Mais voici d’autres suspensions moins agréables à voir: ce sont de

grands nids de fourmis de forme ovoïde, et ces fourmis sont armées de

grosses mandibules acérées. Un de mes boys accroche avec son _takary_ un

de ces nids (on ne peut plus avancer qu’avec les _takarys_), et voilà un

tas de fourmis qui tombe sur nous. Les boys se jettent à l’eau pour

échapper aux piqûres, et nous débarrassons le canot à force

d’aspersions, et en évacuant l’eau où nagent les fourmis. Le _pomakary_

est le plus difficile à débarrasser. Il faut l’arroser énergiquement, et

il est bientôt aussi mouillé au dedans qu’au dehors.

Le soir du 16 février, nous n’avons pas atteint la moitié du parcours à

faire sur la _fourca_. Il faudra encore deux jours, disent les pilotes,

avec ces troncs qui barrent à tout instant le passage. La rivière n’a

que quatre à cinq mètres de largeur, et elle fait de brusques contours,

avec des angles aigus où les canots virent à grand’peine. Ces contours

sont fréquents. Je conclus qu’en été cette voie doit être impraticable.

Nous faisons notre campement du soir dans un endroit resserré, entre des

pentes escarpées de vingt à trente mètres de hauteur. Plus haut, le

terrain est plat, et la forêt s’y déploie. La rivière occupe tout le

fond de ce ravin, sauf un petit espace où se trouvent deux vieux

carbets. Ils sont si déjetés que Sully ne s’y fie pas, et veut en faire

construire d’autres, pendant que je vais seul explorer les pentes.

Quand je redescends, il y a eu, semble-t-il, une petite dispute. Je ne

vois aucun carbet neuf. M. Dormoy a dû faire des siennes. Je veux

suspendre mon hamac dans un des vieux carbets, mais Sully me dit que

nous ferions mieux d’aller dormir dans les canots. Je ne sais que

résoudre: les canots sont bien mouillés, et les moustiques doivent y

faire rage la nuit. En attendant, je vais prendre un bain de rivière,

cela donnera le temps aux idées de se rafraîchir, et je vois l’un ou

l’autre des boys se baigner aussi,--ils n’ont pas à se dévêtir pour

cela,--puis traverser l’eau, et revenir avec de grandes feuilles.

Décidément, ils vont construire des carbets. En effet, quand je rejoins

Sully, ils ont pendu mon hamac sous un carbet neuf. Il n’est rien de tel

que d’attendre. Les créoles n’ont point de mauvais sentiments durables,

ceux-ci du moins. Voilà treize jours que nous voyageons avec eux; je

commence à les connaître, et justement nous allons bientôt les quitter.

Je regretterai leur compagnie.

L’endroit où nous sommes est rempli de _marayes_ ou perdrix guyanaises,

et notre dîner en tire une saveur pénétrante. Il y a aussi des colonies

de singes sur les arbres. Homère les prend d’abord pour des perdrix, car

ils sont dissimulés par les branches, et quelques-uns tombent sous ses

coups. Il y a je ne sais quoi d’humain dans l’expression de figure d’un

de ces petits êtres qui n’est que blessé. Je sens qu’en ce moment il me

serait impossible d’en manger: affaire d’habitude, probablement.

Ce n’est peut-être pas notre dernier jour de canotage le lendemain. Au

départ, Homère, toujours à l’affût, comme Ulysse, tue à côté de moi un

caïman avec du petit plomb. Joë prend son sabre (on appelle ainsi en

Guyane une sorte de _machete_, sabre-hache assez court), tire le caïman

par la queue et lui applique un coup vigoureux de son sabre sur la tête

pour l’achever, puis il le dépose avec précaution dans le canot. Je ne

croyais pas le caïman si facile à tuer. Celui-ci est encore jeune, il a

quatre à cinq pieds de long. Homère l’a atteint près de l’œil où il est

très vulnérable. Nos boys sont enchantés, ils comptent faire un festin

et nous faire goûter du caïman.

Le lit de la _fourca_ est de plus en plus barré de troncs. La largeur

s’abaisse à moins de quatre mètres, et l’eau est peu profonde, quatre

pieds, rarement cinq, aux endroits les plus bas. De grosses fleurs

rouges égayent les buissons; c’est la canne à sucre sauvage. La fleur,

entièrement fermée au sommet, repliée sur sa base, est charnue comme un

fruit. On la mange, mais son goût est fade, si son parfum est assez

doux.

Les boys sont fatigués de _trimbaler_ (ce mot est des leurs) les canots

par-dessus les troncs; la besogne est dure. J’en ai assez, moi aussi,

car je me baigne souvent en voulant les aider. Sully, plus philosophe,

allongé à côté d’Emma sous son _pomakary_, regarde nonchalamment ce qui

se passe. Il surveille pourtant, de son air léonin, à la fois bon et

terrible. Plusieurs fois j’ai manié le _tokary_ avec succès, et Sully,

finalement, se décide à suivre mon exemple. Sans cela, il n’en sortirait

pas; Emma est plutôt lourde; je crois qu’elle s’en doute et Sully aussi.

Une fois ou deux elle descend sur un tronc trop épais que son canot

aussitôt franchit avec légèreté, relativement.

Voilà que Sully se fâche. Les boys, avec le beau parleur en tête, M.

Dormoy, proposent de s’arrêter pour cuire le caïman et passer la nuit

ici même. Sully ne veut s’arrêter qu’au _dégrad_. La discussion s’anime,

je vois déjà M. Dormoy, froissé de voir son idée rejetée, parler de se

retirer sous sa tente. Fort à point Sésame nous annonce qu’il sait où

nous sommes.

--A pied, dit-il, je serai au _dégrad_ dans deux heures.

Mais à pied, il évitera les sinuosités de la rivière; le trajet est plus

court.

--Il n’est pas trois heures, dit-il; dans moins de deux heures vous

pouvez arriver avec les canots à un sentier d’où vous aurez à peine une

heure de marche jusqu’au _dégrad_ où sont les magasins.

M. Dormoy fait la grimace; il ne pourra faire cuire que demain son

caïman. Sésame part à pied, et les canots reprennent leur marche pénible

et cahotante à travers les troncs.

Voici enfin le sentier annoncé, mais il est d’un abord difficile; il y a

justement un barrage de troncs et ces troncs ne vont pas jusqu’à la

rive. Il faut passer dans l’eau, ce qui d’ailleurs, après un pareil

voyage, importe peu. Pour le sentier, Emma et Sully ont des pantoufles

en caoutchouc. J’ignorais qu’on pût se procurer à Cayenne ce genre de

chaussures; je n’avais pris que des pantoufles en paille tressée, elles

ont été détruites du premier jour qu’elles ont touché l’eau. Ce n’est

pas ce qu’il faut dans les bois.

Pour de courts trajets, sur la terre molle, avec des criques à

traverser, les pantoufles de caoutchouc sont parfaites. Pour de grands

trajets, comme ceux que nous allons entreprendre vers les placers, de

fortes chaussures, des bottines lacées, sont préférables, et Sully en a

qui sont un modèle du genre; ce sont de vraies bottes. Sans cela, l’eau

pénètre à tout instant dans les chaussures, et il faut les vider ou leur

faire une incision, comme font les chasseurs de canards sauvages. Sully

a payé de fréquents accès de fièvre son expérience profonde de

l’intérieur guyanais et brésilien: partout il a fait preuve d’endurance,

d’audace, de courage et de savoir-faire. Il en a acquis une autorité et

une puissance qu’est loin d’avoir le gouverneur de Cayenne. Son

caractère égal surmonte toute difficulté. S’il se fâche avec les boys,

c’est qu’il a raison. Avec moi, c’est qu’il sent venir la fièvre et que

je n’y suis point sujet, aussi j’ai tort, surtout qu’il me gâte. La

nuit, par exemple, j’ai un de ses grands hamacs, et lui s’étend dans le

même qu’Emma, face à face; ils dorment mal.

Sur le sentier, il y a de grosses cerises sauvages, d’un goût fade. Je

rejoins Sully, qui regarde un énorme crapaud:

--Vous ne connaissez pas, dit-il, le crapaud géant? Il a un pied de

hauteur. Les couleuvres l’aiment beaucoup, elles l’avalent tout rond. Un

jour, j’en ai tué une, toute gonflée de celui qu’elle venait d’avaler.

Le crapaud est ressorti vivant, et il est parti en bondissant. C’était

vraiment drôle à voir.

Nous sommes bientôt rejoints par plusieurs de nos boys, qui apportent

des bagages dont ils ont voulu alléger les canots. Ils ne veulent

d’ailleurs amener qu’un des deux canots au _dégrad_, disant qu’ils

auront assez de peine, en s’y attelant tous, à lui faire franchir les

derniers contours et les troncs d’arbre.

Un son profond, musical et prolongé se fait entendre: on dirait qu’il

est produit par un tuyau d’orgue. Il est dû, paraît-il, à un petit

oiseau, alors qu’on serait tenté d’attribuer un son si fort, si grave et

si long à un gosier de monstre. Cet oiseau a reçu des créoles le nom

d’_oiseau-mon-père_. Il a l’air, disent-ils, de chanter la messe.

Sont-ils moqueurs! Je me demande si l’on pourrait collectionner un

groupe de ces oiseaux de façon à obtenir la gamme complète, mais il

paraît que non. Ils rendent tous à peu près le même son. On n’en ferait

qu’un unisson plus ou moins bruyant, nuancé. Les boys leur feraient

donner le ton à leurs prédicateurs. Evidemment le dieu du bois sauvage

ne saurait être le même que celui d’une cathédrale, au moins dans le

cerveau qui le conçoit.

Enfin, vers cinq heures et demie, nous sommes au _dégrad_, et nous

allons nous asseoir sous les hangars des magasins, où se reposent déjà

une quinzaine de _boschs_, dont les canots très longs sont amarrés. Je

leur demande comment ils ont pu les faire remonter jusqu’ici.

--L’eau était plus haute la semaine dernière, disent-ils. Elle

remontera, car il a beaucoup plu ces derniers jours.

Nous nous en sommes bien aperçus.

Cette fois, nous allons donc quitter la rivière et pénétrer dans la

forêt vierge. Toute la Guyane n’est qu’une immense forêt vierge

inconnue, peuplée d’animaux sauvages. Quelques rares tribus d’Indiens

sont seules établies plus au sud, près de la frontière du Brésil.

Personne ne connaît la Guyane.

Nous quittons demain nos créoles: Homère, qui a l’air d’Ulysse voyageur,

Joë le jeune Ajax, Ernest aux bras et aux pieds rapides. Je crois que je

regretterai même M. Dormoy, bien agaçant pourtant quelquefois. Celui-ci

m’apporte un morceau de caïman, en signe de sympathie. Ce n’est pas

mauvais, c’est de la chair de poisson un peu épaisse.

En partant, nous donnons à nos canotiers quelques lettres pour les

porter à M. Chou-Meng, des provisions pour leur retour sur l’Approuague,

et une bonne poignée de main, toute cordiale, et bien qu’ils aient mis

Sully de fort mauvaise humeur ce dernier jour par leur lenteur.

Ces créoles mènent une vie pénible, bien que pleine des jouissances de

la nature. Leur salaire est assez élevé, mais leur travail dure parfois

des mois sans repos ni trêve. Ils vont ensuite, canotiers et mineurs,

gaspiller tout leur gain à Cayenne en quelques semaines, à boire du rhum

et du champagne. Ils se font des colliers et des ornements avec des

pépites d’or, qu’ils revendent ensuite à vil prix pour continuer à

boire. A ces goûts, je retrouve le tempérament _yankee_ plutôt que

français. Est-ce le climat américain qui seul cause une telle

transformation du sobre tempérament français? Non, sans doute, mais les

grandes fatigues physiques expliquent partout le plaisir brutal, et font

mieux comprendre ces rides précoces, cet air vieilli des jeunes gens.

Ils ont fortement usé des peines, des fatigues et des plaisirs, mais ils

n’ont pas l’air de rien regretter. Nulle part on ne regrette d’avoir

réellement senti le prix de la vie. Tant qu’on a du travail, on

l’accomplit. Le travail, c’est une loi dure, c’est une peine, mais c’est

la grande jouissance. Le pire qui puisse advenir, c’est le manque de

travail. En Guyane, il se passera longtemps avant que cela n’arrive.

Mais dans notre vieille Europe, et même aux Etats-Unis, on a déjà de la

peine à trouver toujours du travail; ce sera l’œuvre du capital dans

l’avenir.

Je ne sais si jamais je reverrai nos créoles de l’Approuague, mais si je

reviens en Guyane, j’en reverrai sans doute de tout semblables, aussi

gais et insouciants. Pour ceux-ci, ils auront bien vite oublié ce voyage

pour ne songer qu’à se sentir libres de chasser et de pêcher.

CHAPITRE VII

DANS LE BOIS.--SOUVENIR

Au _dégrad_, les deux magasins sont des hangars couverts en chaume et en

feuilles de palmier, et non plus en tôle ondulée, comme à Canory. Ils

viennent d’être construits, tout au bord de la rivière, trop près, à mon

avis, car sur la pente opposée s’élèvent des arbres immenses dont la

chute serait désastreuse pour eux. En Guyane, les chutes d’arbres sont

très fréquentes; ils n’ont pas, en effet, de racines pivotantes

profondément enfoncées; leurs racines rayonnent et courent à la surface

du sol. Si un coup de vent violent incline l’arbre, celui-ci arrache en

se penchant les racines collées à la terre, et tombe, entraînant toutes

les lianes qui l’ont escaladé et qui, à leur tour, entraînent les arbres

voisins auxquels elles sont également agrippées. Ce sont ces chutes qui

rendent parfois dangereuses les courses en forêt, bien plutôt que les

serpents et les fauves, qui ont peur de l’homme.

Le site où nous sommes est resserré entre des collines et assombri par

les grands arbres, car le déboisement n’est pas achevé. On a hésité sur

l’emplacement du magasin qu’on avait entrepris plus en amont, mais l’eau

de la _fourca_ était insuffisante pour y arriver facilement. Nous sommes

à 150 mètres d’altitude. Ce soir, sous le hangar principal et les

carbets voisins, le spectacle est pittoresque de voir la quantité de

hamacs suspendus. Vers sept heures arrivent nos pagayeurs, les uns

chargés de bagages, les autres amenant les provisions dans un des

canots. Ils ont préféré venir voir leurs amis plutôt que de passer seuls

la nuit en forêt: les voilà qui font un grand feu pour rôtir le caïman,

ou du moins ses parties mangeables. Avant de nous coucher, le chef du

_dégrad_ nous offre du pippermint, comme à Canory: il paraît donc que

les créoles ont une prédilection pour cette liqueur voyante.

Notre déjeuner du matin se compose d’un rôti de _patira_, variété du

_pécari_, ou petit porc sauvage, dont la chair blanche rappelle celle du

sanglier. Joë nous apporte un peu de caïman, mais il est froid et n’a

pas achevé de cuire; à part cela, c’est de la chair de poisson un peu

épaisse. Le petit caïman est meilleur, paraît-il, c’est un régal; le

nôtre n’est plus assez tendre.

Vers onze heures, nous nous mettons en route, Sully, Emma et moi, avec

six porteurs pour nos bagages, et un guide. Le sentier est à peine fini,

mais il est suffisamment tracé pour qu’on ne puisse pas s’égarer. Nous

passerons la nuit au magasin abandonné d’amont. Il paraît qu’il n’y a

que six ou sept kilomètres, mais à vol d’oiseau; cela veut dire deux ou

trois heures de marche. Le sentier est affreusement mauvais; il croise

vingt fois la crique, qui est très sinueuse; on passe sur des ponts

branlants faits d’un tronc d’arbre non équarri, qui domine l’eau jaune

de cinq mètres et parfois davantage, sans appuie-main, bien entendu. Les

noirs et les créoles en ont l’habitude, et leurs pieds nus s’appliquent

mieux aux rotondités du bois que nos souliers ferrés. Je passe l’un ou

l’autre de ces ponts à califourchon, mais Emma et Sully les passent

debout, et cela m’encourage. Je dis à Sully de me couper une perche avec

son sabre, j’aurai ainsi un appuie-main. Par malheur, en coupant ma

perche, Sully heurte de son extrémité un nid de mouches suspendu en

l’air. Plusieurs de celles-ci, furieuses sans doute d’être dérangées,

s’attaquent à moi, passent sous ma veste de toile légère et me piquent

comme des guêpes. On les appelle des _mouches-chapeau_, peut-être à

cause de la forme de leur nid. Il y en a, paraît-il, de plus terribles,

appelées _mouches-tatous_ et _mouches-tigres_. Je me contente des

mouches-chapeau, qui payent de leur mort leur agression. C’est une

première expérience des petits désagréments de la forêt vierge, ou du

bois sauvage, comme dit Kipling, _du bois_, comme disent les Guyanais.

Cependant, avec ma perche, je passe debout sans encombre, mais non sans

appréhension, le grand tronc d’arbre qui sert de pont. On n’est pas

habitué en France à faire des exercices d’équilibre; on a tort,

évidemment, mais la civilisation a envahi même les montagnes et les

glaciers; on paye déjà pour risquer des dangers: en Guyane, ce plaisir

est gratuit.

«Pour faire face aux mauvaises mouches, me dit Sully, il suffit de

serrer les dents et de se contracter les muscles de la face, sans

bouger. Alors elles ne peuvent plus vous piquer. C’est ainsi que les

gens du pays les détruisent quand ils en trouvent des nids au voisinage

de leurs cases, aux placers, ou quelquefois dans les vieux carbets. Ils

s’enduisent la figure avec leur sueur, serrant les dents, contractant

leurs muscles, et ils vont empoigner le nid avec leurs mains nues! Ils

le déchiquettent en morceaux, et le jettent au feu sans qu’une seule

mouche ose les piquer. La mouche-tigre est la plus terrible. Sa piqûre

est venimeuse et fait enfler.» Le voisinage de ces mouches et le passage

des ponts dans le vide font que je ne commence pas cette pérégrination

dans le bois sans une certaine appréhension de l’inconnu, qui est un

charme de plus.

Nous voici au magasin abandonné. Il y a un vaste espace déboisé tout

autour. Comme il n’est que deux heures et demie, nous voudrions aller

plus loin. Le guide nous dit qu’il y a de vieux carbets un peu en amont;

aussi après quelque repos au soleil, qui est chaud dans cette clairière,

nous repartons. Sous la forêt, il fait bon, sans faire frais; je

retrouve avec délice cette température presque voisine de celle du corps

humain, où l’on n’éprouve nul besoin de vêtements. Mais le commerce a

trouvé qu’il fallait en vendre aux nègres d’Amérique comme d’Afrique, et

même aux Peaux-Rouges: ceux-ci y sont les plus réfractaires cependant.

Un nouvel exercice d’équilibre sur un tronc bien mince pour sa longueur,

et un moment de marche nous conduisent aux vieux carbets. Il y en a

deux, et sous l’un d’eux, il y a des mouches-chapeau. Nous nous gardons

bien de les déranger, je n’ai pas assez de confiance dans le procédé

créole.

L’eau de la crique, à côté de nous, est plus limpide que d’habitude. Un

bon bain nous remet de la fatigue du jour, et nous préparons notre

dîner. Je dis «nous», comme la servante du curé disait: «Nous

confessons.» Mais quand on a un boy comme Sésame, un chasseur comme

Sully, une femme comme Emma, il n’y a évidemment qu’à les regarder

faire; on les gênerait en s’agitant comme la mouche du coche. Leur

expérience me manque, et je vais rester si peu de temps en Guyane, que

je n’aurai pas le temps de l’acquérir.

«Il y a des vampires par ici, dit Sésame, comme un peu partout dans le

bois.» Je ne m’en étais pas douté une seule fois pendant nos treize à

quatorze jours de rivière. Mais ici ces bêtes sont plus fréquentes, et

il faut s’en garantir par une moustiquaire. Nos boys des canots en

avaient. Comme je n’en ai pas, je ramène soigneusement sur moi un pan de

mon grand hamac à franges, et, là-dessous, j’écoute des histoires de

vampires. L’orateur est Sésame, qui travaille à un petit _pagara_ pour y

mettre le gibier. Les porteurs sont restés au magasin abandonné et nous

rejoindront demain matin, avant notre départ.

Il paraît que le vampire si redouté n’est pas le grand vampire.

Celui-ci, qui existe aussi en Guyane, n’est pas dangereux. Le vampire

suceur de sang est de la dimension de nos chauves-souris, même plus

petit, et leur ressemble exactement. Il aime surtout à sucer le sang des

pieds, sans doute parce que c’est la partie du corps la plus exposée des

dormeurs; il est bien rare qu’il touche à la figure, sauf à l’oreille,

mais il ne peut faire grand mal à cet organe. Le pis qui puisse advenir,

c’est que le vampire coupe une artère, car il arrive que le sang coule

fort longtemps après le départ de l’animal, qui n’en suce que très peu,

et le dormeur qui ne sent pas la piqûre peut être épuisé pour longtemps

par la perte de son sang. Sully cite un créole piqué au nombril et qui

faillit en mourir, mais je me demande ici si ce n’est pas la blague

créole qui l’emporte. Ce qui est certain, c’est que la morsure au pied

est fréquente. Le vampire tournoie d’abord quelque temps au-dessus de la

tête de sa future victime pour l’endormir par le frôlement de ses ailes,

ou bien pour s’assurer qu’elle est bien endormie, puis il se met à sucer

le sang sans causer la moindre douleur. Il paraît que la chauve-souris

en ferait autant si elle se trouvait avec des vampires; ce n’est que

l’habitude qui lui manque. A défaut de moustiquaire, on garde souvent

une lampe allumée, et cela est indispensable lorsqu’on a du bétail ou

des chevaux. Comme nous n’avons ni feu ni lampe, je me couvre autant que

possible, et je m’endors en songeant aux blagues créoles, bien que le

vampire n’en soit pas une.

Demain nous partirons de bonne heure pour être dans l’après-midi aux

criques aurifères. Nous sommes au fond de la Guyane, au milieu de la

forêt vierge tropicale, dans un pays qui a sauvagement gardé sa

splendeur primitive.

Je ne connais pas de paysage dont la photographie soit aussi impuissante

à donner une idée que de la forêt vierge tropicale. Les paysages y

semblent être toujours les mêmes, les collines ne sont que peu élevées

et les grands arbres les cachent à la vue, le genre de pittoresque de

nos pays de montagnes manque totalement. Le merveilleux se trouve être

ici dans l’immense variété des essences, des fleurs et des fruits, et

dans la vaste étendue mystérieuse, inconnue, qu’on sent autour de soi à

grande distance; dans les bruissements des insectes, des animaux; dans

le souffle du vent au-dessus de sa tête, que l’oreille perçoit, mais

qu’on ne sent pas; dans les rayons du soleil à travers les feuilles,

jusque sur le sol toujours humide; dans les traînées d’eau à travers la

forêt et qui, dans la tiédeur de l’atmosphère, font exhaler des odeurs

inconnues. Ce sont les troncs géants étendus sur le sol et dressant

leurs racines vers le ciel; d’autres les ont déjà remplacés, sous

l’exubérance de la sève tropicale. Ce sont les criques sombres pleines

d’eau jaune presque immobile que traversent à tout instant des troncs

écroulés facilitant le passage des animaux. Tout cela est dans un

demi-jour créé par les cimes feuillues des grands arbres, et si

différents qu’ils soient, on ne les distingue que lentement: c’est le

bois violet, le bois de rose, l’ébénier vert et l’ébénier noir, le bois

serpent, le bois d’encens, je n’en finirais pas, et je préfère les

décrire à part. Sur leurs branches, ce sont les mille oiseaux de

couleur, des perroquets verts aux aras rouges et aux aras bleus, et,

tout à l’entour, c’est la senteur des bois, depuis le parfum de rose, de

lilas, d’encens, jusqu’à l’odeur repoussante des fleurs du palmier maho.

Devant un tel ensemble, une fête si complète pour tous les sens, la

photographie est impuissante. Il faut se borner à dire ce que l’on voit

défiler.

Donc, nous partons à sept heures du matin, l’heure régulière où le

soleil paraît, et tout de suite nous gravissons une colline qui n’est

visible que lorsqu’on y arrive. Puis le sentier décrit une ligne

sinusoïdale interminable, aussi bien dans le sens horizontal que

vertical, à travers des criques elles-mêmes sinueuses, et des collines

tantôt à faible pente, tantôt assez raides, toujours sous l’ombre de la

forêt. Après un long parcours horizontal où l’un ou l’autre de nous

manque plus d’une fois de s’égarer en cherchant un tronc pour passer une

crique, commencent des collines plus hautes. Il nous semble aussi que la

direction de l’eau dans les criques, a changé de sens; elle va

maintenant vers le sud, et il paraît, en effet, que ce sont des

affluents de l’Inini, et non plus de l’Approuague ou du Sinnamary. Leur

gravier est formé de quartz brisé, et voilà aussitôt l’idée qui se

présente à nos boys de chercher de l’or dans ce sable; mais nous n’avons

pas le temps de prospecter. A ces criques, l’altitude dépasse deux cents

mètres.

Les premières hautes collines, de soixante-dix à quatre-vingts mètres,

nous les passons allègrement, bien que le sol soit glissant. La chaleur

du soleil ne nous atteint pas; la température tiède ne nous fatigue pas,

malgré notre marche rapide; mais je reconnais l’avantage de l’ample

mauresque qui laisse circuler l’air autour du corps, c’est à peine si

l’on transpire. On recommande l’exercice en Guyane, et l’on peut, en

effet, s’y livrer sans crainte. C’est aussi le meilleur moyen de

combattre l’humidité: la chaleur du corps et le sang en mouvement

l’empêchent de pénétrer.

Emma, après plusieurs collines, se plaint d’être épuisée de fatigue;

elle invoque sa mère en gémissant, avec des expressions créoles imagées.

Je l’assure que cet exercice lui fera du bien en la faisant maigrir,

mais elle ne paraît pas s’en soucier.

La Guyane inconnue: Voyage à l'intérieur de la Guyane française · 第 5 / 19 段