Nous partons à cinq heures du soir. A six heures et demie, n

LA

GUYANE INCONNUE

VOYAGE

A L’INTÉRIEUR DE LA GUYANE FRANÇAISE

PAR

ALBERT BORDEAUX

Quatrième édition

REVUE ET AUGMENTÉE

14 gravures hors texte

OUVRAGE COURONNÉ PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE

PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

8, RUE GARANCIÈRE--6e

1914

Tous droits réservés

DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE

Rhodésie et Transvaal. Impressions de voyage. 2e édition.

Un volume in-18, orné de gravures et d’une carte 4 fr.

Sibérie. Notes de voyage et de séjour (1902-1903). Ouvrage

accompagné de douze gravures hors texte et d’une carte.

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--Chants populaires--Mines. Un volume in-16, accompagné de

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Le Mexique d’aujourd’hui et ses mines d’argent. 2e édition.

Un volume in-16 avec une carte et 16 gravures hors texte 4 fr.

PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE--19608.

Published 24 January 1906.

Privilege of copyright in the United States reserved under the Act

approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.

A SULLY-L’ADMIRAL

Vous avez été mon guide dans ce voyage en Guyane, dont le but était de

vérifier la richesse en or de divers cours d’eau situés à plus de 200

kilomètres des côtes, à vol d’oiseau, et de les prospecter en vue de

leur avenir. La courte durée de quatre mois imposée à ma mission ne

m’aurait pas permis sans vous de réaliser ce but, tandis qu’avec vous le

voyage a été aussi agréable que facile. Je pourrais presque dire que je

ne me suis pas douté des difficultés; vous m’avez fait profiter

d’avantages exceptionnels.

J’emporte une impression extrêmement vive de ce passage rapide à travers

votre pays. En deux mois, nous avons remonté en canot jusque près d’une

des sources de l’Approuague, parcouru à pied à travers la forêt quelques

centaines de kilomètres, puis nous sommes redescendus à la côte par la

rivière Mana. C’était la première fois que je parcourais à loisir un

pays tropical, un de ces pays où l’atmosphère chargée de vapeur d’eau

amortit les rayons solaires, et pénètre tout l’être d’une chaleur moite,

comme l’atmosphère d’une serre ou d’une salle de bains russes. Mais il y

a ici l’incomparable avantage de jouir de l’air libre, saturé de

senteurs; d’entendre les infinis frémissements de la forêt; de voir dans

leur libre développement toutes les variétés de la flore et de la faune

les plus puissantes du monde. La Guyane tout entière, c’est la forêt

vierge tropicale, c’est un enchantement pour celui qui ne l’a jamais

vue; elle a tout l’attrait du mystère inconnu à découvrir.

Auparavant, j’avais bien parcouru le Mozambique et la Rhodésie. Mais on

traverse le Mozambique trop rapidement, en chemin de fer, et les hauts

plateaux rhodésiens n’ont pas le caractère tropical des pays chauds et

humides. Je vous dois donc de m’avoir fait saisir, sans les soucis du

voyage, la beauté des tropiques, et je voudrais pouvoir rendre

l’impression que j’en ai ressentie, non seulement pour ceux qui, en

France, ne peuvent la connaître que par les livres, mais même pour

beaucoup de Guyanais qui ont trop peu l’occasion ou le désir de

connaître leur pays.

N’ai-je pas raison d’intituler ce récit: _la Guyane inconnue_?

Albert BORDEAUX.

LA GUYANE INCONNUE

CHAPITRE PREMIER

PREMIÈRES IMPRESSIONS

La durée du voyage, de Saint-Nazaire en Guyane, n’est pas aussi courte

qu’on pourrait le croire à la seule inspection de la carte. S’il faut

huit jours du Havre à New-York, il semble qu’en douze jours, on devrait

accoster la Guyane. Or, il faut vingt et un jours. C’est que le grand

courrier ne dessert Cayenne qu’indirectement. Après avoir touché la

Guadeloupe et la Martinique, il file sur le Venezuela, puis sur l’isthme

de Panama et Colon. C’est un paquebot-annexe qui prend les passagers à

la Martinique et les transporte à Cayenne par les Antilles anglaises et

les Guyanes anglaise et hollandaise. Une fois seulement par an, il y a

un service direct de France en Guyane, c’est lorsque le paquebot de

l’Etat, _la Loire_, transporte les condamnés à la déportation. A

l’aller, il prend difficilement des passagers; au retour, il paraît

qu’il est toujours rempli. C’est un paquebot très confortable et qui

fait le trajet en dix à onze jours; il est _tentant_.

Je partis de Saint-Nazaire sur le _Versailles_, un excellent bateau

construit en Angleterre pour le service transatlantique du Lloyd

allemand. Il fut vendu lorsqu’on fit les immenses bateaux actuels, le

_Deutschland_, etc.

Nous eûmes d’abord quelques mauvaises journées, jusqu’au delà des

Açores; c’était en janvier et le vent soufflait furieusement. Les

passagers paraissaient peu. J’étais accompagné par Sully-L’Admiral,

Guyanais de vieille souche, originaire de la Guadeloupe, et d’ancêtres

bretons. De solide constitution, et de vive intelligence, ancien

chasseur d’Afrique, depuis sa jeunesse il était aguerri au climat

tropical de l’intérieur guyanais et brésilien. Jeune et gai, il fut, dès

le bateau, plein de ressources pour amuser les passagers et leur faire

passer le temps sans s’ennuyer.

Parmi les autres passagers, je rencontrai un ingénieur, M. Moufflet qui,

après neuf ans au Soudan, retournait en Guyane à sa mine de Saint-Elie

qu’il avait longtemps dirigée autrefois. Son énergie et ses capacités

l’y faisaient revenir malgré ses soixante ans bien sonnés. On voit que

les climats tropicaux conservent fort bien la santé et l’entrain du

caractère, seulement il ne faut jamais se décourager. Nos climats froids

et humides ont bien leurs inconvénients, mais nous les connaissons. M.

Moufflet savait se tirer d’affaire également bien dans le froid et la

chaleur.

Après les Açores, le voyage s’égaya. Tandis que Sully-L’Admiral amusait

les passagers, les dames surtout, avec un infatigable zonophone, je ne

perdais pas mon temps avec M. Moufflet, car il me décrivait déjà la

Guyane dans des détails tels, me disais-je, que je n’aurais pas le temps

d’en voir autant. Cela me servit pour mieux la comprendre dans la suite.

Le dernier port que devait toucher le _Versailles_ était Fort-de-France,

après avoir passé devant Saint-Pierre, de cataclysmique mémoire. A

Saint-Pierre, il était huit heures du soir; la nuit était noire et je ne

vis rien. Pourtant les passagers nous avaient bourrés de détails sur la

catastrophe, ils s’étaient même disputés sur les rapports entre la

destruction de Saint-Pierre et celle de Pompéi: l’un ou l’autre avait vu

Herculanum et Pompéi. Les détails fourmillaient, quel dommage de ne rien

voir!

J’étais accoudé aux bastingages, par la nuit sombre, devant l’ombre

noire de la Montagne Pelée, écoutant la description que m’en faisait un

ancien chanoine de Saint-Pierre, un méridional, je crois, encore ému

d’avoir échappé, par son absence, au cataclysme: «Ici, c’était mon

église, disait-il; là, le théâtre. Cette pointe, c’est le Carbet... La

population était excellente... Ah, monsieur, c’est le plus beau pays de

la terre.» On eût dit qu’il voyait ce qu’il décrivait; il voyait parce

qu’il savait, car pour moi, je ne distinguais rien. Mais un confrère

l’interrompt: «Ah non, mon cher confrère, la Dominique est bien plus

belle!» Et j’admire celui-ci qui s’extasie sur la Dominique: il y est

depuis quatorze ans, et il est usé par la fièvre et l’anémie. Comment

peut-il la préférer à sa Bretagne, où il vient d’essayer de se remettre

par quelques mois de vacances? Il a une bien belle âme; et dire qu’on

chasse de France les religieux! «Pour moi, leur dis-je, je crois la

Savoie plus belle que la Dominique et la Martinique.» Ils rient, mais ne

se rendent pas. Et vraiment je suis bien hardi de les contredire; je ne

connais rien de ces pays tropicaux, la nature y est vierge encore, et

chez nous, en Suisse, même en Savoie, n’est-elle pas bien défigurée déjà

par le confort, inventé pour gagner de l’argent?

Un des faits les plus navrants de Saint-Pierre fut de trouver sous les

décombres de l’église, à la place de la table sainte, une rangée de

corps, ceux des personnes qui venaient communier. Il était huit heures

du matin. Bien des victimes furent retrouvées dans la position la plus

tranquille, caractéristique de leur occupation habituelle, comme à

Pompéi. Bien que Pline n’en dise rien (son récit fut écrit vingt ans

après la catastrophe), il dut se produire à Pompéi le même vent de feu

qu’à Saint-Pierre, et qui anéantit trente mille êtres humains.

On avait vu la veille les flots de la mer se précipiter dans un gouffre

sur le rivage, et l’on devait s’attendre à la catastrophe qui en

résulterait, c’est-à-dire à la production de masses énormes de vapeur

d’eau, capables ou de soulever le sol, ou de sortir en torrents de feu.

Mais on avait négligé l’avertissement, ou plutôt il y avait lutte

électorale et l’on avait décidé de faire l’élection: le volcan

attendrait. Quelle ironie!

Il y eut un violent raz de marée qui faillit envahir Fort-de-France;

cette ville s’attend un jour ou l’autre à être victime d’un raz de

marée. Une autre ville à la Guadeloupe, la Basse-Terre, est menacée par

son volcan plus encore que Saint-Pierre. Mais à Saint-Pierre même, on

vient déjà relever les cultures, sinon les maisons: il faut bien vivre,

la nécessité presse tandis que le danger est douteux!

Le bateau-annexe _la Ville-de-Tanger_ nous prend à Fort-de-France. C’est

un rouleur insupportable, quand même la mer est calme; aussi fait-il

regretter le _Versailles_. Nous descendons une heure ou deux à

Sainte-Lucie, île anglaise où l’on parle créole. On nous montre la place

sur laquelle on avait logé, ou plutôt parqué deux mille Boërs

prisonniers de guerre; la végétation est superbe sur les collines de

l’île, autour de la baie parsemée de jolies villas: les Anglais ont le

sens du confort, parce qu’ils ont celui de l’argent, ou inversement.

Nous ne cessons de rouler qu’en arrivant sur les côtes de la Trinité. On

pénètre dans un passage étroit et pittoresque, un détroit entre de hauts

rochers abrupts peuplés de grands oiseaux, et aussitôt la mer est calme

comme un lac. Nous suivons les rives jusqu’à Port-of-Spain, la capitale

de l’île, une ville pourvue de tout, confortablement, comme il sied à

une ville anglaise pleine de _respectability_. Nous en repartons pour

suivre de nouveau des côtes enchanteresses sous leurs forêts de

cocotiers: le pays vraiment de Paul et Virginie. Là derrière on exploite

lucrativement un lac de bitume connu des ingénieurs.

Nous entrevoyons au loin les côtes du Venezuela et les bouches de

l’Orénoque, la terre ferme, cette fois, la roche solide, sans volcans ni

bitume; la nature vierge va commencer. C’est ensuite la Guyane anglaise:

la côte est basse, et autour de la rivière Demerara où nous entrons, la

végétation ne me paraît plus si merveilleuse que sur les côtes peu

habitées de la Trinité. La civilisation a passé par là, si peu que ce

soit.

A Demerari, ou Georgetown, nous sommes mis en quarantaine; ou plutôt,

c’est nous qui refusons d’admettre personne sur le bateau et d’en

descendre, car il paraît que si nous avions le malheur de descendre à

terre, on refuserait de nous laisser descendre à Surinam et à Cayenne.

C’est dommage; de la rivière où nous sommes ancrés, on ne distingue que

des pontons et des quais de bois. Pourtant, dans une échappée entre des

hangars, j’aperçois une rue en enfilade: ce sont de jolies maisons

blanches bordées de palmiers et de grands arbres. Un tramway électrique

file rapidement dans la rue, et rappelle l’idée du confort moderne. La

ville paraît riche: on distingue de belles promenades, de superbes

jardins, les ressources sont aussi variées qu’à la Trinité, à

Port-of-Spain. L’intérieur du pays produit chaque année pour deux à

trois cent mille francs de diamants qu’on exporte aux Etats-Unis. La

formation diamantifère paraît être la même qu’au Brésil.

Pour arriver à Surinam, ou Paramaribo, capitale de la Guyane

hollandaise, il nous faut reprendre la mer une vingtaine d’heures, puis

remonter une rivière pendant deux à trois heures. La position de

l’embouchure de la rivière est indiquée en mer par un bateau-feu; il n’y

a pas de phare. Ce bateau-feu est agité comme une coquille de noix: il

oscille dans tous les sens sans aucune loi, au gré des vents et des

lames; c’est un genre de supplice plus rare et plus pénible que le

roulis de la _Ville-de-Tanger_, et pourtant toute une famille, avec des

bébés, habite cette coquille de noix. Si l’on soumettait chez nous des

forçats à cette corvée, il n’y a pas de doute qu’on recevrait de toute

espèce de journaux humanitaires des plaintes à la Jean-Jacques Rousseau,

empreintes d’hypocrite sensiblerie. Car tandis qu’on a l’œil sec pour

mettre à la porte des hôpitaux, des écoles, et de leurs demeures même,

des religieux et même des femmes, on ne peut retenir ses larmes en

parlant des forçats qui balayent les rues de Cayenne. Mais attendons de

les avoir vus: il est juste de pleurer sur les forçats en tant que

coupables.

A Surinam, pour prendre contact avec la terre et avoir quelques

nouvelles, je vais déjeuner à l’hôtel International, une baraque en bois

assez propre, avec de grandes chambres bien aérées, abritée par les

palmiers de la plus belle avenue de la ville: le marché s’y tient en ce

moment. J’apprends--tout en attendant un déjeuner difficile à obtenir,

car ce n’est pas l’heure--que le gouvernement hollandais, plus prompt

que le nôtre, a décidé la construction d’un chemin de fer de 250

kilomètres pour relier à Surinam les régions aurifères jusqu’à celle de

l’Awa. Le tracé est fait, le matériel est en route, on a commencé la

voie. Ceci m’intéresse vivement, car depuis que je suis en route, on me

rebat les oreilles du chemin de fer de la Guyane française proposé

depuis huit ans, sans cesse retardé, et que peut-être on fera trop tard,

quand le trafic aura été pris en grande partie par le chemin de fer

hollandais qui aboutit à peu de distance du terminus visé par le projet

français. Les Hollandais de l’hôtel ont des parents chez les Boërs de

l’Afrique du Sud, et cela donne un nouvel intérêt à notre conversation.

Avec la question du chemin de fer, la première qui s’impose à

l’attention de ceux qui arrivent en vue de la Guyane française, c’est

celle des forçats.

Déjà avant d’arriver, nous pouvons avoir une petite idée, _de visu_, du

régime pénitentiaire. Nous passons en effet aux îles du Salut pour y

déposer la poste. Depuis longtemps la sirène nous a annoncés, le

commandant du bateau est talonné par l’heure de la marée pour pouvoir

franchir la barre du port de Cayenne. Il y a trois jours qu’il manœuvre

dans ce but d’arriver à Cayenne au jour fixé, pour l’heure de la marée.

Mais l’administration pénitentiaire n’en a cure; peu lui chaut! C’est

une administration officielle; elle ne connaît pas la hâte. La

_Ville-de-Tanger_ s’arrête, elle siffle, la sirène pousse de longs

hurlements, tout le monde est furieux. Lentement un canot se détache du

rivage, il est manœuvré par sept forçats, six aux rames, un au

gouvernail. Deux fonctionnaires trônent nonchalamment sur le banc

d’arrière. Mais cette pompe n’en impose pas à notre commandant. Il leur

flanque à la tête le sac des dépêches, leur crie en mots grondants les

reproches qu’il tient tout prêts depuis longtemps, et siffle le signal

du départ. La _Ville-de-Tanger_ s’ébranle sans se soucier de heurter le

canot officiel déjà secoué par les vagues, et où les fonctionnaires

penauds ont peine à garder leur équilibre. C’est drôle de voir ainsi

traiter l’administration que le bon public français n’aborde jamais que

l’air craintif et même ébaubi.

Nous admirons cependant ces îles du Salut, toutes vertes, avec leurs

beaux palmiers. Il y a trois îles formant un port: l’île Royale, l’île

Saint-Joseph, et l’île du Diable. Dirait-on que c’est l’île du Diable,

ce petit paradis terrestre? Ce serait le digne séjour de Paul et

Virginie. Voici la case de Dreyfus, plus belle que celle de l’oncle Tom:

on s’attendait plutôt à voir un rocher aride et nu, à en croire ceux qui

n’ont jamais vu les îles du Salut. Toute voisine, l’île Royale possède

un vaste hôpital tenu par des religieuses pour les forçats: ce sont

_elles_ qui travaillent ici. Enfin l’île Saint-Joseph est habitée par

les forçats de la catégorie la plus dangereuse. On entend ainsi ceux qui

refusent de travailler. Mais le refus de travailler, lorsqu’il n’y a

aucun moyen de coercition, ne semble pas indiquer un état d’âme

particulièrement dangereux. Si l’on classait les forçats d’après leurs

antécédents ou la cause de leur condamnation, le résultat serait

peut-être plus concluant. Il est vrai que l’oisiveté est la mère de tous

les vices, et c’est un argument. Nous allons bientôt voir un séjour qui

contraste avec la verdoyante île du Diable.

A deux ou trois heures de distance des îles du Salut, voici un îlot, un

rocher qui sort de la mer comme le dos d’un cétacé, mais ce dos est

surmonté d’un bâti en bois portant un phare et d’un mât avec un drapeau:

une maison minuscule se blottit sous le phare. C’est _l’Enfant-Perdu_,

le rocher balayé des vagues qui porte le phare de Cayenne. Le séjour y

semble peu réjouissant; il y a pourtant plus de stabilité que sur le

bateau-feu de Surinam. Ici les gardiens du feu sont des forçats, on les

relaie tous les mois. Ce poste est une punition; ils y vivent séparés de

leurs semblables. Je ne vois pas pourquoi on les plaindrait: le

bateau-feu de Surinam n’est pas une punition.

_L’Enfant-Perdu_ mérite bien son nom, ce nom à l’air romantique. Les

créoles des Antilles ont gardé le goût du romanesque et du suranné dans

leurs dénominations; nous le verrons pour leurs prénoms. L’un ou l’autre

parfois, de ces vieilles familles antillaises, a même conservé le type

du Français du moyen âge. Je disais à l’un de ceux-là sur le bateau:

«Vous seriez parfait, costumé en mignon d’Henri III.» La barbe en

pointe, les cheveux en arrière, sans être longs, l’ovale allongé, le

regard qu’on voit aux portraits du duc de Guise, ou de Bussy d’Amboise,

il vous reportait de quelques siècles en arrière.

Enfin la côte de Cayenne se déroule devant nos yeux: cette côte est

extrêmement pittoresque, beaucoup plus que celles des Guyanes anglaise

et hollandaise. Ce ne sont plus des rives basses et d’aspect marécageux,

mais des collines accidentées couvertes d’arbres. La ville de Cayenne

nous est cachée presque entièrement par la plus petite de ces collines,

sur laquelle se trouve un fort, le fort _Cépérou_: on voit encore

quelques canons, mais la plupart ont été emportés à Fort-de-France, qui

a été choisi pour devenir notre centre naval dans la mer des Antilles.

De la ville de Cayenne on ne distingue que le grand bâtiment de

l’hôpital dont les jardins donnent sur la mer, et les anciennes

casernes, au pied du fort _Cépérou_. Au delà, ce ne sont que des cimes

de palmiers agités par le vent. L’impression est vraiment agréable. Dès

l’abord, on se demande pourquoi l’on a choisi ce joli pays pour y

envoyer les forçats. La raison, se dit-on avec conviction, c’est que le

climat est malsain: il y a la fièvre paludéenne, et certaines années, la

fièvre jaune. Nous aurons le temps d’en juger par nous-mêmes.

Nous franchissons la barre au dernier moment où elle est possible, grâce

au retard subi aux îles du Salut, et le bateau jette l’ancre dans la

rivière, en face des Douanes, devant un wharf en bois déjà vieux, mais

dont il semble qu’on n’a jamais pu se servir.

Cayenne est à notre gauche, à l’est. A droite, c’est la pointe

_Macouria_ qui s’avance au loin dans la mer, suffisante pour abriter des

vents d’ouest. Le bateau est arrivé exactement au jour fixé par les

indicateurs, ni plus ni moins qu’un train-poste européen. Nous sommes au

29 janvier, mais tandis qu’en France il fait froid, ici le soleil est

ardent. La brise de mer a cessé; tout le monde est en blanc et en casque

colonial. Des canots viennent nous prendre pour aller à terre. Les

rameurs crient et se démènent, à demi vêtus: il y a là des noirs, des

coolies de l’Inde, puis surtout des métis de toutes les teintes. Les

noirs sont originaires d’Afrique. Les Indiens autochtones ou

Peaux-Rouges sont très rares sur la côte; il faut aller tout à fait dans

l’intérieur pour en trouver encore quelques tribus. C’est en vain qu’on

en cherche parmi ces peaux cuivrées, basanées, chocolat, grisâtres,

jaunâtres, noirâtres. Il faut une bonne heure pour se dépêtrer avec ses

bagages au milieu de ce fouillis de gens, de ce tumulte de cris d’appel,

de cris de joie de se retrouver. Les créoles surtout m’ont paru être

fort portés aux embrassements; c’est un plaisir visible pour eux,

exubérance due au soleil.

On peut dire que tout le monde ici est créole, et non pas, comme on

pourrait le croire, les blancs de race pure, descendants des anciens

colons. Quant à nous autres Français, on nous appelle des Européens. Il

faut bien se garder de la moindre erreur dans les termes. Les créoles

sont la race dominante; les Européens ne font que passer. Les plus

apparentes traces de leur passage sont justement les créoles, car la

Guyane est restée à l’état de forêt vierge. Il y a bien vingt-cinq mille

créoles, la plupart nés en Guyane, et l’on ne peut qu’être étonné

qu’avec le triste cadeau de forçats que nous faisons à cette terre

depuis soixante ans et plus, la race y possède tant de qualités réelles,

ce qui ne veut pas dire qu’elle soit sans défauts. Mais nous la verrons

à l’œuvre.

En attendant, je n’ai guère le temps d’étudier Cayenne à ce premier

séjour. Je vais en effet repartir le surlendemain de mon arrivée pour

aller visiter des placers aurifères à grande distance dans l’intérieur

du pays. Il n’y a pas de bons hôtels à Cayenne, mais on a mis à ma

disposition une des plus belles maisons de la ville, et pour mes repas,

je dois les prendre chez Sully-L’Admiral, qui est un des hommes les plus

en vue du pays, par la connaissance approfondie qu’il en a. Il sait être

en outre un fin gourmet, ce qui ne gâte rien. Je n’ai donc vu de Cayenne

cette fois que des rues régulières de ville américaine, et une belle

place, la place des Palmistes.

CHAPITRE II

EN VOILIER

Donc, à peine arrivés à Cayenne, nous nous préparons à en repartir.

Nous allons voir de près la beauté de la nature tropicale, dont les

environs de Cayenne donnent déjà une idée. Car la forêt vierge commence

au sortir de Cayenne. Or, nous devons remonter en canot une rivière sur

près de 200 kilomètres de son cours, traverser des chaînes de collines,

visiter des ravins, des vallons dont bien peu d’Européens, même de

Guyanais, se font une idée. Ce voyage est fascinant. Il a l’attrait du

nouveau, autant que l’avenir inconnu: l’inconnu dans le monde et

l’inconnu dans le temps, tiennent la pensée captive, surtout quand on

est jeune. C’est lorsque la vieillesse arrive que les souvenirs prennent

leur valeur.

Le programme est tracé: une goélette nous attend dans le port; des

pagayeurs avec leurs canots ont été avertis de notre arrivée prochaine

près de l’embouchure du fleuve Approuague. Nous n’avons que deux mois

pour parcourir l’intérieur du pays; ce serait impossible sans

Sully-L’Admiral.

Notre voilier s’appelle la _Paulette_: elle passe pour être la goélette

la plus confortable et la plus rapide de la Guyane. Construite à Nantes,

elle est vraiment coquette, et elle a la chance d’avoir un capitaine qui

est, comme qui dirait, amoureux d’elle. C’est un créole français, un

marin dans le sang; il parle anglais et commande en anglais, et il sait

se faire obéir. On l’appelle le capitaine _Boot_. Il tient son

_schooner_ avec une propreté recherchée; son équipage bien dans la main,

il manœuvre avec autant de sûreté que d’audace. Jamais un cri, tout

marche sans qu’il semble s’occuper de rien. Ce sera le plaisir de notre

traversée.

Ce petit bateau a quatorze couchettes, il ne jauge guère que cent

cinquante tonneaux, et me rappelle le _Storge_ dans la mer du Japon.

Celui-là aussi était comme un joujou dans la main de son capitaine; en

plus de la _Paulette_, il avait un moteur à vapeur, et ce système,

utilisable à volonté sur un voilier, serait fort commode sur les côtes

de Guyane, où l’on a souvent le vent contraire, car il souffle surtout

de l’est et du nord-ouest.

Nous partons à cinq heures du soir. A six heures et demie, nous perdons

de vue les côtes, même les trois petits îlots qu’on appelle ici _le

Père_, _la Mère_, et _les Mamelles_.

Le vent jusqu’ici était frais, mais voici que brusquement il se met à

souffler avec violence, et la _Paulette_ donne du nez dans les grosses

vagues. Nous avons largué plusieurs voiles, et cependant nous filons

grand train. Il est nuit, et les secousses plutôt dures que nous

subissons font que je vais m’étendre avec plaisir dans ma cabine, où je

m’endors, après avoir pris le costume créole.

Ce qui me réveille bientôt, c’est la cessation des secousses; il est

minuit, je vais voir le temps qu’il fait. La nuit est noire, mais j’y

vois assez pour distinguer que nous ne sommes plus en mer; déjà nous

avons franchi l’embouchure du fleuve Approuague, et nous le remontons

contre le courant, grâce au vent et à la marée.

Le costume créole que j’ai, la mauresque, composée d’un pantalon

flottant et d’une veste non moins flottante, est idéal dans les

tropiques, pour le jour et pour la nuit. Sully-L’Admiral a emporté une

douzaine de ces costumes, et c’est toute notre garde-robe. Ces

mauresques sont en toile de Vichy, à carreaux ou à rayures écossaises de

toutes nuances, du rose tendre au bleu de ciel, des teintes assorties à

la douceur du climat et de la nature. La pluie les perce, mais elle est

chaude, et l’on est si vite changé. La chaleur ne les traverse pas, car

l’air circule au travers. Le costume rappelle Arlequin ou Polichinelle,

mais il est si commode! Sully-L’Admiral a trouvé le costume guyanais, et

je m’apercevrai de plus en plus de son sens pratique; il faut son

expérience de la Guyane et du Brésil pour entreprendre le voyage que

nous allons faire, dans des conditions de confort que tout autre eût

dédaignées. Exemple: nous ne partons pas seuls en expédition dans

l’intérieur: nous emmenons un médecin. C’est une femme, créole elle

aussi, avec des traits réguliers: l’embonpoint la menace, mais justement

la marche lui fera un excellent dérivatif. Emma, c’est son nom,

accompagnait Sully au Brésil; elle a passé des années au fameux

_Carsewène_, où l’on a fait tant d’or, mais pendant si peu de temps.

Avec elle, ni la fièvre, ni les coups de soleil, ni les serpents ne sont

à craindre, et enfin elle fait la cuisine. Confort et sécurité, voilà un

voyage bien compris.

[Illustration: FONÇAGE PAR L’EAU]

Les remèdes indigènes sont lents, mais sûrs. Inventés par des gens du

pays, pour des affections et des accidents du pays et du climat, ils ont

plus de chances d’être efficaces que certaines drogues inventées au loin

et débitées à coups de réclame.

Cependant il est minuit, et mes compagnons dorment. Je retourne à ma

couchette. Il y a bien quelques cancrelas, mais c’est inévitable sur un

bateau; d’ailleurs ils s’enfuient, et je me rendors jusqu’au jour.

A quatre heures du matin, poussés par une brise légère, nous passons

devant l’ancien village de Guizambourg, ayant remonté 30 kilomètres

environ depuis l’embouchure de l’Approuague. Il y a une quarantaine

d’années, Guizambourg avait des cultures de canne à sucre très prospères

et une fabrique de rhum. Le climat y était très sain, bien que la zone

cultivée fût au niveau de la mer, et même un peu plus basse, grâce à un

système de digues établi par l’ingénieur Guizan. Mais depuis la

découverte de l’or vers les sources de l’Approuague, tout a été négligé:

les digues n’ont pas été entretenues, l’eau s’est infiltrée partout et a

rendu la localité marécageuse et malsaine. Le fondateur de cette

colonie, qui s’était donné tant de peine, ne la reconnaîtrait plus. Il

paraît qu’il en est de même des anciennes colonies fondées par les

jésuites, qui étaient étendues et prospères, et nous verrons qu’il en

est encore ainsi de l’ancienne colonie des religieuses de Mana. L’or est

un peu cause de tout cela, mais aussi la maladresse administrative après

l’émancipation des esclaves, car les Guyanes anglaise et hollandaise ont

bien su s’en tirer.

La brise tombe de plus en plus, nous n’avançons presque pas. Cependant

voici que nous rejoignons une goélette partie de Cayenne vingt-quatre

heures avant nous, mais elle a subi un coup de vent si violent, la

veille de notre départ, qu’elle a dû chercher un abri sur la côte, en

face des trois îlots que nous avions vus au sortir de Cayenne. Ce petit

voilier a marché une quinzaine d’heures de plus que nous, et voici que

la supériorité de vitesse de la _Paulette_ et l’habileté de son

capitaine se trouvent démontrées.

A deux heures après midi, nous sommes accostés par deux Européens

(c’est-à-dire deux Français) dans une pirogue. Cette pirogue est si

petite que l’un d’eux, en montant sur la _Paulette_, détruit

l’équilibre; elle bascule et son camarade tombe à l’eau, perdant son

chapeau que le courant entraîne. Nous le repêchons sans chapeau, et il

reste au soleil, tête nue, pour se sécher sur le pont de la _Paulette_.

C’est Emma, paraît-il, qui l’a si bien guéri au Brésil des coups de

soleil qu’il ne les craint plus. Lui et son camarade ont passé quelque

temps dans le contesté franco-brésilien, au Carsewène où ils ont connu

Sully. En Guyane ils s’occupent maintenant de l’exploitation d’un placer

sur l’Approuague, qui leur donne plusieurs kilos d’or chaque mois, et

d’une plantation de cacao, au point même où nous sommes en ce moment.

Ils nous invitent à la visiter le lendemain.

Vers trois heures, la _Paulette_ jette l’ancre en face du débarcadère

servant aux magasins des placers que nous devons visiter. Ici finit la

navigation à voiles et commence celle des pirogues. Un débarcadère

s’appelle en créole, un _dégrad_. Ce mot provient peut-être de ce qu’on

a dégradé la terre en cet endroit pour faciliter le débarquement, la

berge étant trop haute auparavant. Le chef magasinier a le type chinois;

il est fils, en effet, d’un Chinois et d’une créole, et s’appelle

Chou-Meng. Il s’est installé avec sa femme et deux enfants en bas âge

dans une hutte en lamelles de bois, confortable pour le pays, et nous en

offre une pareille avec deux lits en fer. Ces huttes à jour laissent

passer l’air et les vents, seules sources de fraîcheur. La salle à

manger est à part, c’est un kiosque ouvert de tous côtés, garanti

seulement de la pluie et du soleil par un toit de feuilles sèches.

Partout les grands arbres nous entourent, et couvrent tout le sol de

leur ombre; malheureusement les promenades sont impossibles sous ces

ombrages, le sol est marécageux en cette saison des pluies, et l’endroit

a été choisi justement parce qu’il forme en tout temps un îlot sur ces

bords de l’Approuague.

Nous passons le reste de la journée à débarquer nos provisions, et

Chou-Meng envoie chercher nos pagayeurs. Deux canots sont préparés pour

nous: le milieu a été recouvert, comme pour les grands chefs noirs

créoles, d’un _pomakary_. C’est un abri formé de lianes en arceaux

recouvertes de feuilles de palmier, qui protège du soleil et de la

pluie. Mais cet abri est bien bas, on ne peut s’établir au-dessous

qu’assis ou étendu: on dirait des gondoles vénitiennes pour pays

sauvages. Si ce n’était qu’à la longue les pluies torrentielles, bien

que tièdes, peuvent finir par donner la fièvre, j’aimerais autant les

recevoir que d’être enfermé sous un _pomakary_. Nous sommes en pleine

saison des pluies; elle dure sept à huit mois en Guyane, de décembre à

juillet ou août. Plusieurs fois par jour, il faut s’attendre à des

averses tropicales; parfois la nuit entière elles durent; le jour, elles

sont suivies d’éclaircies où le soleil darde avec violence, ajoutant

encore sa réverbération sur la rivière. Un parasol ne suffit pas

toujours pour abriter de cette réverbération les gens qui n’y sont pas

habitués, mais un _pomakary_ pare à tout, de sorte qu’on ne peut qu’être

satisfait, en somme, de recevoir cet honneur, réservé à des chefs

créoles qui s’en passeraient mieux que nous.

Il faudra toute une journée pour faire venir nos pagayeurs et embarquer

nos provisions. C’est donc le cas d’aller voir les plantations de nos

compatriotes. Mais Sully tient à voir lui-même le chargement de nos

canots--on dit ici _parer les canots_--et il restera avec Emma. Pour

moi, qui suis inutile, je pars en mauresque et parasol dans une pirogue

avec un pagayeur créole, et je redescends la rivière pour rendre visite

à MM. B... et S... Je m’aperçois qu’ils ont fait construire un wharf en

bois; ce n’est pas le bois qui manque en ce pays, mais la bonne volonté

de s’en servir; ainsi M. Chou-Meng aurait pu en faire un. Au bout de ce

wharf s’allonge une avenue de bananiers, et tout au fond, on aperçoit la

hutte principale. Ce serait en tout petit, et dans le bois sauvage, une

illusion de Peterhof sur la mer Baltique, où j’étais l’an dernier.

Là-bas, l’eau miroitait au fond d’une avenue de pins. Ici la nature est

plus belle, et cette hutte vaut un palais. Je commence à croire que les

pays tropicaux ont leur charme, et nulle part la vie n’est simplifiée

davantage. Si l’on surmonte les difficultés du climat, la nature offre

de telles compensations au manque du confort inventé par la civilisation

moderne, qu’on oublie celle-ci.

Sous leur hutte, je trouve MM. B... et S...; ils surveillent leurs

planteurs. L’administration pénitentiaire avait consenti, grâce à une

influence politique, à leur prêter deux douzaines de forçats pour leurs

travaux; on n’a pas idée comme une pareille faveur est difficile à

obtenir. La main-d’œuvre est la grande question de la Guyane française.

Tous les jeunes gens s’en vont aux mines d’or où ils gagnent plus que

sur la côte et à Cayenne, et ils aiment la vie libre des bois. On ne

peut leur en vouloir. L’une ou l’autre fois, on a essayé d’imiter les

Anglais en amenant en Guyane des nègres d’Afrique; le gouvernement

anglais a fait dire confidentiellement au nôtre: «Vous savez, c’est la

traite des noirs.» Et la terreur de l’Anglais qui nous possède a suscité

une série d’arrêtés pour arrêter cette traite imaginaire. Le même coup

s’est répété pour les coolies de l’Indo-Chine: «La traite des jaunes,

cette fois.» Le résultat en est que la Guyane anglaise a quatre cent

mille habitants, coolies, noirs ou créoles, et que la Guyane française

en a trente mille. Comme notre territoire est aussi grand, on se rend

compte de la pénurie de la main-d’œuvre.

Mes deux compatriotes me parlent du contesté franco-brésilien, des

fameuses mines d’or de la Compagnie du Carsewène qui, pour une dépense

de quatre millions, ont produit 8 kilogrammes d’or, dont la moitié

provenait des alluvions de rivière, et l’autre moitié des résidus de

lavage d’un tunnel creusé dans du quartz aurifère. On avait construit

100 kilomètres de chemin de fer monorail, aujourd’hui recouvert par la

vase. Ne médisons pas trop du monorail, ce n’est peut-être pas lui qui

est cause que le kilogramme d’or est revenu à un demi-million à la

Compagnie. A côté d’elle d’autres exploitants ont recueilli beaucoup

d’or, pour deux cents millions, dit-on; ils ont amassé des fortunes. La

grande crique a 12 kilomètres de longueur, elle a été riche par taches,

les petits cours d’eau tributaires étaient pauvres. On dit qu’il reste

encore beaucoup d’or dans la région.

C’est une aventure que celle de ce contesté franco-brésilien. Le public

français y est demeuré indifférent, il était bien plus occupé de

l’affaire Dreyfus. Il s’agissait pourtant d’un immense territoire, riche

comme les Guyanes et le Brésil, et dont certaines régions étaient même

exceptionnelles pour la facilité des cultures. La France, me dit-on, n’a

pas su faire valoir ses droits, tandis que le Brésil n’a pas négligé les

siens. En Guyane, l’opinion générale est que l’argent a joué un rôle

dans le règlement de l’affaire, car la France n’a _absolument rien_

obtenu. Les arbitres étaient des Suisses. On disait bien autrefois: «Pas

d’argent, pas de Suisses.» C’est ce proverbe peut-être qui est cause de

l’opinion des Guyanais! Ce qui est sûr, c’est que le Brésil entend mieux

les affaires que nous, au sens pratique.

Depuis que le Brésil est au Carsewène, les affaires de cette région ont

été désertées, la confiance est perdue. Il est vrai qu’auparavant une

part du succès du Carsewène était due à l’absence de tout gouvernement.

L’arrivée des fonctionnaires français aurait peut-être fait le même

effet que celle des fonctionnaires brésiliens. En Guyane, la douane fait

fuir l’or, c’est un fait, nous avons le temps de nous en apercevoir.

Sur deux douzaines de forçats engagés ici, il n’en reste qu’une; les

autres sont partis, se disant malades, c’est-à-dire ici paresseux. On ne

leur a pas reproché autre chose. Ceux qui travaillent en ce moment ont

l’air fort calmes, ils sont bien nourris, ils ont du vin. Leurs huttes,

qu’ils ont construites eux-mêmes, diffèrent bien peu de celle du

propriétaire.

Les plantations sont surtout le cacao et les bananiers. On cherche à

faire refleurir la culture du cacao en Guyane, l’administration donne un

franc par pied de cacaoyer. En ce moment, on commence ici à les

transplanter. Le défrichement n’est même pas tout à fait achevé. C’est

là un travail considérable, dans ces forêts de grands arbres enchevêtrés

de lianes. On a surtout du mal à se débarrasser des troncs, sur lesquels

le feu n’a guère de prise en cette saison des pluies.

Notre déjeuner, préparé par une créole, est excellent: il se compose,

comme plat de résistance, d’une tortue de terre préparée au _curry_.

C’est délicieux, mais si j’avais su comment on tue ces pauvres bêtes,

j’aurais été, je crois, dégoûté d’en manger. On leur scie la carapace le

long des côtes et on taille les muscles de la carapace à coups de hache.

Le mieux est de les étouffer, mais c’est bien plus long. On aimerait à

croire avec certains naturalistes, comme Darwin, que les animaux

souffrent très peu; pourtant l’homme n’est que trop sensible à la

douleur.

Notre salade est faite d’un chou palmiste, découpé en lamelles. D’un

blanc appétissant, il serait fade s’il n’était fortement assaisonné. On

le coupe au sommet d’un jeune arbre, sans s’inquiéter si celui-ci en

meurt: il y en a tant dans la forêt vierge.

Après déjeuner, nous faisons un tour dans la forêt, aux endroits où ni

les broussailles, ni les marécages ne nous arrêtent. Voici des

fourmis-manioc, un des spectacles les plus faits pour passionner un

naturaliste. Elles sont innombrables, et si elles s’attaquent à une

plantation, elles ont vite fait de la détruire. Nous suivons leur route:

elle a vingt-cinq centimètres de largeur environ et serpente à travers

le bois. Le parcours des fourmis est ininterrompu; par files de dix à

vingt, elles cheminent dans les deux sens; les unes apportent des

fragments de feuilles vertes, qu’elles tiennent comme des parasols,

elles viennent de les détacher de l’arbre et vont en approvisionner leur

logis; les autres retournent à l’arbre pour continuer de le dévaliser.

Sur des centaines de mètres, nous les suivons: un grand arbre est

dépouillé de ses feuilles en une nuit.

Une autre espèce de fourmis est plus dangereuse encore. S’il lui prend

fantaisie de s’installer dans une maison, il n’y a plus qu’à déguerpir

et à la lui abandonner. Elle s’attaque aux serpents et les dévore; elle

ne craint pas les tigres, disent les créoles. L’homme leur échappe en

plongeant dans l’eau. C’est bien un des principaux inconvénients de la

forêt que ce petit être-là.

Sur la rive, c’est un débordement de _palétuviers_ et de

_moukou-moukou_. Ce dernier végétal a une grosse feuille dont on se sert

pour prendre le poisson-torpille. La secousse électrique, qui serait

dangereuse, est évitée par cette feuille qui joue le rôle d’un isolant.

Quand je reprends mon canot pour rentrer le soir chez M. Chou-Meng,

cette journée m’a paru un rêve. En rentrant, je trouve nos canots

_parés_, nous partirons demain matin entre quatre et cinq heures pour

profiter de la marée qui remonte jusqu’au premier saut,--c’est ainsi

qu’on appelle ici les rapides et les cataractes des rivières.--Ce

premier saut s’appelle le saut Tourépée, un nom indien.

Le soir, nous regardons faire un canot bosch. C’est un tronc ouvert à la

hache le long d’une fibre, puis creusé avec un large ciseau. On brûle

ensuite du petit bois dans la cavité produite, ce qui l’élargit: le vide

augmente de plus en plus sans que le bois se fende. Les deux extrémités

sont maintenues fermées, elles feront l’avant et l’arrière du canot.

Lorsque l’intérieur est achevé et régularisé au tranchet, on le

consolide par des traverses et on lance le canot à l’eau. Il cale vingt

centimètres à peine, et peut franchir les passes étroites et peu

profondes des rapides. Les créoles ne construisent pas tout à fait comme

les Boschs; leurs canots sont plus larges et les bords sont surélevés

pour pouvoir être chargés davantage. Nos canots sont de ce dernier type.

Leurs _pomakarys_ ont l’air tout à fait confortables: nous pourrons

braver la pluie et le soleil.

Pour les coups de soleil, Emma nous explique qu’elle les guérit très

bien au moyen d’une infusion de verveine exposée plusieurs heures au

soleil. On se lave la tête avec l’eau de l’infusion, puis on la

rafraîchit avec des compresses de la plante de verveine. Ce n’est pas

bien pénible, mais mieux vaut encore éviter le coup de soleil par le

_pomakary_.

Nous n’allons dormir dans notre hutte qu’après avoir porté tous nos

bagages dans les canots, de façon à être embarqués demain dès le réveil.

C’est la navigation en canot qui va commencer: nous ne savons combien de

temps elle durera; entre quinze et vingt jours, nous dit M. Chou-Meng,

mais nous espérons aller plus vite que cela: il n’y a pas deux cents

kilomètres, et vingt jours ne feraient pas même dix kilomètres par jour.

Il est vrai qu’il y a les sauts et ils font perdre beaucoup de temps.

CHAPITRE III

EN CANOT SUR L’APPROUAGUE

Il est près de cinq heures quand nous nous levons, et comme on perd

encore un certain temps aux derniers préparatifs à la lueur tremblotante

des bougies, sur l’eau et sur le rivage, le jour commence à poindre

quand nos canots quittent le rivage. Pour moi, j’étais prêt dès quatre

heures, prenant à la lettre l’heure fixée la veille, mais je vois bien

qu’il faut se faire à l’exagération créole; elle va me servir de

_leit-motiv_ pour mon voyage.

Nous avons deux canots, chacun est muni de quatre pagayeurs et d’un

pilote, tous créoles. Le chef pilote est celui de Sully-L’Admiral; aussi

il appelle son canot le bateau-amiral. Il a le plus grand _pomakary_,

pour l’abriter avec Emma. Sous le mien, j’ai pour camarade un placérien

créole en route pour son poste. En outre chaque canot transporte un

ouvrier créole (il n’y a plus de nègres ici) allant aux placers. Les

provisions et les bagages remplissent tout l’espace libre des canots.

Chaque pagayeur a emballé ses bagages dans un _pagara_: c’est la malle

indigène, rappelant la malle japonaise; le couvercle emboîte le fond,

télescopant plus ou moins suivant le remplissage. Ce couvercle et ce

fond sont imperméables à la pluie, formés de trois enveloppes dont deux

en lanières tressées, faites avec les nervures des tiges de feuilles du

_palmier maripa_, et la troisième faite de larges feuilles d’un autre

palmier. Une corde fixe le couvercle contre le fond, mais elle est

inutile lorsqu’on a fréquemment besoin d’ouvrir son _pagara_.

Il fait vraiment très bon; cette température tiède et cette atmosphère

humide sont une jouissance. Les pagayeurs ont l’air de s’amuser plutôt

que de travailler; ils causent en langage créole, et j’ai bien de la

peine à les comprendre. Mon canot aborde la rive, il va prendre mon

quatrième pagayeur; celui-ci est un Martiniquais de vingt-quatre ans;

pour un créole, c’est presque un blanc, il a ici une hutte avec sa femme

et plusieurs enfants.

A sept heures et demie, des collines sont en vue, et rompent légèrement

la monotonie des grands arbres feuillus qui bordent l’Approuague. Le

fleuve paraît toujours avoir deux cents mètres de largeur. Nous sommes

aux hautes eaux, grâce aux pluies; les eaux envahissent les rives au

loin sous les arbres, tandis que flottent les larges feuilles du

_moukou-moukou_ dont on me faisait hier la description.

Nous arrivons au saut Tourépée, aux premiers rapides; ils sont

invisibles. C’est l’heure de la marée, qui remonte jusqu’ici: l’eau

étale recouvre entièrement les rochers, on ne se douterait pas qu’on

franchit une petite chute.

Vers deux heures, un roulement se fait entendre, c’est le saut du

Grand-Mapaou qui va commencer. Le bruit augmente; un îlot s’avance au

milieu du fleuve. Mon canot a de l’avance, le pilote le dirige à gauche,

les pagayeurs frappent l’eau à coups redoublés, l’eau fait un

bruissement continu autour de nous. Des rochers de granit émergent et

semblent stationnaires; peu à peu les pagayeurs gagnent de vitesse sur

l’eau rapide, et nous passons les premières chutes. Mais le Grand-Mapaou

n’est pas fini; voici d’autres rochers entre lesquels le courant est

plus rapide que tout à l’heure. Nos pagayeurs l’ont prévu, car ils ont

été couper sur le rivage deux longues perches qu’ils appellent des

_takarys_. Deux d’entre eux s’arc-boutent sur ces _takarys_ qui appuient

sur le fond de la rivière, tandis que les deux autres pagayent à bras

raccourcis, et nous franchissons la passe. Le troisième passage est plus

difficile encore, la pirogue touche le fond, les pagayeurs descendent

dans l’eau, attachent une corde à l’avant, et voilà la pirogue halée sur

les croupes arrondies des rochers. Puis les _takarys_ reprennent leur

office; ces braves boys les manient en faisant le moulinet pour les

retourner bout pour bout, de façon à ne pas perdre l’avance de l’effort

précédent, et ils s’arc-boutent de nouveau. Leurs efforts continuent

sans relâche, les rapides ne laissent plus de répit. Il faut haler le

canot une deuxième fois, puis reprendre les _takarys_, enfin les pagaies

suffisent pour passer le sommet du saut.

C’est un spectacle que cette lutte énergique des muscles contre la

fougue de l’eau: je la regarde avec un peu de jalousie de n’y pas

prendre part, mais je suis enfoui impuissant sous mon _pomakary_, et je

ne puis qu’aider de mes vœux, ou du moins de la voix et du geste. La

première fois que l’on passe un saut, on est saisi d’une sorte

d’enthousiasme. Celui-ci nous a pris une heure et quart, et l’eau n’est

pas très forte, dit le pilote. Pourtant nos pagayeurs sont en nage, le

soleil a dû y contribuer. L’un ou l’autre d’entre eux se débarrasse à

tour de rôle de son tricot, puis le remet contre l’ardeur du soleil,

suivant le besoin qu’il en éprouve. Les _takarys_ sont en bois dur, mais

un peu cassant, c’est un bois qui pousse sans un défaut, comme la

plupart des beaux arbres de la forêt vierge.

J’ai pu admirer l’habileté de mon pilote pour manœuvrer son gouvernail,

sa pagaie et son équipe. Il a le type arabe, l’air fin et intelligent;

ses quatre jeunes gens l’écoutent volontiers. Le canot de Sully a perdu

une heure sur nous pour franchir le Grand-Mapaou, et nous l’attendons

sur une belle nappe d’eau étale, faisant réservoir au sommet du saut, à

l’abri d’arbres immenses. Le patron-amiral ne vaut pas le mien.

Lorsqu’il nous rejoint enfin, nous mangeons notre dîner en faisant à

terre un court arrêt, puis nous repartons en luttant de vitesse. Le

patron-amiral et son équipe veulent prendre une revanche de leur retard

du matin; mais, à chaque reprise, ils sont battus; tout en pagayant, nos

créoles se crient les pires insultes; il en est de si drôles que tout le

monde rit; pour moi, je ris de confiance, en attendant l’explication que

me donne mon pilote ou mon camarade du _pomakary_. Ce sont tous de vrais

enfants, et l’on redevient enfant à leur contact. C’est un fait qu’on

peut venir expérimenter en Guyane.

La Guyane inconnue: Voyage à l'intérieur de la Guyane française · 第 1 / 19 段