Un ingénieur, et des plus distingués, fit un rapport éblouissant, comme

il convenait à Paris, sur une mine californienne que lui apportait un

Américain, mais celui-ci n’était point un naïf. Il était même, ce

rapport, plein de trouvailles scientifiques, techniques, du moins dans

les termes, car le fond était dénué de tout bon sens. Si l’on avait dit

simplement les choses, personne n’aurait voulu entendre parler de la

Californie. Elle est épuisée, allons donc, votre Californie!

Elle a produit huit milliards d’or, vous savez!

Enfin on souscrivit l’affaire en France, un ou deux millions.

L’Américain poussait à la roue avec habileté et énergie. Il avait l’air

si sûr de son affaire: on ne doute de rien, là-bas. Et il demandait peu

de chose, des actions. Il se disait: «Souscrivez toujours le capital,

nous verrons ensuite.»

Il fut modeste pour le payement comptant, quelques centaines de mille

francs. Et il dirigea les travaux. On trouva de l’or, un peu, pas

beaucoup, quinze à vingt kilos, je crois. Et l’Américain jubilait.

Tandis qu’on faisait _mousser_ les actions à la Bourse, il vendait les

siennes avec allégresse. Et il câblait impérieusement à Paris d’envoyer

des fonds pour continuer les travaux. Car ces fonds, il y en avait pour

lui. Il avait de superbes appointements pour ne rien faire. Outre le

capital, il se faisait des rentes. La mine produisait de l’or, mais non

pas en Californie, à Paris. Voilà la mine d’or.

Pourtant on se lassa à Paris, l’or cessa d’arriver en Californie. Alors

l’Américain menaça de reprendre sa mine. Et comme aux Etats-Unis, si

l’on n’exploite pas, la mine est déchue, et au bout d’un an, peut être

reprise par le premier venu, notre homme n’eut qu’à replanter des

piquets sur le sol en son nom, à faire une déclaration, et le voilà de

nouveau propriétaire de ses mines après s’être enrichi. Outre les mines,

il eut les machines, les bâtiments, les canaux, et enfin un très joli

chalet de montagne, dans les forêts de sapins, pour y passer ses loisirs

dans la belle saison.

L’Amérique a de quoi nous effrayer, n’est-ce pas? On peut recommencer

plusieurs fois le même coup avec la même mine. De la sorte, _une mine

est inépuisable_.

--C’est incroyable, dit Sully. Oui, les mines sont de curieuses

entreprises. Ecoutez l’histoire de celle-ci. C’était une mine riche,

mais non pas d’or, de cuivre, et le minerai en était rare et peu connu,

la chalcosine.

Un gentleman voyageait à cheval au Mexique avec un ingénieur. Sur le

sentier l’ingénieur remarqua d’étranges cailloux, il les prit, fit un

geste de satisfaction et les mit dans ses poches. Mais cet ingénieur

était épuisé par la fièvre et il succomba à une attaque; quelques jours

après, il mourut. Le gentleman se rappela les cailloux; il les prit, et

à son arrivée à Lima, les fit analyser. C’était de la calamine. Un

ingénieur lui en expliqua la valeur et le mode très facile

d’exploitation, comme d’une carrière de pierres.

Le gentleman se fit incontinent donner la concession. Il eut le courage,

il faut bien reconnaître son mérite, de s’installer dans l’endroit

presque désert où était le minerai, avec un contremaître et des mineurs.

Il réussit, ce qui était plus difficile, à faire transporter le minerai

à la côte, et, en moins d’un an, il avait mis de côté un petit capital.

Il eut alors un ingénieur à ses frais, qu’il paya plutôt médiocrement;

mais il est aujourd’hui archimillionnaire, du fait seul de cette mine.

N’est-ce pas le fait du hasard? Quand on a la chance, on dirait qu’elle

vous poursuit. Ce gentleman réussit tout ce qu’il entreprend. Il achète

un tableau, parce qu’il a de l’argent en poche. Ce tableau se trouve

être un Raphaël. Maintenant que ses mines sont épuisées, il les met en

actions. C’est une nouvelle ressource.

--Ah! les mines, je le disais tout à l’heure, sont une question

d’économie. Votre gentleman a eu le mérite de le comprendre. Un

ingénieur, avec quelques réflexions, peut éviter des travaux extrêmement

chers. Rien n’est plus cher que de percer les roches.

On ne saurait payer trop cher l’expérience d’un ingénieur. Ce qu’il dit

peut sembler une vérité évidente. Elle ne l’est pas. Il est d’ailleurs

très difficile de faire mettre en pratique une idée de bon sens. On aime

mieux faire des choses extraordinaires.

--C’est ainsi, dit M. Beaujoie, qu’on rejette volontiers les échecs sur

des impôts, sur des lois. Dans d’autres cas, on sait bien en faire des

lois, au contraire. Allez voir ça, à Cayenne. Les lois, ce sont les

puissants qui les font, et pour se protéger eux-mêmes.

--Lorsqu’ils n’ont pas la puissance matérielle pour eux, dis-je, ils

inventent la police, en effet, puis l’administration, l’armée et les

lois. Chez les groupes de mineurs de l’Alaska, et autrefois de la

Californie, il n’y avait pas de lois, chaque mineur se défendait

lui-même. La loi n’est nécessaire qu’à la propriété acquise et durable.

Il n’y a pas d’avantages pour le capital à se passer des lois; il

devient sans défense, au contraire.

Voyez en Guyane, voyez au contesté franco-brésilien, en Alaska, en

Californie, il n’y a guère que les petits qui ont fait fortune, les

capitaux ont échoué. Mais là, ce n’est pas la faute du manque de lois,

elles sont venues au bout de peu d’années; c’est qu’il s’agissait de ce

qu’on appelle des _poor men’s diggings_, des mines de pauvres gens,

demandant peu de capital, exploitables sans frais.

Le capital n’avait que faire dans des placers comme ceux-là.

--Vous voudriez, dit Sully, nous pousser à exploiter nous-mêmes nos

placers guyanais, sans aucun capital. Nous le faisons bien. C’est ce

qu’on appelle le _maraudage_.

Mais on se plaint que les maraudeurs saccagent les placers.

--C’est que vous voulez aller trop vite. Les Californiens n’ont jamais

saccagé leurs criques, ils savaient fort bien s’entendre, se donner même

un chef. Ils étaient disciplinés, et nos braves créoles ne le sont

peut-être pas.

Vous vous rappelez M. Dormoy, la peine que vous aviez à le faire tenir

tranquille, à lui faire faire un carbet sur l’Approuague.

A propos de lois, ajoutai-je, je vais vous redire, non pas une aventure,

mais un discours fort curieux que j’ai traduit du russe. L’auteur

s’était occupé d’affaires de mines. Il disait qu’en aucun pays, plus

qu’en Russie, on ne trouve moyen de tourner les lois, au moyen de

puissantes influences. Un Russe, nommé Katakrof, s’était servi de ce

moyen de persuasion pour entraîner en Sibérie des capitaux

anglo-franco-belges. Il réussit, d’ailleurs. Son tort fut de vouloir

prétendre ensuite que les capitaux s’étaient jetés sur la Russie

uniquement parce qu’il n’y avait pas de lois. Il s’adressait à un groupe

de capitalistes réunis avec lui à un grand dîner près de la Bourse, pour

y conclure son affaire. La voix de Katakrof résonnait: «La _loi_ est

partout, chez vous et chez nous. Mais qu’est-ce que votre _loi_? Quelque

chose comme le policeman anglais. Il le faut, ce brutal, au milieu des

rues encombrées de la _City_. Dans la rue, on va grand train. Il file,

le financier qui a de grandes entreprises; chaque minute peut lui coûter

des millions. Il file, le docteur, au secours d’un malade atteint

mortellement: une seconde peut coûter la vie d’un homme. Il file, le

créancier, à la poursuite de son débiteur. Elle file, la femme d’un

personnage important, pour faire des visites. Le diable m’emporte si je

sais qui encore court dans la rue, et pourquoi! Et lui, le policeman

obtus, il lève son bâton blanc, et en un clin d’œil le mouvement

s’arrête. La vie cesse instantanément. Et qu’est-ce qui arrive alors?

Que les entreprises s’écroulent, périssent les malades. Le mouvement ne

reprendra que lorsque le policeman au casque bleu foncé baissera son

petit bâton blanc. Fi donc! Chez nous, la _loi_, c’est un sergent de

ville, doux, poli, prévenant. Lui aussi lève sa main (il n’a pas de

bâton). Il lève la main, et le mouvement est suspendu pour quelque

temps. Il crie: «Halte!» mais il maintient la foule d’un air aimable, et

il sait distinguer: «Halte! Vous, Excellence, vous voulez passer? Cocher

de Son Excellence, tu peux passer! Vous, dit-il au millionnaire, vous

êtes pressé pour vos affaires? Je vous en prie, avancez! Cocher du riche

équipage, en avant!» Aux autres, il crie d’un ton sévère: «Son

Excellence a des affaires importantes dont vous n’avez pas idée! Il faut

qu’elle passe.» Il distingue même le créancier qui poursuit son

débiteur: «Tenez, je l’ai vu passer là-bas par la ruelle de côté; c’est

une chance exceptionnelle. Passez, et filez vite.» Et de nouveau il

répète sévèrement à ceux qui attendent: «Halte! il n’y a pas de tour

pour ceux-ci!» Le docteur fait sa tournée: «Mon malade peut

mourir!--S’il est malade... Cocher, tu peux passer.--S’il vous plaît!»

M. Katakrof clignait de l’œil d’un air malin, et se campait les mains

sur les hanches. «Qui vous empêche de dire que, vous aussi, vous êtes

docteur, et que peut-être un moribond vous attend? Dites, et on vous

laissera passer. Motif d’exception.» Il eut une ovation. Tous

bondissaient de leurs places.

Les figures des capitalistes brillaient maintenant d’enthousiasme.

Visiblement chacun d’eux avait résolu de _se livrer à l’opérateur_. Et

la voix de M. Katakrof sonnait au milieu d’eux, comme inspirée, comme

celle d’un poète ou d’un prophète: «La _loi_ est immuable. La _loi_,

c’est une pétrification. La _loi_, c’est du granite. La _loi_, c’est un

obstacle contre lequel on ne peut que se briser la tête. Non, une loi

pareille, je ne la comprends pas. De loi pareille, chez moi, messieurs,

vous n’en trouverez pas. La _loi_ y est douce, flexible, élastique. La

_loi_, c’est un duvet! Sur cette loi on peut dormir. Et voilà bien ce

qu’il faut. Voilà ce que vous trouverez. Si, pour l’homme entreprenant,

il retentit sévère, cruel, fatal, ce mot désagréable: _la loi_, qu’il

est doux, tendre, délicat, charmant, d’entendre vibrer ce mot mélodieux:

_l’exception_! Il y a le chant du rossignol et le parfum du lis dans ce

mot. Si le mot _loi_ résonne comme un _De profundis_, un

_Requiem æternam_, opposé aux plans et aux rêves audacieux et

entreprenants,--quel chant d’espérance, de joie courageuse évoque ce mot

doux et tendre: _exception_! Obéir à la loi, et rien qu’à la loi! Ne

voir autour de soi que des lois! Quel destin austère! C’est se soumettre

à des vainqueurs durs, cruels, inexorables. Tandis que se régler sur des

exceptions douces, souples, complaisantes..., c’est vivre au milieu de

ses amis, au milieu d’amis prêts à toutes les concessions, pleins de

condescendance, désireux de vous être agréables et utiles. Oh! pourquoi

vous, étrangers, ne nous connaissez-vous pas? Pourquoi faites-vous de

pareilles questions?» disait M. Katakrof d’une voix larmoyante.

--Votre Russe est parfait, avec ses larmes de crocodile, dit Sully.

Et il se mit à contrefaire la voix de M. Katakrof, exposant ses plans

aux capitalistes.

C’est l’exception qui adoucit les angles aigus des lois. Exceptions en

faveur de l’intérêt public (le nôtre). Exceptions en faveur de

considérations plus hautes (notre capital). Exception en faveur de

puissantes méditations (M. Katakrof). Exception parce que le territoire

des mines est mal délimité.

Quel champ de manœuvres pour l’activité du capital!

Mais ce n’est pas qu’en affaires qu’on abuse du public. Les livres aussi

sont pleins d’erreurs. Voyez ce qui s’imprime sur la Guyane, sur son

climat, sur ses ressources. On veut satisfaire le public en lui disant

ce qu’il croit, et pas autre chose. C’est la faute des imprimeurs. Ils

appellent cela les exigences du public. Dans les revues, on coupe et

l’on taille pour plaire aux lecteurs, au lieu de les instruire et de les

diriger.

--On commence à revenir de ces idées, il me semble, dis-je. On commence

à avoir en France un assez grand souci de la vérité, sinon du goût, dans

les journaux. Pour la Guyane, je tâcherai de répéter exactement ce que

j’ai _vu_, car dans la conversation on dit ce qu’on veut. J’espère que

vous serez content.

Cependant ces histoires nous ont conduits jusqu’à une heure avancée.

C’est ce mot de Bouche-Coulée qui en est cause, et qui a ravivé chez

nous ce soir le désir de raconter des histoires, pour oublier les pluies

de ces derniers temps, ces pluies qui rendent parfois les journées

longues et ennuyeuses en Guyane comme partout.

CHAPITRE IX

DÉPART DE SOUVENIR

Sully-L’Admiral, puis Emma, prennent la fièvre; une fièvre ordinaire,

sans gravité, mais pénible. Je reste indemne, mes courses me valent

seulement une forte courbature, un certain soir; on sent dans ce climat

le danger de l’humidité. Il faudrait un médecin pour chaque groupe de

placers, ou du moins un homme ayant l’habitude des maladies courantes,

et un petit hôpital. Cayenne est trop loin, soit pour y envoyer un

malade, soit pour en faire venir un médecin. Emma et Sully se soignent

mutuellement avec quelque succès, mais ils éprouvent le besoin de

changer d’air.

Ce n’est pas que l’on ne puisse vivre assez confortablement ici,

seulement il faut se montrer exigeant, quand on est chargé d’un placer.

Le gibier abonde et il y a un chasseur indien, un vrai Peau-Rouge, avec

sa femme et ses deux enfants; ceux-ci ont la fièvre en ce moment, et les

parents ne paraissent pas très solides non plus. Ils nous apportent un

_agouti_ et un _acouchi_, sortes de lièvres, qui font une heureuse

diversion à notre ordinaire où le _pécari_ reparaît trop souvent. M.

Beaujoie fait ce qu’il peut, mais il est trop facile à contenter. Ce

n’est pas tout de faire de l’or, il faut soigner sa santé. Ne se

vantait-il pas d’avoir deux caisses de champagne? Sully fait le tour de

son unique armoire et découvre deux bouteilles, qui nous étaient déjà

destinées. La blague créole se tourne contre elle-même avec M. Beaujoie.

J’admire sa belle humeur, quand il a l’air visiblement éprouvé par la

vie des bois; il a le moral plus robuste encore que le physique, car il

y a fort longtemps qu’il tient tête aux fatigues qu’il endure.

Il paraît qu’il existe dans la région, mais surtout plus au sud, sur

l’Inini, etc., une maladie plus sérieuse que la fièvre et qu’on appelle

_l’enflure_. Elle provient de l’excès d’anémie auquel conduit la fièvre,

et c’est une conséquence presque fatale de la vie trop prolongée des

bois. L’enflure intérieure guérit rarement; si elle est extérieure

seulement, les Indiens et les créoles savent la réduire, mais ensuite il

est indispensable que le malade parte pour l’hôpital de Cayenne.

Beaucoup de gens confondent l’enflure avec le _béribéri_, maladie connue

des nègres de l’Afrique, comme aussi des Japonais.

Nous regrettons que M. Beaujoie ne puisse nous accompagner à son

_dégrad_ sur la Mana pour aller de là aux autres placers; mais c’est la

fin de la semaine, et sa présence est nécessaire à l’établissement

central pour recevoir les productions d’or des quatre établissements

détachés. Ces détachés sont _Nouvelle-France_, qui produit en ce moment

près d’un kilogramme d’or par jour, puis _Acajou_, _Kilomètre_ et

_Principal_. Ces derniers, les plus anciennement exploités, ont trop

d’eau pour produire beaucoup d’or, en cette saison: ce sont plutôt des

criques d’été. Le chemin qui y conduit est aussi accidenté, sinon

davantage et plus long, que celui qui va de Nouvelle-France au Central.

Ce sont des séries interminables de collines escarpées à gravir et à

redescendre. Le sentier qui descend au _dégrad_ sera long, mais plus

facile.

Quand on a eu la fièvre ici, elle revient trop fidèlement. Sully l’a eue

à l’Inini, et au contesté brésilien où il a longtemps séjourné; il a

toujours payé de sa personne dans les cas difficiles, étant l’homme de

ressources à qui l’on s’adressait de préférence. Il a accompli des

prospections fatigantes, durant des mois, en forêt, avec quelques

hommes, le strict nécessaire comme provisions, exposé à ces émanations

qui se dégagent du sol et des bois quand on y touche. C’est là surtout

la cause de la fièvre, les miasmes putrides. La santé ne suffit pas pour

résister, il faut avoir l’énergie de ne pas se négliger. On est trop

exposé à s’attacher obstinément au but matériel que l’on poursuit, pour

ne plus songer à ses besoins. Le régime tiède et humide de la Guyane

débilite vite, si l’on n’a pas une nourriture abondante et saine, car on

se fatigue physiquement. Ceux qui périssent sont ceux qui ne se soignent

pas, mais la fièvre est inévitable lorsqu’on fait un séjour un peu long

dans le bois.

Quand nous partons de Central-Souvenir, Sully n’est pas encore bien

remis, et il porte les compresses d’Emma. M. Beaujoie nous quitte au

premier détour du sentier, nous disant que nous avons environ trente

kilomètres à faire jusqu’au _dégrad_. Cela représente bien sept à huit

heures de marche. Nos porteurs filent en avant; l’un deux porte sur la

tête une caisse de quartz riches choisis à Souvenir. Le temps s’est un

peu rafraîchi depuis quelques jours: il tombe chaque après-midi des

averses torrentielles, comme il n’en tombe qu’en ces climats humides;

c’est pour les éviter dans la soirée que nous partons de bonne heure.

Nous suivons d’abord la crique aurifère et, sur plus de quinze cents

mètres, nous retrouvons les fouilles de prospection de M. Beaujoie; il

ne s’est pas vanté en nous exposant son travail. Je constate ici encore

que l’exubérance créole dans le langage disparaît dès qu’il est question

de travail. Les créoles en savent trop la valeur, car ils la payent par

l’expérience à leurs dépens, soit qu’ils travaillent pour leur compte ou

pour celui des autres.

Le sentier est très mauvais. On l’a abandonné depuis quelque temps pour

faire les charrois par la voie de l’Approuague, non pas celle que nous

avons suivie, mais une autre plus longue, qui, à son tour, sera

abandonnée pour la nôtre. Dès qu’un sentier cesse d’être foulé en

Guyane, il est vite envahi par les plantes, et coupé par les troncs

écroulés; on le perd à chaque instant. Mais le plus désagréable, c’est

le passage des criques: les troncs d’arbres qui servent de passerelles,

ont pourri, ou sont tombés; il faut passer dans l’eau. D’abord, pour

éviter de la sentir barboter dans mes chaussures, je les quitte aux

premières criques. Cette opération répétée devient fort ennuyeuse et j’y

renonce.

Sur les criques larges et profondes, les troncs ont subsisté à cause de

leur grosseur, mais il n’y a pas d’appuie-main; mon _takary_ est trop

court pour toucher le fond, et je passe sans honte à califourchon,

malgré l’humidité qui suinte du tronc. La mauresque peut tout supporter,

il est si facile d’en changer.

Sully tue un _agami_, la pintade des bois, pour me le montrer, et aussi

pour notre dîner. Tandis qu’il m’explique ses mœurs, arrêté sur le

sentier, il paraît, c’est Emma qui nous le dit ensuite, qu’un serpent se

dresse derrière nous, à deux ou trois pieds au-dessus du sol, nous

considère en tirant sa langue et l’agitant, puis se replie sur lui-même

et part. C’est nous qui sommes les bêtes curieuses de la forêt, mais

aussi les plus dangereuses. Sésame, à son tour, fait partir une volée de

pintades, et en tue deux; il a voulu nous accompagner au _dégrad_ avant

de s’installer à Souvenir.

Cette marche en sentier à demi disparu sous la forêt, va durer huit

heures, avec un petit arrêt pour manger. Nous n’avons à essuyer qu’une

petite averse. A mesure que nous approchons du but, je sens, chose

curieuse, ma fatigue s’évanouir; et, me rappelant le joli sentier des

mines du Tiutikho en Sibérie, seul en avant, j’entonne à pleine voix

(tout le monde a de la voix) un air russe qui évoque si bien les forêts

sauvages: le chant des Variagues, les anciens conquérants russes, dans

_Sadko_. Je croyais que l’humidité de ce pays devait gâter la voix, mais

au contraire, elle sort avec une limpidité plus grande. Je devrais

pourtant m’être aperçu que la voix des oiseaux guyanais est d’une pureté

merveilleuse en même temps que d’un timbre éclatant. C’est qu’ils

s’agitent constamment, et, dans mon cas, c’est peut-être que j’ai fait

beaucoup d’exercice aujourd’hui. Il n’est rien de tel que de faire usage

de ses membres pour les assouplir. La Guyane est un champ d’expériences

à faire, on ne connaît ni le pays ni le climat.

[Illustration: PRESBYTÈRE DE REMIRE]

Nous arrivons au _dégrad_ à quatre heures du soir, et nous y trouvons

deux canotiers et un pilote qui nous attendent depuis trois jours pour

nous conduire au placer Saint-Léon. Si nous n’étions pas arrivés

aujourd’hui, ils repartaient demain matin. Nous avons de la chance que

Sully ait pu dominer sa fièvre ce matin; en route, elle a fini par

disparaître complètement. Notre arrivée à ces vieux magasins reste un

souvenir heureux, car j’y suis arrivé en chantant et sans m’en douter.

Dans le bois, on ne voit rien à distance, et cela permet les surprises.

Je vais pendre mon hamac dans un grand hangar vide, mais que nos

porteurs commencent déjà à occuper. Sully prend la case de l’ex-chef

magasinier; il a besoin de repos; en état de fièvre, la marche fatigue

davantage; en outre, il n’a qu’un hamac, large il est vrai, pour lui et

Emma; l’un couche à la tête, l’autre aux pieds, aucun ne peut reposer

confortablement, et un lit, même dur, vaut encore mieux. Avant de nous

coucher, nous dévorons les _agamis_ tués par Sésame. Ils auraient gagné

à être préparés par Emma, mais celle-ci aussi est fatiguée de sa

trentaine de kilomètres. La femme doit suivre son mari, dit le précepte;

voilà dix ans qu’Emma suit Sully dans ses expéditions de Guyane et du

Brésil, et elle le suit à pied, fort souvent. C’est une femme fidèle.

Serait-il vrai que la femme donne, en général, plus qu’elle ne reçoit,

et qu’il ne dépendrait que de l’homme de trouver le bonheur à côté

d’elle, tandis qu’il le cherche ailleurs?

Nous pensions nos courses à pied terminées; mais il paraît que non. Ce

n’est pas l’eau qui manque dans la Mana, mais son lit est obstrué de

troncs d’arbres depuis qu’on le néglige. Les canots n’ont pu monter plus

haut que le _dégrad_ inférieur, à sept kilomètres de celui où nous

sommes. Nous partons donc à six heures et demie du matin, avec une tasse

de café pour tout déjeuner, car les porteurs sont en avant avec les

provisions. On m’avait dit qu’en Guyane il ne faut jamais se mettre en

route sans s’être lesté l’estomac par un solide déjeuner, un _kibiker_,

comme disent les créoles. Ce matin, le _kibiker_ se serait borné au café

si je n’avais réclamé, et Sully, en homme pratique, découvre en son

magasin, une boîte de lait condensé qu’Emma fait cuire en un clin d’œil.

Le chemin est encore pire que celui d’hier. Nous traversons l’ancien

cimetière du _dégrad_; les tombes, peu nombreuses, sont recouvertes de

hautes herbes et de grandes broussailles. Puis, nous rentrons dans le

bois. Ce n’est plus tout à fait le même genre de forêts que sur les

collines; le sol est plat, humide, souvent boueux, on y sent la présence

occasionnelle de la rivière; ce sont même des marécages. Les criques

prennent une largeur illimitée, heureusement sans être profondes, mais

il ne saurait y être question de ponts, même guyanais. Nous atteignons à

l’une de ces criques un de nos porteurs et nous lui enlevons une boîte

de sardines: c’est ce qu’il a de plus facile à manger sans s’arrêter.

A dix heures et demie, nous sommes au port, c’est-à-dire au _dégrad_, où

nous pouvons nous sécher, nous et nos chaussures, et manger quelque

chose. Sully retrouve là un vieux camarade du Brésil, M. Bussy, et nous

sablons le champagne en l’honneur de cette heureuse rencontre. La

gaieté, qui manquait depuis ce matin, nous revient.

La Guyane inconnue: Voyage à l'intérieur de la Guyane française · 第 7 / 19 段