il convenait à Paris, sur une mine californienne que lui apportait un
Américain, mais celui-ci n’était point un naïf. Il était même, ce
rapport, plein de trouvailles scientifiques, techniques, du moins dans
les termes, car le fond était dénué de tout bon sens. Si l’on avait dit
simplement les choses, personne n’aurait voulu entendre parler de la
Californie. Elle est épuisée, allons donc, votre Californie!
Elle a produit huit milliards d’or, vous savez!
Enfin on souscrivit l’affaire en France, un ou deux millions.
L’Américain poussait à la roue avec habileté et énergie. Il avait l’air
si sûr de son affaire: on ne doute de rien, là-bas. Et il demandait peu
de chose, des actions. Il se disait: «Souscrivez toujours le capital,
nous verrons ensuite.»
Il fut modeste pour le payement comptant, quelques centaines de mille
francs. Et il dirigea les travaux. On trouva de l’or, un peu, pas
beaucoup, quinze à vingt kilos, je crois. Et l’Américain jubilait.
Tandis qu’on faisait _mousser_ les actions à la Bourse, il vendait les
siennes avec allégresse. Et il câblait impérieusement à Paris d’envoyer
des fonds pour continuer les travaux. Car ces fonds, il y en avait pour
lui. Il avait de superbes appointements pour ne rien faire. Outre le
capital, il se faisait des rentes. La mine produisait de l’or, mais non
pas en Californie, à Paris. Voilà la mine d’or.
Pourtant on se lassa à Paris, l’or cessa d’arriver en Californie. Alors
l’Américain menaça de reprendre sa mine. Et comme aux Etats-Unis, si
l’on n’exploite pas, la mine est déchue, et au bout d’un an, peut être
reprise par le premier venu, notre homme n’eut qu’à replanter des
piquets sur le sol en son nom, à faire une déclaration, et le voilà de
nouveau propriétaire de ses mines après s’être enrichi. Outre les mines,
il eut les machines, les bâtiments, les canaux, et enfin un très joli
chalet de montagne, dans les forêts de sapins, pour y passer ses loisirs
dans la belle saison.
L’Amérique a de quoi nous effrayer, n’est-ce pas? On peut recommencer
plusieurs fois le même coup avec la même mine. De la sorte, _une mine
est inépuisable_.
--C’est incroyable, dit Sully. Oui, les mines sont de curieuses
entreprises. Ecoutez l’histoire de celle-ci. C’était une mine riche,
mais non pas d’or, de cuivre, et le minerai en était rare et peu connu,
la chalcosine.
Un gentleman voyageait à cheval au Mexique avec un ingénieur. Sur le
sentier l’ingénieur remarqua d’étranges cailloux, il les prit, fit un
geste de satisfaction et les mit dans ses poches. Mais cet ingénieur
était épuisé par la fièvre et il succomba à une attaque; quelques jours
après, il mourut. Le gentleman se rappela les cailloux; il les prit, et
à son arrivée à Lima, les fit analyser. C’était de la calamine. Un
ingénieur lui en expliqua la valeur et le mode très facile
d’exploitation, comme d’une carrière de pierres.
Le gentleman se fit incontinent donner la concession. Il eut le courage,
il faut bien reconnaître son mérite, de s’installer dans l’endroit
presque désert où était le minerai, avec un contremaître et des mineurs.
Il réussit, ce qui était plus difficile, à faire transporter le minerai
à la côte, et, en moins d’un an, il avait mis de côté un petit capital.
Il eut alors un ingénieur à ses frais, qu’il paya plutôt médiocrement;
mais il est aujourd’hui archimillionnaire, du fait seul de cette mine.
N’est-ce pas le fait du hasard? Quand on a la chance, on dirait qu’elle
vous poursuit. Ce gentleman réussit tout ce qu’il entreprend. Il achète
un tableau, parce qu’il a de l’argent en poche. Ce tableau se trouve
être un Raphaël. Maintenant que ses mines sont épuisées, il les met en
actions. C’est une nouvelle ressource.
--Ah! les mines, je le disais tout à l’heure, sont une question
d’économie. Votre gentleman a eu le mérite de le comprendre. Un
ingénieur, avec quelques réflexions, peut éviter des travaux extrêmement
chers. Rien n’est plus cher que de percer les roches.
On ne saurait payer trop cher l’expérience d’un ingénieur. Ce qu’il dit
peut sembler une vérité évidente. Elle ne l’est pas. Il est d’ailleurs
très difficile de faire mettre en pratique une idée de bon sens. On aime
mieux faire des choses extraordinaires.
--C’est ainsi, dit M. Beaujoie, qu’on rejette volontiers les échecs sur
des impôts, sur des lois. Dans d’autres cas, on sait bien en faire des
lois, au contraire. Allez voir ça, à Cayenne. Les lois, ce sont les
puissants qui les font, et pour se protéger eux-mêmes.
--Lorsqu’ils n’ont pas la puissance matérielle pour eux, dis-je, ils
inventent la police, en effet, puis l’administration, l’armée et les
lois. Chez les groupes de mineurs de l’Alaska, et autrefois de la
Californie, il n’y avait pas de lois, chaque mineur se défendait
lui-même. La loi n’est nécessaire qu’à la propriété acquise et durable.
Il n’y a pas d’avantages pour le capital à se passer des lois; il
devient sans défense, au contraire.
Voyez en Guyane, voyez au contesté franco-brésilien, en Alaska, en
Californie, il n’y a guère que les petits qui ont fait fortune, les
capitaux ont échoué. Mais là, ce n’est pas la faute du manque de lois,
elles sont venues au bout de peu d’années; c’est qu’il s’agissait de ce
qu’on appelle des _poor men’s diggings_, des mines de pauvres gens,
demandant peu de capital, exploitables sans frais.
Le capital n’avait que faire dans des placers comme ceux-là.
--Vous voudriez, dit Sully, nous pousser à exploiter nous-mêmes nos
placers guyanais, sans aucun capital. Nous le faisons bien. C’est ce
qu’on appelle le _maraudage_.
Mais on se plaint que les maraudeurs saccagent les placers.
--C’est que vous voulez aller trop vite. Les Californiens n’ont jamais
saccagé leurs criques, ils savaient fort bien s’entendre, se donner même
un chef. Ils étaient disciplinés, et nos braves créoles ne le sont
peut-être pas.
Vous vous rappelez M. Dormoy, la peine que vous aviez à le faire tenir
tranquille, à lui faire faire un carbet sur l’Approuague.
A propos de lois, ajoutai-je, je vais vous redire, non pas une aventure,
mais un discours fort curieux que j’ai traduit du russe. L’auteur
s’était occupé d’affaires de mines. Il disait qu’en aucun pays, plus
qu’en Russie, on ne trouve moyen de tourner les lois, au moyen de
puissantes influences. Un Russe, nommé Katakrof, s’était servi de ce
moyen de persuasion pour entraîner en Sibérie des capitaux
anglo-franco-belges. Il réussit, d’ailleurs. Son tort fut de vouloir
prétendre ensuite que les capitaux s’étaient jetés sur la Russie
uniquement parce qu’il n’y avait pas de lois. Il s’adressait à un groupe
de capitalistes réunis avec lui à un grand dîner près de la Bourse, pour
y conclure son affaire. La voix de Katakrof résonnait: «La _loi_ est
partout, chez vous et chez nous. Mais qu’est-ce que votre _loi_? Quelque
chose comme le policeman anglais. Il le faut, ce brutal, au milieu des
rues encombrées de la _City_. Dans la rue, on va grand train. Il file,
le financier qui a de grandes entreprises; chaque minute peut lui coûter
des millions. Il file, le docteur, au secours d’un malade atteint
mortellement: une seconde peut coûter la vie d’un homme. Il file, le
créancier, à la poursuite de son débiteur. Elle file, la femme d’un
personnage important, pour faire des visites. Le diable m’emporte si je
sais qui encore court dans la rue, et pourquoi! Et lui, le policeman
obtus, il lève son bâton blanc, et en un clin d’œil le mouvement
s’arrête. La vie cesse instantanément. Et qu’est-ce qui arrive alors?
Que les entreprises s’écroulent, périssent les malades. Le mouvement ne
reprendra que lorsque le policeman au casque bleu foncé baissera son
petit bâton blanc. Fi donc! Chez nous, la _loi_, c’est un sergent de
ville, doux, poli, prévenant. Lui aussi lève sa main (il n’a pas de
bâton). Il lève la main, et le mouvement est suspendu pour quelque
temps. Il crie: «Halte!» mais il maintient la foule d’un air aimable, et
il sait distinguer: «Halte! Vous, Excellence, vous voulez passer? Cocher
de Son Excellence, tu peux passer! Vous, dit-il au millionnaire, vous
êtes pressé pour vos affaires? Je vous en prie, avancez! Cocher du riche
équipage, en avant!» Aux autres, il crie d’un ton sévère: «Son
Excellence a des affaires importantes dont vous n’avez pas idée! Il faut
qu’elle passe.» Il distingue même le créancier qui poursuit son
débiteur: «Tenez, je l’ai vu passer là-bas par la ruelle de côté; c’est
une chance exceptionnelle. Passez, et filez vite.» Et de nouveau il
répète sévèrement à ceux qui attendent: «Halte! il n’y a pas de tour
pour ceux-ci!» Le docteur fait sa tournée: «Mon malade peut
mourir!--S’il est malade... Cocher, tu peux passer.--S’il vous plaît!»
M. Katakrof clignait de l’œil d’un air malin, et se campait les mains
sur les hanches. «Qui vous empêche de dire que, vous aussi, vous êtes
docteur, et que peut-être un moribond vous attend? Dites, et on vous
laissera passer. Motif d’exception.» Il eut une ovation. Tous
bondissaient de leurs places.
Les figures des capitalistes brillaient maintenant d’enthousiasme.
Visiblement chacun d’eux avait résolu de _se livrer à l’opérateur_. Et
la voix de M. Katakrof sonnait au milieu d’eux, comme inspirée, comme
celle d’un poète ou d’un prophète: «La _loi_ est immuable. La _loi_,
c’est une pétrification. La _loi_, c’est du granite. La _loi_, c’est un
obstacle contre lequel on ne peut que se briser la tête. Non, une loi
pareille, je ne la comprends pas. De loi pareille, chez moi, messieurs,
vous n’en trouverez pas. La _loi_ y est douce, flexible, élastique. La
_loi_, c’est un duvet! Sur cette loi on peut dormir. Et voilà bien ce
qu’il faut. Voilà ce que vous trouverez. Si, pour l’homme entreprenant,
il retentit sévère, cruel, fatal, ce mot désagréable: _la loi_, qu’il
est doux, tendre, délicat, charmant, d’entendre vibrer ce mot mélodieux:
_l’exception_! Il y a le chant du rossignol et le parfum du lis dans ce
mot. Si le mot _loi_ résonne comme un _De profundis_, un
_Requiem æternam_, opposé aux plans et aux rêves audacieux et
entreprenants,--quel chant d’espérance, de joie courageuse évoque ce mot
doux et tendre: _exception_! Obéir à la loi, et rien qu’à la loi! Ne
voir autour de soi que des lois! Quel destin austère! C’est se soumettre
à des vainqueurs durs, cruels, inexorables. Tandis que se régler sur des
exceptions douces, souples, complaisantes..., c’est vivre au milieu de
ses amis, au milieu d’amis prêts à toutes les concessions, pleins de
condescendance, désireux de vous être agréables et utiles. Oh! pourquoi
vous, étrangers, ne nous connaissez-vous pas? Pourquoi faites-vous de
pareilles questions?» disait M. Katakrof d’une voix larmoyante.
--Votre Russe est parfait, avec ses larmes de crocodile, dit Sully.
Et il se mit à contrefaire la voix de M. Katakrof, exposant ses plans
aux capitalistes.
C’est l’exception qui adoucit les angles aigus des lois. Exceptions en
faveur de l’intérêt public (le nôtre). Exceptions en faveur de
considérations plus hautes (notre capital). Exception en faveur de
puissantes méditations (M. Katakrof). Exception parce que le territoire
des mines est mal délimité.
Quel champ de manœuvres pour l’activité du capital!
Mais ce n’est pas qu’en affaires qu’on abuse du public. Les livres aussi
sont pleins d’erreurs. Voyez ce qui s’imprime sur la Guyane, sur son
climat, sur ses ressources. On veut satisfaire le public en lui disant
ce qu’il croit, et pas autre chose. C’est la faute des imprimeurs. Ils
appellent cela les exigences du public. Dans les revues, on coupe et
l’on taille pour plaire aux lecteurs, au lieu de les instruire et de les
diriger.
--On commence à revenir de ces idées, il me semble, dis-je. On commence
à avoir en France un assez grand souci de la vérité, sinon du goût, dans
les journaux. Pour la Guyane, je tâcherai de répéter exactement ce que
j’ai _vu_, car dans la conversation on dit ce qu’on veut. J’espère que
vous serez content.
Cependant ces histoires nous ont conduits jusqu’à une heure avancée.
C’est ce mot de Bouche-Coulée qui en est cause, et qui a ravivé chez
nous ce soir le désir de raconter des histoires, pour oublier les pluies
de ces derniers temps, ces pluies qui rendent parfois les journées
longues et ennuyeuses en Guyane comme partout.
CHAPITRE IX
DÉPART DE SOUVENIR
Sully-L’Admiral, puis Emma, prennent la fièvre; une fièvre ordinaire,
sans gravité, mais pénible. Je reste indemne, mes courses me valent
seulement une forte courbature, un certain soir; on sent dans ce climat
le danger de l’humidité. Il faudrait un médecin pour chaque groupe de
placers, ou du moins un homme ayant l’habitude des maladies courantes,
et un petit hôpital. Cayenne est trop loin, soit pour y envoyer un
malade, soit pour en faire venir un médecin. Emma et Sully se soignent
mutuellement avec quelque succès, mais ils éprouvent le besoin de
changer d’air.
Ce n’est pas que l’on ne puisse vivre assez confortablement ici,
seulement il faut se montrer exigeant, quand on est chargé d’un placer.
Le gibier abonde et il y a un chasseur indien, un vrai Peau-Rouge, avec
sa femme et ses deux enfants; ceux-ci ont la fièvre en ce moment, et les
parents ne paraissent pas très solides non plus. Ils nous apportent un
_agouti_ et un _acouchi_, sortes de lièvres, qui font une heureuse
diversion à notre ordinaire où le _pécari_ reparaît trop souvent. M.
Beaujoie fait ce qu’il peut, mais il est trop facile à contenter. Ce
n’est pas tout de faire de l’or, il faut soigner sa santé. Ne se
vantait-il pas d’avoir deux caisses de champagne? Sully fait le tour de
son unique armoire et découvre deux bouteilles, qui nous étaient déjà
destinées. La blague créole se tourne contre elle-même avec M. Beaujoie.
J’admire sa belle humeur, quand il a l’air visiblement éprouvé par la
vie des bois; il a le moral plus robuste encore que le physique, car il
y a fort longtemps qu’il tient tête aux fatigues qu’il endure.
Il paraît qu’il existe dans la région, mais surtout plus au sud, sur
l’Inini, etc., une maladie plus sérieuse que la fièvre et qu’on appelle
_l’enflure_. Elle provient de l’excès d’anémie auquel conduit la fièvre,
et c’est une conséquence presque fatale de la vie trop prolongée des
bois. L’enflure intérieure guérit rarement; si elle est extérieure
seulement, les Indiens et les créoles savent la réduire, mais ensuite il
est indispensable que le malade parte pour l’hôpital de Cayenne.
Beaucoup de gens confondent l’enflure avec le _béribéri_, maladie connue
des nègres de l’Afrique, comme aussi des Japonais.
Nous regrettons que M. Beaujoie ne puisse nous accompagner à son
_dégrad_ sur la Mana pour aller de là aux autres placers; mais c’est la
fin de la semaine, et sa présence est nécessaire à l’établissement
central pour recevoir les productions d’or des quatre établissements
détachés. Ces détachés sont _Nouvelle-France_, qui produit en ce moment
près d’un kilogramme d’or par jour, puis _Acajou_, _Kilomètre_ et
_Principal_. Ces derniers, les plus anciennement exploités, ont trop
d’eau pour produire beaucoup d’or, en cette saison: ce sont plutôt des
criques d’été. Le chemin qui y conduit est aussi accidenté, sinon
davantage et plus long, que celui qui va de Nouvelle-France au Central.
Ce sont des séries interminables de collines escarpées à gravir et à
redescendre. Le sentier qui descend au _dégrad_ sera long, mais plus
facile.
Quand on a eu la fièvre ici, elle revient trop fidèlement. Sully l’a eue
à l’Inini, et au contesté brésilien où il a longtemps séjourné; il a
toujours payé de sa personne dans les cas difficiles, étant l’homme de
ressources à qui l’on s’adressait de préférence. Il a accompli des
prospections fatigantes, durant des mois, en forêt, avec quelques
hommes, le strict nécessaire comme provisions, exposé à ces émanations
qui se dégagent du sol et des bois quand on y touche. C’est là surtout
la cause de la fièvre, les miasmes putrides. La santé ne suffit pas pour
résister, il faut avoir l’énergie de ne pas se négliger. On est trop
exposé à s’attacher obstinément au but matériel que l’on poursuit, pour
ne plus songer à ses besoins. Le régime tiède et humide de la Guyane
débilite vite, si l’on n’a pas une nourriture abondante et saine, car on
se fatigue physiquement. Ceux qui périssent sont ceux qui ne se soignent
pas, mais la fièvre est inévitable lorsqu’on fait un séjour un peu long
dans le bois.
Quand nous partons de Central-Souvenir, Sully n’est pas encore bien
remis, et il porte les compresses d’Emma. M. Beaujoie nous quitte au
premier détour du sentier, nous disant que nous avons environ trente
kilomètres à faire jusqu’au _dégrad_. Cela représente bien sept à huit
heures de marche. Nos porteurs filent en avant; l’un deux porte sur la
tête une caisse de quartz riches choisis à Souvenir. Le temps s’est un
peu rafraîchi depuis quelques jours: il tombe chaque après-midi des
averses torrentielles, comme il n’en tombe qu’en ces climats humides;
c’est pour les éviter dans la soirée que nous partons de bonne heure.
Nous suivons d’abord la crique aurifère et, sur plus de quinze cents
mètres, nous retrouvons les fouilles de prospection de M. Beaujoie; il
ne s’est pas vanté en nous exposant son travail. Je constate ici encore
que l’exubérance créole dans le langage disparaît dès qu’il est question
de travail. Les créoles en savent trop la valeur, car ils la payent par
l’expérience à leurs dépens, soit qu’ils travaillent pour leur compte ou
pour celui des autres.
Le sentier est très mauvais. On l’a abandonné depuis quelque temps pour
faire les charrois par la voie de l’Approuague, non pas celle que nous
avons suivie, mais une autre plus longue, qui, à son tour, sera
abandonnée pour la nôtre. Dès qu’un sentier cesse d’être foulé en
Guyane, il est vite envahi par les plantes, et coupé par les troncs
écroulés; on le perd à chaque instant. Mais le plus désagréable, c’est
le passage des criques: les troncs d’arbres qui servent de passerelles,
ont pourri, ou sont tombés; il faut passer dans l’eau. D’abord, pour
éviter de la sentir barboter dans mes chaussures, je les quitte aux
premières criques. Cette opération répétée devient fort ennuyeuse et j’y
renonce.
Sur les criques larges et profondes, les troncs ont subsisté à cause de
leur grosseur, mais il n’y a pas d’appuie-main; mon _takary_ est trop
court pour toucher le fond, et je passe sans honte à califourchon,
malgré l’humidité qui suinte du tronc. La mauresque peut tout supporter,
il est si facile d’en changer.
Sully tue un _agami_, la pintade des bois, pour me le montrer, et aussi
pour notre dîner. Tandis qu’il m’explique ses mœurs, arrêté sur le
sentier, il paraît, c’est Emma qui nous le dit ensuite, qu’un serpent se
dresse derrière nous, à deux ou trois pieds au-dessus du sol, nous
considère en tirant sa langue et l’agitant, puis se replie sur lui-même
et part. C’est nous qui sommes les bêtes curieuses de la forêt, mais
aussi les plus dangereuses. Sésame, à son tour, fait partir une volée de
pintades, et en tue deux; il a voulu nous accompagner au _dégrad_ avant
de s’installer à Souvenir.
Cette marche en sentier à demi disparu sous la forêt, va durer huit
heures, avec un petit arrêt pour manger. Nous n’avons à essuyer qu’une
petite averse. A mesure que nous approchons du but, je sens, chose
curieuse, ma fatigue s’évanouir; et, me rappelant le joli sentier des
mines du Tiutikho en Sibérie, seul en avant, j’entonne à pleine voix
(tout le monde a de la voix) un air russe qui évoque si bien les forêts
sauvages: le chant des Variagues, les anciens conquérants russes, dans
_Sadko_. Je croyais que l’humidité de ce pays devait gâter la voix, mais
au contraire, elle sort avec une limpidité plus grande. Je devrais
pourtant m’être aperçu que la voix des oiseaux guyanais est d’une pureté
merveilleuse en même temps que d’un timbre éclatant. C’est qu’ils
s’agitent constamment, et, dans mon cas, c’est peut-être que j’ai fait
beaucoup d’exercice aujourd’hui. Il n’est rien de tel que de faire usage
de ses membres pour les assouplir. La Guyane est un champ d’expériences
à faire, on ne connaît ni le pays ni le climat.
[Illustration: PRESBYTÈRE DE REMIRE]
Nous arrivons au _dégrad_ à quatre heures du soir, et nous y trouvons
deux canotiers et un pilote qui nous attendent depuis trois jours pour
nous conduire au placer Saint-Léon. Si nous n’étions pas arrivés
aujourd’hui, ils repartaient demain matin. Nous avons de la chance que
Sully ait pu dominer sa fièvre ce matin; en route, elle a fini par
disparaître complètement. Notre arrivée à ces vieux magasins reste un
souvenir heureux, car j’y suis arrivé en chantant et sans m’en douter.
Dans le bois, on ne voit rien à distance, et cela permet les surprises.
Je vais pendre mon hamac dans un grand hangar vide, mais que nos
porteurs commencent déjà à occuper. Sully prend la case de l’ex-chef
magasinier; il a besoin de repos; en état de fièvre, la marche fatigue
davantage; en outre, il n’a qu’un hamac, large il est vrai, pour lui et
Emma; l’un couche à la tête, l’autre aux pieds, aucun ne peut reposer
confortablement, et un lit, même dur, vaut encore mieux. Avant de nous
coucher, nous dévorons les _agamis_ tués par Sésame. Ils auraient gagné
à être préparés par Emma, mais celle-ci aussi est fatiguée de sa
trentaine de kilomètres. La femme doit suivre son mari, dit le précepte;
voilà dix ans qu’Emma suit Sully dans ses expéditions de Guyane et du
Brésil, et elle le suit à pied, fort souvent. C’est une femme fidèle.
Serait-il vrai que la femme donne, en général, plus qu’elle ne reçoit,
et qu’il ne dépendrait que de l’homme de trouver le bonheur à côté
d’elle, tandis qu’il le cherche ailleurs?
Nous pensions nos courses à pied terminées; mais il paraît que non. Ce
n’est pas l’eau qui manque dans la Mana, mais son lit est obstrué de
troncs d’arbres depuis qu’on le néglige. Les canots n’ont pu monter plus
haut que le _dégrad_ inférieur, à sept kilomètres de celui où nous
sommes. Nous partons donc à six heures et demie du matin, avec une tasse
de café pour tout déjeuner, car les porteurs sont en avant avec les
provisions. On m’avait dit qu’en Guyane il ne faut jamais se mettre en
route sans s’être lesté l’estomac par un solide déjeuner, un _kibiker_,
comme disent les créoles. Ce matin, le _kibiker_ se serait borné au café
si je n’avais réclamé, et Sully, en homme pratique, découvre en son
magasin, une boîte de lait condensé qu’Emma fait cuire en un clin d’œil.
Le chemin est encore pire que celui d’hier. Nous traversons l’ancien
cimetière du _dégrad_; les tombes, peu nombreuses, sont recouvertes de
hautes herbes et de grandes broussailles. Puis, nous rentrons dans le
bois. Ce n’est plus tout à fait le même genre de forêts que sur les
collines; le sol est plat, humide, souvent boueux, on y sent la présence
occasionnelle de la rivière; ce sont même des marécages. Les criques
prennent une largeur illimitée, heureusement sans être profondes, mais
il ne saurait y être question de ponts, même guyanais. Nous atteignons à
l’une de ces criques un de nos porteurs et nous lui enlevons une boîte
de sardines: c’est ce qu’il a de plus facile à manger sans s’arrêter.
A dix heures et demie, nous sommes au port, c’est-à-dire au _dégrad_, où
nous pouvons nous sécher, nous et nos chaussures, et manger quelque
chose. Sully retrouve là un vieux camarade du Brésil, M. Bussy, et nous
sablons le champagne en l’honneur de cette heureuse rencontre. La
gaieté, qui manquait depuis ce matin, nous revient.