partout une vapeur humide: les effets de nos pagayeurs sont vite secs.
Nous profitons aussi du soleil pour sortir et secouer notre linge que
l’humidité pénètre au plus profond des _pagaras_. Entre temps, _boschs_
et créoles s’entr’aident pour hisser leurs canots le long du sentier.
C’est ici qu’on aurait plaisir à utiliser un treuil à bras et des rails
en bois. Car les canots s’usent rapidement à force de frotter sur la
terre et les roches. Même il faudrait éviter entièrement ce remontage
des canots. Il suffirait d’avoir une station de canots au sommet du saut
Canory. Il y a une autre raison pour changer de canots: plus on remonte
la rivière, plus elle est étroite et sinueuse, et par suite incommode
aux canots _boschs_, qui sont très longs. On aurait, à partir du Canory,
des canots courts et légers; légers pour pouvoir passer par-dessus les
troncs ensevelis dans les rivières, et qui viennent heurter la quille
des pirogues. Il paraît que nous en verrons beaucoup, de ces troncs
redoutables.
C’est un spectacle que de voir nos longs canots traînés et poussés à
bras d’hommes. Devant les magasins, sur un sol plat et humide, ils
glissent rapidement. Ici, c’est un jeu, mais dans la montée, on ne
plaisantait pas; même M. Dormoy grondait et usait tous ses adjectifs.
Nous partons à onze heures du matin: à peine sommes-nous à quelques
mètres du _dégrad_ que toute trace du Canory a disparu; le majestueux
ravin s’est évanoui, le grondement des eaux, le fracas des cataractes,
tout le bruit s’est éteint derrière un brusque contour. Les pagaies
seules troublent le silence. Nous avons autour de nous la même vision de
rivière encadrée de forêts qu’avant le Canory, sauf que la largeur des
eaux est un peu moindre.
Des perroquets verts passent par volées en jacassant; leur vert plus
clair tranche sur celui des arbres; des vols d’_aras_ rouges viennent
les croiser, et c’est une féerie de plumages bariolés. Tous ces oiseaux
poussent des cris éclatants comme des sonneries de cuivre; on dirait des
cris de paons ou d’oiseaux exotiques de grandes volières. Tout est
splendide et grandiose; on rêve... mais il faut déjeuner. Pourquoi cette
opération doit-elle se faire prosaïquement au fond des canots? J’aime
peu ce système qui rappelle un dîner de prisonniers qu’on passerait à
travers un guichet. Le _pomakary_ est une prison, et son entrée est un
guichet. On n’en peut sortir qu’en rampant sur les bagages accumulés,
car les places vides, fort étroites, sont prises par les pagayeurs.
C’est qu’il faut gagner du temps. Je vais pourtant m’asseoir derrière le
_pomakary_, près de mon Homère debout; et malgré le manque de confort de
cette position sur les bagages irréguliers et anguleux, je puis
contempler à l’aise le décor tropical dans lequel nous glissons.
A trois heures, nous accostons à la crique Sapoucaye; il faudrait
plusieurs heures pour atteindre un autre atterrissage avec des carbets,
et le traînage des canots au Canory a, paraît-il, fatigué nos boys. Je
crois que c’est une ruse d’Ulysse, je veux dire d’Homère, pour aller
chasser. Il part en effet avec Sully et le procureur d’un côté; les
autres vont d’un autre côté, et quelques minutes plus tard, ils
rapportent des perdrix, des perroquets et un _hocco_. Cet oiseau est une
dinde sauvage très charnue. Sans s’en douter, elle porte une poitrine de
chair si épaisse qu’on la rôtit sur le gril comme un beefsteak. On
appelle cela un beefsteak de _hocco_. C’est délicieux, tendre, parfumé,
succulent, comment dire encore? un plat de roi que les menus royaux ne
voient jamais. Croirait-on que les rois aient des sujets d’envier les
boys créoles? Dans leur for intérieur, ils en ont plus d’un qu’ils
savent ne pas dire. C’est leur devoir. Le beefsteak de _hocco_, même
décelant un péché capital, est avouable.
Une promenade sous bois me charme toujours le soir: les lianes, les
orchidées aux larges feuilles, posées sur les branches et les troncs
comme du gui florissant, sont de rares spectacles. Sur le sol, c’est
autre chose: des scorpions, des scolopendres, mille insectes, mais non
pas tous au même endroit, évidemment. C’est à désespérer, je crois, un
entomologiste, même courageux, car les variétés guyanaises, jamais
étudiées, doivent être pleines de surprises. Mais je préfère lever les
yeux vers les voûtes profondes de feuillages, à travers lesquelles passe
un peu de bleu violacé, vespéral (j’envie la fécondité d’adjectifs de
Dormoy). Et puis, la faute en est à mon _pomakary_, qui m’avait fait
rêver d’une prison. Heureuse faute! Je pense à l’admirable chœur des
prisonniers de _Fidelio_: «Adieu, rayons si doux des cieux, il faut
rentrer dans l’ombre.» Beethoven en Guyane! mais il a des contrastes si
saisissants entre la splendeur des choses, et l’ombre et la tristesse.
Ici, l’ombre chante encore: l’autre jour elle était pour moi pleine de
cris de mort, de plaintes pour l’existence. Ce soir, elle est pleine de
chants d’amour. Car la nuit, tous les êtres ont aussi leur moment de
repos. Ils s’appellent de cris amoureux qu’ils savent reconnaître.
Avez-vous jamais entendu dans la montagne ces appels de jeunes gens, ces
appels où dans les voix, dans les inflexions, il y a comme de l’amour
qui passe? Dans la forêt, il en est de bien plus variés encore, mais
nous autres, civilisés, nous en avons perdu le secret, nous ne les
connaissons plus. Seuls, quelques-uns, plus sensibles, distinguent les
roucoulements des oiseaux en amour, les petits cris des rainettes, que
sais-je? La musique cultivée, peut-être trop belle, trop idéale, nous a
fait perdre d’autres sensations: le sauvage n’envie pas l’homme
civilisé.
Cette nuit, à deux heures, une troupe de petits singes gris et noirs a
entouré nos carbets; ils ont grimpé par-dessus en gambadant. On m’a
appelé pour les voir, mais je dormais si profondément, que je n’ai rien
entendu. Ces petits êtres sont inoffensifs, même pour les insectes. Ils
vivent de fruits, et ne donnent pas de concerts; c’est bon, cela, pour
les singes rouges.
Partis à sept heures du matin au jour suivant, nous perdons quelques
instants à viser des perdrix, puis un gibier plus important captive
notre attention.
--Un _maïpouri_, dit mon Indien.
--Qu’est-ce que cela? dis-je.
Et, au même moment, je reconnais un tapir.
En effet, un énorme animal, sur la rive droite, semble paître
tranquillement. Mais il nous a entendus, il nous regarde, et il plonge
dans l’eau. Il traverse en zigzag la rivière à la nage sous le feu de
toutes nos armes. Sur six balles, trois l’ont atteint; il s’élance hors
de l’eau sur la rive gauche, derrière nos canots, et part à fond de
train. Nous accostons; quatre boys se mettent à la poursuite du tapir,
et nous les attendons, convaincus qu’ils vont en rapporter quelques
quartiers.
Mais une demi-heure se passe, et ils reviennent _bredouille_. L’animal
les a engagés dans un marais, puis les a dépistés, bien qu’il ait laissé
des traces de son sang sur son passage. Je regrette moins le manque de
viande fraîche que le sort de cette pauvre bête, destinée sans doute à
périr misérablement. Ce _maïpouri_ dépassait la taille d’un bœuf, c’est
l’éléphant ou l’hippopotame guyanais; il a une petite trompe et il se
tient volontiers dans l’eau.
Les tapirs abondent en Guyane. Parfois on les voit s’élancer à deux ou
trois ensemble au travers d’un campement de carbets, renversant tout:
hommes et hamacs tombent pêle-mêle, ensevelis sous les feuilles de leurs
abris. C’est pure inadvertance du tapir, car il n’attaque pas l’homme;
mais il voit un espace libre et il charge au travers pour atteindre plus
vite la rivière. Surprise désagréable! Ne carbetez jamais sur le passage
des tapirs.
Les fleurs et les oiseaux égayent le paysage de leurs couleurs
brillantes. Je remarque de grandes fleurs aux étamines jaunes dressées
en groupe compact sur un fond de graines écarlates: les créoles les
nomment l’_épaulette du soldat_. Elles émaillent les branches d’un grand
arbre, et nos boys le dépouillent pour s’en décorer. Des fruits de toute
sorte attirent nos regards: le raisin et la goyave sauvages; puis des
fruits inconnus, peut-être vénéneux. On ignore, même en Guyane, la
qualité des fruits et les ressources de la forêt.
Les aras deviennent de plus en plus nombreux: j’en remarque qui ont à la
queue un magnifique panache d’un bleu aussi éclatant que le rouge de
leurs ailes; il est, de plus, irisé et vert par-dessous. Des couleuvres,
des serpents rouges, des iguanes verts, ceux-ci visibles seulement à un
œil exercé comme celui des créoles, apparaissent à travers les plantes
verdoyantes et les branches d’arbres. Pour déjeuner, Sully tue un ara
splendide et un _hocco_, tandis qu’Homère pêche une carpe à côté de la
carcasse d’un caïman. Le caïman guyanais est lourd et paresseux; il n’a
rien du terrible alligator du Brésil.
Nous sommes, à cinq heures, au saut Coatta. C’est le nom d’une variété
de singes, qui a une colonie dans la crique voisine. On donne aux
criques, à défaut d’autre nom, celui du premier animal qu’on y
rencontre. Cette nuit, pourtant, nous ne recevons aucune visite des
coattas; par contre, vers quatre heures, nous avons une sérénade des
singes hurleurs.
Au départ du matin, Homère nous offre une perdrix grise, un _tocklot_ en
créole. Nous passons le saut Coatta de neuf à dix heures, sans
difficultés. Il a six mètres de chute sur deux à trois cents mètres de
longueur, et nous abordons pour carbeter à la crique Japigny.
Il pleut à torrents: nos carbets sont séparés en deux groupes, à trente
mètres de distance l’un de l’autre; chaque groupe est formé de deux
carbets, tout l’intervalle est occupé par des buissons et des palmiers
épineux. Pour aller et venir, on est doublement mouillé, par la pluie et
par les buissons, et l’on s’accroche aux épines. Pendant que le dîner
cuit comme il peut sous l’ondée, je cause avec Sully. De la tête, nous
touchons presque les feuilles qui couvrent le carbet. Tout à coup Emma
nous crie:
--Un serpent sur vos têtes!
Et j’entends comme la chute d’un corps.
Nous nous baissons et je me précipite dans les buissons qui
m’égratignent. Mais, tandis que je me dépêtre dans la demi-obscurité qui
tombe, songeant à ces «serpents qui sifflent sur nos têtes», Sully,
impassible, a trouvé un bâton et tué le serpent, qui tombait, en effet,
au moment où je sortais du carbet, cherchant à fuir. Un peu plus, et je
lui marchais dessus. Ce pauvre être nous cédait sa place sans combat,
réveillé probablement par la fumée de notre feu. Nous autres hommes,
nous n’aurions pas vidé la place si bénévolement; et l’on se plaint des
serpents! Celui-ci était un serpent rouge, ou serpent-agouti. Il passe
pour venimeux.
Sous la pluie retentit un cri d’oiseau au timbre très clair. On croirait
qu’il dit, d’un ton vif et mécontent: «Voyons, voyons,» et les créoles
l’appellent l’_oiseau-voyons_. Il avertit, prétendent-ils, le gibier
poursuivi par les félins. De ceux-ci, le plus dangereux pour les petits
animaux du bois, est le _cougouar_. Il rugit plusieurs fois, et puis il
s’enfuit en faisant un détour pour aller attendre sur son passage le
gibier, l’agouti qu’il a effrayé, car il a étudié la tactique.
Mais alors arrive l’_oiseau-voyons_ pour prévenir le pauvre agouti, ce
lièvre américain, qui est aussi inoffensif et peureux que le nôtre. Et
voilà des milliers d’années que la même comédie se répète, et c’est
ainsi que s’éclairciraient pour moi quelques mystères de la forêt si je
restais longtemps avec les créoles.
Je m’endors tardivement cette nuit, poursuivi par cette idée que des
serpents rampent parmi les feuilles de mon carbet. S’il y en a, à vrai
dire, ils ont plus peur que moi, et ne songent qu’à me laisser
tranquille. La pluie fait rage, elle crée un lac sous mon hamac, et sur
ce lac nagent mes souliers. Les moustiques sont excités par la pluie, et
nous empêchent tous de dormir, et même de rêver.
Quand nous repartons, nos canots sont inondés, même sous les
_pomakarys_. Mais l’atmosphère tiède compense cet ennui. Il fait si bon
vivre dans ce climat: l’énergie se passe d’excitation. La chasse nous
fascine et nous accostons la rive. L’Admiral vise un _hocco_ au sommet
d’un grand arbre. Il croit le voir tomber, quelque chose remue à terre;
il tire encore et va chercher sa prise, c’est un _tatou_. Ce petit
animal est un porc à carapace rose clair, et dont la queue est entourée
d’une gaine en troncs de cône emboîtés l’un dans l’autre, de façon à
rester flexible. Le dos seul est noirâtre et s’éclaircit tout de suite.
Tout le reste est d’un blanc rosé, en petites écailles dont chacune
porte un petit cercle, ou plutôt un hexagone, avec un point au centre;
le museau allongé en petite trompe est muni de longues incisives. Cet
animal a l’air d’être en porcelaine, on dirait un dieu bouddhique, et il
serait ravissant au milieu de bibelots précieux. Mais nous n’avons pas
le loisir de l’empailler. Il paraît que sa chair est délicieuse, nous
aurons ce soir un excellent dîner.
Mais il s’agit d’abord de franchir le saut Japigny.
CHAPITRE VI
JAPIGNY.--LA FOURCA
La première partie du saut Japigny, dite _petit Japigny_, nous la
passons nu-pieds, parfois dans l’eau, le long du bord, sans décharger
les canots: ces bords sont si glissants et escarpés, que tantôt l’un,
tantôt l’autre, même Emma, fait une chute.
Mais au _grand Japigny_, il faut tout décharger. La distance à parcourir
à pied est presque aussi grande qu’au grand Canory; ignorant ce fait,
j’ai laissé mes souliers dans le canot, et je finis par trouver le
trajet un peu long pour aller nu-pieds. Heureusement, sur ce sol de
terre meuble, il n’y a ni pierres ni épines, ce ne sont que des feuilles
mortes et des racines d’arbres. Quant aux insectes, chiques, par
exemple, ils vous attaquent sans distinction, que l’on soit chaussé ou
non. La chique est si petite qu’elle pénètre partout; inutile de se
pavaner en bottes collantes. Nous faisons en somme une charmante
promenade qui nous distrait de la monotonie d’être six en canots. Le
sentier monte doucement, et le paysage me rappelle curieusement celui de
certaines mines sibériennes, où j’ai séjourné quelque temps.
Après midi, nous passons le saut _Bache_, sans descendre ni décharger, à
coups de pagaies et de _takarys_. Nous distinguons à gauche le mont
Japigny, dont une partie un peu dénudée est couverte de blocs de quartz,
débris probables d’un filon. Nous n’avons pas le temps d’aller constater
s’il est aurifère, on ne peut pas toujours s’occuper de cela; le quartz
que nous avons vu sur le sentier du grand Japigny n’avait pas d’or.
Quant aux affleurements de quartz formant les sauts _Mility_, que nous
allons traverser, personne n’y a encore trouvé d’or.
Il y a trois sauts _Mility_. Ce joli mot indien n’a, paraît-il, d’après
le petit Ernest, aucune signification. Ce petit Ernest a, par moments,
des accès comme de colère contre le fleuve. Il le laboure de sa pagaie à
coups redoublés; il s’impatiente de notre lenteur. C’est bien l’enfant
des bois qui ignore la patience, et surtout il est jeune.
Les deux premiers _Mility_ sont très faciles, mais au troisième, la
rivière s’étale largement, et les rocs surgissent de partout. C’est un
barrage de syénite, une roche granitique extrêmement dure. Nous ne
déchargeons pas les canots, mais pour alléger le travail de mes boys, je
saute sur un rocher au milieu du fleuve, et de là sur un autre, pensant
ainsi franchir le saut. Je remarque que la roche est fort dure, striée,
même coupante, et ceci m’explique que nos boys ne vont jamais à l’eau
qu’avec précaution. Au bout d’un moment, Sully et Emma m’imitent et
bientôt nous arrivons sur le roc principal, qui domine presque tout le
saut. Nous franchissons un creux où nous avons de l’eau jusqu’aux
hanches, et le canot d’Emma et Sully arrive les reprendre. Le mien est
plus loin et pour le rejoindre, je veux franchir un dernier passage. Mal
m’en prend, car en sautant sur un roc à fleur d’eau, celui-ci est suivi
d’un autre caché dans un creux plein d’eau où je viens plonger: le roc
strié et cristallin a tenu à me donner une leçon, car je sors de l’eau
plein d’écorchures. La leçon durera au moins autant que celles-ci.
Nous tuons une _maraye_, la perdrix guyanaise, et nous sortons sans
encombre du dernier petit saut, le saut _Parépou_, à six heures du soir.
Le tatou cuit au riz est un régal: sa chair est blanche et tendre, on
mange même sa carapace intérieure, car il est doublement cuirassé. Ce
bizarre animal a quatre ongles aux pieds de devant, et cinq à ceux de
derrière. Aussi les naturalistes l’ont qualifié d’_imparidigité_; La
Palice sans doute le savait déjà, tout comme ce digne général
connaissait un tas de mots scientifiques qui nous ébahissent à bon
compte. J’ai un avantage décisif sur bien des naturalistes: c’est
d’avoir mangé du tatou. J’ai cet avantage sur La Palice aussi.
Depuis hier, Sully a dans son canot un petit singe, un _tamarin_ à
longue queue, gros comme le poing, noir comme le jais. Il grignote de
tout, nous amuse et nous occupe. Il était dans un canot _bosch_
rencontré au saut Japigny, et Sully s’en est amouraché, mais quand nous
marchons, il le confie à Emma, qui le soigne comme un fils; c’est moins
gênant qu’un bébé et ça ne crie pas.
Nous campons ce soir au milieu d’un groupe d’arbres dont le tronc est
formé de quatre ou cinq contreforts tout à fait plats, en bois très dur.
C’est de ce bois qu’on fait les pagaies larges et plates, car sa forme
s’y prête naturellement.
Il y a dans le voisinage une fourmilière et un peu plus loin un
squelette de _tamanoir_, un animal étrange, grand amateur de fourmis;
n’ayant pu en manger, je n’empiéterai pas sur les descriptions des
naturalistes; je dirai seulement que sa tête est presque aussi longue
que son corps, et que sa langue, effilée et arrondie, a deux à trois
pieds de longueur.
Ce soir, M. Dormoy n’est pas content. Il refaisait la toiture d’un vieux
carbet encore solide, et ce carbet était assez grand pour quatre ou cinq
hamacs. Comme nul n’a voulu l’aider (il ne l’avait pas demandé, du
reste), il veut avoir ce carbet pour lui tout seul. C’est bien de
l’exigence, exagérée même. Or, voici quelques-uns de nos boys qui
pénètrent avec leurs hamacs sous ce carbet sacré. Dormoy se fâche. Ce
sont d’abord des cris et des insultes, puis des gestes violents et
expressifs; il se frappe la poitrine d’où rejaillit la pluie, car les
arbres dégouttent. A la fin, sa fureur est telle qu’il taille les pieds
du carbet avec son sabre, et tout s’écroule. Il est nuit, les boys vont
s’arranger ailleurs et d’abord ils dînent. M. Dormoy, qui n’a pas voulu
dîner avec eux, pend son hamac entre deux arbres et se couche à jeun:
tel Achille dédaignait Agamemnon. La pluie arrive et le fait lever.
Aussitôt le voilà qui construit un toit léger à son hamac avec deux
branches et quelques feuilles. Il est adroit vraiment; aussi, pour le
consoler, Emma, munie d’une chandelle, lui porte du tatou dans son
hamac. Le voilà heureux, c’est un enfant colère, bouillant et brave;
Achille n’était pas toujours amusant.
Nous avons passé cette nuit à faible distance de l’endroit où nous
devons quitter l’Approuague pour un de ses affluents, qu’on appelle une
_fourca_, en créole. Nous y pénétrons, en effet, le matin vers huit
heures. Il n’y a pas un mois qu’on se sert de cette voie pour arriver
aux placers du Haut-Mana. Auparavant on remontait l’Approuague un peu
plus haut. C’est un chasseur créole qui a découvert ce trajet plus court
par la forêt. Par contre, cette _fourca_ risque fort de manquer d’eau
durant la saison sèche, nous allons le voir.
En ce moment, l’eau est abondante, et nous pénétrons en toute confiance
dans l’embouchure étroite de cette _fourca_. C’est tout de suite un
changement complet de paysage. Au lieu de voguer sur une large masse
d’eau, à découvert sous la voûte du ciel, nous sommes presque
constamment sous une voûte d’arbres qui nous abritent du soleil. Je
propose d’enlever nos gênants _pomakarys_. Mais Sully m’objecte la
pluie, et d’ailleurs les pilotes nous disent que ce soir peut-être nous
serons au _dégrad_. Nous verrons bien.
La rivière n’a que six à huit mètres de largeur, parfois moins encore.
Fréquemment des troncs d’arbres écroulés barrent le passage; mais avant
nous, on les a entaillés, parfois coupés à la hache; les coupures sont
encore fraîches. Cependant l’eau a dû baisser, car ces entailles sont
bientôt insuffisantes. Il faut les refaire plus profondes, ou bien
hisser les canots par-dessus, et je monte à chaque instant sur un de ces
troncs, pour alléger le travail de mes pagayeurs, qui sont constamment
dans l’eau. On deviendrait amphibie dans ce pays. On tombe, on prend un
bain forcé, dans l’eau peu profonde, mais elle est d’une température si
douce qu’on n’en ressent presque aucune fraîcheur. Dans les Alpes, on ne
s’accommoderait pas si facilement de ces nombreux bains forcés. Ici,
c’est le fond de la rivière qui est seul désagréable avec ses troncs et
ses branches enchevêtrées, d’un bois plus lourd que l’eau. Ces bois ont
des arêtes, des pointes qui blessent, mais l’eau les émousse et amortit
les contacts. Il est évident pour moi, d’après cette expérience
personnelle, que si les criques guyanaises sont à ce point encombrées de
bois encastrés dans la vase jusqu’à plus d’un mètre de profondeur, le
travail d’une drague devient impossible. Il faut d’abord détourner
l’eau, puis enlever les bois avant de draguer le fond, et alors
l’économie due à la drague se trouverait singulièrement détruite. Je ne
sais si les grandes rivières ont le même inconvénient.
Sous ces voûtes d’arbres très élevés, on se croirait dans une immense
serre, où serpenterait un canal d’irrigation d’assez vastes dimensions
pour porter des pirogues de huit mètres de longueur. Parfois la voûte
s’abaisse, et vient toucher, même presser, sur nos _pomakarys_; ceux-ci
deviennent de plus en plus gênants, mais des averses torrentielles nous
rappellent leur utilité au moment où nous maugréons. Pourtant les chocs
et les frottements des branches les démolissent peu à peu. Des trous
apparaissent au travers, partout, et les lianes qui leur servent de
supports plient et menacent de céder. La pluie entre par intervalles, et
me ferait arracher tout le _pomakary_ si je n’étais absorbé par une
histoire de Paul de Kock, _Paolo de Koko_, comme l’appelait, dit-on, Pie
IX, qui le goûtait en guise de récréation. Il est drolatique et assez
naturel, mais il sait être ennuyeux. C’est Sully qui m’a passé un volume
de cet auteur peu fatigant à lire, et je le donne ensuite à M. Sésame
qui s’y intéresse vivement. Quel rapport y a-t-il pourtant entre la vie
des bois et celle des petits bourgeois de Paris?
La roche se met à affleurer. Les blocs de granite sortent de l’eau.
Homère tue un ara rouge et bleu dont le bec noir est à demi revêtu d’une
peau blanche; sa queue forme un magnifique panache vert, bleu, rouge, un
peu criard, mais les trophées sont toujours criards, et je le mets à
part pour l’emporter. Chacun ses goûts: les demi-teintes plaisent aux
uns et paraissent fades aux autres.
Nous déjeunons d’un faisan avec des flageolets. Il n’est guère qu’en
cuisine, je crois, où il n’y ait pas de demi-teintes.
La végétation change d’aspect. La forêt est capricieuse. Certains arbres
abondent d’un côté, plus loin d’autres dominent. Il y a ici beaucoup de
_palmiers pinots_, droits et lisses, dont le chou se mange en guise de
salade. Puis, c’est tout un groupe de _fromagers_ énormes, aux troncs
rayés dans le sens de leur longueur. Leur fruit ne vaut pas un fromage,
même il ne vaut rien.
[Illustration: LA FORÊT EN GUYANE (CRIQUE LÉZARD)]
Ce sont ensuite des _wacapous_, qui me rappellent un peu les cèdres de
Californie, par leur ensemble. Ailleurs, ce sont des _patawas_, des
_bois-violets_, des _bois-de-lettres_, dont l’intérieur est moucheté ou
rubané de rouge et de noir.
Des orchidées pendent des troncs penchés sur la rivière, comme des
lustres fleuris; le sens artistique de la nature a ainsi inspiré celui
de l’homme. Celui-ci, à l’origine, n’a fait qu’imiter; depuis, il a
idéalisé.