Nous passons successivement, dans cette région qui sépare les eaux de

l’Inini de celles de l’Approuague, dix collines de soixante à cent

mètres et plus de hauteur au-dessus des criques. On appelle cela des

montagnes en Guyane. Au total, cela fait vraiment une montagne. Le guide

a beau nous répéter: «Plus que trois montagnes, plus que deux

montagnes...», nous n’en croyons rien, et nous faisons halte, autant

pour manger, car il est midi, que pour laisser reposer Emma. Il y a ici

un carbet qui a servi aux déboiseurs du sentier, et nous y faisons notre

troisième arrêt, mais les deux autres étaient fort courts, de dix

minutes à peine. Nous avons vu défiler des arbres variés: le _balata_,

au grand tronc droit et lisse, qui donne une gomme comme le caoutchouc;

Sully en fait couler en entaillant l’écorce avec son sabre; puis c’est

l’_acajou_, homogène et sans défauts; le _jambe-chien_, formé d’une

douzaine de troncs partant de terre pour se réunir à huit ou dix pieds

de hauteur; le _patawa_ et le _comou_, deux variétés de palmiers noirs,

très durs, un beau bois d’ornementation: de ces arbres, l’un s’appelle

le _lettre-moucheté_, il est violet et noir, et l’autre le

_satiné-rubané_, violet-rouge. Leur nom vient de ce qu’on les a employés

pour faire des caractères d’imprimerie, à cause de leur dureté. Tous ces

palmiers ont des amandes. Voici le palmier _maho_, dit _maho-caca_, en

créole, dont la fleur, qui jonche le sol, a l’odeur d’un champignon

pourri. Chaque fois qu’il s’annonce par son odeur, on se hâte et l’on

passe rapidement. Cet arbre est peut-être intéressant, mais il a tort de

se permettre une odeur aussi peu civilisée, d’où l’énergique expression

créole.

De la plupart de ces arbres pendent des lianes, les unes droites, les

autres torses, quelques-unes grosses comme le bras, et même la jambe,

assez solides pour qu’on puisse y grimper comme à des cordes. Mais

toujours une chose me gêne dans cette course de vingt-cinq kilomètres, à

vol d’oiseau, c’est la traversée des criques. Malgré la perche, le

_takary_ dont je suis muni, cet exercice d’équilibre me cause chaque

fois un moment désagréable. Les troncs sont arrondis, glissants, parfois

en train de pourrir; plus d’une fois, il m’arrive de passer à

califourchon, quand même je vois Emma passer le corps bien droit, avec

un panier en équilibre sur sa tête. Elle a des pantoufles en caoutchouc,

mais elle les ôte pour passer les ponts. Si je triomphais sur le

sentier, elle triomphe sur les criques. Sully en a tellement l’habitude

qu’il ne quitte même pas ses bottines de chasse; il va avec précaution

tout de même.

Plus nous approchons du but, plus les collines sont hautes. «Plus qu’une

montagne,» dit le guide. Les précédentes contournaient plus ou moins les

criques, puis montaient brusquement sur le dos arrondi du sommet. Cette

dernière n’en finit plus; on a découpé des marches de géant sur le sol

boueux et glissant, et des branches d’arbres les consolident. Mais Emma

ne peut les gravir qu’aidée de l’un de nous. Puis ce sont des blocs de

granite, qui rompent la monotonie de la forêt. Et ces blocs sont

moussus, l’humidité les ronge. Il y a des espaces un peu découverts, la

crique devient torrent, même cascade autour des blocs de granite. Le

site prend un air romantique rappelant ceux des Alpes suisses. Mais il y

a toujours l’ombre de la forêt, et les sapins manquent. C’est plus

sombre, plus sauvage que les Alpes, et c’est exubérant de vie, avec des

détails trop fins dans la pénombre; j’admire les _maripas_ aux feuilles

lisses et leurs frères aux feuilles épineuses, qui remplissent le

sous-bois de leurs formes sveltes.

Dans une éclaircie, apparaissent en plein soleil des sables blancs

aveuglants: je reconnais le déboisement, l’œuvre de l’homme; nous

arrivons aux premiers placers. Ces sables sont ceux qu’on a déjà lavés

pour en retirer l’or, c’est du quartz, les mines ne sont pas loin. Il

est près de deux heures quand nous rencontrons la première équipe de

mineurs; la crique qu’ils lavent s’appelle _Nouvelle-France_. Il y a

exactement six semaines que nous avons quitté la vieille France. Le

placer sur lequel nous nous trouvons s’appelle _Souvenir_.

_Placer Souvenir._--Comme il est encore de bonne heure, nous avons le

temps de visiter l’une ou l’autre des quatre criques qui sont en

exploitation en ce moment. Mais auparavant nous allons nous annoncer au

chef de l’établissement Nouvelle-France. En Guyane, on appelle

établissement l’agglomération des huttes où habitent les mineurs, au

point le plus favorablement situé pour centraliser l’exploitation d’un

certain nombre de criques. Les criques, comme je l’ai dit, sont des

cours d’eau. On déboise, à l’endroit choisi, un espace assez grand pour

y construire cinquante ou soixante huttes, ou davantage, suivant

l’importance du champ aurifère.

L’établissement se trouve ici au bord de la crique principale et s’étend

en pente ascendante assez forte sur le versant d’une colline. Il est à

trois cents mètres d’altitude. Le village a de petites rues

rectangulaires, séparant les huttes couvertes en chaume et feuilles de

palmiers; les parois des huttes sont faites d’un entrelacement à jour,

en longues lamelles de bois dur, légèrement flexible. La hutte

directoriale, située au sommet du village, est un peu plus grande que

les autres, mais c’est tout ce qui la distingue. Au lieu d’une ou deux

chambres, elle en a trois: celle du milieu, entièrement ouverte de face

et d’arrière, sert de salle à manger. Une véranda, ou plutôt une

galerie, abritée par l’auvent de la toiture, fait face au village. Les

deux autres chambres sont des chambres à coucher. Deux petites huttes

voisines servent de cuisine et de salle de bains.

Il n’en faut pas davantage pour se loger à un directeur de placers.

Celui-ci, M. Lacaze, est si actif à sa besogne qu’il en oublie de

manger. Il attache beaucoup moins d’importance à sa nourriture qu’à la

quantité d’or qu’il trouvera au bout de sa journée. Aussi il est

fatigué, et il a besoin d’aller passer un mois ou deux à Cayenne.

Il est en train de dîner ici avec ses quatre chefs de chantier. Tous se

lèvent, nous serrent la main, et c’est à qui se montrera le plus

obligeant. De la galerie, nous dominons tout le village de huttes; au

fond, dans la crique, apparaissent les tas de sable lavés, éclatants de

blancheur, et se prolongeant au loin entre les pentes couvertes de bois

immenses. C’est pittoresque, mais ici encore la photographie ne saurait

rendre l’étendue de la perspective; la seule vue pittoresque serait

celle du village, dont les cases se serrent comme étouffées dans cet

océan de grands arbres qui recouvrent le pays tout entier. Cependant

l’espace a été un peu déboisé au delà des cases pour permettre de faire

quelques plantations de _manioc_, la nourriture favorite des Guyanais,

qui la trouvent moins échauffante que le maïs et même que le pain.

Pour la nuit, on nous offre des lits: ce sont des planches avec un peu

d’herbe par-dessus, et je regrette mon hamac. Le souvenir de mes nuits

en Sibérie me fait penser que je m’habituerai vite à ces planches. Un

ennui plus grave, c’est qu’il y a des vampires, et qu’il faut garder à

côté de soi une lampe allumée.

Le lendemain, nous prospectons diverses criques et chantiers en travail,

et je puis constater que dans les parties non encore exploitées, le chef

de l’établissement n’a point exagéré la teneur en or, du moins pour les

premiers mois à venir. Les _batées_ de prospection sont fort belles. Il

semblerait que ces créoles exubérants dans leurs expressions de façon à

rendre incroyable ce qu’ils disent, ne le sont plus dès qu’il s’agit

d’une chose sérieuse, comme ces prospections qui sont la garantie de

l’avenir et la raison d’être de l’exploitation. L’avenir à longue

distance est plus difficile à prévoir, car les criques s’épuisent

rapidement; il faut donc en chercher sans cesse de nouvelles dans la

région.

Nous avons à déjeuner un _ananas_ frais, cueilli devant la maison; il

est délicieux. Il paraît que l’ananas des bois, qui est rougeâtre, a

plus de goût encore, bien qu’il soit un peu moins fin. La fraise n’a pas

plus de parfum, et je comprends fort bien qu’on compare l’ananas à une

fraise géante; il est aussi tendre, et n’a pas ces fibres ligneuses que

nous connaissons dans l’ananas de conserve.

Nous partirons, après midi, pour l’établissement central du placer

Souvenir. En route, nous prospectons deux criques qu’on tient en réserve

pour l’avenir. Le directeur général du placer, M. Beaujoie, est venu

nous rejoindre. Bien que souffrant de la fièvre, il est plein d’entrain.

C’est un vieil ami de Sully, et l’on ne cause plus qu’en créole. Je ne

trouve plus moyen de parler français.

Il y a de grosses montagnes à traverser pour aller au Central, des

pentes raides et glissantes interminables; ce pays est une série de

bosses, dont l’une commence quand à peine l’autre est finie. Les sommets

ne sont pas longs; la descente suit de près la montée; les rocs sont

fort rares: on ne rencontre que des blocs isolés, des restes

d’éboulements; par contre, les troncs écroulés sont fréquents et

obligent à des détours incessants.

Notre prospection est heureuse; nous y passons près de deux heures, et

puis nous reprenons notre course pour arriver à cinq heures et demie au

Central. Nous avons vu en route le _muscadier_ et cueilli des noix

muscades. Leur seul avantage, pour nous, est de compléter ce qu’il faut

pour une _marquise_, ce mélange exquis de champagne, de vanille et de

citron. C’est une excellente boisson après une course. Les mineurs ne

s’en privent pas. Après tout, quand on gagne de l’or, il faut savoir

s’en servir.

Nous sommes toujours à 300 mètres d’altitude, et l’établissement central

a le même aspect que celui de Nouvelle-France, mais il y a davantage de

plantations: manioc, canne à sucre, maïs, bananes et patates. On est si

loin de tout ici! Il faut quatre semaines pour venir de la côte au

placer par la Mana. Le trajet par l’Approuague, nouvellement découvert,

raccourcit de dix à douze jours. M. Beaujoie est un homme prévoyant. Il

y a déjà plusieurs années qu’il a commencé ses plantations.

Sur la galerie de la case directoriale, on jouit d’une vue un peu plus

étendue qu’à Nouvelle-France. On distingue, à peine esquissées, il est

vrai, les croupes de trois collines, la dernière en arrière des autres,

ce qui élargit la perspective; elle est tout de même bien bornée.

L’endroit, avant de recevoir le nom qu’il porte, s’appelait

_Bouche-Coulée_. C’est une expression créole appliquée à une histoire

que voici brièvement. Le premier exploitant de ce terrain n’avait pas

pris de précautions suffisantes pour le délimiter. Lors du bornage

officiel, il se trouva dépossédé par son voisin plus habile, le

possesseur actuel. Furieux, il demanda à celui-ci une indemnité d’un

million de francs. On ne se douterait pas que la vie dans les bois met

en jeu des sommes si imposantes. Le procès, perdu à Cayenne, alla

jusqu’en cassation et là encore l’arrêt fut contraire à l’ancien

exploitant. Il perdit tout, terrain et indemnité, et en fut si stupéfait

que la _bouche lui en coula_. L’expression créole, vigoureuse et imagée,

traduit bien le désappointement ébahi. Cette langue a bien d’autres

trouvailles heureuses, qui vaudraient d’être notées.

Nous passons une huitaine de jours ici à visiter les chantiers et à

faire des prospections. La seule chose déplaisante est le voisinage des

vampires la nuit. Il faut une lampe, car je n’ai pas de moustiquaire.

Or, la lampe attire les moustiques, et ceux-ci empêchent souvent de

dormir. Je ne puis suspendre mon hamac, car la chambre n’est pas assez

grande. Cependant on a augmenté ma ration d’herbe séchée pour adoucir

mon lit et je finis par y dormir confortablement, bien qu’avec un casque

sur ma figure, pour écarter ces ennuyeux vampires.

La crique principale renferme des blocs de quartz, quelques-uns

aurifères. A la jonction d’une crique latérale, il y a des quartz à

veines jaunes et bleues extrêmement riches en or. La colline qui sépare

ces deux criques est parsemée de blocs de quartz, mais le sol est formé

de roche décomposée, jusqu’à une grande profondeur. Des fouilles,

profondes de plusieurs mètres, ne rencontrent pas la roche solide

intacte.

J’ai la chance de n’avoir presque pas d’averses pendant mes

prospections. Mais la pluie prend sa revanche la nuit, et la lune

approche de son plein; on dirait donc que _la pluie suit la lune_,

suivant le dicton créole. Le soir, nous prenons un _tub_ d’eau parfumée

aux herbes aromatiques et tiède. Il faut cela quand on se fatigue; en

Guyane plus qu’ailleurs, la propreté c’est la santé.

CHAPITRE VIII

AVENTURIERS DE MINES

La Guyane, comme tout pays de mines, a eu et a encore des aventuriers.

Comme toute autre industrie, les mines d’or ont des avantages et des

inconvénients. Peut-être ont-elles des soubresauts plus brusques que les

autres industries. Elles font d’immenses fortunes, et en défont d’autres

non moins rapidement. Pour un heureux, elles font bien des malheureux.

Il est fort dangereux de jouer avec elles, mais elles sont tentantes

comme une loterie qui a de très gros lots.

L’avantage d’ordre général que possèdent les mines, et surtout les mines

d’or, c’est que seules de toutes les industries, elles apportent dans le

monde une richesse nouvelle qui n’existait pas auparavant. Tandis que

les usines, les manufactures, le commerce, ne font que transformer la

matière en circulation, les mines renouvellent cette matière; elles

créent, non pas avec rien, mais avec quelque élément invisible, tant il

était profondément caché.

Cependant, depuis quelques années, le courant des affaires semble peu

favorable aux mines. On les accuse de tant de désastres financiers, de

tant d’illusions trompeuses! Mais si l’on se plaint d’elles, elles, en

revanche, pourraient se plaindre d’être bien mal comprises et bien mal

traitées.

Les fameuses mines du Rand, au Transvaal, si riches, si régulières, sans

défauts, car elles avaient tout pour elles, ont fait surgir un fléau

bien inattendu pour des mines: la guerre, et cette guerre a coûté si

cher, qu’au lieu d’en tirer un bénéfice, les mines y perdront, sans

parler de leur interruption pendant quatre à cinq ans. Les actionnaires

seraient-ils en droit de le reprocher aux mines elles-mêmes?

Je connais une mine d’or où, après avoir mis plusieurs années à préparer

l’exploitation, on a broyé du minerai pendant trois jours, et comme le

résultat était faible, on a tout abandonné sans retour. On a peut-être

eu raison, mais il fallait d’abord étudier la mine. Ailleurs on fait les

travaux dans des conditions de prix absolument anormales, alors qu’une

mine doit être conduite avec économie avant tout.

Ailleurs encore, on fait exécuter des travaux, et on ne les paye pas,

jetant le discrédit sur l’entreprise; on envoie en Guyane des ingénieurs

qu’on ne paye pas, et l’on organise les affaires sur des bases

financières où chacun cherche à duper son partenaire: la mine a bon dos;

pourtant, on arrive ainsi à lui casser les reins. On dirait qu’il s’agit

d’un être vivant.

Nous causions un soir, à Souvenir, Sully, M. Beaujoie et moi, des

aventures de mines que chacun connaissait plus particulièrement.

M. Beaujoie, qui avait commencé par l’histoire de Bouche-Coulée, nous

conta ensuite les coups merveilleux des célèbres Guyanais: Vitalo,

Pointu, etc., qui récoltaient de magnifiques pépites, faisaient fortune,

puis, à force de tenter la chance, finirent par se noyer sous les sauts

et les cataractes de l’Approuague et de l’Inini, avec leurs magots. On a

en vain essayé de curer ces sauts. Ce sont là des tombeaux dignes de ces

vaillants chercheurs d’or.

--On vole très peu l’or en Guyane, ajoute M. Beaujoie; cependant j’ai vu

rentrer un jour à Cayenne un jeune homme qui déclarait à ses bailleurs

de fonds que la malchance l’avait poursuivi, et qu’il n’avait pu

réaliser que 4 kilos d’or. Cela couvrait tout juste les frais de

l’expédition et l’on allait s’en contenter, quand un marchand de Cayenne

vint raconter que ce même jeune homme lui avait offert, la veille, 9

kilos d’or au prix du _maraudage_, c’est-à-dire pour la moitié de sa

valeur. Naturellement on arrête le pauvre garçon; il avoue et pour

éviter le tribunal, renonce à la part qui lui revient dans ces 9 kilos

d’or. Il repart pour son placer, et peu de jours après, on apprend qu’il

avait déjà vendu en route 7 kilos d’or à Saint-Laurent du Maroni.

Ainsi, sur 20 kilos d’or, il en rapportait 4, mais c’est un fait très

rare.

--Vos aventures sont simples, dis-je à M. Beaujoie, elles sont les mêmes

en tous pays de mineurs de rivières, en Californie, en Alaska. C’est le

droit du plus fort ou du plus rusé, d’Achille ou d’Ulysse. Nous avons en

Europe une vie plus compliquée; c’est avec des gens, des types, des

caractères, qu’on a à lutter, beaucoup plus qu’avec des difficultés

naturelles. Les aventures sont différentes.

J’ai connu en Bosnie un type d’aventurier plein d’énergie et fort

intéressant. La Bosnie venait de s’ouvrir à la civilisation par

l’occupation autrichienne. Un jeune Dalmate italo-slave, nommé D...,

ayant une petite fortune, vit là une occasion superbe de prendre des

concessions de mines en Bosnie, où le gouvernement turc, depuis des

générations, interdisait le travail des mines. Ce gouvernement avait

peur des grandes fortunes. Le jeune D... voyait juste. Il organisa une

expédition en Bosnie, dépensa presque tout ce qu’il avait, et muni enfin

de concessions en règle, il alla à la recherche des capitaux pour

l’exploitation. A Vienne il ne réussit pas; il vint à Paris.

C’était un homme adroit et intelligent, pourtant, malgré sa rouerie

slave, un peu naïf. Il se présentait trop bonnement avec des affaires

assez bien étudiées, et même ces affaires étaient réellement sa

propriété personnelle.

Vous croyez que c’est la bonne manière d’agir en Europe, celle-là?

Détrompez-vous. C’est de la naïveté. On y perd son argent. Le capital se

défie; il veut gagner à coup sûr. Or, le propriétaire d’une mine en a

trop vu les difficultés, et il ne peut s’empêcher de les dire. Il

épouvante le capital. Et puis un Slave à Paris, c’est un personnage

équivoque.

Pour comble, D... s’aboucha à Paris avec un malheureux lanceur

d’affaires qu’il prit pour un grand capitaliste, et qui, en réalité,

était dans une misère à peine dorée. Ce dernier, de son côté, crut à la

fortune future et même actuelle de D... C’était à qui des deux

éblouirait l’autre par ses rêves, et chacun se mettait pour l’autre en

frais de costumes. Cependant les capitalistes, mieux au courant,

riaient. Et la déconvenue de D... fut complète.

Il perdit ses dernières ressources, et même je vis vendre en Bosnie ce

qui lui restait, ses meubles, ses chariots de minerai, ses selles, ses

chevaux, et, parmi ceux-ci, une jument magnifique pour laquelle il avait

une passion. C’était navrant. Cet homme avait des dettes; ses créanciers

le poursuivirent. Il écrivit des lettres si sincères et si désolées, si

pleines de bonne volonté, que certains en furent désarmés. Ce n’était

point une canaille, bien loin de là. Il avait cru aux mines de Bosnie,

et sa croyance fut justifiée dans la suite pour l’une au moins de ces

mines, car elle est en exploitation encore actuellement. Une autre,

depuis douze ans, est encore en voie de développement.

Pourtant D... ne réussit pas à trouver son capital. C’est bien plus

difficile, je vous assure, que de trouver une pépite en Guyane.

--A mon tour, dit Beaujoie, je sais une histoire fort curieuse qui s’est

passée près d’ici au contesté franco-brésilien. Vous me permettrez

seulement de ne vous dire avec précision ni le nom ni l’endroit. C’est

d’ailleurs sans importance.

Il y avait donc, dans ce fameux contesté que la France n’a pas su

conserver (l’Amérique aux Américains, qui sait!), des placers

extrêmement riches. Des mineurs d’ici, de Cayenne et des Antilles, y ont

fait des fortunes. C’était tout récemment. On a bien tiré cent millions

d’or d’un endroit pas plus grand que la ville de Paris. Un lanceur

d’affaires, comme vous dites, passa par la Guyane et le contesté, et

alla proposer une affaire à Paris. Cette affaire n’était point à lui, à

l’inverse de celle de votre D... Aussi sut-il la faire _mousser_.

Savez-vous quel argument principal il donna pour frapper ses gens?

L’absence de toute loi dans le contesté franco-brésilien. On n’avait

qu’à prendre le terrain; rien qu’une commission à payer.

On prit le terrain, et pour s’établir suivant toutes les règles

conseillées par des ingénieurs expérimentés (en Europe, mais non en

Guyane), on fit un chemin de fer de cent kilomètres pour aller aux

placers. Comme s’il fallait un chemin de fer pour transporter de l’or!

Et quant à transporter des dragues là-bas, vous voyez vous-mêmes qu’il

faut y regarder à deux fois avant de le proposer.

Par économie, on fit ce chemin de fer du système monorail: un seul rail

au lieu de deux. Naturellement les wagons ne peuvent se tenir en

équilibre là-dessus. Il faut un cheval ou un mulet et par suite une

route à côté du monorail. Au lieu de coûter moins cher, cela coûte

beaucoup plus cher qu’une voie à deux rails, et il n’y a pas moyen d’y

atteler une locomotive. C’est complet. Vous savez, les routes, là-bas,

comme ici, c’est de la boue, les chevaux en font des fondrières.

Actuellement, monorail et route sont enfouis sous la vase.

Bref, on dépensa des millions. Et savez-vous combien on retira d’or?

Huit kilos, voilà tout. Est-ce assez l’inverse des trouvailles de belles

pépites?

--Vous avez parlé des lois, dis-je. Permettez. Les capitaux savent bien

prendre leur parti des lois, lorsque c’est nécessaire. Ce n’est pas là

ce qui les gêne le plus. Ecoutez ce que me disait textuellement un jour

certaine personne:

«Il arrive assez souvent, je l’avoue, que la valeur des mines est bien

indifférente. Une seule chose importe: le marché. Placer des actions,

les vendre. Les rapports d’ingénieurs peuvent être fort bien faits. Mais

ils ne comprennent rien aux affaires, les ingénieurs. Ils se disent de

bonne foi. Ils ont peut-être raison. Mais ils sont tantôt frappés de

perspectives invisibles pour nous, pour le public, tantôt frappés de

difficultés qui décourageraient tout le monde, si on les disait. Ils

effaroucheraient le public. Nous sommes obligés de _présenter_ leurs

rapports.

«Ils sont rares, ceux qui comprennent leur avantage. Il faut montrer les

possibilités d’une affaire, mais ses dangers, ses difficultés! C’est

fait pour couper les ailes à toute initiative. Le public ne comprend pas

ce qui constitue le rôle exact d’une mine d’or, _la chance_, il ne

l’admet pas, en France, du moins. En Amérique, en Angleterre même, c’est

autre chose, on joue sur les mines comme sur une loterie. A la bonne

heure. Et les chances sont bien plus grandes que sur une loterie.»

--Cet homme-là avait raison, dit Sully. Au public, il faut dire des

choses simples, qui sautent aux yeux, qui sont criantes de vérité.

Par exemple, si l’on apporte une mine d’Amérique, des Etats-Unis, la

première chose qu’on se dit, c’est celle-ci: «Comment? Mais les

Américains sont si riches, et ils ne font pas cette affaire? Une affaire

si brillante? Si vous l’apportez en Europe, c’est donc qu’ils n’en ont

pas voulu, c’est qu’elle ne vaut rien!» Et l’on ne va pas plus loin.

On ne se doute pas que les Américains ne peuvent pas tout faire: ils en

ont trop, d’entreprises, chez eux. Et le capital américain aussi est

rapace, plus encore que le capital européen. Il sait risquer, mais il

veut avoir toutes les chances pour lui. Il veut tout accaparer, et le

malheureux qui apporte une affaire de mines la vend, soit, mais il est

dépouillé ensuite. L’homme d’affaires américain est terrible; il

arracherait même la chemise à son débiteur. Aussi, celui qui a une mine

en Amérique, le mineur de bonne foi, sincère, le travailleur robuste et

qui n’a pas la finesse des affaires, aime mieux, s’il en trouve

l’occasion, vendre sa mine à un Européen qu’à un Américain. Mais essayez

donc de faire comprendre cela au public parisien. C’est trop compliqué.

Il ne voit qu’un fait: l’Amérique est assez riche pour faire ses

affaires toute seule.

--Vous y êtes, dis-je, c’était là exactement mon cas en Californie.

La Guyane inconnue: Voyage à l'intérieur de la Guyane française · 第 6 / 19 段