gouverneur général nous recommande aux autorités françaises et
indigènes. Notre hôte nous la rend gracieusement sans la lire, et levant
aussitôt la séance de justice, il nous introduit dans sa maison. Il nous
fait traverser une vaste salle à manger pour nous conduire dans une
seconde cour intérieure, autour de laquelle règnent des colonnes de
porphyre. Elles supportent, un peu massives, la galerie à dentelles
d'une riche habitation mauresque. Partout ici l'Afrique et l'Europe se
coudoient; mais chez le maître du logis le désir est manifeste de donner
le pas à l'Europe sur l'Afrique. Nous montons, entre deux panneaux de
faïence napolitaine, les degrés de pierre d'un escalier spacieux et
commode, et nous voici dans un salon. Quel plaisir de retrouver Paris au
pied du Djurjura! L'ameublement est rouge et or. Des fauteuils, des
divans, des coussins brodés, des rideaux en lampas, des tables de boule,
des bronzes et des glaces partout; puis là-bas, le soleil incendiant les
hauts sommets kabyles: ce contraste étonnant s'offre à nos yeux ravis
comme un régal unique.
L'aga nous fait servir du café dans des petites coupes de Sèvres. C'est
un vieil Osmanli qui nous le présente, un serviteur d'avant la conquête,
né et élevé dans la Maison d'Or. Avec une politesse raffinée,
Ben-Ali-Chérif nous interroge sur les incidents de notre voyage. Il
s'excuse ensuite de nous quitter pour quelques instants: il veut
s'occuper lui-même de notre installation. Lui sorti, nous nous regardons
tous quatre sans mot dire; mais ce silence est éloquent, et tout rempli
d'actions de grâces pour le Général à qui nous devons cette féerie après
tant d'autres. N'est-ce pas madame Elvire qui a conçu le projet d'une
excursion dans le monde kabyle, et qui en a combiné le plan? Pour
l'exécuter, n'est-ce pas dans son courage que nous avons puisé le nôtre?
A force de nous regarder ainsi, nous éclatons de rire: nous avons des
mines de brigands, nos visages et nos mains sont kabyles. Le soleil a
teint en cramoisi une des joues du Caporal, et changé le nez du Conscrit
en tomate mûre; le voile en lambeaux du Général a tatoué en vert son
front, sa joue et son menton. Comment notre hôte a-t-il pu garder son
sérieux en nous voyant accommodés de la sorte? Il vient bientôt pour
nous conduire à nos appartements. La chambre que le Conscrit a l'honneur
de partager avec son Général est magnifiquement meublée à la française.
Grand lit en palissandre, tapis moelleux, riche toilette avec une
aiguière en vermeil donnée à Ben-Ali-Chérif par le gouvernement
français, et des savons de Chardin, et des essences de Lubin: bref, tout
le nécessaire des élégances parisiennes. Allons! endossons l'habit noir,
c'est bien le moins que nous puissions faire pour honorer notre hôte.
Nous retournons au salon; les fauteuils ne s'indignent plus de nous
recevoir entre leurs bras.
--Vous plaît-il que je vous mène à mon jardin de France? Nous avons le
temps d'y aller et d'en revenir avant la nuit.
Nous suivons Ben-Ali-Chérif dans la première cour où nous attendent,
impatients et blanchissant leur frein d'écume, des chevaux de haute race
et une mule si bien faite et si fringante que la mule du Prophète devait
lui ressembler. L'aga a soulevé madame Elvire comme il eût fait d'une
petite fille pour l'asseoir sur une selle incrustée de corail et
d'émaux. Puis, nous montrant le chemin, il prend la tête du cortége. Je
me sentais presque honteux, je l'avoue, assis moi cavalier de la
dernière classe, sur le dos d'un noble arabe à la robe noire, à l'oeil de
feu.
Il le cède à peine en beauté à la cavale blanche de notre hôte qui, dans
son triple burnous aux plis flottants et sous son grand turban en
coupole, marche devant nous comme un triomphateur.
--Quelles magnifiques bêtes! s'écrie madame Elvire, qui, écuyère
émérite, dévore des yeux la cavale blanche et le cheval noir.
--Aussi douces et obéissantes que belle, madame; elles sont dans ma
famille, de père en fils, depuis deux ou trois siècles. Leur généalogie
se confond avec la mienne; mais la plus belle et la meilleure, c'est ma
mule que vous montez. Je ne la troquerais pas contre le plus noble
cheval d'Arabie. J'ai fait avec elle bien des fois le chemin de
Constantine à Batna en dix heures, devançant la diligence qui en met
quatorze à franchir ces trente lieues et fait quatre relais. Elle va
toujours, sans boire ni manger; à l'arrivée, elle a le poil aussi sec
qu'au départ. Elle n'a peur de rien, pas même du lion que nous avons
deux fois rencontré en chemin. Enfin, elle est aussi bonne personne
qu'intelligente et brave. Aussi est-elle traitée comme un membre de la
famille.
Le jardin de France où nous arrivons en un temps de galop offre l'aspect
appétissant et plantureux d'un jardin de prieuré. Une riche variété de
fleurs odorantes décorent les plates-bandes; et par de là, dans les
carrés, ce sont des légumes opulents. Il y a aussi des tonnelles où
grimpent le long des treillages de jeunes vignes. Les poiriers, les
cerisiers, les abricotiers sont les arbres précieux et rares; les
orangers, les citronniers, les cédrats, les grenadiers et les néfliers
du Japon sont les communs. Le jardinier qui est de Versailles paraît
enchanté de voir des _pays_. Il s'approche de nous en ôtant sa
casquette.
--Monsieur Ben-Ali-Chérif, avant un mois vous mangerez des cerises.
--Voici un jardin bien tenu, dis-je, je vous en fais mon compliment.
Mais aussi quelle terre! Il ne lui faut pas d'engrais. C'est assez de
jeter la semence et d'arracher les herbes gourmandes. Avec de l'eau, on
ferait ici pousser des pierres.
--Elle ne te manque pas, n'est-ce pas, François? dit l'aga.
--Non, monsieur Ben-Ali-Chérif.
--Cette conduite nous amène l'eau du Djurjura que j'ai fait analyser.
Elle est claire, fraîche et point du tout saumâtre comme celle de
beaucoup de sources que vous rencontrerez dans la vallée; et vous ferez
bien de n'y pas boire. Voulez-vous juger de la végétation dans
l'Oued-Sahel? Regardez ces orangers; quel âge leur donnez-vous?
--Ils sont grands et forts comme des pommiers de vingt ans. Nous leur
donnons cet âge-là.
--Ils ont six ans.
Nous nous récrions tous, incrédules.
--François, est-ce que je me trompe d'une année?
--Non, monsieur Ben-Ali-Chérif.
Dans une allée du jardin nous rencontrons un jeune homme de dix-huit
ans. Sa taille est élevée, sa figure noble et bienveillante. Il
s'incline devant nous et salue l'aga en l'appelant Sidi; puis il garde
un silence respectueux. Notre hôte nous le présente:
--Le chérif, mon fils aîné, nous dit-il; ne vous étonnez pas de son
mutisme. Chez nous le fils ne parle pas devant son père. Le chérif a
fait ses études au collége arabe d'Alger, et je me propose de l'envoyer
en France pour s'y perfectionner. Si les circonstances me le permettent,
je ferai même avec lui le tour d'Europe. J'éprouve, moi aussi, un grand
besoin d'apprendre. Tout ce qui vous rappelle ici la France est le fruit
d'un voyage que je fis à Paris en 1854. A cette époque, je savais à
peine quelques mots de français appris dans mes fréquentes relations
avec vos officiers; car depuis mon plus jeune âge, j'ai compris ou
plutôt j'ai pressenti que l'avenir de mon pays, de ma chère Kabylie,
était entre les mains de la France [Ben-Ali-Chérif n'en prit pas moins
part à la révolte des Kabyles en 1870.]. Aussi, m'y suis-je dévoué corps
et âme; de 1847 à 1857 j'ai entretenu, à mes frais, pour son service,
cent soixante hommes et quatre-vingt-dix chevaux, postés là haut, à
Chellata. Ce qui n'empêcha pas qu'en 1857 je faillis, sur de faux
rapports, être arrêté comme traître et rebelle. On me rendit justice,
Dieu merci, et je fus récompensé par la croix d'officier. Ce que je vis
à Paris et dans toute la France produisit sur moi une impression
inexprimable dans votre langue comme dans la mienne. Dire que je fus
émerveillé, enthousiasmé, transporté, cela ne pourrait rendre ce que
j'éprouvai; je pensai un moment que j'en perdrais la raison. Je voulus
absolument parler et lire le français, l'écrire aussi. Il me fallut une
maison française, je n'en suis qu'à l'_a, b, c_ de mon éducation, et
j'ai bien d'autres projets; mais je suis jeune encore, et, si Dieu le
veut, je les réaliserai: mes compatriotes n'auront pas à s'en plaindre,
ni la France non plus.
Le chérif s'était éloigné sur un mot que son père lui avait dit en
kabyle; il revint avec la plus belle rose des plates-bandes.
--Permettez-moi de vous l'offrir, dit galamment l'aga à madame Elvire;
il y en a de plus rares, mais aucune n'a son parfum.
Nous retrouvons le jardinier près de la porte du jardin. Étant demeuré
en arrière:
--François, lui dis-je, quelle besogne faites-vous là?
--Vous le voyez, Monsieur, je sale un jambon.
--Mais je n'ai pas vu un seul porc dans toute la Kabylie.
--C'est une cuisse de sanglier que je mets dans le sel; je la ferai
ensuite sécher au soleil. M. Ben-Ali-Chérif ou M. le chérif, son fils,
chaque fois qu'ils vont chasser dans la montagne d'Akbou, abattent
plusieurs de ces bêtes qui ont par ici la taille de petits veaux. Et
lorsqu'ils parviennent à en soustraire un morceau à leurs grands coquins
de lévriers, de véritables tigres, ils ont la bonté de me le réserver.
Pour eux, apprivoisé ou non, un sanglier est toujours un porc.
Le soleil s'est couché, et brusquement le jour a fait place à la nuit;
les diamants célestes commencent à jeter leurs feux étincelants dans un
azur pâle comme le regard de la jeune mourante. Le silence, frère des
ténèbres, a envahi l'immense vallée. De temps à autre, le cri sinistre
d'un chat-huant ou d'une hyène jette l'épouvante au coeur des troupeaux
endormis. Arraché par cette menace à son premier sommeil, un agneau y
répond par un bêlement plaintif, en se pressant contre le flanc
maternel. Çà et là un feu s'allume pour tenir en respect les carnassiers
qui sortent affamés de leurs tanières. La petite cavalcade a pris les
devants. Je remonte sur mon arabe. Je lui lâche les rênes. Il part comme
un fils d'Éole auquel son père a ouvert la caverne. Ses jarrets sont si
flexibles que je ne reçois nulle secousse de son galop. On dirait que,
suspendu dans l'air, il dévore l'espace avec des ailes invisibles. En un
clin-d'oeil, il a rejoint ses frères, sa soeur, la cavale blanche et la
mule, sa cousine. Sa course précipite la leur; en trois minutes nous
franchissons deux kilomètres. En descendant de mon cheval, j'avance,
pour le baiser, mes lèvre vers son museau. Il me laisse faire. Un
serviteur s'approche de l'aga et lui dit: «Monsieur Ben-Ali-Chérif est
servi.» Nous entrons dans la salle à manger, où la table dressée à la
française est éclairée aux bougies. Argenterie, cristaux et porcelaines,
tout est de bon goût et marqué au chiffre de notre hôte. Mais pourquoi
donc la nappe est-elle d'une blancheur douteuse? Assurément, elle a été
passée à l'eau depuis que la _diffa_ fut servie à ceux qui nous out
précédés dans cette maison si grandement hospitalière. Vos lavandières,
mon cher hôte, ignorent-elles donc l'usage du savon? Des valets kabyles,
la serviette sous le bras, s'empressent autour de nous, prompts à
changer nos assiettes et à remplir nos verres. Ah! pour le coup, voici
du médoc authentique et du moët glacé. Ben-Ali-Chérif a donné la place
d'honneur à madame Elvire, il s'est mis à sa gauche: il a la science
innée des convenances. Il nous sert, tout en causant. Sa conversation,
où les traits sont semés avec mesure, passe sans effort du grave au
doux, du plaisant au sévère. Il prend plaisir à nous prouver que la
France pourra, quand elle le voudra, s'attacher le coeur de la Kabylie
tout entière.
--Les Kabyles, nous dit-il, sont accessibles encore aux excitations des
marabouts fanatiques, j'en conviens; mais qu'on fonde chez eux des
écoles françaises, qu'on ouvre des routes dans leurs montagnes, qu'on
fasse quelque chose pour leur bien-être, qu'on favorise un peu leur
industrie nationale, qu'on leur apprenne à tirer un meilleur parti de
leurs oliviers et de leurs figuiers, qu'on remplace sur le Djurjura les
glands doux par des châtaignes, qu'on introduise partout la culture de
la pomme de terre et celle aussi du mûrier; en un mot qu'on sache, par
un peu d'aide, en respectant leurs coutumes et leur noble passion de
liberté, répandre l'aisance où règne aujourd'hui la misère, et la
génération qui monte sera française. Ce n'est pas tout: la propriété
privée récemment décrétée achèvera la conquête de l'Algérie; mais pour
la constituer en pays arabe, que d'obstacles à vaincre! Elle existe ici,
et cette population surabondante que la montagne ne peut nourrir, et qui
va chaque année, en émigrant, gagner péniblement sa vie jusque sur les
frontières du Maroc, s'offre comme un élément vigoureux et fécond de
colonisation dans la plaine. Donnez de la terre à ces braves gens qui
meurent de faim, faites-en des propriétaires et des fermiers modèles,
vous aurez du même coup des partisans dévoués de la France, d'utiles
intermédiaires entre les Arabes et vous. Mêlez, si vous le voulez, des
colons kabyles aux colons français: ils sont faits pour s'entendre, et
si la révolte éclate de nouveau dans le Sud, ne craignez pas alors
qu'ils se joignent aux Arabes. Ils les combattront avec vous, car ils
auront à défendre contre eux leurs propres intérêts. Et quels colons que
les Kabyles! Demain matin, si vous le voulez bien, nous irons déjeuner à
ma maison de campagne. Eh bien! tout le long de la route, vous verrez
des cultures magnifiques. Tout récemment encore, c'était un maquis
impénétrable, habité par des chacals, des sangliers et des hyènes. J'ai
cédé ces terrains à de pauvres diables, en pleine propriété, à la
condition de les défricher, et vous pourrez vous convaincre qu'en
quelques années ils en ont fait une corne d'abondance.
Tandis que Ben-Ali-Chérif nous édifiait de la sorte sur l'avenir de la
Kabylie et sur la vertu d'une colonisation kabyle auxiliaire des colons
d'Europe, nous savourions les délices d'un succulent dîner maure: la
_shourba,_ potage gras pimenté; la _tourta,_ mélange de viandes et de
pâtes; la _makrouda,_ composée d'oeufs, de viande et de farine; la
_doulma,_ hachis au riz, fortement assaisonné de poivre; puis des grives
en conserves, au beurre; enfin une _biklanva,_ plat exquis d'amandes, de
sucre, de beurre et de farine, et le _kouskoussou_ traditionnel, mais
accommodé aux raisins secs et aux corinthes. Au dessert, les fruits les
plus délicieux: des oranges parfumées à la vanille comme Mahomet en
offre aux saints du septième paradis. Pour prendre le café, nous
retournons au salon.
--Messieurs, fumez! dit madame Elvire.
--Puisque vous l'ordonnez... madame. Goûtez donc ce _chebli_ qui vient
des Ouled-Chebel, dans la Mitidja, ou ce tabac récolté dans le Souf à
soixante lieues au sud de Biskra. Vous apprécierez ainsi, exempts de
tout mélange, nos deux meilleurs tabacs indigènes: une des grandes
promesses de l'avenir algérien.
Nous trouvons le _chebli_ agréable; le tabac du Souf a de l'arôme; mais
il est âpre et violent: c'est du _felfel_ en cigarettes.
--Monsieur Ben-Ali-Chérif, avez-vous plusieurs... enfants?
Madame Elvire avait failli lui demander: avez-vous plusieurs femmes?
Il répondit en souriant:
--Madame Ben-Ali-Chérif eût été très-heureuse de vous faire elle-même
les honneurs de sa maison; mais depuis deux jours elle est souffrante,
et vous prie de vouloir bien l'excuser. J'ai deux enfants, madame, deux
fils: celui que vous avez vu, c'est l'aîné, et un autre d'un an, un bien
joli enfant; je vous le montrerai demain.
Le visage de Ben-Ali-Chérif se voila de tristesse.
--Est-ce le plus jeune qui vous cause du chagrin?
Notre hôte hésita avant de répondre:
--Pourquoi vous le cacherais-je? dit-il; je tremble d'en perdre un.
Jamais depuis des siècles aucun des miens n'a pu conserver plus d'un
fils. C'est là une fatalité qui pèse sur ma famille, et dussiez-vous
sourire, madame, c'est écrit!
Cette confession nous frappa. Ainsi la superstition de l'inévitable pèse
sur le plus intelligent et le plus civilisé des Kabyles comme sur le
plus sauvage.
Le sommeil nous gagnait. Nos membres étaient rompus par trente-six
heures de mulet, et les merveilles de ces trois jours étaient comme un
fardeau sur nos âmes. Avant de dormir nous allâmes pourtant, par un
grand effort de courage, prendre congé de nos bons muletiers, du beau
Kabyle et de notre ami Bel-Kassem.
--Au revoir jusque là-haut, nous dit-il en nous montrant le ciel; car
vous ne reviendrez pas en Kabylie, et moi je mourrai sur le rocher où je
suis né; mais quand je serai vieux je me rappellerai, comme les plus
belles, ces heures si courtes que j'ai passées près de vous.
Quant au beau Kabyle, il porta à son front, en s'inclinant, la main de
madame Elvire, et dit:
--_Allah isselmec_! La protection de Dieu soit avec vous!
--Nous faisons tout d'un somme le tour du cadran. A dix heures on vient
nous annoncer que les chevaux sont sellés, la mule harnachée, et que
notre hôte nous attend dans la cour.
--Partons! nous dit-il; sous la tente comme sur la table, le déjeuner
veut être mangé à point.
En notre honneur plusieurs cavaliers en burnous blancs ouvrent la
marche, le mousquet dressé; devant ou derrière les chevaux s'ébat une
bande de lévriers géants, aux formes élégantes, à la dent féroce.
Plusieurs portent des cicatrices héroïques; les défenses formidables du
plus vieux solitaire ne les arrêtent pas. Ils font la guerre à la hyène;
un chacal leur coûte à peine un coup de dent. Ont-ils faim? ils
étranglent une chèvre ou un mouton dont ils font trois bouchées. À
droite et à gauche de la route ondoient de luxurieuses moissons: le
maquis défriché par les colons de Ben-Ali-Chérif est un eldorado.
Après une heure de marche, nous arrivons à son _azib_ d'été. C'est un
grand parc de citronniers, d'orangers et de cédrats, au milieu duquel
sur un petit monticule une tente arabe est pittoresquement dressée. Ici
l'enchantement recommence. Le magicien, c'est l'orient radieux, tout
imprégné de parfums. Au fond de la coupole d'azur, le soleil
incandescent fait déborder la vie universelle. Toute la nature éclate de
joie. Une vapeur tiède monte de la terre fraîchement remuée au pied des
arbres odoriférants. Il y mêle leurs arômes. Nous nous enivrons de cet
encens. Les feuilles réfléchissent la lumière comme de l'acier poli; et
lorsque la brise les agite, on croirait voir une bande de scarabées
verts marchant à la conquête des Hespérides. Sur la même branche se
pressent les pommes d'or, les fruits en promesse et les bouquets de
fleurs. L'aga offre à madame Elvire une de ces branches, divin emblème
de la nature féconde. Nous voici sous la tente. Elle est décorée
d'arabesques multicolores qu'encadrent des triangles entrecroisés. Ces
trèfles à six feuilles, sont-ce les gardiens du bonheur domestique?
Ben-Ali-Chérif habite parfois, l'été, cet _azib_ avec sa famille. Ces
deux mains, à l'entrée, le protègent sans doute contre le mauvais oeil.
Entre les tapis de Smyrne et les coussins de brocart, court au milieu de
la tente et gazouille en courant une source vive. Un canal de fleurs la
conduit vers un moulin de pygmée. Que cela est charmant! Le bon
serviteur qui a voulu égayer les yeux de son maître a dû construire, en
jouant, plus d'un de ces _thisirth_ [Moulin à eau.] lorsqu'il était
enfant. La roue est une orange naine où s'enfoncent, en guise de dents,
des brins de paille; elle tourne sous l'effort de l'eau, et fait tourner
une _Fleur-de-Marie_. Saab [Le nuage.], le chien favori, Saab, le plus
beau et le moins méchant, est couché aux pieds de son seigneur. Seul il
a accès dans la tente, et les autres qui rôdent à l'entour, jaloux et
farouches, jettent sur lui des regards menaçants. Là-bas, des marmitons
kabyles s'empressent, affairés, autour d'un feu flambant sur lequel un
maître-queux fait cuire à la broche un mouton entier. Plus loin, ce sont
les chevaux d'Éole et la mule du Prophète qui, attachés à des piquets,
grignotent quelques brins d'herbe ou promènent leurs naseaux sur les
citrons et les oranges. Plus loin encore, une forêt d'oliviers; puis la
vallée radieuse, couverte de moissons et de troupeaux, pleine de fleurs
et de chansons. Enfin, le Djurjura, au midi comme au nord imposant et
superbe!
--Je vous demande pardon, dit Ben-Ali-Chérif, de vous faire déjeuner de
peu de chose, une omelette et un mouton!
Nous sommes couchés sur le brocart, et si nous mangeons l'omelette à la
française, nous nous régalons du mouton à la kabyle, nous servant de nos
doigts en guise de fourchette et de couteau.
Pendant que nous savourons cette chair tendre et succulente, un vieil
Arabe, courbé en deux par la misère encore plus que par l'âge,
s'approche de notre hôte et lui baise la main. Nous voudrions lui faire
la charité.
--Cet homme ne manque de rien, nous dit l'aga; c'est un de mes
commensaux. J'en ai deux à trois cents tous les jours de l'année.
Nous savons que la Maison d'Or ne se ferme devant personne, et que celui
qui y entre n'est jamais invité à en sortir.
--C'est de tradition dans ma famille, et comme le droit des malheureux;
quelques-uns en abusent mais bien peu. J'héberge depuis quatre mois un
vieil invalide français à qui sa croix et sa pension font un revenu de
six cents francs. Ce brave homme à la jambe de bois a trouvé le pays si
beau et la maison si à son gré, qu'il ne peut pas se décider, me
disait-il hier, à porter ailleurs ses pénates. Quant à cet Arabe, il
m'arriva un soir, il y a deux ans, avec une petite fille, tous deux nus
et mourant de faim. Ils ne m'ont plus quitté. Le père a cherché à se
rendre utile; il donne l'orge à ma jument blanche et l'attache au
piquet, lorsque je viens visiter mon orangerie.
--Il doit vous en coûter un beau denier de nourrir tout ce monde.
--Je ne compte pas avec le pauvre. Ce que je sais, c'est que ma maison
consomme quatre-vingt mille litres d'huile par an, et pour deux mille
francs de farine par semaine.
Un serviteur apporte et présente à son maître une aiguière en argent de
forme antique et d'un travail précieux. D'une main, notre hôte la tient
devant madame Elvire, et de l'autre il lui verse de l'eau sur les
doigts. Il lui présente ensuite une serviette tissée en laine d'agneau,
douce à la peau comme une caresse.
--Ah! quel souvenir nous garderons de votre hospitalité!
--Quelqu'un, Madame, a pourtant écrit dans un livre que le voyageur sans
galons n'était pas le bienvenu chez moi.
--Et moi, dis-je, je raconterai aussi dans un livre l'accueil que vous
fîtes à des gens qui, en se présentant devant vous, ne payaient certes
pas de mine.
--Je n'ai qu'un regret, c'est que vous vouliez partir aujourd'hui; mais
si le site vous plaît, vous y reviendrez, je l'espère, et daignerez
alors m'accorder quelques jours. J'ai tracé le plan d'une villa qu'on va
me construire ici même; dans un an, vos chambres y seront prêtes.
Ah! que l'endroit est bien choisi, et qu'il y fait bon vivre! Qu'on
oublie aisément, en face de cette belle nature et de sa resplendissante
harmonie, tant d'espérances déçues, tant de luttes stériles, tant
d'iniquités triomphantes! Et comme le corps et l'âme, enivrés de parfums
et de lumière, délivrés de la chaîne infinie des misères humaines, s'y
sentent libres et heureux. Mais ce paradis retrouvé n'est qu'une étape:
il faut partir! Ben-Ali-Chérif nous ramène à son bordj à travers une
forêt d'oliviers séculaires. Beaucoup de ses clients y sont occupés à
faire de l'huile dans la _maïnsera_ [Moulin à huile.]. Les uns broient
les oliviers sous une grosse meule; les autres soumettent cette pâte au
pressoir dont la vis, artistement faite, est taillée sans règle ni
compas dans un tronc d'arbre avec la seule _gadoum_. Chaque village
possède un ou plusieurs _maïnsera_ qui font partie de son communal,
comme le _mechmel,_ terrain banal, cimetière, chemin, place publique ou
pacage, et l'_azzela,_ bien en déshérence, acquis au trésor public par
un vote de la _djemâa_. Nous remontons au bordj. Devant la porte, une
jeune Kabyle promène sur son bras un bel enfant coiffé d'une calotte
brodée d'or.
--Voici mon dernier-né, dit notre hôte, et l'ayant pris entre les bras
de sa bonne, il l'embrasse tendrement et l'emporte, assis sur son
épaule, dans la cour de la maison.