Partis à sept heures du matin, des averses nous arrosent encore. A la

fin de l’une d’elles, je remarque que Joë, qui l’avait subie ruisselante

sur son dos nu, remet son tricot mouillé: «Il doit être froid, lui

dis-je.--Non, pour moi il est chaud.--Alors, c’est vous qui le

réchauffez.--Non, il est plus chaud que la pluie, je l’ai serré.» Et en

effet, il paraît bien qu’une pluie prolongée, même tiède, refroidit le

corps, tandis qu’un vêtement de laine même humide, rend la sensation de

chaleur. Il a l’air, ce Joë, d’avoir souffert des intempéries, avec sa

figure plissée, malgré sa jeunesse. Voilà huit ans qu’il a quitté la

Martinique pour courir les bois et les rivières. La fatigue physique

vieillit vite. Mon pilote Homère, qui a mené la même vie et dans les

mêmes conditions, a trente-cinq ans: il en porte cinquante. Ainsi je me

représente Ulysse devant Troie.

CHAPITRE IV

LE SAUT MACHICOU

A midi, nous sommes au _dégrad_, c’est-à-dire au point de débarquement

du saut Machicou: nous y trouvons quelques _boschs_ ou _boschmen_ qui

transportent des marchandises. Les _boschmen_ sont les nègres de la

Guyane hollandaise. Ils ont une majestueuse allure, ce sont des types

superbes, bien que leurs jambes soient un peu courtes. En les regardant,

on se demande si la race blanche est la plus belle. Avec leurs poitrines

bombées et leurs biceps énormes, ils sont d’excellents pagayeurs et

porteurs de fardeaux. Ici, ils transportent leurs marchandises par

terre, car le Machicou est infranchissable aux canots chargés, surtout à

la montée.

La première partie du saut forme une chute de deux mètres: pour la

passer, les canots déchargés font un grand détour derrière une île. Il y

a beaucoup d’îles, et l’habileté consiste à trouver entre ces îles les

meilleurs passages. Le Machicou est formé de sept chutes successives,

dont la première et la dernière, les plus étroites, sont les plus

difficiles: nous irons de l’une à l’autre par un sentier en forêt.

Nous restons sur le rivage, abrités par de grands arbres penchés sur

l’eau. Il tombe des averses torrentielles, l’humidité pénètre jusqu’au

cœur des plantes et des fleurs. De beaux lis blancs, à peine ouverts,

pendent lamentablement. Des fruits à peine mûrs tombent à terre pour

pourrir.

Pour fêter notre arrivée ici et vaincre l’humidité, nous vidons deux

bouteilles de Champagne, et les plus adroits de nos boys savent s’en

faire verser un verre. Les _boschs_ sont impassibles dans leur stature

massive.

Les sept chutes du Machicou pourraient fournir plusieurs milliers de

chevaux. Ce sera une ressource pour l’avenir de la Guyane. Je vois déjà

un chemin de fer électrique allant d’ici aux placers du haut Approuague,

de la Mana et de l’Inini. En attendant, on pourrait peut-être venir

jusqu’ici en chaloupe à vapeur. Il suffirait de faire creuser un chenal

au Mapaou et de le baliser.

Nous profitons de cet atterrissage pour faire un tour en forêt, et

terminer la journée par un repas de gala, dont le menu contraste avec la

sauvagerie de la forêt, et notre entourage de naturels _boschs_ et

créoles. Ce menu se compose d’un poulet (nous en avons pris trois ou

quatre chez M. Chou-Meng, au départ en canot), d’œufs à la coque, d’une

soupe aux pois et au Liebig, de poisson et de riz au sucre préparé par

Emma. Le dîner a été précédé d’un punch au rhum, arrosé de médoc, et

couronné par du champagne. Voilà de quoi braver la fièvre pour huit

jours. Nous finissons de dîner avant l’arrivée des moustiques que la

nuit nous ramène, ils eussent gâté notre festin.

Il ne nous faut guère que quarante minutes le lendemain matin, pour

remonter à pied les chutes du Machicou. En ligne directe, il n’y a pas

deux kilomètres, mais il y a les détours; le sentier erre à travers la

forêt, sous l’ombre épaisse et humide, entre des palmiers hérissés de

piquants et à travers des flaques d’eau où l’on enfonce jusqu’au genou.

Le sol n’est que de la boue et de la roche décomposée, d’une profondeur

qu’on devine considérable; c’est pour cela qu’il est si facile d’y

planter des carbets.

Au sommet du saut, il y a toute une série de carbets où campent les

_boschs_; ici nous avons le temps de les examiner en détail. Sur leur

peau noire, au cou, dans le dos et sur la poitrine, aux cuisses et aux

jambes, ils portent des tatouages en relief. Ce n’est pas de la

peinture, ce sont des dessins symétriques, des lignes, des cercles et

des festons formés par des centaines de boutons allongés de peau plus

noire, en saillie. Ils obtiennent ce résultat en se piquant, soulevant

la chair et mettant au-dessous un corps dur qui la tient gonflée. Cette

explication m’est fournie par un de nos boys, car les _boschs_ ne

parlent pas créole, mais seulement leur idiome et un peu le hollandais.

Il y a avec eux deux gamins de sept à huit ans, et un tout petit de

moins d’un an. Le bébé est porté par sa mère, suspendu devant son sein

où il puise à volonté. Si ce poids échauffe trop la mère, elle plonge

dans l’eau son rejeton jusqu’à ce qu’il soit évanoui, puis lorsqu’elle

le reprend, il lui procure de la fraîcheur pour quelque temps. Le bébé

ne s’en porte pas plus mal, paraît-il. Avant deux ans, on jette à l’eau

les enfants pour commencer leur apprentissage de la rivière; on les

jette de plus en plus loin pour les faire nager. A sept ans, on les

jette dans les sauts et les rapides pour qu’ils apprennent à s’en tirer.

Voilà une éducation soignée; aussi, avec ce genre d’exercices, ils sont

à vingt ans rompus à tout, et ont des poitrines et des muscles à faire

l’admiration des sculpteurs.

Pendant cette matinée, nos pagayeurs ont fait passer aux canots vides

les six premières chutes, et ils ont porté les bagages et les provisions

en amont de la septième. Celle-ci est la plus difficile, et il est midi

quand ils commencent à l’entreprendre; elle a environ cent mètres de

longueur et quatre à cinq de hauteur. D’une sorte d’observatoire

naturel, hissé entre des branches au-dessus d’un rocher à fleur d’eau,

je vais voir comment ils s’y prendront. Ce n’est pas une petite

opération, il faudra trois heures pour la mener à bien.

Les _takarys_, les cordes, les pagaies, tout est mis en jeu. Les huit

pagayeurs et les deux patrons sont tous occupés à passer un seul canot à

la fois. Tous sont dans l’eau ou à la nage, sous des averses

torrentielles, travaillant ou combinant. L’un ou l’autre passe un grand

moment assis sur un rocher à regarder les autres. Le plus agile et le

plus infatigable est bien mon jeune Indien, l’eau est son élément. C’est

dans ces circonstances qu’on peut juger du coup d’œil, de la force et de

l’adresse: la rivière a ici soixante à quatre-vingts mètres de largeur,

et elle est hérissée de rochers. Tout à coup le canot, que tous hissent

à force de bras sur une roche, leur échappe et recule de plus de

soixante mètres; un des hommes a gardé sa corde par bonheur, et en la

filant, le retient peu à peu, mais c’est une demi-heure de perdue, un

travail à refaire.

Ils font tout ce travail sans avoir mangé. Je les en admire, cependant

je trouve qu’il eût mieux valu hisser les canots par terre. Il paraît

que les _boschs_ ont fait ainsi pour les leurs. La distance est bien

plus courte et si la pente est bien plus forte, il n’y a pas la

résistance de l’eau, et les rochers sont dangereux. Il serait si simple

d’avoir ici un petit treuil à bras pour faciliter encore le travail.

Nous coucherons ici, car les _boschs_ sont partis laissant leurs carbets

vides; peut-être nos boys escomptaient-ils ce répit dans leur pagayage!

Nous pêchons à la dynamite, mais les _boschmen_ ont déjà pêché ce matin

et notre résultat est faible. Les _boschs_ pêchent en frappant l’eau

avec une liane odorante qu’ils appellent _la liane enivrante_; elle

étourdit le poisson qui vient flotter à la surface et qu’on prend

vivant, à la main. Il paraît que le tapir, le _maïpouri_ des créoles, se

sert aussi de cette liane pour pêcher, mais son procédé est plus

curieux. Après s’être bourré de cette liane, il salit l’eau de sa

fiente. Le poisson en est empoisonné, remonte à la surface, et le tapir

le dévore. Cet animal, très abondant en Guyane, vit presque autant dans

l’eau que sur la terre.

Avant d’aller dormir, je fais un tour dans le bois. C’est un rêve que la

forêt tropicale. Que d’enfants et de jeunes gens auraient une joie

intense à jouir de ces prodigieux espaces libres où la flore et la faune

sont si variées et si puissantes; c’est le bois enchanté, on s’y

retrouve l’homme primitif, le sauvage enfant du bois sauvage; le sol est

humide, les buissons ruissellent, les palmiers s’élancent élégants et

droits ou hérissés de longues épines, arquant leurs immenses feuilles

sous lesquelles se blottissent les serpents. L’inconnu mystérieux et

terrible, c’était et c’est encore tout le secret du bois sacré, et déjà

en Guyane il a beaucoup plus de mystères que de terreurs.

Le lendemain, 9 février, sixième jour de notre voyage en canot, la

matinée se passe à pagayer vigoureusement pour réparer le temps perdu la

veille. Nous déjeunons dans les canots, évitant d’atterrir. A travers

l’ouverture arrière de mon _pomakary_, L’Admiral me fait passer des

aliments variés, des œufs à la coque, cuits au moyen d’une lampe à

pétrole; du riz froid; un siphon à sparklets. Le riz me rappelle le

_kacha_ russe que je mangeais, il y a moins de six mois, à Tiutikho,

près de Vladivostok, où je faisais des prospections de mines. Un Coréen

me préparait le kacha, il parlait des préparatifs de guerre des

Japonais.

A cinq heures et demie, nous accostons le rivage près de la crique Coui

pour y passer la nuit. Ce mot crique veut dire ici une rivière, un cours

d’eau; il traduit le mot anglais _creek_ qui, partout où il y a des

alluvions aurifères, désigne un cours d’eau quelconque. Nous n’avons pas

fait autant de chemin que nous aurions voulu; le courant de l’Approuague

augmente de vitesse à mesure qu’on le remonte, la largeur diminue, sans

peut-être que la pente change; les bords sont toujours plats.

Cette nuit, bercé par les averses, dans mes intervalles de sommeil,

j’écoute les bruissements, les murmures de la forêt, essayant de les

comparer à ceux de _Siegfried_, de _Robin des Bois_, et, par analogie de

situation, à ceux de _l’Africaine_, lorsque Vasco décrit le _Paradis

sorti de l’onde_. C’est un paradis terrestre, cette forêt vierge immense

sous ce climat tiède et humide, où l’on n’a, semble-t-il, qu’à se

laisser vivre. Ces mystérieux bruits de la forêt, ce sont ceux des

insectes, des serpents, des oiseaux, des singes, des tigres, qui, tous

aux aguets la nuit, épient le danger ou chassent leur proie. C’est la

lutte des êtres pour leur existence, chaque cri cache peut-être une

angoisse, une terreur, celle de l’insecte pour l’oiseau, de l’agouti

pour le serpent. C’est le fruit qui tombe, secoué par le singe, le

poisson qui plonge entendant le tapir. L’homme même, s’il n’éprouve

aucune crainte, se défend contre le moustique, le vampire, la chique,

les plus petits êtres. Ce murmure complexe est bien loin vraiment de ces

fantaisies musicales que j’évoquais tout à l’heure; seule peut-être la

_Gorge-aux-Loups_, avec ses appels de chouettes, donne-t-elle le même

genre d’impression, celle d’un mystère alarmant. Quant à la pluie, ces

grosses gouttes tombant des arbres, suivies de torrents d’eau en

rafales, ce serait bien l’orage de la _Pastorale_. Mais quel réveil

plein de soleil leur succède!

J’en suis là de mes rêveries, au milieu de la nuit, quand j’entends une

sorte de hurlement. A demi éveillé, je demande: «Qu’est-ce que

c’est?--Un tigre», dit un des boys. Ce mot me réveille tout à fait, mais

je me rappelle les blagues créoles. Comme personne n’a l’air de remuer,

je me rassure et me rendors. D’ailleurs, le tigre, le _puma_ guyanais,

n’attaque jamais l’homme; il préfère l’agouti.

A sept heures du matin, nous repartons par un léger brouillard. La

rivière, plus étroite qu’auparavant, entre les arbres qui y plongent

leur ramure, et sous la buée légère, me donne une impression de paysages

humides et vaporeux d’Irlande; là-bas aussi, il fait humide et la sève

est exubérante. Mais ici, en Guyane, l’effet est inattendu. Aux arbres

pendent des lianes torses et des lianes-cordes tombant de cinquante

mètres de hauteur; des singes y grimpent, elles porteraient même le

poids d’un homme. Il paraît que les bois guyanais sont d’une dureté

supérieure à tous les nôtres; quelques troncs sont si pesants qu’ils

plongent sous l’eau et encombrent le fond des rivières. Je n’aurais pas

cru qu’un climat chaud et humide, où la végétation est si rapide, puisse

produire des bois si durs. On s’attendrait plutôt à ne trouver en Guyane

que des bois mous et spongieux.

A une heure et demie, nous sommes au petit saut Canory. Nous en passons

la première partie en sautant à pied d’un rocher à l’autre, et

traversant quelques bras du courant presque à la nage pour décharger les

canots que les boys ont de la peine à hisser. Ces rochers sont des

granites striés avec des arêtes dures presque coupantes. Il faut les

sauter avec précaution. Nos boys ont la plante des pieds durcie à

souhait pour ces manœuvres, et pourtant ils s’y prennent avec des

mouvements prudents de chats qui craignent d’effrayer des souris.

La seconde partie du saut étant également pénible si l’on ne décharge

pas les canots, nous la faisons à pied par un sentier qui passe sur

quelques rochers glissants, puis descend dans la forêt sur le sol

inondé. Déjà trempés, une averse guyanaise, une trombe d’eau nous achève

comme si le feuillage des arbres n’existait pas. C’est un vrai bain, et

je ne regrette pas d’avoir laissé mes souliers sous le _pomakary_ du

canot, ils sont plus au sec. Rien de plus simple, une fois rembarqué,

que de changer de mauresque. J’ai dit, je crois, que L’Admiral en a tout

un stock, et de toutes les couleurs. Ce vêtement est idéal dans ce pays.

«Il ne vous manque, dis-je à Sully, que quelques mauresques aux couleurs

d’Arlequin et de Polichinelle, pour danser sur les rochers. Ce serait

pittoresque et imprévu dans une photographie.»

Les blagues se croisent et excitent la faconde de M. Dormoy. Il dit que

nos mauresques rouges effrayent le gibier, même les serpents. Il prétend

qu’il a vu de grandes couleuvres (c’est ainsi que les créoles appellent

le _boa constrictor_), qui se réunissaient de façon à faire des ponts

entre les îles du fleuve, et des animaux leur passaient sur le corps

pour franchir l’eau. D’autres sont si grosses qu’elles surgissent comme

des îles au milieu du fleuve. Ce qui est certain, c’est qu’il en est de

douze à seize mètres de long et de la grosseur d’un baril (un petit

baril, je pense). L’une d’elles a étouffé, un jour, près de Cayenne, un

homme à cheval. Une autre fois, la nuit, dans le bois, un homme portait

une lanterne pour aller chercher un camarade égaré; une couleuvre lui

tomba sur le dos, l’enlaça, et il ne dut son salut qu’à son couteau de

poche qu’il réussit à tirer et avec lequel il scia la couleuvre en deux.

Un gendarme vit un jour son pied avalé par une couleuvre jusqu’au sommet

de la cuisse; heureusement il put alors la tuer et retirer son pied. M.

Dormoy est si convaincu qu’il nous convainc aussi, du moins pendant

qu’il pérore, mais les pires blagues parmi les précédentes ne sont pas

de lui, je dois le reconnaître.

A trois heures et demie, nous sommes au pied du Grand Canory, et à

soixante-dix mètres au-dessus du niveau de la mer. Les mugissements de

l’eau sont autrement violents ici qu’au Mapaou et au Machicou; nous

arrivons au plus grandiose spectacle de la Guyane française, et il vaut

d’être décrit. C’est pour nous la mi-chemin du voyage en canot.

La rivière fait un brusque détour et nous avons devant nous des

cataractes écumantes, quelque chose comme la chute centrale des grandes

eaux de Versailles, mais à l’état sauvage, beaucoup plus vastes, plus

élevées, plus larges. Les degrés sont faits de rochers irréguliers et

tourmentés sur lesquels se penchent les grands arbres, couvrant les

pentes des collines qui montent de chaque côté. Ces cataractes

s’étendent sur deux cents mètres de longueur et trente mètres de

hauteur. C’est un amoncellement de débris de granite en blocs et

boulders à travers lesquels les eaux tourbillonnent.

Naturellement, il est de toute impossibilité pour les canots de remonter

un pareil torrent. Il faut les décharger à côté d’autres canots

_boschs_, qui viennent de déposer leurs chargements le long des collines

de la rive droite du Canory. Nous allons être obligés de demeurer ici

toute une journée; nous ne serons pas fâchés de la passer à terre et

d’aller contempler de près, si c’est possible, les cataractes de ce

fameux Grand Canory. Ce joli nom est, paraît-il, d’origine indienne; «il

n’a aucune signification,» dit Ernest, de sa voix quelque peu

nasillarde.

CHAPITRE V

LE GRAND CANORY

Le sentier suit une pente raide dans un paysage d’une grandeur

inattendue; le vert des arbres et des herbes tranche avec le rouge du

sol glissant, sorte d’argile due à la décomposition de rochers

granitiques dont il reste des blocs avec des veines de quartz d’un blanc

très pur. Je me demande comment nos pagayeurs pourront hisser leurs

canots sur une pente aussi raide: ce sera leur travail de demain. Pour

ce soir, ils monteront seulement les bagages jusqu’à un entrepôt situé

au sommet des chutes du Canory.

La pluie nous atteint avec fracas pendant cette course ascensionnelle,

mais elle ne nous surprend plus. Ce sol humide et glissant, ces bois

ruisselants, ce grondement de la rivière, qui roule en cataractes au

pied des pentes, nous font un décor impressionnant et romantique à

souhait. Le site est plein de grandeur sauvage. Cette fois, tout le

décor des Alpes n’y saurait rien ajouter, et, pour jouir de cette

nature, plusieurs fois je redescends le sentier jusqu’aux canots.

Au bord de l’eau, je rencontre nos _boschmen_, ces transporteurs que

nous avions distancés sur l’Approuague: ils n’ont pu lutter contre nous

avec leurs canots surchargés de provisions pour les placers. Quels

efforts ils faisaient derrière nous, enfonçant dans l’eau leurs pagaies

comme des forcenés pour nous rattraper! L’aspect est si gauche, d’un

cachet si primitif, de ce mouvement de la pagaie! Il semble que l’effort

est totalement disproportionné au résultat, et sa violence contraste si

fort avec la douceur de l’eau qui court! Les anciens voyageurs en

avaient été frappés comme moi, car sur leurs vieux dessins, ils l’ont

saisi avec une curieuse exactitude. Rien n’a changé ici depuis des

milliers d’années. Ces _boschs_ sont les naturels du pays, comme

disaient les voyageurs, et ils y sont bien plus _naturels_ que nous.

Mais peut-être jouissons-nous davantage du paysage.

Le sentier traverse une crique avant d’arriver aux magasins. Ceux-ci

sont deux grands hangars ouverts de tous côtés, recouverts en tôle

ondulée, entourés de grands arbres, à portée du mugissement des

cataractes, sur la pente douce d’une petite colline. Pour éviter les

chutes dangereuses des colosses de la forêt, on a abattu les arbres

autour des magasins sur un vaste espace, et l’on distingue mieux ainsi

le pays aux collines ondulées. Sous la forêt, on ne distingue rien à

distance, la pente que l’on suit indique seule si l’on est en plaine ou

en collines.

Je monte au delà des magasins pour voir le sommet des chutes. Il n’y a

qu’un bassin d’eau bien calme, ombragé entièrement, et où sont amarrés

deux canots prêts à repartir. Après la pluie et la chaleur, sous ces

voûtes verdoyantes, un bain dans cette eau presque tiède est une

jouissance.

Vraiment tout cet ensemble a plutôt l’allure d’un site des Pyrénées que

d’un site tropical. Je pense aux Pyrénées plutôt qu’aux Alpes, et au

pied même des Pyrénées, car aucun arbre ici ne rappelle les sapins, on

dirait plutôt des châtaigniers et des noyers; et puis la température est

douce, bien que le ciel soit couvert, mais les averses ont une violence

inusitée ailleurs. S’il y avait un petit observatoire dominant les

cataractes, peut-être attirerait-il les touristes en Guyane. D’en bas,

on ne voit qu’une partie des chutes; d’en haut, on ne les voit pas du

tout; la forêt les cache entièrement. Quand viendra-t-il des touristes

au Grand Canory, la merveille des spectacles de la Guyane française? Je

crains que les obstacles ne soient longtemps encore insurmontables. Et

pourquoi arranger ces chutes? Ce serait les gâter. On fait cela dans les

Alpes, on civilise les chutes et les glaciers, et tout tombe dans la

banalité. Quand un spectacle n’a plus de mystère, quand il a perdu

l’attrait de la difficulté à vaincre, sa beauté est compromise.

En rentrant aux magasins, je trouve une quarantaine de _boschs_ et de

créoles installés sous le grand toit, suspendant leurs hamacs d’un côté,

leurs vêtements mouillés de l’autre, dans l’espoir du soleil de demain

pour les sécher. Sully, Emma et moi, nous jouissons d’un abri spécial,

relativement. Il n’est ouvert que de deux côtés, sur la forêt; l’air y

circule librement. Le chef magasinier a un réduit fermant à clef pour y

entreposer l’or qui arrive des placers, avant de l’embarquer à nouveau.

On est honnête en Guyane, car il serait si facile de voler l’or qui

court les fleuves et les sentiers! Le magasinier et sa femme nous

reçoivent sous leur moustiquaire, et nous offrent du _pippermint_ d’un

vert éclatant, digne de la forêt vierge.

Pour répondre au pippermint, nous invitons le chef et sa femme à dîner

avec nous. C’est ce qu’ils attendaient. Nous leur offrons du punch au

rhum, du potage Maggi, de délicieuses petites truites du Canory, du riz

cuit à la vapeur, comme en Chine (il n’y a plus que Paris pour manger le

riz sous forme de purée fade), des bananes frites, du fromage de

Hollande et de la gelée de conserve. Enfin le champagne remplit son

office, aussi reconstituant que pétillant et fait pour bavarder. En

Guyane, il faudrait que tout le monde en bût; il n’y a peut-être que les

gens sages qui s’en privent, mais il y en a peu.

Nous causons des difficultés d’explorer et d’exploiter les mines en

Guyane: ces difficultés sont, dans leur genre, aussi grandes qu’au

Klondyke. Je ne sais pas pourquoi l’on vante tellement l’endurance et la

ténacité du prospecteur américain (des Etats-Unis). Les prospecteurs et

les mineurs créoles sont tout aussi vigoureux et ardents. Leur climat

humide, parfois fiévreux, est même plus à craindre que l’hiver rigoureux

de l’Alaska. Les distances de la côte et des centres habités jusqu’aux

mines, sont aussi grandes: il faut trois à quatre semaines, souvent

davantage, pour remonter le Maroni, la Mana, ou même l’Approuague, avec

des canots chargés de provisions. Les accidents aux sauts, aux rapides,

sont fréquents. La forêt a du gibier, mais le mineur ne peut passer son

temps à la chasse; il vit de conserves. Les fruits abondent, mais ils

sont disséminés; celui qui est occupé à retirer l’or de la rivière ne

peut leur courir après sans risquer de perdre sa place. Les plantations

sont coûteuses, à cause du déboisement qu’il faut d’abord faire; on ne

peut les entreprendre que pour des installations de longue durée; or,

les rivières aurifères en Guyane sont le plus souvent étroites; les

chantiers d’exploitation avancent rapidement, changent de place, et

quand on y revient, en moins d’un ou deux ans, la brousse vierge a

poussé.

L’Américain du Nord ne redoute pas non plus les climats chauds; il dit

volontiers: «Qu’importe de geler sous le pôle, ou de griller sous

l’équateur, pourvu qu’on trouve de l’or?» Mais notre créole guyanais ne

lui cède en rien, il a la même philosophie pratique; il rirait sous le

pôle, car c’est son avantage sur l’Américain du Nord: il sait rire et

conter des histoires.

La soirée est égayée par des causeries, et quand je vais rejoindre mon

hamac, j’ai oublié où nous sommes et je cherche sur ma tête les feuilles

d’un carbet; au lieu de feuilles, j’aperçois une tôle ondulée. Mais la

différence n’est pas grande.

[Illustration: ESCALIER DU ROROTA]

La Guyane inconnue: Voyage à l'intérieur de la Guyane française · 第 3 / 19 段