D'autres muletiers nous attendent. L'aga offre sa propre mule à madame

Elvire. Un cavalier nous accompagnera jusqu'au bordj des Beni-Mansour.

De là, nous irons demain aux Bibans, aux fameuses Portes de Fer, et à la

forêt d'Anif, pleine de légendes terribles, repaire redouté des

_djenouns_ et des bêtes féroces.

Vite, qu'on charge les bagages; la traite est longue, et le soir

Sidi-Izem [Le seigneur lion.] cherche son souper dans la vallée. Il faut

arriver chez les Beni-Mansour avant la nuit. Nous prenons congé de notre

hôte:

--Nous ne vous disons pas adieu, mais au revoir: nous nous reverrons à

Paris.

--Ou en Kabylie, vous me l'avez promis.

Il est quatre heures de l'après-midi quand nous redescendons dans la

vallée. Nous suivons l'Oued-Sahel, sur la rive gauche, ayant à notre

droite le Djurjura. Le siroco souffle et nous embrasse en plein visage.

Il soulève des tourbillons de poussière qui, par moments, nous aveuglent

en nous enveloppant d'un brouillard fauve et brûlant. Alors le soleil

est comme l'oeil d'une monstrueuse panthère. La mule de l'aga va d'une

telle allure que, pour suivre son pas, il nous faut subir le trot heurté

et cruel de nos bêtes. Le cavalier a mis son cheval au petit galop.

--_Kodêche Sâa_ [Combien d'heures?]? lui demandons-nous.

--_Besef_! _besef_ [Beaucoup! beaucoup!]! Et nous crions _har'r har'r_!

en faisant la grimace; car à chaque pas un millier d'épingles

s'enfoncent dans notre chair. Madame Elvire, assise à califourchon sur

une selle trop large, souffre, elle aussi, un supplice inconnu, et avec

quel stoïcisme! Nos muletiers, tous jeunes, alertes et gais, font de la

fantasia pédestre. D'innombrables oliviers, de grasses prairies et des

orges touffues forment un beau jardin sur chaque bord de la rivière,

tandis que son large lit à sec avec ses sables jaunes, ses graviers

arides et ses cailloux roulés nous donne comme un avant-goût du Désert.

Devant et derrière nous, de chaque côté, c'est la _K'bila-Ousammeur,_ la

Kabylie exposée au soleil, la Kabylie méridionale. A droite, sur les

contreforts djurjuriens, voici les Aïth-Illoula du sud, 27 villages,

1,655 fusils, avec la _zaouïa_ de Chellata. Hier, à la même heure, nous

descendions leurs rochers. A côté d'eux, vers l'ouest, les

Aïth-Mlikeuch, 24 villages, 850 fusils: _manefguis_ farouches, pillards

déterminés, naguère toujours en lutte, soit entre eux, soit avec leurs

voisins, surtout avec les Aïth-Abbès dont les sépare l'Oued-Sahel. Il

fut un temps où cette tribu _sanhadja_ possédait Alger et son

territoire, et il semble que l'ancien souvenir de sa grandeur passée la

soulève incessamment contre sa misère présente. Chez elle Bou-Bar'la

trouva des patriotes non moins ardents à piller qu'à combattre. On dit

d'un Aïth-Mlikeuch qu'il tue son ami pour un douro, son frère pour deux

et son père pour trois. Autrefois, quand le khalifat du bey de

Constantine passait au pied de leurs montagnes pour aller porter le

tribut à Alger, ils lui jetaient un chien garrotté, en lui criant:

«Voilà pour ta _diffa_!» Soumis depuis 1857, ils commencent à s'amender

pourtant, et trouvent dans la fabrication des moulins à huile et à

farine des ressources moins précaires que dans le vol et dans le

meurtre. Puis ce sont, toujours à l'ouest, les Aïth-Kani, 7 villages et

370 fusils, alliés par leur faiblesse aux Aïth-Mlikeuch; les

Aïth-Ouakhour, 2 villages, 160 fusils, qui fournissent le ciment des

toits aux maisons des crêtes neigeuses; la Chorfa, village de marabouts,

et les Aïth-Mchedallah, 14 villages, 343 fusils, avec le Thamgouth par

excellence qui fut la _doukana_ de Lalla-Khredidja, la grande sainte

canonisée par les Kabyles. Enfin, adossés aux Guechtoula du revers nord,

au sommet, sur le flanc ou au pied du revers sud, les Aïth-Aïssi,

longtemps persécutés par leurs voisins, les Mchedallah; les Aïth-Yalla,

12 villages, 640 fusils, qui vivent dans des gourbis arabes; les

Aïth-Meddour, Merkalla et Ouled-el-Aziz, groupés sur les déclivités qui

descendent vers la plaine du Hamza, où s'élève un ancien fortin turc, le

bordj du _Petit Puits,_ ou bordj Bouïra.

Notre course se précipite; la nuit approche, et nous sommes loin du but.

La mule excitée par la marche a le diable au corps. Le Général est un

martyr écartelé sur une selle kabyle. Madame Elvire aurait bien envie de

pleurer; mais elle sourit toujours. Le Caporal se lamente pour elle,

tout en sanglant des coups de fouet à son mulet rétif qui s'en venge par

des ruades dans le vide. Le Conscrit s'évertue en vain à maintenir ses

pieds entre les fentes du _tellis,_ il s'impatiente, il s'irrite, il

geint comme un enfant qui ne parvient pas à faire tourner sa toupie.

Moi, je regrette amèrement mon arabe, me dût-il emporter à travers cette

vallée immense où le jour qui se meurt ne nous montre ni une maison ni

un homme.

Eh! qu'est-ce donc là, au bord de la rivière? Cette ferme française

entre des saules, et cette mare où barbottent des canards ne sont-elles

qu'un mirage décevant? Non, non, la France vit et travaille dans cette

solitude. Si nous allions serrer la main au fermier et embrasser la

fermière?

--Cavalier, sommes-nous encore loin des Beni-Mansour?

Il secoue la tête, il ne nous comprend pas.

--_Kodèche Sâa_?

--_Besef_! _besef_!

Il faut marcher, marcher vite; voici la nuit qui accourt sur son cheval

noir, lancé au grand galop. Nous passons la rivière. Ces larges flaques

d'eau, où s'éteint le ciel pâle, ont des reflets sinistres, et ces

galets dont les prismes ne scintillent plus sous la lumière nous

regardent d'un air morne. Le clapotement de l'eau sur les pierres est

comme une voix qui se plaint. Que cette rivière est longue a passer!

Nous pressons nos bêtes.

--_Choua_! _choua_! [Doucement! doucement!] nous crie le cavalier. De la

prudence, ne nous écartons pas du gué. Il y a des endroits où l'eau

tourbillonne: ce sont autant de trous creusés par les _djenouns_ de

l'Oued-Sahel, où ils se divertissent à noyer les voyageurs. Enfin, nous

voici sur l'autre bord. Mais l'obscurité nous enveloppe, et notre

isolement nous met une vague angoisse au coeur. Nos muletiers n'ont pu

nous suivre, ils sont loin, très-loin en arrière. Le cavalier est seul

avec nous. A-t-il du moins son bon fusil pour nous défendre?

--Et votre revolver, Caporal? dit madame Elvire d'un air railleur.

--Il est au fond de ma malle.

--Ah!

--Désirez-vous que je l'en retire?

--Mais votre malle est à une lieue d'ici, sur le dos du mulet aux

bagages.

--C'est vrai; je n'y songeais pas.

--A quoi songez-vous donc?

--A vos souffrances, madame.

--Bah! on s'habitue à tout, même à une selle kabyle.

--Je vous admire, et...

Un bruit formidable s'élève du fond de la vallée, comme l'écho d'un

tonnerre lointain. Nos mulets tressaillent, la mule du Général dresse

les oreilles.

--Sidi-Yzem! dit le cavalier en étendant la main dans la direction de la

forêt d'Anif. Alors, parmi nous un grand silence se fait. Nous

n'entendons plus rien que le bruit du coeur dans la poitrine. Les mulets

ont les jambes de la mule, et la mule a des ailes. De grands nuages

noirs pareils à des démons, escaladant le ciel, nous dérobent les

étoiles, si chères au voyageur nocturne. Sommes-nous sur le chemin de

l'enfer? On le croirait, tant les ténèbres sont profondes. Tout à coup,

deux lueurs rouges phosphorescentes, deux charbons incandescents

brillent devant nous et s'éteignent. Sont-ce les yeux de Lucifer? Une

sueur glacée perle sur nos fronts. Le danger passé:

--C'est un chacal qui a peur, dit madame Elvire.

--Ou une hyène qui fuit, ajouté-je.

Cette course échevelée dure une heure environ, puis nos bêtes

d'elles-mêmes ralentissent leur allure. Nous approchons du bordj des

Beni-Mansour. Allah soit loué! nous en franchissons la porte. Un rire

éclate; mais dans ce rire, il y a des sanglots.

--Jamais, dit le Général, je ne pourrai descendre de ma mule!

Le Conscrit lui tend ses bras. Madame Elvire s'y laisse tomber; elle ne

peut se tenir sur ses jambes. Alors, sans pitié pour elle-même, elle

brave la douleur qui lui arrache des larmes. Son mari offre de la

porter.

--Je marcherai!

--Mais pourquoi?

--Parce que je le veux!

Et elle marche vers une lumière qui, en l'éclairant, nous montre deux

grands yeux cerclés de noir, illuminant des joues décolorées. Nous

trouvons le commandant du bordj à table avec le médecin militaire, le

maître d'école et sa fille. Ah! pauvre enfant! Je ne vous raconterai pas

sa triste histoire, ni celle de son père, ex-professeur du collége

d'Alger, tombé... de verre d'absinthe en verre d'absinthe jusqu'à

l'école primaire des Beni-Mansour. J'aime mieux vous dire le menu qui

s'étale fastueusement sur la table: un brouet vert où l'oseille nage

dans l'eau de la source prochaine, deux vieilles perdrix et... un

appétit kabyle!

--Et nos poulets! dit le Caporal à l'oreille du Général; c'est le moment

de les manger ou jamais.

--Assurément; mais ils se promènent encore sur la route. Sidi-Yzem nous

en débarrassera.

--Hélas! non, madame, lui répond M. Jules visiblement mortifié. A

Sidi-Yzem il faut de la chair fraîche.

Avant le dessert, nous dormons sur nos chaises. Il n'y a qu'un lit;

celui du commandant qui l'offre courtoisement à madame Elvire. Est-il

heureux le Conscrit, de pouvoir le partager avec son Général! Mais on

dort bien aussi entre les bras d'un fauteuil ou sur une botte de paille.

Au petit jour, dispos et gais, nous sommes en route; le soleil a chassé

les _djenouns_ et nous promet un nouveau jour de fête. Nos montures sont

efflanquées et maigres; mais ne les jugeons pas sur la mine, non plus

que nos guides qui certes ne mangent pas deux fois par an le kouskoussou

à la viande. Nous ferons avec eux aujourd'hui quinze lieues en douze

heures! Madame Elvire ne troquerait pas son pauvre bât kabyle contre sa

selle d'hier, fût-elle constellée de diamants. Les campagnes que nous

traversons d'abord, en remontant la vallée de l'Oued-Sahel, sont

fertiles et assez bien cultivées. Mais bientôt les blés deviennent

rares, rares aussi les figuiers et les oliviers. Et lorsqu'après une

heure de marche vers l'ouest, nous tournons brusquement à gauche, vers

le sud, laissant le Djurjura derrière nous, voici que tout à coup la

nature change de toilette: elle se montre à nous parée d'une indicible

sauvagerie. Nous sommes dans le pays d'Anif. Plus de moissons, plus

d'arbres fruitiers, mais des massifs de pins et de mélèzes parsemés çà

et là de tamarins, de tuyas, de lentisques, de térébenthes, de

lauriers-roses. Un sol schisteux, raviné, déchiré, bouleversé, gris,

noir ou fauve; de grands sapins, les uns encore debout, dont la racine

s'évertue en vain à percer la pierre que recouvre à peine une mince

couche végétale; les autres, renversés et tordu par l'ouragan, couchés

sur le roc comme des squelettes blanchis. Partout autour de nous, quelle

désolation!

Cependant des aubépines blanches corrigent un peu l'aspect lugubre de ce

cimetière; d'autres fleurs s'y épanouissent aussi, nous montrant la vie

qui renaît sur chaque tombe. Les plus nombreuses, ce sont les _El-atey_

à cinq pétales roses. Les Kabyles en font une boisson aromatique que les

Roumis dédaignent, mais qu'estimaient les Osmanlis. Dans chaque bas-fond

où les torrents d'hiver charrient et accumulent l'humus, se presse une

herbe touffue dont le vert éclatant est une joie pour les regards

attristés par les teintes mornes du paysage. Au milieu d'un de ces prés

si riants se dresse, majestueux, un palmier centenaire. Il y a un siècle

ou plus, quelque fils du Désert jeta en cet endroit le noyau de sa datte

qui ombrage à présent une nouvelle oasis. Nous atteignons une haute

montagne au pied de laquelle coule l'Oued-Mahrir. La grande porte des

Bibans est devant nous, formée par deux crêtes verticales de dyke de

calcaire siliceux, violemment soulevées. Entre elles, dans une étroite

et profonde crevasse, gronde la rivière. Est-ce elle qui s'est ouvert ce

passage à travers la pierre, et si c'est elle combien de milliers

d'années lui a-t-il fallu pour cela? Les Français se sont aventurés pour

la première fois dans ce défilé impraticable le 29 octobre 1839, sous la

conduite du duc d'Orléans. Nous nous y engageons par un sentier de

chèvres que la pioche a taillé dans d'abruptes rochers; et nous trouvons

sur la pierre cette inscription grossièrement gravée: «3e de ligne, 2me

bataillon, mai 1860, les soldats ont fait ce chemin.» En sortant du

défilé, nous traversons une plaine aride que sillonne la rivière

profondément encaissée, et qu'égayent à peine quelques maigres bouquets

d'arbres.

Qu'est-ce donc qui fume là-bas sur cette colline blanche? Est-ce le

foyer d'un géant, le dernier survivant de sa race? car nos guides nous

conduiront tout à l'heure devant des tombeaux qui renferment des morts

d'une taille surhumaine. Rassurons-nous: c'est un nuage de vapeur d'eau

que dégagent deux sources chaudes en jaillissant, bouillonnantes, du

rocher. Elles sont très-sulfureuses et marquent à notre thermomètre

quatre-vingt-dix-sept degrés. Un de nos guides nous fait comprendre par

signes qu'un marabout a frappé en cet endroit la terre de son bâton;

puis, en marmottant une prière, il va se baigner dans une piscine

rustique, très-ancienne, que forment quelques pierres amoncelées au pied

du coteau. C'est qu'en effet, après les géants et avant les _djenouns,_

des hommes habitèrent cette contrée, ainsi que l'attestent les ruines

nombreuses de villages abandonnés, tels que Thagadirth-Tamokranth,

Akarouï, Agouni-Gouzal et d'autres encore [Devaux, _les Kébaïles du

Djerjera_.]. Adoraient-ils le dieu Gouzil, fils de Jupiter-Ammon,

qu'une idole berbère recueillie par le musée d'Alger nous représente

avec des cornes de bélier? Le nom d'un de ces villages en ruines ou

entièrement disparus semble en offrir, sinon une preuve, du moins un

indice. A une époque récente et jusqu'à la conquête de la Kabylie, le

pays d'Anif, avant d'être le domaine exclusif des lions et des

panthères, était la forêt de Bondy de l'Afrique, et les Portes-de-Fer,

un coupe-gorge. Nos muletiers nous l'apprennent par une pantomime

très-expressive, accompagnée de plusieurs _besef_! _besef_! au moment où

nous entrons dans le défilé de la Petite-Porte.

Entre de colossales assises, séparées les unes des autres par des

crevasses profondes, verticales et régulières comme si elles avaient été

taillées au ciseau, l'architecte de ce prodigieux monument a jeté le lit

d'un torrent. A chaque crue d'eau le flot s'engouffre, déchaîné et

terrible dans cette gorge si étroite que deux mulets à peine peuvent y

marcher de front. Alors le torrent en escalade les parois jusqu'à dix,

quinze ou vingt mètres, entraînant dans sa fureur, pour les briser les

uns contre les autres, d'énormes blocs de pierre. De chaque côté du

défilé, appuyées sur les assises géantes, s'entassent des masses

rocheuses, d'aspect formidable.

Oh! certes ce fut la citadelle des Titans en révolte, foudroyée et

démantelée par les guerriers célestes! Et parmi les murs croulants, en

signe de paix et de rédemption, s'épanouissent des fleurs colorées de ce

vif incarnat qui pare la joue des vierges, et si belles, si douces à

voir sur ce rempart ruiné des cyclopes, que nous ne pouvions en détacher

nos yeux.

En sortant de cette gorge unique au monde, et qui à elle seule eût

largement payé la fatigue du voyage, nous retrouvons la forêt des

schistes, des pins et des mélèzes, et nous la parcourrons jusqu'au soir.

Nous voulons atteindre le bordj de Thazemath, situé dans l'Oued-Sahel,

entre Akbou et le bordj des Beni-Mansour, à mi-chemin de l'un et de

l'autre. Il nous faut donc revenir sur nos pas; mais nous ne reprenons

pas la grande route de la vallée.

A travers une solitude aride, dévastée et sauvage, où les rampes et les

pentes se multiplient comme à plaisir sur le flanc des rochers

calcaires, nous gagnons, en marchant au sud-est, les crêtes des

montagnes de la Kabylie méridionale. Tantôt nous côtoyons des maquis

impénétrables, où il ne serait pas sage d'ailleurs d'essayer de

pénétrer: on y pourrait marcher sur la patte d'un dormeur dont la colère

est terrible quand on le réveille. Tantôt, nous avançons péniblement en

zig-zag, entre de longs amas de pierres gisantes provenant de montagnes

en décomposition. A notre gauche, sur la rive droite de l'Oued-Sahel,

nous laissons plusieurs tribus qui payent au dormeur dont nous avons

respecté le sommeil, un tribut annuel de boeufs, de moutons et de chèvres

qu'il prélève sur elles, la nuit, quand c'est la faim qui le tient

éveillé: les Aïth-Hal-Ksor', 3 villages, 250 fusils, qui récoltent le

goudron dans la forêt d'Anif; les Aïth-Seubkha, 1 village, 87 fusils,

qui exploitent leurs sources riches en sel, et plus au nord, les

Aïth-Ouled-Ali-Bou-Beker, dont le miel est renommé en Kabylie; puis les

Aïth-Mansour, plus à l'est, 7 villages, 223 fusils, voués surtout à

l'industrie des oliviers.

Du haut de la crête, où trottent vers six heures du soir nos mulets

infatigables, nous apercevons à nos pieds, sur une éminence, le bordj

qui nous abrita la nuit dernière; la première pierre en fut posée en

avril 1851. Plus bas, nous admirons se déroulant de l'ouest à l'est,

l'incomparable vallée de l'Oued-Sahel et le grand Djurjura que le soleil

à son déclin coiffe d'un turban écarlate: un de ces chefs d'oeuvre dont

on ne se lasse jamais.

En face de nous, c'est le territoire des Aïth-Abbès, 39 villages, 1,563

fusils, les plus industrieux et les plus civilisés des Kabyles. Demain,

si Allah le veut, nous irons visiter leur capitale Kalaa [Lieu difficile

à atteindre.] sur un rocher à pic de plus de mille mètres. Enfin, plus à

l'est, sur les basses collines qui descendent vers Bougie, habite la

nombreuse tribu des Aïth-Aïdel, dont les 20 villages ne comptent pas

moins de 2,130 fusils. Le bordj de Tazemath, vers lequel nous courons

avec les jambes d'acier de nos bêtes, est devant nous couché comme un

cygne blanc sur un large nid de verdure. Les dernières lueurs du jour

éclairent vaguement des pierres romaines gisant sur un mamelon, entre le

bordj et la rivière: là fut Ausum. Le soleil est couché lorsque nous

mettons pied à terre.

Prévenu de notre arrivée par Ben-Ali-Chérif, le commandant nous

accueillit comme s'il était notre ami, notre frère. C'est le lieutenant

***. Sa modestie pourrait s'effaroucher, si je disais ici le bien que je

pense de lui. Le dîner, où son ordonnance épuise tout l'art culinaire, a

bientôt réparé nos forces. La conversation du lieutenant est un

assaisonnement qui nous ferait manger les volailles de nos _tellis_

irrévocablement répudiées et pour plus d'une cause. La seule sur

laquelle je veuille et doive insister est celle-ci: pendant tout notre

voyage en Kabylie, il ne nous fut pas permis de toucher à nos provisions

de bouche autrement que pour _luncher,_ entre les heures des repas et

loin des maisons hospitalières. Et ceci, de même que la sûreté parfaite

du voyageur dans la montagne, nous amena à faire cette variante au

proverbe kabyle de l'enfant et de la couronne d'or: «un voyageur peut

parcourir toute la Kabylie sans révolver dans sa malle, sans poulets

rôtis dans ses _tellis,_ et même, s'il est assez bon piéton pour se

passer d'un mulet, sans un sou dans sa poche.»

Le lieutenant *** nous apprend la révolte des Ouled-Sidi-Cheikh de la

province d'Oran, et l'horrible massacre du colonel Beauprêtre et de sa

petite colonne. Peste! si les Kabyles allaient se soulever aussi? La

garnison du bordj se compose du commandant, d'un chasseur d'Afrique, son

ordonnance, et de quelques spahis ou fantassins indigènes. Ce serait peu

pour résister à une attaque des Aïth-Mlikeuch d'en face, qui se battent

aussi bien qu'ils pillent. Il y a huit jours on a dû désarmer un de

leurs villages qui manifestait des envies séditieuses. Mais nous avons

ici le bras qui, le 26 décembre 1854, trancha d'un seul coup de sabre la

tête de Bou-Bar'la; ce bras est celui du caïd Sidi-Lakhdarel-Mokrani,

dont une fantaisie algérienne fit le descendant d'un Montmorency. Ses

ancêtres authentiques sont les grands chefs de Kalaâ et des Aïth-Abbès,

qui succédèrent, en 1559, à Abd-el-Aziz, illustré par les guerres

kabyles qu'il soutint contre Kheir-ed-Din, fondateur, avec son frère

Aroudj, de la domination turque. Cette généalogie vaut bien l'autre et

peut suffire à son orgueil. Le caïd habite le bordj avec sa famille. Le

lieutenant nous le présente; c'est un homme d'aspect noble, mais ruiné

par une vieillesse précoce. Il semble près de tomber en enfance, et l'on

s'étonne, en voyant trembler sa main, qu'elle ait pu frapper un si rude

coup sur l'_homme à la mule_. A présent il ne serait plus capable d'un

pareil exploit. Mais le commandant vaut à lui seul une garnison; sa

gaieté spirituelle et cordiale dissipe nos alarmes. Ne sommes-nous pas

d'ailleurs aguerris au danger? Et en cas de péril extrême, n'avons-nous

pas la ressource de l'_anaya,_ la fleur offerte à madame Elvire par le

beau Kabyle des Aïth-Moula-Oumalou?

Enfin, une joyeuse chanson de France qui nous arrive de la cuisine

achève de mettre en fuite les préoccupations de demain. C'est

l'ordonnance qui chante en lavant la vaisselle. Cet enfant de Paris est

un vrai maître Jacques, lorsqu'il n'a pas le sabre au poing ou le

mousquet à l'épaule: valet de chambre et d'écurie, cuisinier, tailleur

et cordonnier au besoin, il sait tous les métiers qu'il n'a pas appris,

et bien d'autres encore. Il est poëte et compose des stances à la lune

dans ses heures de mélancolie. Sa suprême joie et son unique ambition,

c'est d'aller à Aumale pour y régaler ses camarades avec l'argent de sa

solde. Ses voeux devaient être exaucés le lendemain.

Au point du jour, le commandant nous aborde d'un air peiné: il vient de

recevoir un ordre qui l'oblige à partir de suite pour Aumale avec son

ordonnance. Dix-huit lieues que leurs bons chevaux arabes franchiront en

six ou sept heures. En fassent autant les chevaux d'Angleterre ou

d'Allemagne que l'on vante! Et il pleut à verse, et les chemins sont

détrempés.

--Le plus fâcheux, nous dit-il, c'est que vous ne pouvez vous remettre

en route aujourd'hui. La pluie, en tombant cette nuit, a rendu la

montagne tout à fait impraticable. Les sentiers qui mènent à Kalaâ sont

toujours difficiles et dangereux, mais à présent vous y exposeriez

sérieusement votre vie. Vous voilà donc prisonniers au bordj pour un ou

plusieurs jours. Résignez-vous. Au reste, rien ne vous manquera, le caïd

est prévenu, et je reviendrai, moi, le plus tôt possible. Madame Elvire

fait une moue charmante qui signifie: je ne me résigne pas du tout, j'ai

décidé que nous partirons aujourd'hui pour Kalaâ, et nous y serons ce

soir. Cependant, à tous ses mais on oppose des raisons si raisonnables,

qu'elle paraît vouloir se ranger tout à coup aux avis de l'amitié

prudente. Méfiez-vous, disent les Kabyles, de la femme qui, après s'être

longtemps obstinée dans son idée, y renonce soudain pour adopter la

vôtre: plus alors elle se montre complaisante et docile, plus elle est

résolue à vouloir ce que vous ne voulez pas.

Le commandant est parti après nous avoir à tous fraternellement serré la

main. Nous demeurons dans le bordj avec quelques Kabyles dont aucun ne

parle ni ne comprend un seul mot de français. La pluie continue à

tomber, le vent souffle de l'ouest par rafales, chassant devant lui

d'épais nuages d'un bleu d'ardoise qui se heurtent et se déchirent aux

crêtes des montagnes, puis saignent abondamment. L'eau ruisselle

partout, la vallée est inondée. Le Djurjura semble coiffé d'un bonnet de

plomb; son pied plonge dans un bain d'encre. Le Conscrit s'est recouché,

tout à fait résigné à attendre en dormant que le soleil luise. M. Jules

et moi nous imitons ce sage exemple, car madame Elvire, muette, le

menton dans la main, s'impatiente et s'irrite de tout ce que nous

imaginons pour la consoler ou la distraire. Mais qui donc nous réveille?

Le bordj est-il attaqué par toute la Kabylie en armes?

--Allons! paresseux, debout! Le temps est magnifique, les mulets nous

attendent, les bagages sont chargés.

Un pâle rayon de soleil se glisse entre les nuages; mais les sommets

demeurent enveloppés de brouillards noirs qui flottent ainsi qu'un crêpe

de deuil sur la vallée.

--Le ciel est plein d'eau, dit le Conscrit; d'ailleurs les chemins...

--Tais-toi, et en route!

En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura · 第 16 / 17 段