fin de l’une d’elles, je remarque que Joë, qui l’avait subie ruisselante
sur son dos nu, remet son tricot mouillé: «Il doit être froid, lui
dis-je.--Non, pour moi il est chaud.--Alors, c’est vous qui le
réchauffez.--Non, il est plus chaud que la pluie, je l’ai serré.» Et en
effet, il paraît bien qu’une pluie prolongée, même tiède, refroidit le
corps, tandis qu’un vêtement de laine même humide, rend la sensation de
chaleur. Il a l’air, ce Joë, d’avoir souffert des intempéries, avec sa
figure plissée, malgré sa jeunesse. Voilà huit ans qu’il a quitté la
Martinique pour courir les bois et les rivières. La fatigue physique
vieillit vite. Mon pilote Homère, qui a mené la même vie et dans les
mêmes conditions, a trente-cinq ans: il en porte cinquante. Ainsi je me
représente Ulysse devant Troie.
CHAPITRE IV
LE SAUT MACHICOU
A midi, nous sommes au _dégrad_, c’est-à-dire au point de débarquement
du saut Machicou: nous y trouvons quelques _boschs_ ou _boschmen_ qui
transportent des marchandises. Les _boschmen_ sont les nègres de la
Guyane hollandaise. Ils ont une majestueuse allure, ce sont des types
superbes, bien que leurs jambes soient un peu courtes. En les regardant,
on se demande si la race blanche est la plus belle. Avec leurs poitrines
bombées et leurs biceps énormes, ils sont d’excellents pagayeurs et
porteurs de fardeaux. Ici, ils transportent leurs marchandises par
terre, car le Machicou est infranchissable aux canots chargés, surtout à
la montée.
La première partie du saut forme une chute de deux mètres: pour la
passer, les canots déchargés font un grand détour derrière une île. Il y
a beaucoup d’îles, et l’habileté consiste à trouver entre ces îles les
meilleurs passages. Le Machicou est formé de sept chutes successives,
dont la première et la dernière, les plus étroites, sont les plus
difficiles: nous irons de l’une à l’autre par un sentier en forêt.
Nous restons sur le rivage, abrités par de grands arbres penchés sur
l’eau. Il tombe des averses torrentielles, l’humidité pénètre jusqu’au
cœur des plantes et des fleurs. De beaux lis blancs, à peine ouverts,
pendent lamentablement. Des fruits à peine mûrs tombent à terre pour
pourrir.
Pour fêter notre arrivée ici et vaincre l’humidité, nous vidons deux
bouteilles de Champagne, et les plus adroits de nos boys savent s’en
faire verser un verre. Les _boschs_ sont impassibles dans leur stature
massive.
Les sept chutes du Machicou pourraient fournir plusieurs milliers de
chevaux. Ce sera une ressource pour l’avenir de la Guyane. Je vois déjà
un chemin de fer électrique allant d’ici aux placers du haut Approuague,
de la Mana et de l’Inini. En attendant, on pourrait peut-être venir
jusqu’ici en chaloupe à vapeur. Il suffirait de faire creuser un chenal
au Mapaou et de le baliser.
Nous profitons de cet atterrissage pour faire un tour en forêt, et
terminer la journée par un repas de gala, dont le menu contraste avec la
sauvagerie de la forêt, et notre entourage de naturels _boschs_ et
créoles. Ce menu se compose d’un poulet (nous en avons pris trois ou
quatre chez M. Chou-Meng, au départ en canot), d’œufs à la coque, d’une
soupe aux pois et au Liebig, de poisson et de riz au sucre préparé par
Emma. Le dîner a été précédé d’un punch au rhum, arrosé de médoc, et
couronné par du champagne. Voilà de quoi braver la fièvre pour huit
jours. Nous finissons de dîner avant l’arrivée des moustiques que la
nuit nous ramène, ils eussent gâté notre festin.
Il ne nous faut guère que quarante minutes le lendemain matin, pour
remonter à pied les chutes du Machicou. En ligne directe, il n’y a pas
deux kilomètres, mais il y a les détours; le sentier erre à travers la
forêt, sous l’ombre épaisse et humide, entre des palmiers hérissés de
piquants et à travers des flaques d’eau où l’on enfonce jusqu’au genou.
Le sol n’est que de la boue et de la roche décomposée, d’une profondeur
qu’on devine considérable; c’est pour cela qu’il est si facile d’y
planter des carbets.
Au sommet du saut, il y a toute une série de carbets où campent les
_boschs_; ici nous avons le temps de les examiner en détail. Sur leur
peau noire, au cou, dans le dos et sur la poitrine, aux cuisses et aux
jambes, ils portent des tatouages en relief. Ce n’est pas de la
peinture, ce sont des dessins symétriques, des lignes, des cercles et
des festons formés par des centaines de boutons allongés de peau plus
noire, en saillie. Ils obtiennent ce résultat en se piquant, soulevant
la chair et mettant au-dessous un corps dur qui la tient gonflée. Cette
explication m’est fournie par un de nos boys, car les _boschs_ ne
parlent pas créole, mais seulement leur idiome et un peu le hollandais.
Il y a avec eux deux gamins de sept à huit ans, et un tout petit de
moins d’un an. Le bébé est porté par sa mère, suspendu devant son sein
où il puise à volonté. Si ce poids échauffe trop la mère, elle plonge
dans l’eau son rejeton jusqu’à ce qu’il soit évanoui, puis lorsqu’elle
le reprend, il lui procure de la fraîcheur pour quelque temps. Le bébé
ne s’en porte pas plus mal, paraît-il. Avant deux ans, on jette à l’eau
les enfants pour commencer leur apprentissage de la rivière; on les
jette de plus en plus loin pour les faire nager. A sept ans, on les
jette dans les sauts et les rapides pour qu’ils apprennent à s’en tirer.
Voilà une éducation soignée; aussi, avec ce genre d’exercices, ils sont
à vingt ans rompus à tout, et ont des poitrines et des muscles à faire
l’admiration des sculpteurs.
Pendant cette matinée, nos pagayeurs ont fait passer aux canots vides
les six premières chutes, et ils ont porté les bagages et les provisions
en amont de la septième. Celle-ci est la plus difficile, et il est midi
quand ils commencent à l’entreprendre; elle a environ cent mètres de
longueur et quatre à cinq de hauteur. D’une sorte d’observatoire
naturel, hissé entre des branches au-dessus d’un rocher à fleur d’eau,
je vais voir comment ils s’y prendront. Ce n’est pas une petite
opération, il faudra trois heures pour la mener à bien.
Les _takarys_, les cordes, les pagaies, tout est mis en jeu. Les huit
pagayeurs et les deux patrons sont tous occupés à passer un seul canot à
la fois. Tous sont dans l’eau ou à la nage, sous des averses
torrentielles, travaillant ou combinant. L’un ou l’autre passe un grand
moment assis sur un rocher à regarder les autres. Le plus agile et le
plus infatigable est bien mon jeune Indien, l’eau est son élément. C’est
dans ces circonstances qu’on peut juger du coup d’œil, de la force et de
l’adresse: la rivière a ici soixante à quatre-vingts mètres de largeur,
et elle est hérissée de rochers. Tout à coup le canot, que tous hissent
à force de bras sur une roche, leur échappe et recule de plus de
soixante mètres; un des hommes a gardé sa corde par bonheur, et en la
filant, le retient peu à peu, mais c’est une demi-heure de perdue, un
travail à refaire.
Ils font tout ce travail sans avoir mangé. Je les en admire, cependant
je trouve qu’il eût mieux valu hisser les canots par terre. Il paraît
que les _boschs_ ont fait ainsi pour les leurs. La distance est bien
plus courte et si la pente est bien plus forte, il n’y a pas la
résistance de l’eau, et les rochers sont dangereux. Il serait si simple
d’avoir ici un petit treuil à bras pour faciliter encore le travail.
Nous coucherons ici, car les _boschs_ sont partis laissant leurs carbets
vides; peut-être nos boys escomptaient-ils ce répit dans leur pagayage!
Nous pêchons à la dynamite, mais les _boschmen_ ont déjà pêché ce matin
et notre résultat est faible. Les _boschs_ pêchent en frappant l’eau
avec une liane odorante qu’ils appellent _la liane enivrante_; elle
étourdit le poisson qui vient flotter à la surface et qu’on prend
vivant, à la main. Il paraît que le tapir, le _maïpouri_ des créoles, se
sert aussi de cette liane pour pêcher, mais son procédé est plus
curieux. Après s’être bourré de cette liane, il salit l’eau de sa
fiente. Le poisson en est empoisonné, remonte à la surface, et le tapir
le dévore. Cet animal, très abondant en Guyane, vit presque autant dans
l’eau que sur la terre.
Avant d’aller dormir, je fais un tour dans le bois. C’est un rêve que la
forêt tropicale. Que d’enfants et de jeunes gens auraient une joie
intense à jouir de ces prodigieux espaces libres où la flore et la faune
sont si variées et si puissantes; c’est le bois enchanté, on s’y
retrouve l’homme primitif, le sauvage enfant du bois sauvage; le sol est
humide, les buissons ruissellent, les palmiers s’élancent élégants et
droits ou hérissés de longues épines, arquant leurs immenses feuilles
sous lesquelles se blottissent les serpents. L’inconnu mystérieux et
terrible, c’était et c’est encore tout le secret du bois sacré, et déjà
en Guyane il a beaucoup plus de mystères que de terreurs.
Le lendemain, 9 février, sixième jour de notre voyage en canot, la
matinée se passe à pagayer vigoureusement pour réparer le temps perdu la
veille. Nous déjeunons dans les canots, évitant d’atterrir. A travers
l’ouverture arrière de mon _pomakary_, L’Admiral me fait passer des
aliments variés, des œufs à la coque, cuits au moyen d’une lampe à
pétrole; du riz froid; un siphon à sparklets. Le riz me rappelle le
_kacha_ russe que je mangeais, il y a moins de six mois, à Tiutikho,
près de Vladivostok, où je faisais des prospections de mines. Un Coréen
me préparait le kacha, il parlait des préparatifs de guerre des
Japonais.
A cinq heures et demie, nous accostons le rivage près de la crique Coui
pour y passer la nuit. Ce mot crique veut dire ici une rivière, un cours
d’eau; il traduit le mot anglais _creek_ qui, partout où il y a des
alluvions aurifères, désigne un cours d’eau quelconque. Nous n’avons pas
fait autant de chemin que nous aurions voulu; le courant de l’Approuague
augmente de vitesse à mesure qu’on le remonte, la largeur diminue, sans
peut-être que la pente change; les bords sont toujours plats.
Cette nuit, bercé par les averses, dans mes intervalles de sommeil,
j’écoute les bruissements, les murmures de la forêt, essayant de les
comparer à ceux de _Siegfried_, de _Robin des Bois_, et, par analogie de
situation, à ceux de _l’Africaine_, lorsque Vasco décrit le _Paradis
sorti de l’onde_. C’est un paradis terrestre, cette forêt vierge immense
sous ce climat tiède et humide, où l’on n’a, semble-t-il, qu’à se
laisser vivre. Ces mystérieux bruits de la forêt, ce sont ceux des
insectes, des serpents, des oiseaux, des singes, des tigres, qui, tous
aux aguets la nuit, épient le danger ou chassent leur proie. C’est la
lutte des êtres pour leur existence, chaque cri cache peut-être une
angoisse, une terreur, celle de l’insecte pour l’oiseau, de l’agouti
pour le serpent. C’est le fruit qui tombe, secoué par le singe, le
poisson qui plonge entendant le tapir. L’homme même, s’il n’éprouve
aucune crainte, se défend contre le moustique, le vampire, la chique,
les plus petits êtres. Ce murmure complexe est bien loin vraiment de ces
fantaisies musicales que j’évoquais tout à l’heure; seule peut-être la
_Gorge-aux-Loups_, avec ses appels de chouettes, donne-t-elle le même
genre d’impression, celle d’un mystère alarmant. Quant à la pluie, ces
grosses gouttes tombant des arbres, suivies de torrents d’eau en
rafales, ce serait bien l’orage de la _Pastorale_. Mais quel réveil
plein de soleil leur succède!
J’en suis là de mes rêveries, au milieu de la nuit, quand j’entends une
sorte de hurlement. A demi éveillé, je demande: «Qu’est-ce que
c’est?--Un tigre», dit un des boys. Ce mot me réveille tout à fait, mais
je me rappelle les blagues créoles. Comme personne n’a l’air de remuer,
je me rassure et me rendors. D’ailleurs, le tigre, le _puma_ guyanais,
n’attaque jamais l’homme; il préfère l’agouti.
A sept heures du matin, nous repartons par un léger brouillard. La
rivière, plus étroite qu’auparavant, entre les arbres qui y plongent
leur ramure, et sous la buée légère, me donne une impression de paysages
humides et vaporeux d’Irlande; là-bas aussi, il fait humide et la sève
est exubérante. Mais ici, en Guyane, l’effet est inattendu. Aux arbres
pendent des lianes torses et des lianes-cordes tombant de cinquante
mètres de hauteur; des singes y grimpent, elles porteraient même le
poids d’un homme. Il paraît que les bois guyanais sont d’une dureté
supérieure à tous les nôtres; quelques troncs sont si pesants qu’ils
plongent sous l’eau et encombrent le fond des rivières. Je n’aurais pas
cru qu’un climat chaud et humide, où la végétation est si rapide, puisse
produire des bois si durs. On s’attendrait plutôt à ne trouver en Guyane
que des bois mous et spongieux.
A une heure et demie, nous sommes au petit saut Canory. Nous en passons
la première partie en sautant à pied d’un rocher à l’autre, et
traversant quelques bras du courant presque à la nage pour décharger les
canots que les boys ont de la peine à hisser. Ces rochers sont des
granites striés avec des arêtes dures presque coupantes. Il faut les
sauter avec précaution. Nos boys ont la plante des pieds durcie à
souhait pour ces manœuvres, et pourtant ils s’y prennent avec des
mouvements prudents de chats qui craignent d’effrayer des souris.
La seconde partie du saut étant également pénible si l’on ne décharge
pas les canots, nous la faisons à pied par un sentier qui passe sur
quelques rochers glissants, puis descend dans la forêt sur le sol
inondé. Déjà trempés, une averse guyanaise, une trombe d’eau nous achève
comme si le feuillage des arbres n’existait pas. C’est un vrai bain, et
je ne regrette pas d’avoir laissé mes souliers sous le _pomakary_ du
canot, ils sont plus au sec. Rien de plus simple, une fois rembarqué,
que de changer de mauresque. J’ai dit, je crois, que L’Admiral en a tout
un stock, et de toutes les couleurs. Ce vêtement est idéal dans ce pays.
«Il ne vous manque, dis-je à Sully, que quelques mauresques aux couleurs
d’Arlequin et de Polichinelle, pour danser sur les rochers. Ce serait
pittoresque et imprévu dans une photographie.»
Les blagues se croisent et excitent la faconde de M. Dormoy. Il dit que
nos mauresques rouges effrayent le gibier, même les serpents. Il prétend
qu’il a vu de grandes couleuvres (c’est ainsi que les créoles appellent
le _boa constrictor_), qui se réunissaient de façon à faire des ponts
entre les îles du fleuve, et des animaux leur passaient sur le corps
pour franchir l’eau. D’autres sont si grosses qu’elles surgissent comme
des îles au milieu du fleuve. Ce qui est certain, c’est qu’il en est de
douze à seize mètres de long et de la grosseur d’un baril (un petit
baril, je pense). L’une d’elles a étouffé, un jour, près de Cayenne, un
homme à cheval. Une autre fois, la nuit, dans le bois, un homme portait
une lanterne pour aller chercher un camarade égaré; une couleuvre lui
tomba sur le dos, l’enlaça, et il ne dut son salut qu’à son couteau de
poche qu’il réussit à tirer et avec lequel il scia la couleuvre en deux.
Un gendarme vit un jour son pied avalé par une couleuvre jusqu’au sommet
de la cuisse; heureusement il put alors la tuer et retirer son pied. M.
Dormoy est si convaincu qu’il nous convainc aussi, du moins pendant
qu’il pérore, mais les pires blagues parmi les précédentes ne sont pas
de lui, je dois le reconnaître.
A trois heures et demie, nous sommes au pied du Grand Canory, et à
soixante-dix mètres au-dessus du niveau de la mer. Les mugissements de
l’eau sont autrement violents ici qu’au Mapaou et au Machicou; nous
arrivons au plus grandiose spectacle de la Guyane française, et il vaut
d’être décrit. C’est pour nous la mi-chemin du voyage en canot.
La rivière fait un brusque détour et nous avons devant nous des
cataractes écumantes, quelque chose comme la chute centrale des grandes
eaux de Versailles, mais à l’état sauvage, beaucoup plus vastes, plus
élevées, plus larges. Les degrés sont faits de rochers irréguliers et
tourmentés sur lesquels se penchent les grands arbres, couvrant les
pentes des collines qui montent de chaque côté. Ces cataractes
s’étendent sur deux cents mètres de longueur et trente mètres de
hauteur. C’est un amoncellement de débris de granite en blocs et
boulders à travers lesquels les eaux tourbillonnent.
Naturellement, il est de toute impossibilité pour les canots de remonter
un pareil torrent. Il faut les décharger à côté d’autres canots
_boschs_, qui viennent de déposer leurs chargements le long des collines
de la rive droite du Canory. Nous allons être obligés de demeurer ici
toute une journée; nous ne serons pas fâchés de la passer à terre et
d’aller contempler de près, si c’est possible, les cataractes de ce
fameux Grand Canory. Ce joli nom est, paraît-il, d’origine indienne; «il
n’a aucune signification,» dit Ernest, de sa voix quelque peu
nasillarde.
CHAPITRE V
LE GRAND CANORY
Le sentier suit une pente raide dans un paysage d’une grandeur
inattendue; le vert des arbres et des herbes tranche avec le rouge du
sol glissant, sorte d’argile due à la décomposition de rochers
granitiques dont il reste des blocs avec des veines de quartz d’un blanc
très pur. Je me demande comment nos pagayeurs pourront hisser leurs
canots sur une pente aussi raide: ce sera leur travail de demain. Pour
ce soir, ils monteront seulement les bagages jusqu’à un entrepôt situé
au sommet des chutes du Canory.
La pluie nous atteint avec fracas pendant cette course ascensionnelle,
mais elle ne nous surprend plus. Ce sol humide et glissant, ces bois
ruisselants, ce grondement de la rivière, qui roule en cataractes au
pied des pentes, nous font un décor impressionnant et romantique à
souhait. Le site est plein de grandeur sauvage. Cette fois, tout le
décor des Alpes n’y saurait rien ajouter, et, pour jouir de cette
nature, plusieurs fois je redescends le sentier jusqu’aux canots.
Au bord de l’eau, je rencontre nos _boschmen_, ces transporteurs que
nous avions distancés sur l’Approuague: ils n’ont pu lutter contre nous
avec leurs canots surchargés de provisions pour les placers. Quels
efforts ils faisaient derrière nous, enfonçant dans l’eau leurs pagaies
comme des forcenés pour nous rattraper! L’aspect est si gauche, d’un
cachet si primitif, de ce mouvement de la pagaie! Il semble que l’effort
est totalement disproportionné au résultat, et sa violence contraste si
fort avec la douceur de l’eau qui court! Les anciens voyageurs en
avaient été frappés comme moi, car sur leurs vieux dessins, ils l’ont
saisi avec une curieuse exactitude. Rien n’a changé ici depuis des
milliers d’années. Ces _boschs_ sont les naturels du pays, comme
disaient les voyageurs, et ils y sont bien plus _naturels_ que nous.
Mais peut-être jouissons-nous davantage du paysage.
Le sentier traverse une crique avant d’arriver aux magasins. Ceux-ci
sont deux grands hangars ouverts de tous côtés, recouverts en tôle
ondulée, entourés de grands arbres, à portée du mugissement des
cataractes, sur la pente douce d’une petite colline. Pour éviter les
chutes dangereuses des colosses de la forêt, on a abattu les arbres
autour des magasins sur un vaste espace, et l’on distingue mieux ainsi
le pays aux collines ondulées. Sous la forêt, on ne distingue rien à
distance, la pente que l’on suit indique seule si l’on est en plaine ou
en collines.
Je monte au delà des magasins pour voir le sommet des chutes. Il n’y a
qu’un bassin d’eau bien calme, ombragé entièrement, et où sont amarrés
deux canots prêts à repartir. Après la pluie et la chaleur, sous ces
voûtes verdoyantes, un bain dans cette eau presque tiède est une
jouissance.
Vraiment tout cet ensemble a plutôt l’allure d’un site des Pyrénées que
d’un site tropical. Je pense aux Pyrénées plutôt qu’aux Alpes, et au
pied même des Pyrénées, car aucun arbre ici ne rappelle les sapins, on
dirait plutôt des châtaigniers et des noyers; et puis la température est
douce, bien que le ciel soit couvert, mais les averses ont une violence
inusitée ailleurs. S’il y avait un petit observatoire dominant les
cataractes, peut-être attirerait-il les touristes en Guyane. D’en bas,
on ne voit qu’une partie des chutes; d’en haut, on ne les voit pas du
tout; la forêt les cache entièrement. Quand viendra-t-il des touristes
au Grand Canory, la merveille des spectacles de la Guyane française? Je
crains que les obstacles ne soient longtemps encore insurmontables. Et
pourquoi arranger ces chutes? Ce serait les gâter. On fait cela dans les
Alpes, on civilise les chutes et les glaciers, et tout tombe dans la
banalité. Quand un spectacle n’a plus de mystère, quand il a perdu
l’attrait de la difficulté à vaincre, sa beauté est compromise.
En rentrant aux magasins, je trouve une quarantaine de _boschs_ et de
créoles installés sous le grand toit, suspendant leurs hamacs d’un côté,
leurs vêtements mouillés de l’autre, dans l’espoir du soleil de demain
pour les sécher. Sully, Emma et moi, nous jouissons d’un abri spécial,
relativement. Il n’est ouvert que de deux côtés, sur la forêt; l’air y
circule librement. Le chef magasinier a un réduit fermant à clef pour y
entreposer l’or qui arrive des placers, avant de l’embarquer à nouveau.
On est honnête en Guyane, car il serait si facile de voler l’or qui
court les fleuves et les sentiers! Le magasinier et sa femme nous
reçoivent sous leur moustiquaire, et nous offrent du _pippermint_ d’un
vert éclatant, digne de la forêt vierge.
Pour répondre au pippermint, nous invitons le chef et sa femme à dîner
avec nous. C’est ce qu’ils attendaient. Nous leur offrons du punch au
rhum, du potage Maggi, de délicieuses petites truites du Canory, du riz
cuit à la vapeur, comme en Chine (il n’y a plus que Paris pour manger le
riz sous forme de purée fade), des bananes frites, du fromage de
Hollande et de la gelée de conserve. Enfin le champagne remplit son
office, aussi reconstituant que pétillant et fait pour bavarder. En
Guyane, il faudrait que tout le monde en bût; il n’y a peut-être que les
gens sages qui s’en privent, mais il y en a peu.
Nous causons des difficultés d’explorer et d’exploiter les mines en
Guyane: ces difficultés sont, dans leur genre, aussi grandes qu’au
Klondyke. Je ne sais pas pourquoi l’on vante tellement l’endurance et la
ténacité du prospecteur américain (des Etats-Unis). Les prospecteurs et
les mineurs créoles sont tout aussi vigoureux et ardents. Leur climat
humide, parfois fiévreux, est même plus à craindre que l’hiver rigoureux
de l’Alaska. Les distances de la côte et des centres habités jusqu’aux
mines, sont aussi grandes: il faut trois à quatre semaines, souvent
davantage, pour remonter le Maroni, la Mana, ou même l’Approuague, avec
des canots chargés de provisions. Les accidents aux sauts, aux rapides,
sont fréquents. La forêt a du gibier, mais le mineur ne peut passer son
temps à la chasse; il vit de conserves. Les fruits abondent, mais ils
sont disséminés; celui qui est occupé à retirer l’or de la rivière ne
peut leur courir après sans risquer de perdre sa place. Les plantations
sont coûteuses, à cause du déboisement qu’il faut d’abord faire; on ne
peut les entreprendre que pour des installations de longue durée; or,
les rivières aurifères en Guyane sont le plus souvent étroites; les
chantiers d’exploitation avancent rapidement, changent de place, et
quand on y revient, en moins d’un ou deux ans, la brousse vierge a
poussé.
L’Américain du Nord ne redoute pas non plus les climats chauds; il dit
volontiers: «Qu’importe de geler sous le pôle, ou de griller sous
l’équateur, pourvu qu’on trouve de l’or?» Mais notre créole guyanais ne
lui cède en rien, il a la même philosophie pratique; il rirait sous le
pôle, car c’est son avantage sur l’Américain du Nord: il sait rire et
conter des histoires.
La soirée est égayée par des causeries, et quand je vais rejoindre mon
hamac, j’ai oublié où nous sommes et je cherche sur ma tête les feuilles
d’un carbet; au lieu de feuilles, j’aperçois une tôle ondulée. Mais la
différence n’est pas grande.
[Illustration: ESCALIER DU ROROTA]