La rivière a toujours une immense largeur; parfois des rochers arrondis

émergent à peine de l’eau; d’autres affleurent sur les bords, mais ils

sont rares. Le patron me dit qu’il les connaît tous depuis l’âge de

quatorze ans. Pour franchir un rapide, on choisit la passe la moins

profonde, parce que le courant est moins violent; mais cette passe varie

avec le niveau de l’eau, et il faut une fameuse expérience pour savoir

l’endroit favorable au passage à chaque moment de l’année et suivant la

crue. Et l’expérience de certains sauts a coûté cher, les noyades s’y

sont répétées; des ossements blanchissent sous certains remous, car

l’audace a, comme toujours en vérité, précédé l’expérience. De l’or

aussi s’est accumulé sous certains rochers; on a tenté de curer une

passe célèbre par ses accidents, au moyen d’un scaphandre, mais on n’a

pas réussi, soit que l’or ait été déplacé, soit que le fond n’ait pu

être atteint.

Au-dessus des sauts, généralement l’eau est calme et s’étale en nappe

profonde. Chaque saut est un vrai barrage, c’est comme un degré entre

deux niveaux; avant de se précipiter, l’eau s’amasse et même elle reflue

parfois en amont. Le courant ne reprend qu’un peu plus haut. Au point où

nous sommes, le fleuve Approuague est si large et si tranquille que les

créoles l’appellent dans leur langue expressive _la rivière Bon-Dieu_.

Le saut du Grand-Mapaou fait encore entendre à plusieurs kilomètres son

roulement de tonnerre assourdi.

[Illustration: FORÊT, PRÈS DE REMIRE]

Vers cinq heures, nous atterrissons pour dîner et passer la nuit, c’est

ce qu’on appelle _carbeter_; nous verrons tout à l’heure ce que c’est

qu’un carbet. Pour notre dîner, Sully jette à l’eau quelques cartouches

de dynamite et récolte une pêche merveilleuse. Avec ce garçon, nous

aurons toujours du gibier ou du poisson frais; nous n’aurons recours aux

conserves que pour les légumes, et encore rarement; nous avons du riz,

même des concombres, et Emma sait habilement en tirer parti. Je n’ai

qu’à regarder faire quand j’ai fini d’errer sous la forêt vierge qui

m’enchante, mais d’où la nuit, à six heures, m’oblige à sortir pour

regagner le foyer qui brille.

J’ai admiré ces arbres énormes qui se perdent en l’air en entrelaçant

leurs feuillages. Près de nous se trouve un campement de créoles qui ont

perdu leur canot de provisions, un peu plus haut, au saut Machicou, et

du coup voilà un passage qui devient inquiétant pour nous. Nos pagayeurs

cependant ont construit plusieurs carbets et je suis émerveillé de les

voir travailler si rapidement. L’un de ces boys surtout déploie une

activité même exagérée à tailler des perches et à couper et traîner

d’immenses feuilles de palmier; cet homme est un symbole de

l’exagération créole: il parle, il gesticule, il crie, il insulte, il

taille et il coupe tout à la fois. Son carbet semble parachevé en un

clin d’œil, tellement il éblouit par son ramage: de plumage, il n’en a

presque pas; quand il est en colère, il se frappe la poitrine de sa

large main, et de la sueur qui l’inonde il éclabousse ses voisins, à

grand bruit de _claf-claf_!

Contre quatre perches verticales, il appuie quatre fourches qui les

maintiennent écartées, car elles doivent subir la traction du hamac. Sur

ces perches verticales, il fixe avec des lianes, des perches

horizontales en parallélogrammes de plus en plus petits de façon à faire

une toiture pyramidale, et là-dessus il pose ses feuilles de palmier.

Celles-ci ont des longueurs de trois mètres et plus, elles sont formées

de petites feuilles le long d’une tige; en les posant en sens inverse

alternativement, tous les vides se comblent, et la pluie ne saurait les

traverser. Ce travail des carbets va nous être fort utile, car il

pleuvra une bonne partie de la nuit. En été, on s’en passe.

Avant de s’endormir, ils parlent, ils rient, tous ces créoles, ils

racontent des histoires sans fin; ce sont des primitifs, des enfants de

l’âge de pierre, et ce voyage est pour eux un plaisir. C’est l’histoire

du tigre et de la tortue qui font la cour à une princesse créole. Le

tigre (c’est le nom du puma en Guyane) a tous les défauts et surtout il

est bête et sot, il donne dans tous les panneaux. La tortue lui fait

toutes ses grâces, et le flatte pour se faire porter au rendez-vous.

Lorsqu’elle est arrivée où elle veut, et que son arrivée fait sensation,

tandis que personne ne fait attention au tigre, pour échapper à celui-ci

qui est furieux contre elle, elle se laisse tomber à l’eau en faisant

_T-boum_, et ce bruit imitatif fait la joie des boys. Ils ne s’ennuient

pas avant de dormir! J’ai fort regretté d’être si ignorant du langage

créole: il m’a semblé retrouver dans ces récits toute la trame et même

la manière de raconter les histoires des animaux que Rudyard Kipling

emploie dans ses _Histoires comme ça_. C’est l’histoire de la peau du

rhinocéros, des écailles du tatou, et d’autres plus corsées, comme le

parapluie de l’éléphant et de l’âne. Peut-être trouverait-on là le type

des histoires les plus anciennes du monde et de l’humanité, et leur

identité chez les créoles d’Amérique et les Indiens d’Asie le

confirmerait. Dans l’un et l’autre des deux continents, on retrouve avec

tous ses traits naïfs et profonds le «sauvage enfant du bois sauvage».

Si Kipling a mis à le raconter un art incomparable, il a pris ses traits

sur nature.

Je vais pourtant essayer de redire un de ces contes de la forêt, tout en

craignant, d’un côté de l’avoir mal compris, de l’autre d’y rencontrer

une philosophie problématique.

Cela se passe dans le bois sauvage, bien avant qu’aucun homme ne parût

sur la terre.

Tous les animaux étaient bons et doux; ils vivaient d’herbes et de

fruits, et ils s’aimaient paisiblement, n’ayant aucun sujet de dispute;

la terre produisait de tout en abondance, et la guerre était inconnue.

L’amour n’était qu’une exubérance de vie produite de temps à autre par

la nécessité, ou bien par l’exercice auquel les animaux se livraient

pour développer leurs forces. La curiosité était inconnue: c’est l’homme

qui a apporté le désir de la connaissance; il a trouvé que, durant sa

venue subite et pour si peu de temps à la lumière, il lui fallait se

hâter d’apporter sa contribution à la recherche de cette lumière. Les

animaux sans doute étaient plus sages, ils se contentaient d’en jouir

simplement.

Un jour, le bois vit ce phénomène étrange d’un lion et d’un tigre qui

s’aimaient éperdument; je n’en compris pas la raison, mais ça ne fait

rien. C’était un fait: ils se rendaient toute espèce de services, se

procuraient les plantes les plus délicieuses à manger, s’appelaient la

nuit, le jour. Le lion était le plus fort et le plus rapide des animaux.

Le tigre était le plus agile: il attrapait même les oiseaux sur les

arbres.

Un tapir jaloux (c’est bien le fait du gros tapir!) alla le dire au

grand serpent, le maître du bois. Ce tapir était obtus. Mais le grand

serpent, voulant détruire la jalousie, se laissa tomber sur le tigre

endormi, le tua, et commença de l’avaler pour cacher son méfait.

Etouffé par la digestion, il parut mort, et les autres animaux du bois,

pour le dégager, le mordirent, le déchirèrent. Goûtant le sang pour la

première fois, ils s’y complurent, dévorèrent le tigre, et arrachèrent

sa crinière au lion qui voulait les arrêter.

Le pauvre lion fut si péniblement ému de la perte de son ami qu’il en

perdit son audace avec sa crinière: il devint le peureux lion de Puma,

le seul lion de l’Amérique du Sud. Le type de tous les animaux changea:

d’herbivores ils devinrent carnassiers.

Et ainsi l’amour, perdant sa simplicité, causa le désordre et la guerre.

Le monde n’en parut pas plus mauvais, parce que, la vie étant plus

difficile, il y eut plus d’intérêt à aimer et à vivre.

Pendant la nuit, ce sont tour à tour les mille bruits de la forêt, dont

chacun vient à son heure, et que nos boys connaissent bien, pour avoir

vécu dès leur enfance de la vie des bois. Les divers caractères des

quadrupèdes et des oiseaux sont un inépuisable sujet de causeries. C’est

l’oiseau-chanteur qui siffle un air populaire, comme qui dirait quelques

notes du _Roi Dagobert_; on lui répond en sifflant le même air et il

vient vous fixer à trois pas de distance. Ce sont le tapir et le caïman

qui se font nettoyer les dents par un oiseau à long bec, y trouvant tous

leur avantage. C’est l’oiseau-moqueur, le crocodile, etc., je n’en

finirais pas.

Ce sera ainsi tous les soirs; je me sens peu disposé à dormir dans mon

hamac, et l’habitude me manque. Pour commencer, je me suis jeté à terre

en y montant. La nuit est délicieuse, il n’y a aucune fraîcheur, la

température tiède et douce est celle des sous-bois pendant le jour. Vers

deux à trois heures du matin seulement, il passe sur la rivière une

brise un peu fraîche, la pluie est tiède. J’ai mal dormi, mais ces

journées en canot sont si peu fatigantes qu’on n’éprouve pas le besoin

de dormir. Nos créoles par contre sont un peu fatigués et ils ronflent à

qui mieux mieux. Celui qui bâtissait si allègrement le carbet où je suis

ronfle plus fort que les autres, il ne peut rien faire sans exagérer;

c’est un type. Il s’appelle M. Dormoy. Sa peau est chocolat, ses cheveux

sont crépus. Il est le plus rebelle de tous au vêtement, sauf le pagne

obligatoire: il a ses qualités d’ailleurs, et des quatre pagayeurs de

Sully, c’est le plus alerte et le plus vigoureux.

Un phénomène agréable dans ce voisinage de l’équateur, c’est que le

soleil se lève et se couche constamment à la même heure, ou presque,

tout le long de l’année. On se lève au point du jour, on aborde le

rivage un moment avant la nuit pour préparer les carbets et le dîner

sans tâtonner. On peut dire l’heure à peu près exacte d’après la

position du soleil, ou d’après l’éclairage, si le ciel est couvert, et

dans cette saison des pluies, il est souvent chargé de nuages.

Au départ, à six heures du matin, nouvelle pêche à la dynamite en

prévision du dîner, puis en route. Nous passons le saut Athanase au

moyen des _takarys_, et avec un peu de halage. A midi, le passage du

saut Matthias nous élève à trente mètres au-dessus du niveau de la mer.

A quatre heures du soir, comme nous passons en vue d’un groupe de cinq

carbets en bon état, nous décidons d’y passer la nuit; nous n’aurons pas

la peine d’en construire de nouveaux.

Nous causions du climat guyanais. Mon pagayeur, le Martiniquais, parle

des coups de soleil, et dit que la lune est tout aussi dangereuse: elle

produit le _coup de lune_; si l’on s’endort sous la pleine lune, elle

vous donne la fièvre et vous _tord la bouche_. Je me demande si c’est

une blague tartarinesque, mais Sully, qui arrive, me fournit une

explication par les effets absolument reconnus de la réverbération du

soleil soit sur l’eau, soit sur les nuages, sans que le soleil soit

visible; l’effet des rayons solaires peut se produire par réflexion sur

la lune. Mais il y a aussi une autre explication au coup de lune;

suivant que c’est la nouvelle lune ou la pleine lune, la sève des

plantes est faible ou forte, et dans une atmosphère humide et tiède, au

milieu d’une nature exubérante et chargée de sève, si celle-ci est

encore en excès, elle peut agir sur l’organisme. Un fait bien connu en

Guyane, c’est que, suivant que la lune est nouvelle ou pleine, les

feuilles coupées aux palmiers se gâteront très vite ou dureront

longtemps; de même les coupes de bois seront bonnes ou mauvaises. On

remarque ces faits surtout pour les coupes de bois de rose, qui perdent

ou gardent leur parfum. De même on y fait attention pour la construction

des carbets, qui tombent en quelques jours, ou durent plusieurs mois

suivant le moment où l’on coupe leurs bois.

Les pluies paraissent suivre les mouvements de la lune, c’est-à-dire

qu’il pleut surtout quand la lune passe en vue de la terre, de jour ou

de nuit.

Je ne suis pas encore bien fixé sur le compte des créoles. Sur le grand

paquebot, on m’en a dit beaucoup de mal; on m’a parlé de leur ignorance,

de leur sottise, de leur incapacité de conduite; ils n’ont que de la

mémoire, me disait-on, et n’arrivent qu’à parodier la civilisation, et

comme ils sont orgueilleux, ils se croient réellement civilisés. Je

crois trouver ici une explication de ces opinions. Les créoles sont

ignorants parce qu’ils trouvent que la nature est un meilleur maître que

la férule des instituteurs, et ont-ils si tort que cela, car il y a bien

du fatras dans notre enseignement? Ils sont sots parce qu’ils sont des

enfants, et n’ont pas cultivé leur réflexion et leur intelligence. Ils

n’ont pas de conduite parce qu’ils sont plus près de la nature que nous,

et que l’instinct chez eux a gardé une force presque irrésistible; leurs

fautes sont naturelles. Enfin s’ils sont orgueilleux, je me doute bien

un peu du pourquoi: ils n’ont pas constaté chez les blancs ou Européens

qui gouvernent la Guyane française, d’intelligence supérieure à la leur,

et chez les voisins anglais, ils voient de l’énergie plus que de

l’intelligence. Or il me semble, à moi, que les créoles sont

intelligents, il en est même de très intelligents; tout ce que je crois

voir, c’est que leur intelligence s’applique plutôt à percer la nôtre

qu’à créer; ils cherchent un appui. Si nous leur donnions cet appui, par

des intelligences d’élite, nul doute qu’ils atteindraient un niveau très

élevé.

Si, à côté de nous, les Anglais traitent avec hauteur leurs créoles,

qu’ils appellent _niggers_, et obtiennent de meilleurs résultats, ce

n’est pas une preuve qu’ils aient raison; j’aurai plus tard l’occasion

de mieux étudier cette question. Les Anglais se sont servis de moyens

dont nous n’avons pas su profiter, ils ont importé leurs _coolies_ des

Indes, qui savent cultiver, tandis qu’en Guyane française l’or a

mobilisé toutes les énergies. En tous cas, l’homme doit être élevé et

non abaissé. On sait que le cheval même gagne à être bien traité, je ne

vois pas pourquoi l’homme, quelle que soit sa couleur, ne gagnerait pas

bien davantage, mais il faut étudier ses capacités: je ne pense pas non

plus qu’il ait pour but unique de produire et de gagner de l’argent,

comme on le croit en pays anglais. Nous sommes portés à rêver, l’Anglais

est porté à agir, chacun son rôle.

Voici une petite histoire arrivée en Afrique, chez des nègres de la Côte

d’Ivoire. Lors de la construction du chemin de fer, un ouvrier nègre

mettait tant d’obstination à ne pas faire ce qu’on lui disait que le

chef de chantier, un blanc, le battit et le chassa. A quelque temps de

là, ce blanc, égaré dans l’intérieur, alla chez le chef d’un village

nègre. Une surprise l’y attendait. Ce chef, ce roi, il le reconnut avant

d’arriver à sa hutte: c’était l’homme qu’il avait battu. Surprise plus

grande encore, ce roi venait à sa rencontre témoignant une vive

allégresse. Equivoque, peut-être, cette allégresse, la joie de la

vengeance? Mais non, le voici qui embrasse ses pieds, le traite avec

respect. Est-ce qu’il ne le reconnaît pas? Mais si, le voilà qui parle:

«Toi battu moi, toi bien fait, moi content, etc., etc.» Et ce blanc, qui

me racontait l’histoire sur le paquebot, ajoutait: «Voilà bien la

preuve, n’est-ce pas, qu’ils ne sont sensibles qu’aux coups!--Je ne sais

pas, disais-je, peut-être faut-il plutôt dire aux _justes_ coups.»

En Guyane, il ne saurait être question de coups, justes ou injustes; la

sentimentalité règne, on en est aux doctrines de J.-J. Rousseau sur

l’excellence de l’homme et les méfaits de l’éducation. Comme je suis en

pleins bois, entouré de gens si éminemment bons, du moins convaincus de

l’être, je m’allonge dans mon hamac avec la sécurité la plus absolue, et

cette nuit, je dors profondément, sans même rêver aux prochaines

cataractes du Machicou. D’ailleurs la force, l’habileté de ces pagayeurs

m’ont inspiré en eux une confiance sans bornes. Demain je veux les

étudier de plus près.

Cependant, à quatre heures du matin, je suis réveillé par une sérénade

de singes hurleurs ou singes rouges. C’est un des bruits de la forêt les

plus caractéristiques, mais son heure est un peu variable. Cette race de

singes donne son concert entre deux et quatre heures. Le concert

(gratuit) dure près d’une heure pendant laquelle ils gambadent aux

arbres, pendus par les pattes ou par la queue, et poussent des cris

discordants. Puis le chef le plus vieux lance trois hurlements brefs sur

un ton bas; alors le bruit infernal des hurlements cesse subitement, et

la troupe s’en va, on pourrait dire s’envole, à travers les branches, à

la recherche des fruits. C’est ici qu’il faudrait décrire la fuite des

singes, et le _bandar log_, mais il est plus simple de renvoyer le

lecteur à Rudyard Kipling, il y trouvera une page descriptive qui donne

la sensation du vol des singes. Kipling l’a vu sans doute beaucoup mieux

que moi--je les ai surtout entendus--mais spectacle et concert sont

curieux.

La principale nourriture de ces singes, ce sont les fruits; nous en

cueillons à terre jusque sous nos carbets, ils ont dû nous en jeter. Ce

sont surtout des fruits de palmiers, rappelant au goût les amandes

fraîches, tendres et avec de gros noyaux. En nous levant, un des boys

raconte l’histoire d’un de ses camarades qui resta perdu dix-sept jours

dans la forêt, sans provisions; il ne conserva la vie qu’en suivant une

bande de singes, et en mangeant de tous les fruits qu’il leur voyait

manger: il était sûr ainsi de ne pas risquer de s’empoisonner.

Les canots sont «parés», et nous repartons, toujours sur les eaux du

large Approuague, entre des rives de grands arbres, où volent des

perdrix et des perroquets verts, aux cris aigus et éclatants. J’ai tout

le temps d’étudier mes quatre pagayeurs, et cela me fait passer le temps

en oubliant les _bleus_ que commence à me faire le dur plancher de mon

_pomakary_. Je suis abrité du soleil et des averses, c’est vrai, mais

avec l’obligation de rester assis ou étendu, et il me tarde d’arriver au

soir pour me redresser et m’étirer. Vraiment, je voudrais bien pagayer

moi aussi, au risque de recevoir une de ces pluies tièdes qui coulent

sur les dos aux teintes diverses de mes pagayeurs.

Parlons d’abord de mon patron-pilote; il est seul derrière moi, je le

vois mal, mais je puis causer davantage avec lui. Il s’appelle Elie

Homère: s’il est homérique par ses voyages perpétuels en canot, il n’a

rien de prophétique, pas même la barbe; les intempéries l’ont vieilli,

mais affiné, c’est un type intéressant, et je lui prête mon parasol

contre les averses. Il a vite fait de l’user et me le rend chaque soir

un peu plus noirci par les taches d’humidité. Mes deux pagayeurs de tête

s’appellent Joë et Charles. Joë, celui de droite, c’est le Martiniquais;

presque blanc, malgré ses vingt-trois ans, il est tout ridé sous les

joues et tous ses mouvements sont calculés; il a de l’expérience et il

est très vigoureux. A sa gauche, Charles est chocolat, il est mince et

vif comme une anguille, agile et adroit tandis que Joë est musculeux.

Derrière eux, à droite, c’est un vrai noir de peau, Lucien; ses traits

rappellent quelque ancêtre blanc (européen, dis-je), mais il n’aime pas

trop à se fatiguer, il fait à peine le strict nécessaire. Par contre, à

sa gauche, c’est le plus actif de tous, Ernest, un jeune Indien

peau-rouge de dix-neuf ans, beau comme un dieu païen; ses cheveux sont

d’un noir bleuâtre; sa figure éveillée reflète la vie des bois et des

animaux, qu’il connaît mieux peut-être que les hommes; il a fui à treize

ans l’école de Cayenne, enivré de la vie des forêts, et il ne l’a plus

quittée depuis. Il a l’air susceptible de développement autant au moins

que nos fils de citadins: son profil, ses traits sont réguliers, sa tête

est fine, peut-être un peu trop fine et petite, comme serait celle d’un

joli chat, c’est un pur produit d’Amérique, sans croisement blanc ni

noir, aussi m’intéresse-t-il d’autant plus; je vois en lui le

représentant d’un problème, celui d’une race d’hommes différents de

nous, originaire du nouveau monde, développés à côté des races

indo-européennes et asiatiques, sans les avoir connues.

Le pilote de Sully est plus âgé que le mien: il a neigé sur sa barbe et

sur ses cheveux; il s’appelle Simplice et il a l’esprit plus simple

qu’Homère; il ne voit pas si bien les bons passages des sauts et il a

moins d’influence sur son équipe. Celle-ci est composée de deux créoles

d’un brun clair: Ernest II et Titi; d’un autre presque noir, muni de

favoris qui lui donnent un faux air de procureur, mais il est plus

adroit et plus fort qu’un habitué des tribunaux, il est plein de

ressources et s’appelle Eugène; le quatrième est M. Dormoy, le beau

diseur, le grand gesticulateur, l’homme qui sait tout, règle tout, régit

tout, gouverne tout, même le pilote qui n’est pas le sien, et d’ailleurs

l’envoie balader. S’il n’était pas bon travailleur, M. Dormoy serait

fatigant; il est drôle pour ceux qui savent le créole.

Sous son _pomakary_, Sully trône avec Mlle Emma. Vu de l’avant sur son

tapis rouge, il a l’air d’un sultan avec sa favorite. C’est assez cela.

A côté de moi, j’ai M. Sésame, moins favori qu’Emma, mais tenant moins

de place, obligeant, intelligent, plein de tact, et sec comme un clou.

Les deux ouvriers que nous transportons au milieu de nos pagaras sont

sans importance, mais Sully a, en outre, un homme à tout faire, porter

de l’eau, faire du feu, cuisiner, tendre son hamac; en tout, sur ces

deux canots, nous sommes donc quinze personnes avec leurs bagages: les

deux ouvriers vont nous quitter en cours de route pour rejoindre leur

chantier de travail.

A onze heures, nous passons le saut Icoupaye formé de rocs de quartz

barrant en grande partie le cours de l’Approuague. C’est un filon de

quartz en saillie, mais il n’est pas aurifère. Il n’est pas donné de

l’être à tous les filons de quartz; tout près d’ici pourtant on exploite

des sables aurifères.

Ne sachant à quoi rêver dans mon canot, je retrouve de vieilles mélodies

de Rossini, qui me remplissaient de joie quand j’étais jeune. Comme ces

fraîches idées musicales, pareilles à celles de Mozart, me faisaient

battre le cœur à quinze ans! Est-ce la jeunesse de cette nature dans sa

splendeur qui les évoque? Ces bords de l’Approuague sont de plus en plus

beaux, ou bien on dirait que je prends de plus en plus conscience de la

magnificence des forêts tropicales. Ce ne sont que des verts, de clairs

et obscurs verts, cachant les troncs verdâtres, des lianes vertes

montant avec une légèreté indescriptible. Par moments, on dirait

d’énormes pans de ruines entièrement recouvertes de lierre épais ou bien

de plantes grimpantes fines et serrées; les lianes qui font cet effet si

délicat et singulier rejoignent des rideaux d’arbres entiers en faisant

d’épaisses murailles vertes qui tombent à pic dans la rivière. Parfois

un trou sombre s’ouvre béant dans ces murailles, comme une caverne crée

un vide noir dans la verdure, et l’on aperçoit dans ce vide quelques

troncs très hauts sans branches; ou bien des arceaux verts encadrent des

fenêtres, à travers lesquelles se perdent des enfilades de troncs et de

lianes-cordes sans feuilles. Les palmiers abondent, mais ils sont

submergés dans la foule des grands arbres feuillus, aussi pittoresques

que nos châtaigniers et nos noyers. Dans une touffe de lianes, Sully

vise, de son canot, successivement deux serpents et les tue, un serpent

rouge ou _serpent-agouti_ et un _drage trigonocéphale_. Le

serpent-agouti trompe le chasseur par son cri, qui est le même que celui

de l’agouti, le lièvre américain; si l’on imite ce cri pour attirer

l’agouti, on voit souvent paraître le serpent-agouti.

Nous faisons halte au confluent de la rivière Arataye avec l’Approuague.

Il se met à pleuvoir, et la nuit s’annonce pleine d’eau. Heureusement

nous trouvons des carbets encore solides que nos hamacs ne feront pas

crouler. Les moustiques commencent à nous incommoder; je n’ai pas de

moustiquaire, mais mon hamac brésilien est si grand que je puis le

replier sur moi et il fait presque l’office d’une moustiquaire. J’admire

mes créoles dont plusieurs sont pourvus de cette protection, mais

d’autres ne se soucient même pas d’un carbet pour pendre leur hamac et

couchent dans les canots: sur l’eau les moustiques sont encore plus

abondants, mais la fatigue du jour endort nos boys rapidement. Il pleut

toute la nuit, et l’humidité remplit notre linge, nos souliers, nos

chapeaux. La Guyane est un terrible pays pour les chaussures et toute

espèce de cuir, et l’humidité est le grand ennemi, bien plus que la

chaleur. Pour éviter qu’elle pénètre le corps, il faut faire beaucoup

d’exercice, transpirer et beaucoup manger: en canot, c’est l’exercice

qui nous manque le plus.

La Guyane inconnue: Voyage à l'intérieur de la Guyane française · 第 2 / 19 段