Notre canot est là, mais on nous dit que peut-être nous n’arriverons que

demain au _dégrad_ du placer Saint-Léon, à cause des troncs qui barrent

la rivière. Nous ne sommes plus ici qu’à 170 mètres d’altitude au lieu

des 300 mètres de Nouvelle-France, et le climat semble plus chaud et

plus humide encore. Nous prenons place dans le canot, avec les deux

pagayeurs, le pilote venu au _dégrad_ supérieur et M. Bussy. Le soleil

est chaud et il se réfléchit sur l’eau avec une ardeur dont nous avons

perdu l’habitude sous l’ombre des forêts. Mon parasol noirci d’humidité

est une bonne protection. Sully et Emma ont étendu des serviettes de

toilette sur leurs grands chapeaux. Le pilote et Bussy ont des

couvre-chefs en nervures de feuilles tressées, grands comme des

parapluies sans manche. C’est plus pratique qu’un parasol, car la

protection s’étend également autour de la tête, tandis que nos

parapluies sont _excentriques_, je veux dire portés excentriquement.

Les premiers troncs sont franchis sans encombre. Mais vers trois heures,

nous sommes absolument barrés: il faut que les boys se mettent à l’eau

et tirent leurs haches et leurs sabres. Il y a surtout un gros tronc qui

résiste énergiquement. Nous dirigeons le canot sous les ombrages de la

rive et nous attendons. Le travail dure une heure; nos gars ruissellent

de sueur. Je ne sais comment ils n’attrapent pas des coups de soleil, il

faut qu’on s’y habitue comme à toute chose.

Heureusement ces obstacles ne se reproduisent plus. Courageusement nos

boys font force de pagaies, le courant les stimule et aussi une promesse

de gratification que leur fait Sully. A six heures, nous abordons au

_dégrad_ de Saint-Léon. Il y a là tout un groupe de canots, arrivés il y

a deux jours avec des provisions pour le placer: or, ils sont partis du

bourg de Mana le 8 janvier, c’est-à-dire le jour où je quittais Paris.

Nous sommes au 28 février, il y a donc cinquante et un jours. C’est

qu’il y a beaucoup d’eau dans la Mana, mais c’est aussi que les

pagayeurs aiment à perdre leur temps en route pour chasser et pêcher.

Pour nous, nous sommes heureux d’être arrivés à Saint-Léon, à cinquante

et un jours de Paris.

CHAPITRE X

TOUJOURS EN FORÊT.--PLACERS AURIFÈRES

Nous montons la berge: au-dessus, c’est une place de terre battue, assez

large, terminée par des magasins et des carbets, un petit village. Nous

allons trouver le chef magasinier: «N’avez-vous pas reçu des

instructions du directeur du placer Saint-Léon pour nous

recevoir?--Non.--Vous ne nous attendiez pas?--Non.--C’est pourtant vous

qui nous avez envoyé un canot au _dégrad_ Souvenir.--Ah! c’est

vous!--Vraiment! Il serait temps de vous en douter.» C’est ainsi que

nous sommes reçus; mais, ici, il ne faut désespérer de rien. On vide

aussitôt un magasin pour faire place à nos hamacs, et nous commençons

notre popote, car rien n’est préparé pour nous. Tout le monde ici a déjà

dîné. D’ailleurs, il ne faudrait pas croire que la rencontre de ses

semblables dans le bois en Guyane suffit pour procurer à manger. Ce

serait plutôt le contraire; le nouveau venu est censé le plus riche.

Chacun pour soi; donnant, donnant; rien n’est dû. Chacun sait trop bien

le prix de ses provisions et de sa vie pour les gaspiller.

Nous sommes, dans des conditions exceptionnelles, annoncés depuis deux

mois aux directeurs des placers et à leurs employés, et pourtant, dès

notre arrivée ici, si nous n’avions pas de quoi nous suffire, nous

irions ce soir peut-être nous coucher à jeun. On n’en meurt pas, mais on

est loin du confort moderne, le téléphone n’est pas près de raccourcir

les distances dans la forêt vierge guyanaise.

L’établissement central du placer Saint-Léon ne se trouve guère qu’à une

heure de marche du _dégrad_. Le sentier est bon, car il traverse des

criques qui ont été très riches en or et ce chemin a été fréquenté. On

s’en sert constamment.

Vers neuf heures, nous traversons les plantations de l’établissement, et

après avoir franchi une passerelle près de laquelle des femmes lavent du

linge en plein soleil, nous entrons dans la case directoriale; elle est

plus simple encore que celle du Central Souvenir, mais on va nous

installer dans une autre, à peine achevée, où nous serons

confortablement logés, car s’il n’y a que deux chambres et un hall

central ouvert comme salle à manger, les dimensions sont largement

conçues. Saint-Léon est peu favorisé au point de vue du ravitaillement,

il lui arrive de passer quatre mois sans recevoir de provisions, aussi

les plantations sont-elles particulièrement nécessaires; pendant

plusieurs mois, on vit de manioc, patates, bananes et canne à sucre,

avec un peu de gibier.

Dès le jour de notre arrivée, nous allons visiter les chantiers en

travail les plus voisins, et je vais en profiter pour exposer ici

l’exploitation de l’or suivant la méthode guyanaise.

Je dirai d’abord qu’il y a des chantiers où l’on ne travaille pas, parce

qu’il y a trop d’eau, depuis les pluies récentes. On a bien installé des

pompes primitives dites _pompes macaques_, mais elles sont

insuffisantes. Ces pompes macaques sont composées d’un balancier en bois

porté par une forte perche, et supportant un seau d’eau d’un côté,

tandis que de l’autre côté une pierre suspendue aide à élever le seau

plein d’eau. Celui-ci est déversé au delà d’un petit barrage de façon

que l’eau ne puisse redescendre dans le chantier en voie d’épuisement.

La pompe chinoise, employée en Californie, est bien plus rapide.

Voici maintenant comment on fait l’exploitation et le lavage du gravier

aurifère. Les rivières ou criques, en général étroites, parfois de moins

de quatre mètres, dans la région que j’ai parcourue, renferment l’or,

tantôt immédiatement dès la surface, tantôt au-dessous d’une certaine

épaisseur de terre et de sable, variant de deux à quatre pieds, rarement

cinq pieds.

On commence par déboiser la crique, c’est-à-dire le cours d’eau, en

enlevant les arbres sur sept à huit mètres de largeur, dix mètres même,

si la crique s’élargit. Ce travail est fait à la hache, et l’on abat les

arbres par séries de huit ou dix, _par rideaux_, comme disent les

créoles, profitant des lianes qui les relient et les entraînent tous

ensemble. Ensuite on fait le dessouchement, c’est-à-dire qu’on taille et

arrache tout ce qu’il est possible des troncs et des racines qui sont

peu profondes; en même temps on écarte les troncs écroulés sur les bords

de la crique.

Le travail suivant consiste à enlever la terre et le sable stérile

jusqu’à la couche de sable aurifère qui est le plus souvent quartzeux.

Ce travail se fait à la pelle, et le stérile est rejeté sur les bords.

En même temps on fait un barrage de la rivière en amont, et une

canalisation pour écarter l’eau des travaux et conduire au _sluice_,

dont nous allons parler, l’eau qui sera nécessaire pour le lavage.

La couche ou le sable aurifère va être débarrassée de son or dans le

_sluice_. Le _sluice_ guyanais est le plus simple possible. Il est

portatif, placé au milieu du chantier d’exploitation, et déplacé d’aval

en amont, à mesure que l’exploitation avance. Ce _sluice_ est composé de

canaux en planches, que les créoles appellent _dalles_, emboîtés l’un

dans l’autre. Ils ont 4 mètres de longueur, 0m,30 de largeur et il y a

en général cinq dalles, toutes portées sur des piquets où elles sont

suspendues par des crochets qui servent à régler leur hauteur. La dalle

inférieure porte des _rifles_ ou obstacles en bois et une plaque

perforée maintenue par un _rifle_ en fonte, pour recueillir l’or fin

au-dessous. On verse un peu de mercure sur les dalles.

Deux mineurs prennent à la pelle le sable aurifère et le versent dans le

_sluice_ près du sommet où arrive le courant d’eau. Le sable étant

souvent argileux, il y a une ou deux femmes occupées à débourber les

pelotes d’argile qui retiennent l’or et l’entraîneraient sans ce

débourbage. L’or étant près de dix fois plus lourd que le sable, reste

contre les _rifles_ et sous la plaque perforée, tandis que le sable est

entraîné par l’eau. Un ouvrier rejette ce sable contre les bords pour

qu’il ne gêne pas la circulation d’eau. Il n’y a donc que sept ou huit

hommes occupés, au stérile, au sable aurifère, au _sluice_ et à

l’enlèvement des sables. Les uns ou les autres chantent, ce qui donne de

la gaieté au chantier. Ce travail, peu fatigant par lui-même, le devient

sous le soleil ou la pluie, car on a déboisé. Le chef de chantier

prospecte constamment pour contrôler le rendement du _sluice_.

Le soir, à quatre heures, le chef vient retirer l’or du _sluice_. Il

chasse d’abord le sable qui le recouvre, enlève peu à peu les _rifles_,

et la plaque perforée, ne laissant que le _rifle_ en fonte. Tout le

temps cependant il maintient une _batée_, grand plat creux en bois au

bout du _sluice_. A la fin, il enlève le _rifle_ de fonte, l’or amalgamé

au mercure tombe dans la _batée_, et il ne reste plus qu’à laver

celle-ci. Cette opération demande un peu d’habitude pour éviter toute

perte, mais elle est facile.

L’amalgame d’or obtenu est serré dans un morceau de toile, placé dans

une boîte en fer à cadenas, dont le directeur du placer a la clef. Le

cadenas à ressort est fermé en présence des ouvriers et porté à

l’établissement. Vers cinq ou six heures, le directeur du placer prend

toutes les boîtes des chantiers, les ouvre devant les chefs de chantier

et les ouvriers présents librement admis, et les pèse. On passe ensuite

toutes les boules d’amalgame sur le feu, le mercure se volatilise et la

boule jaunit: on la pèse à nouveau et on enferme l’or dans un coffre de

fer. Au bout du mois, le coffret est expédié à Cayenne par canot. Il est

muni d’une corde et d’une bouée de sauvetage, pour parer au naufrage du

canot.

Je pense que ces explications suffiront à faire comprendre le travail si

simple des placers. Chaque établissement que je visite a une dizaine de

chantiers, ce qui signifie quatre-vingts à cent hommes occupés au

travail des criques. Mais, en route, il y a les charroyeurs, les

canotiers, les ouvriers occupés aux _dégrads_, aux magasins, aux

sentiers. Il faut compter un bon tiers du nombre d’homme en sus des

mineurs. Il y a enfin les malades ou soi-disant tels, ceux qui sont plus

ou moins fatigués et veulent prendre quelques jours de repos. En somme,

pour six chantiers, il faut compter un personnel de cent cinquante

hommes environ.

La paye se fait par _bons_ sur le propriétaire du placer à Cayenne. Les

ouvriers sont nourris aux frais du propriétaire: celui-ci peut en

prendre à son aise, surtout s’il est, comme c’est le cas le plus

fréquent, épicier lui-même. Mais la meilleure politique est de bien

nourrir ses ouvriers; le rendement est bien supérieur, et les hommes

intelligents de Cayenne s’en rendent compte. Bonne nourriture et bonne

surveillance, c’est la _golden rule_, la règle d’or.

Je donnerai plus loin des détails sur l’historique et la production de

l’or en Guyane. Pour ne pas interrompre mon récit en ce moment, je le

reprends à mon second jour au placer Saint-Léon, c’est-à-dire au 1er

mars.

Ce qui me frappe le plus ici, comme à Souvenir, en visitant les

chantiers d’exploitation dans les criques, c’est leur étroitesse et la

rapidité avec laquelle on les épuise de leur or. On avance, en effet, à

raison de six à huit cents mètres par an, en ne donnant il est vrai,

qu’un seul coup de _sluice_. Or, c’est le principal défaut de la méthode

guyanaise. On veut aller trop vite, et en croyant prendre le meilleur,

il arrive qu’on le laisse: il faudrait souvent enlever les deux côtés de

la crique, car rien ne dit que la petite zone riche n’y passe pas aussi

bien qu’au milieu.

En outre, en allant vite, on laisse de l’or dans le fond de la crique,

car les hommes le piétinent et il s’enfonce profondément dans le

_bed-rock_. Ou bien ils jettent violemment en l’air la pelletée de

gravier riche (ils appellent cela le coup de _canne-major_), et le

sable, au lieu de retomber dans le _sluice_, s’éparpille en l’air, et

l’or va retomber en partie dans la crique en arrière de l’exploitation,

où il est perdu. Je ne veux pas entrer ici dans des détails techniques,

mais seulement faire ressortir quelques imperfections de la méthode,

qui, d’ailleurs, si elle est bien appliquée, est la mieux adaptée au

genre de travail à faire, et fait honneur à l’esprit d’activité pratique

des créoles: nous verrons aussi le soin qu’ils mettent à préparer le

travail d’avenir.

Les imperfections sont surtout apparentes dans le travail des

maraudeurs, qui souvent saccagent les criques: c’est ainsi qu’ils ont

rapidement épuisé les criques si riches de l’Inini, où il y aurait

pourtant à faire encore. J’en parlerai plus loin, ainsi que du fameux

Carsewène. En ces deux endroits, il est vrai, l’or était en grosses

pépites, et les criques n’étaient riches que par placers, ce qui arrive

fatalement avec l’or gros, tandis que dans les placers que je visite sur

la Mana, l’or est très fin et assez régulièrement disséminé sur de

grandes longueurs de criques. L’avantage est très grand, car on peut

alors prévoir et préparer l’avenir en faisant des fouilles de

prospection: les directeurs créoles des placers que j’ai vus témoignent

d’une grande prévoyance et de beaucoup de soin, en faisant faire de très

nombreuses fouilles de prospection.

Ce sont ces fouilles de prospection qui m’intéressent le plus, et je

n’ai malheureusement pas le temps d’en vérifier beaucoup. Je suis obligé

de me fier souvent à la parole des directeurs des placers. Il ne serait

pas suffisant de faire une fouille çà et là et au hasard dans une crique

pour connaître la richesse et l’allure de l’or dans cette crique. Pour

cela, il faut faire tout un système de fouilles méthodiquement placées

tous les cinq mètres par exemple; c’est ce que l’on a fait pour

certaines des criques prospectées, mais la vérification de toutes ces

criques durerait beaucoup trop longtemps pour moi; elles sont pleines

d’eau sur trois à cinq pieds de profondeur et deux à trois mètres de

largeur. Ce travail serait plus facile dans la saison sèche, et c’est

alors surtout qu’on entreprend les fouilles. Quand elles sont faites

méthodiquement, les mineurs guyanais peuvent dire avec assez de

certitude quel est le degré de richesse de la crique; ils se trompent

rarement. Quand l’or est gros, ils disent que la crique est _pochée_,

c’est-à-dire irrégulière: l’or est en _poches_, et dans ce cas on est

exposé à des surprises tantôt agréables, tantôt désagréables. C’est le

cas général des filons de quartz, avec la difficulté supplémentaire de

ne pouvoir prospecter souterrainement sans d’énormes dépenses.

Nos repas, dans la salle à manger ouverte à tous les vents, sont, pour

moi, des surprises toujours agréables; nous avons de l’_agami_, du

_toucan_, du _martin-pêcheur_, que les créoles appellent ici _honoré_;

il y a aussi de l’_acouchi_, et un tout petit daim tacheté qu’on appelle

le _caïacou_; c’est le meilleur de tous les gibiers. Cependant pour

quelques jours je lui préfère encore le _tapir_, surtout préparé avec

des lentilles; est-ce l’effet du manque de bœuf, le fait est que ce

tapir reste un de mes meilleurs souvenirs. Il y a aussi du _tamanoir_,

mais la peau seule a de la valeur, et Sully la met à part pour

l’emporter. Le soir nous avons du thé indigène cueilli sur place à des

touffes de _citronnelle_, de _mélisse_ ou de _diapana_: je ne regrette

pas le thé de Chine. Le directeur de Saint-Léon, M. Janvier, tient un

peu plus à sa cuisine que M. Beaujoie, de Souvenir, et je suis d’avis

qu’il a pourtant raison.

La forêt ici est en majeure partie formée de bois de _wacapou_, un bois

de première dureté, un des plus beaux de la Guyane. Il y en avait

également beaucoup au Grand-Canory; c’est un bois qui se conserve

indéfiniment et durcit même en vieillissant. Outre le _wacapou_, il y a

ici le _bois-de-lettres_, ainsi nommé parce qu’il est si dur qu’on s’en

est servi pour faire des caractères d’imprimerie; il est moucheté noir

sur rouge, ou rubané rouge foncé et noir, et remarquable par son

miroitement à la lumière; on en fait des meubles magnifiques, et il est

destiné à être de plus en plus apprécié. Il y a aussi le _bois-serpent_,

de couleur jaune, zébré d’ondulations noires, qui ferait un superbe bois

d’ornementation, pour la carrosserie par exemple. L’Admiral fait couper

plusieurs madriers de ces divers bois, dans l’intention de les emporter

en France.

Notre grande case, toute neuve, en _wacapou_ et _acajou_, a quatorze

mètres de longueur et une véranda en fait le tour. Il y a de tels amas

d’herbe sèche sur les planchers des lits que je ne regrette plus mon

hamac: la lampe qui reste allumée toute la nuit dans le hall central

suffit à éloigner les désagréables vampires.

Sur ce placer, il y a, en certains endroits, de nombreux galets de

quartz granulé avec des parties zonées de bleu à traînées d’or libre

très fin: ce sont de très beaux spécimens. D’autres fragments de quartz

soyeux et semi-cristallin n’ont pas d’or, mais indiquent le voisinage de

filons quartzeux, d’autant plus qu’on trouve aussi des fragments de

limonite appartenant évidemment à ce qu’on appelle le _chapeau de fer_

des filons.

Il semble y avoir de l’or dans les terres même de la colline où se

trouve l’établissement: on appelle cela les terres de montagne; elles

sont moins faciles à laver que les alluvions des criques, parce qu’il

faut aller chercher l’eau au pied des pentes. Parfois pourtant on en a

retiré beaucoup d’or. A Saint-Elie, par exemple, l’exploitation des

terres de montagne a produit plus de cent kilogrammes d’or, avec un beau

profit; on descendait ces terres dans la crique pour les laver, car il

était impossible de canaliser l’eau pour l’amener au niveau de ces

terres.

Nous allons partir comblés de cadeaux: _pagaras_ en fibres d’_arouman_,

huile d’_arouman_, servant de cosmétique aux Indiens, graines de _rocou_

pour faire de la teinture rouge (pour tatouages, sans doute), peaux de

tamanoirs, becs de toucan, plumes d’agamis et d’honorés, bois-de-lettres

et bois-serpent; il ne manque qu’une peau de crocodile pour nous faire

un chargement digne de sauvages usuriers ou de vieux explorateurs.

Pourtant, il n’y a rien là de ridicule, et ces produits feront un jour

la fortune de la Guyane, plus probablement que tout l’or qu’elle

produit, car nous verrons que les mines d’or ne servent de rien à la

colonie, même qu’elles lui causent du préjudice pour le moment.

Un matin, nous quittons l’établissement central de Saint-Léon pour aller

visiter le placer _Triomphe_, qui lui est contigu au nord. Ce ne sera

qu’une promenade d’une heure et demie. Cependant le trajet sera plus

long pour nous, car nous voulons visiter en passant le petit placer

_Union_, que les Guyanais citent volontiers comme un des plus riches de

ces dernières années.

Aussi nous quittons l’ombre des bois pour suivre une crique en plein

soleil. C’est que cette crique a été déjà exploitée, donc déboisée, et

nous arrivons précisément aux endroits qui ont donné tant d’or. Sur une

centaine de mètres, on a retiré ici cent kilos d’or. Bien que la

découverte ne date que de deux à trois ans, les criques sont déjà

épuisées; on a fait même des repassages en plusieurs endroits,

c’est-à-dire qu’on a repassé au lavage les sables déjà lavés, pour

exploiter les côtés. Il ne reste qu’un chantier en terrain vierge, et

nous l’atteignons bientôt. Il y a une dizaine d’ouvriers, dont deux

femmes. Tout heureux de rencontrer nos boys, ils causent un instant,

nous montrent ce qu’ils font, et nous indiquent un chemin plus court

pour arriver à l’établissement Triomphe.

Les criques de Saint-Léon et de Triomphe ont eu, elles aussi, des

parties très riches, et comme elles sont très longues, elles peuvent en

avoir d’autres. Nous allons voir le directeur du placer. Au sommet d’une

rue droite, entre des cases alignées, se dessine une sorte de jardin,

formé de légumes empotés sur des piquets et d’ananas en pleine terre. Au

fond, c’est la case du directeur. Elle a des stores verts le long de la

véranda. Le confort semble augmenter avec chaque placer que nous

visitons. Cependant c’est toujours le même genre de case, avec des

modifications suivant le goût de l’occupant. Dans celle-ci, on flaire

l’ingénieur: tout est géométrique et de niveau, longueurs rigoureusement

égales, plafonds et planchers d’acajou bien égalisé. Luxe particulier,

il y a une chaise pliante. Luxe plus grand, il y a à déjeuner un gâteau

de Savoie. On nous attendait, il est vrai; néanmoins, ce mets suppose

une cuisinière peu ordinaire: elle mérite des compliments, qu’elle

accepte avec force gesticulations et bavardage auxquels je ne comprends

rien. La langue créole est vraiment bien difficile.

[Illustration: MONTJOLY, PRÈS CAYENNE]

Le directeur, M. Vertun, a été longtemps employé aux mines de

Saint-Elie, et cette expérience lui donne une supériorité sur un

directeur ordinaire de placers. Il a étudié le sien méthodiquement. De

forte santé et de tempérament sec, excellent pour la vie des bois, il ne

néglige ni son intérieur ni sa nourriture, et grâce à cela, il peut

résister longtemps sans être obligé d’aller refaire sa santé à Cayenne.

Il serait fastidieux de décrire en détail des criques aurifères, et des

courses à travers bois. Je ne ferai que citer les particularités qui me

frappent. Les blocs de quartz, par exemple, forment à _Triomphe_ des

alignements plus réguliers qu’à Saint-Léon, mais les fouilles ne

trouvent au-dessous d’eux que la roche décomposée. Il est sensible que

le filon a été désagrégé et le quartz éparpillé; la recherche du filon

devient difficile, surtout si la roche est décomposée jusqu’à quarante

mètres de profondeur et plus comme on l’a appris par expérience sur

certains placers. Cependant, dans les criques mêmes, la profondeur

décomposée devrait être moins grande, puisque le _bedrock_ est resté

blanc, tandis que les terres de décomposition sont rouges.

On trouve parfois dans le gravier des haches de pierre polie; mais il ne

faudrait pas croire qu’elles datent de l’âge de pierre. C’étaient et ce

sont encore les armes des Indiens, ou Peaux-Rouges de l’intérieur. Ces

roches sont en silex, en quartzite ou en pierre meulière, et portent une

entaille pour les fixer à un manche par une corde ou plutôt par une

liane, suivant la coutume indienne.

En dehors de l’établissement central, on exploite un détaché, appelé

_Hasard_. Mais là le village n’est composé que de quatre ou cinq huttes

dans le lit même de la crique. Cela rappelle tout à fait, dit Sully, les

camps de prospection. L’eau y vient de partout, du sol et du ciel. Mais

pour prospecter, on ne peut déboiser un vaste espace; ce serait peine

perdue si la crique était mauvaise. Ici la crique est bonne, on va

construire une meilleure installation.

CHAPITRE XI

PRATIQUE ET THÉORIE

Récemment il a passé ici un prospecteur en diamants. Il a lavé au tamis

des sables des diverses criques, et prétend avoir trouvé une vingtaine

de petits diamants, pesant ensemble un gramme. A mon tour, je fais le

même genre de travail, mais je ne trouve pas autre chose de curieux que

de petits cristaux de quartz. C’est là probablement ce qu’on a pris pour

des diamants. Ce résultat n’enlève rien, du reste, à la possibilité de

découvrir des diamants dans les sables de rivière de la Guyane

française, car on en trouve en Guyane anglaise et au Brésil, dans des

formations identiques. Mais les diamants ne se recueillent pas à la

pelle; il faut souvent laver des mètres cubes de quartz pour en trouver

un, et c’est ce qu’on ne peut faire à moins de séjourner assez longtemps

au même endroit. Mais certains cristaux en indiqueraient la présence,

comme le grenat, et je n’en ai pas trouvé.

M. Vertun nous fait goûter quelques mets créoles: du _callou_ ou

_gombo_; je connaissais ce légume en Californie sous le nom d’_okra_, ce

qui étonne fort les créoles, ils croyaient en avoir la spécialité. Le

_callou_ ressemble à une grosse asperge courte, et il en a un peu le

goût: on le mange à l’eau, en salade ou écrasé avec de la morue, et

c’est bien alors un mets créole.

Il y a un parc à tortues. On nous sert des œufs de tortue, énormes et

compacts, rappelant le goût des œufs de canard sauvage. Nous avons de la

salade rappelant les mâches, et un gibier nouveau pour moi, le

_paraqua:_ c’est une sorte de faisan, se rapprochant un peu du dindon,

comme le _hocco_.

La Guyane inconnue: Voyage à l'intérieur de la Guyane française · 第 8 / 19 段