
pavaner gracieusement dans le port. En la revoyant, je distingue près
d’elle un autre voilier venu aussi de Mana, la _Belle-Cayennaise_.
Celui-ci était parti vingt-quatre heures avant nous; mais le capitaine
n’a pas su se tenir au vent comme Boot, et il est arrivé douze heures
après lui; et son bateau ne vaut pas la _Paulette_.
CHAPITRE XV
CAYENNE
La ville de Cayenne est divisée en deux parties assez distinctes, sans
être séparées l’une de l’autre. Ce sont, d’un côté, les constructions
anciennes; de l’autre, les rues modernes. L’ancien Cayenne était entouré
d’un fossé qui a presque entièrement disparu. Il comprenait de très
grands bâtiments, solidement construits, restés intacts, et groupés
autour du fort _Cépérou_, sur le bord de la mer. Ce fort utilisait une
petite colline, un rocher battu des vagues, cachant derrière lui la
plaine où Cayenne est construite: on a parlé plusieurs fois de faire
sauter ce rocher, pour dégager Cayenne et lui donner plus de vue; mais
le pittoresque y perdrait.
A l’est du rocher, ce sont d’abord d’immenses casernes, avec de grandes
et hautes salles, à peu près inutilisées maintenant; car le fort Cépérou
a été démantelé en faveur de Fort-de-France, qui est notre station
navale des Antilles, et la garnison de Cayenne est insignifiante.
Derrière les cours des casernes, fermées par de massives et vieilles
portes de fer, ce sont les palais du gouvernement et de
l’administration. Quelques vieux canons garnissent un promontoire au
nord de ces bâtiments. Au sud sont la gendarmerie, puis le grand
hôpital. Tout cela est massif, mais solide, et encadré d’un côté par la
mer, de l’autre par une vaste place où pousse une herbe épaisse entre
des avenues bordées de superbes amandiers. C’est la place d’Armes: sous
le climat tropical, la verdure et l’ombre donnent toujours ici une
impression de fraîcheur.
Les autres monuments anciens de Cayenne sont le palais de justice, dont
les murs et les pilastres noircis encadrent tristement une grande cour
d’honneur, puis l’église ou la cathédrale, si l’on veut, qui est dans
les mêmes conditions. Le climat humide de Cayenne produit sur les murs
les mêmes taches noires qu’on observe sur les monuments de Londres. La
cathédrale est insuffisante pour Cayenne: elle est en outre mal aérée,
sombre et humide. Il faudrait ici une église comme celle de
Fort-de-France, en treillis de fer, toute en fenêtres immenses, pleine
d’air et de lumière. Cependant, on peut dire que cette église de
Cayenne, isolée sur une place, bordée d’une avenue de palmiers, avec un
pourtour en arcades, est encore le plus remarquable monument de la
ville.
Il me reste à citer la mairie et le musée, mais leur extérieur n’offre
rien de particulier. Le musée renferme une collection de roches,
d’oiseaux, de reptiles, de mammifères, etc., qui est très intéressante.
Mais la flore et la faune de la Guyane ont fort besoin qu’un savant les
étudie: je crois que, depuis les descriptions de Buffon, leur étude n’a
fait aucun progrès. L’intérieur de la Guyane, c’est presque la _terra
incognita_.
Le reste de la ville est composé de rues très régulières et très
propres, qui se croisent à angle droit comme dans les villes américaines
modernes. Il y a de très beaux immeubles, appartenant aux plus anciennes
familles de la Guyane: les Leblond, les Céide, etc. L’intérieur, avec de
larges et hautes salles, de grandes fenêtres, est somptueux et imposant.
Pour faire circuler l’air à travers les maisons, on a renoncé aux
croisées vitrées; on n’emploie que des volets à jour. Si l’on a de
l’air, parfois même des rafales de vent à travers sa demeure, on évite
un peu les effets de l’humidité. Les toitures sont faites de lattes en
bois, sur lesquelles les pluies torrentielles font un tel fracas que le
sommeil le plus dur n’y peut résister.
La ville a de belles esplanades plantées d’arbres, et de magnifiques
promenades ombragées sous la forêt. J’ai cité la place d’Armes, mais
celle des Amandiers est plus vaste encore, et, en outre, elle donne sur
la mer: il y passe constamment le souffle du large, et, dans les chaudes
journées, on l’y respire avec délices. Des bancs ont été disposés sous
les ombrages des amandiers, et jusque sur un petit promontoire avancé,
d’où la vue s’étend au loin sur la plage et les collines de la côte.
La place des Palmistes, au milieu de Cayenne, est unique au monde, par
ses deux cents palmiers hauts de trente à quarante mètres, alignés en
colonnades de troncs droits et minces, dont le sommet, une touffe de
palmes bruissantes, est sans cesse agité. Ils ont dû être plantés en
même temps, car ils sont presque égaux. L’un d’eux est _bifide_: à sept
ou huit mètres du sol, il se divise en deux troncs parallèles absolument
semblables. Sous ces palmiers, ce sont des bouquets de bambous, et des
pelouses de hautes herbes séparant des avenues. On a préféré laisser à
cette immense place l’aspect d’une savane plutôt que d’y créer des
massifs de fleurs. La cime de ces palmistes est hantée d’une nuée
d’_urubus_, le vautour de Cayenne, à qui, quoi qu’on dise, on doit bien
en partie la propreté des rues. Il est juste de dire que ces rues,
balayées par les averses, le sont aussi par les particuliers et par des
équipes de forçats.
Je citerai encore une place plus petite, près du port, parce qu’elle
possède un groupe en bronze, au centre. Ce groupe représente le député
Schœlcher, en redingote, présentant (à la France, je pense) un noir
presque nu. Cela signifie l’émancipation des esclaves. M. Schœlcher a un
air enthousiaste un peu 1830; le noir a l’air de trouver la chose toute
naturelle. C’est qu’en effet, à juger par le nombre de créoles,
l’alliance avec les blancs était depuis longtemps un fait accompli. Je
ne sais si ce groupe plaît beaucoup à Cayenne.
Le port est encombré par les bâtiments de la douane, dont je parlerai
tout à l’heure. C’est dommage, car on y jouit d’une vue captivante sur
la mer, la pointe _Macouria_ et la rade, où se balancent constamment de
nombreux voiliers, goélettes et canots. Il y a même un vieux vapeur, la
_Victoire_, sans cesse rapiécé, comme le couteau de Jeannot, portant
solidement ses soixante-dix ans. Une fois par mois seulement arrive le
courrier français, un vapeur de 1,500 tonneaux.
Il n’y a pas de tramways dans Cayenne, mais on parle d’en construire un.
En attendant, on installe la lumière électrique. Mais les Cayennais ont
pris à la civilisation ce qu’elle a de plus avancé: les automobiles. Il
y en a une dizaine dans Cayenne, presque tous à des particuliers. Les
rues rectilignes sont favorables à ce sport. C’est le meilleur mode de
locomotion pour ne pas s’échauffer en courses, car les chevaux
supportent mal le climat. Il n’y a que les mules qui résistent et
quelques Cayennais ont de jolis attelages de ces animaux, qui ne peuvent
cependant lutter avec un automobile.
Il y a pourtant fort peu de routes autour de Cayenne, quinze kilomètres
en tout; mais les autos les parcourent plusieurs fois. Ce sont
d’ailleurs de jolies promenades à travers les forêts vierges de la côte.
On espère faire peu à peu une route le long des côtes jusqu’à Mana, et
peut-être jusqu’à Surinam, capitale de la Guyane hollandaise. Les autos
pourront s’en donner, car cette route sera loin d’être fréquentée comme
nos routes de France.