Quand je me réveillai, le soleil brillait, les oiseaux chantaient, les

fleurs embaumaient. Devant cet épanouissement de la vie et du bonheur

dans la nature je me dis: «Allons, j'ai fait un mauvais rêve.» Mais

ayant levé la tête, je vis au loin des murs noircis, des ruines

fumantes. C'était là tout ce qui restait du village des Aïth-Aziz. Au

même instant, j'entendis des voix d'homme a quelque distance de moi. Je

me traînai derrière un buisson, me cachant de mon mieux; je regardai:

c'était Ali avec des tirailleurs indigènes et des soldats français. Ils

causaient, ils riaient ensemble comme des amis à la promenade. D'un

mouvement irréfléchi, je cherchai mon fusil pour envoyer une balle au

coeur du traître. Je m'aperçus que je n'avais plus cette arme, à laquelle

je tenais tant parce qu'elle me venait de mon père. Seule, ma fidèle

_gadoum_ était restée attachée à mon côté. Je la saisis d'une main

convulsive et voulus m'élancer sur mon ennemi. Mes jambes refusèrent de

me porter, je retombai la face contre terre; je restai longtemps ainsi,

abîmé dans mon désespoir. La vue de ces lieux qui m'avaient été si chers

m'était devenue insupportable. Cette lumière éblouissante, cette

campagne fleurie, tout, jusqu'à la joie des oiseaux et des insectes,

irritait ma douleur. J'éprouvais un amer dégoût de la vie, et je fus sur

le point de suivre l'exemple de ces _manefguis_ qui, chez les Iraten,

s'étaient précipités du haut de leurs rochers pour ne point survivre à

la liberté morte. Ma haine pour Ali, le devoir de l'_oussiga_

[Vengeance.], me retinrent au bord de l'abîme. Alors aussi me revinrent

la pensée de ma mère et celle de ma fiancée. Je fus saisi de

l'irrésistible besoin de les revoir, de les serrer contre ma poitrine.

Et j'entrepris aussitôt le plus pénible voyage qu'un homme grièvement

blessé ait jamais accompli. Je ne pouvais marcher, ni même me tenir

debout, tellement était grande ma faiblesse. Il me fallut donc me

traîner sur mes genoux pour franchir les quatre heures de marche qui me

séparaient du village de Soummeur. Là étaient ma bonne mère Hasna,

Yasmina ma bien-aimée! Et chaque fois que mon courage m'abandonnait, je

cherchais des yeux l'Azerou-N'tour [Pic du Djurjura qui domine le col de

Tirourda près de Soummeur.]; il m'attirait à lui comme l'aimant attire

le fer. Depuis longtemps la nuit était venue quand j'atteignis enfin la

porte du village. Cette porte était fermée; mais les hommes de garde

veillaient. En vain je voulus répondre aux cris des sentinelles. Je n'en

eus plus la force. M'étant redressé par un dernier effort, je tombai à

la renverse.

Ah! cette fois le réveil fut doux. Elles étaient là, près de moi, toutes

les deux, les chères femmes! Et entre elles j'en vis une troisième au

visage fier et bienveillant. C'était Lalla Fathma. Elle m'avait

recueilli dans sa maison; si je vivais, je le devais bien plus à son

pouvoir surnaturel qu'à l'huile chaude et aux aromates. J'essayai de

porter à mes lèvres un pan de son kaïk, mais la sainte retint ma main;

elle mit la sienne sur mon front. A ce moment il me sembla que le mal

m'était enlevé comme par miracle. Je m'endormis d'un sommeil profond et

si bienfaisant que dès le lendemain je pus me tenir sur mes jambes.

Plusieurs jours s'étaient écoulés pendant lesquels, en proie à la

fièvre, je n'avais eu connaissance de rien. J'avais été comme un fou qui

se bat avec un ennemi invisible. J'appris cela de ma mère et de ma

bien-aimée que, dans mon égarement, j'avais cruellement maltraitées. Je

leur en demandai pardon. Elle me répondirent par des larmes et des

baisers. Un matin que je me sentais beaucoup mieux:

--Mais, leur demandai-je, les Roumis, que sont-ils donc devenus?

Je les vis l'une et l'autre changer de couleur. Ma mère Hasna mit mon

bras sous le sien. Yasmina appuya une de mes mains sur son épaule; et

ainsi soutenu, on me mena sur une éminence d'où la vue embrasse presque

tout le territoire des Zouaoua de l'Est.

--Regarde! dit ma mère Hasna, et son visage devint blanc comme de la

cire.

Toutes nos tribus étaient envahies. D'innombrables tentes occupaient le

fond des vallées ou s'éparpillaient sur les pentes. Les crêtes aussi

étaient militairement occupées. La tente de votre _amin el oumena_

[L'_amin_ des _amins,_ qui exerce le commandement en chef en temps de

guerre.] était dressée sur le pic de Tamesguida chez les Aïth-Ithourar.

Seul le territoire des Aïth-Illilten, où nous nous trouvions, demeurait

encore libre.

--Et les Mlikeuch? fis-je.

--Les Mlikeuch ont fait leur soumission.

Mes yeux s'étant portés sur l'Azerou-N'Thour, j'y vis briller des armes.

--Ce sont les nôtres qui sont là? demandai-je.

--Non, répondit ma mère Hasna en frémissant; ce sont les démons de

France. Les _djenouns_ les y ont amenés cette nuit.

Au même instant des vieillards, des femmes, des enfants, effarés,

gémissant et poussant devant eux leur bétail, accouraient vers le

village:

--Les Roumis! criaient-ils, les Roumis! Ils viennent! Ils sont là!

Tout à coup la fusillade éclata dans la montagne. Nos derniers

défenseurs ripostent en cent endroits au feu de l'ennemi plus nombreux

que jamais et plus terrible, car il est maintenant pressé d'en finir

avec cette poignée de patriotes qui offense son orgueil. Ce sont des

Aïth-Illilten, des Aïth-Illoula-Oumalou, des Aïth-Ithourar, des

Aïth-Idger et des guerriers de diverses tribus vaincues et soumises.

Ici le beau Kabyle parut de nouveau frappé de mutisme; mais faisant un

effort sur lui-même, il s'écria:

--Puisque c'est la vérité, je dois vous la dire: eh bien, une partie de

nos anciens alliés, comme s'ils étaient jaloux de nous voir libres

encore, ne se montrèrent pas moins empressés d'en finir avec nous que

vos propres soldats. Ils se joignirent à eux; et nous les apercevions,

là-bas, qui se battaient, eux Kabyles, contre nous, leurs frères. Le

malheur est mauvais conseiller: les vieilles haines qui existaient entre

des tribus ou des villages, entre des sofs ennemis, saisirent avec

empressement le prétexte ou l'occasion de se satisfaire. Alliés dans la

guerre contre l'étranger, unis pour la commune défense, nous vîmes les

divisions anciennes réapparaître dans nos rangs au lendemain de nos

premières défaites. Et c'est ainsi que plusieurs villages furent pillés

et brûlés, non par des mains françaises, mais par des mains kabyles. Il

me fallait vous faire ce pénible aveu qui couvre mon visage de honte.

Ma mère, ma fiancée et moi, nous regagnâmes la maison de Lalla Fathma

sans échanger une seule parole. Qu'aurions-nous pu nous dire? Tout

n'était-il pas fini pour nous?

La fusillade se rapprochait d'instant en instant. De notre côté, elle

était aussi de moins en moins nourrie. Autour de moi, ce n'était que

lamentations. Des femmes, des enfants s'entassaient dans l'_amrah_ [La

cour.] et jusque dans l'_aouens_ [Logement du chef de la famille.] où la

sainte se tenait assise sur la _doukana_ [Banc de pierre ou lit.]. A

l'expression de son visage, on devinait qu'elle aussi avait renoncé à

toute espérance, et qu'elle attendait, désolée mais résignée,

l'inévitable destinée. Pour nous, elle ne pouvait plus rien que nous

donner l'exemple du courage devant la mort, et ce devoir, elle s'en

acquittait.

Mais voici que les lamentations redoublent. Les coups de fusil éclatent

maintenant à l'entrée même du village. Chacun comprend que nous touchons

au moment suprême. Alors je ne sais quel vertige s'empare de moi: il me

semble voir, je vois ma mère Hasna, je vois Yasmina ma fiancée, aux

mains de l'ennemi, exposées aux derniers outrages. Je les presse sur mon

coeur pour me persuader à moi-même que ce n'est là qu'une hallucination.

Mais l'épouvante des femmes, leurs cris déchirants, m'avertissent que ce

qui n'est à présent qu'une affreuse illusion deviendra tout à l'heure la

réalité même. Aussitôt, je m'arrache des bras chéris qui me retiennent:

--Non, m'écrié-je, cela ne sera pas, moi vivant.

Doué d'une force surnaturelle, je bondis hors de la maison, je m'élance

du côté où l'on se bat encore; à défaut de fusil, j'ai ma _gadoum_. Le

premier ennemi qui se rencontre à ma portée est un tirailleur indigène.

Il décharge son fusil sur moi et me manque. Je lui fends la tête. Un de

ses camarades accourt, et je tombe percé d'un coup de baïonnette

[L'attaque des Aïth-Illilten et la prise de Lalla Fathma au village de

Soummeur eurent lieu le 11 juillet 1857.].

Le beau Kabyle, entrouvrant sa _gandoura,_ nous montra sur sa poitrine

une horrible cicatrice. Son récit nous avait tous vivement émus. La

chaleur que Bel-Kassem avait mise à le traduire, prouvait bien qu'il

n'était pas demeuré insensible, lui non plus, aux exploits de ce héros.

--Mohamed-Ameur-et-Aïn, lui dit le Général en lui tendant la main, nous

honorons le courage chez nos adversaires autant que chez nos propres

soldats. Nous admirons le tien. Assurément tu étais digne d'une

meilleure fortune. Mais qu'advint alors de ta mère, de ta fiancée et de

toi-même?

--Lalla Fathma, avec les femmes et les enfants qui l'entouraient, fut

amenée prisonnière devant Sidi [Seigneur.] Randon, au pic de Tamesguida.

Son frère, Sidi Thaïeb, l'accompagnait. Aux questions qui lui furent

adressées, elle répondit d'une voix calme et ferme: «C'était écrit!» Le

jour suivant, on la dirigea sur le bordj de Tizi-Ouzou, et de là sur

celui des Ben Sliman où elle subit, soumise aux volontés d'Allah, une

triste captivité. Quant aux autres prisonniers de Soummeur, ils furent

envoyés chez les Aïth-Bou-Youcef, alors les alliés des Français. Ma mère

et ma fiancée se trouvaient parmi eux. Les Aïth-Bou-Youcef n'eurent pas

d'ailleurs à les garder longtemps; car les Aïth-Illilten, les

Aïth-Illoula-Oumalou, les Aïth-ldger, les Aïth-Ithourar, en un mot les

derniers défenseurs du Djurjura durent faire leur soumission dans les

vingt-quatre heures. L'amende payée, les otages livrés, on permit à ces

malheureux _manefguis,_ de retourner dans leurs villages dont plusieurs

n'étaient plus que des ruines. Ces choses, je ne les ai apprises, comme

vous le pensez bien, que longtemps après, à mon retour dans la montagne.

Quelle train charitable me releva à l'endroit où j'étais tombé expirant?

Quand, comment et par qui fus-je transporté à l'hôpital de Tizi-Ouzou?

C'est ce que je ne saurais vous dire. Tout cela n'a laissé dans mon

esprit qu'un souvenir confus. Je me souviens seulement qu'un matin, un

_thebib_ français m'arracha un grand cri en enfonçant un instrument dans

le trou béant de ma poitrine. En le voyant sourire d'un air de

satisfaction, j'éprouvai pour la première fois de ma vie un sentiment de

peur. Ah! pensai-je, la cruauté de nos ennemis peut-elle aller

jusque-là! Mes yeux exprimaient sans doute ce que je ressentais; car un

turco blessé qui était couché dans un lit près du mien, s'empressa de me

dire:

--Ne crains donc rien, ami; le _thebib_ français est content, car,

dit-il, puisque tu cries, c'est que tu as envie de vivre.

J'ouvris la bouche pour le remercier. Après tout, puisque je n'étais pas

mort, je n'étais pas fâché de revoir la lumière. Mais le _thebib_

français mit vivement sa main sur mes livres; puis il parla au turco,

mon voisin.

--Il t'avertit, me dit celui-ci, que si tu souffles un mot de la

journée, tu ne seras bon ce soir qu'à être mis en terre.

Je ne me le fis pas répéter deux fois. Je n'ouvris plus la bouche, mais

je pensai à ma bonne mère Hasna, à ma bien-aimée Yasmina. Et pourquoi ne

l'avouerais-je pas? je pensai aussi à Ali, mon mortel ennemi. Je me

souvins même de ce regard que je lui avais jeté chez les Aïth-Iraten et

qui disait: «C'est bien, Ali, nous règlerons notre compte ensemble après

la guerre.» Ah! maintenant, je ressentais l'ardent désir de vivre: je

n'avais pas seulement à venger mon père tué par les hommes de sa

_kharouba,_ mais encore ma patrie, trahie par lui-même. Ces souvenirs et

ces projets avaient sans doute rappelé la fièvre; car une femme jeune et

belle encore, en robe grise, la tête couverte d'une grande coiffe

blanche, m'observait debout devant mon lit. Mes yeux ayant rencontré les

siens, elle mit un doigt sur ses lèvres pour me recommander le silence;

puis, penchée sur moi, elle fit tomber dans ma bouche quelques gouttes

d'une liqueur qui m'endormit presque aussitôt.

Combien de jours, combien de semaines, suis-je resté là couché sur le

dos, soigné par le _thebib_ français et par cette femme si douce et si

patiente, en qui j'avais confiance comme en ma propre mère? Ce que je

sais, c'est que mon voisin le turco s'en était allé avec beaucoup

d'autres, morts ou guéris, tandis que moi j'étais toujours à la même

place. On me traitait comme le fils d'une kharouba où il n'était né

avant lui que des filles. Cependant l'impatience me gagnait; le

désespoir même s'emparant de moi, l'on me surprenait parfois à sangloter

comme un enfant. Ainsi se passa tout l'été et une partie de l'automne.

Enfin, ma plaie se ferma; je vous parle de celle de la poitrine; la

blessure de mon bras n'était rien, et pour ce qui est de celle de ma

tête, nous avons coutume de dire qu'aucun _thebib,_ si savant qu'il

soit, n'a jamais pu savoir ce qui est le plus dur d'un crâne kabyle ou

d'un caillou roulé.

Un matin, la bonne femme me mit dans la main une petite médaille et un

grand pain. J'étais guéri!

Le beau Kabyle nous montra sa médaille. Elle portait sur l'une de ses

faces une image de la Vierge avec cette inscription: «Marie, conçue sans

péché, priez pour nous qui avons recours à vous.» Sur l'autre face, une

croix couronnée d'étoiles surmontant un grand M.

Je partis, reprit-il, après avoir baisé pieusement la main de ma

bienfaitrice et remercié du fond du coeur le thebib français. Pour

regagner mon village, je suivis d'abord la nouvelle route, celle que vos

soldats avaient ouverte aux flancs du rocher, et je compris pourquoi ils

avaient là tant fait parler la poudre. Sur le Souk-el-Arba des Iraten,

le fort entièrement achevé se dressait menaçant, et dans l'intérieur du

fort des maisons, grandes ou petites, s'élevaient comme si un magicien

les eût fait sortir de terre. Je m'éloignai en toute hâte de ces lieux

remplis de sortiléges. Douze heures de marche seulement me séparaient de

mon village, de ma mère, de ma fiancée. Et comme le coeur me battait à la

pensée que j'allais les revoir! car la sainte de Tizi-Ouzou m'avait

assuré que toutes les femmes, excepté Lalla Fathma, avaient été remises

en liberté. Quant à ma maison, était-elle encore debout? Peu

m'importait! La guerre, me disais-je, n'en aura du moins pas emporté les

pierres, et le l'aurai, moi, bientôt relevée avec l'aide de mon tuteur

qui est maçon.

Je me parlais ainsi à moi-même en traversant Ichariten, où la plupart,

des maisons brûlées avaient déjà été reconstruites. Déjà les traces de

la lutte avaient presque partout disparu; car le Kabyle ne se montre pas

moins ardent aux oeuvres de la paix qu'à celles de la guerre. Tout en

marchant d'un pas rapide, je formais de doux projets. Je n'avais point

les cent douros d'Espagne que le vieux Salem exigeait pour la dot,

d'Yasmina: je n'en avais même pas le premier. Mais cet homme-là, me

disais-je encore, ne sera pas impitoyable quand j'aurai fait justice

d'Ali, comme c'est mon droit et mon devoir. Il sera trop heureux alors

de me donner sa pupille pour que je lui assure, moi, sa nourriture.

Je m'étais arrêté à une fontaine; j'y avais fait mes ablutions en

disant, selon la coutume: «O mon Dieu, fais-moi sentir l'odeur du

paradis.» Comme je me relavais et montrais mon visage, quelqu'un près de

moi s'écria au comble de la surprise:

--Vraiment est-ce toi, Mohamed, est-ce bien toi?

C'était un homme des Aïth-Aziz, Yacoub, un de mes camarades d'enfance.

--Nous t'avons tous cru mort. Ta mère t'a pleuré, Yasmina aussi.

--Yasmina aussi, fis-je machinalement, car je ne savais plus ce que je

disais, accablé sous le pressentiment de quelque nouveau malheur.

--Oui, reprit Yacoub, elle t'a bien pleuré, la pauvre petite; mais il y

a une fin à tout, et le vieux Salem lui ayant apporté la preuve de ta

mort...

--Quelle preuve? m'écriai-je hors de moi.

--Ta _gadoum_ qu'elle a reconnue aux signes que tu y avais gravés avec

ton couteau. Ta mère Hasna aussi l'a reconnue.

--Et alors?

Alors son tuteur l'a tour à tour suppliée, menacée, lui répétant sans

cesse qu'elle offensait le ciel en vouant sa vieillesse à la misère par

son refus obstiné d'épouser Ali.

--Elle, la femme d'Ali! criai-je; en saisissant le bras de Yacoub. Mes

ongles s'enfonçaient dans sa chair.

--Pas encore, s'empressa-t-il de me répondre, mais tu me fais mal.

--Allah est grand!

Je me jetai au cou de mon ami; je l'embrassai de toutes mes forces.

--Tu n'as pas de temps à perdre, reprit-il, si tu veux arriver là-bas

avant que le marabout ait récité la _fatha_ [La prière qui consacre le

mariage.].

--C'est donc demain?

--Oui, c'est demain.

Je mesurai la distance:

--Yacoub, m'écriai je, Ali n'épousera demain que la mort.

Et comme un fou je me mis à courir dans la direction de mon village.

Mais je n'avais pas retrouvé mes jambes d'autrefois, et dans ma poitrine

il y avait un fer rouge. Ma blessure s'enflammait; elle menaçait de se

rouvrir. A chaque fontaine je m'arrêtais, et j'avalais de grandes

gorgées d'eau pour éteindre le feu qui dévorait mes poumons et ma gorge.

Je ne disais plus: «O mon Dieu, fais-moi sentir l'odeur du paradis;»

mais je disais: «O mon Dieu, prends ma vie, mais que du moins, avant de

mourir, je puisse frapper ce traître!»

En vérité, vous pouvez m'en croire, si je vous dis que ce voyage-là fut

encore plus pénible que l'autre, celui que j'avais dû faire sur les

genoux pour parvenir jusqu'au village de Soummeur. Cette fois aussi

l'amour fut le plus fort, l'amour et une autre passion enracinée dans le

coeur des Kabyles: la passion de la vengeance.

Je n'atteignis le plateau des Aïth-Aziz que vers le milieu du jour. Je

me glissai le long des haies et derrière les maisons, mon couteau dans

la main, épuisé, haletant, tout ruisselant d'une sueur d'angoisse,

dévoré d'une soif que du sang pouvait seul éteindre: le sang de mon

ennemi. Je passai ainsi près de notre maison, près de ma mère. Je ne

m'aperçus pas que l'incendie l'avait épargnée; je ne pensai même pas à

ma mère. Ah! je ne veux pas me faire meilleur à vos yeux que je ne le

suis: je n'étais plus un homme, mais un tigre. Je n'avais plus qu'une

seule chose devant les yeux: Yasmina dans les bras d'Ali! Et cela me

rendait fou.

Je continuai donc d'avancer vers les maisons des Aïth-Ahmed-bou-Smaïl,

d'où s'élevaient des bruits de fête. On entendait la musique des flûtes

et des tambours. Tout à coup, ayant fait encore quelques pas, je vois

s'avancer le cortége. Les hommes, armés comme pour la guerre, marchaient

devant Ali et le vieux Salem. Entre eux venait Yasmina blanche comme la

neige, les yeux creusés par les larmes.

Devant cette grande douleur où éclate tout son amour pour moi, le

couteau s'échappe de ma main, et je m'élance les deux bras étendus vers

ma bien-aimée:

--Yasmina! Yasmina!

Ella pousse un cri, fait un bond et se suspend à mes lèvres. Dans le

premier moment, Ali et ceux de sa _kharouba_ demeurent tous frappés de

stupeur. Eux aussi sans doute, ils me croyaient bien mort, et mon retour

les étonne comme un prodige. Mais je n'attends pas, moi, qu'ils

reviennent à la réalité. Chargé de mon précieux fardeau, je me précipite

vers les maisons de ma _kharouba_ en criant:

--A moi, à moi, parents et amis des Ameurel-Aïn!

Ma bien-aimée appuyée sur mon coeur, je ne sens plus ni souffrance ni

fatigue: j'ai des ailes! J'arrive à la maison, je dépose sur ma

_doukana_ Yasmina évanouie, et me mets à crier: _imma_! _imma_!

Elle est au jardin, mais elle a entendu mon appel. Elle veut accourir,

ses genoux se dérobent sous elle; je la prends dans mes bras et

l'emporte en la couvrant de baisers.

--_Imma,_ dis-je, as-tu pour moi une arme? Les Aïth-Bou-Smaïl vont

venir.

Elle me regarde sans m'écouter; elle demeure là devant moi comme en

extase.

--_Imma,_ nos ennemis vont venir nous attaquer.

Alors, comme si elle sortait d'un rêve:

--Nous attaquer, dit-elle, lui Ali! Il faut le tuer!

--Mais je n'ai plus mon fusil.

--Je l'ai moi! le voici! Les nôtres l'ont ramassé dans la tour parmi les

cadavres, et ils me l'ont apporté en souvenir de toi. Voici de la poudre

et des balles.

Une grande clameur s'élevait au dehors. Je courus vers la porte. Je la

fermai en la barricadant de mon mieux. Il n'était que temps: une balle

siffla près de mon oreille. J'entr'ouvris l'_asfalou_ [Petite fenêtre.]:

--Mal tiré, Ali, criai-je; tu m'as manqué, mais moi je ne te manquerai

pas.

Cependant ma chère Yasmina était revenue à elle. Ma bonne mère Hasna la

couvrait de caresses; et moi, sans m'éloigner de l'_asfalou,_ je lui

exprimais tout ce que mon coeur renfermait pour elle de tendresse. Jamais

félicité pareille à la mienne n'avait été goûtée par une créature

humaine. Eh bien, ce fut à ce moment-là que la foudre m'écrasa.

Je vis, je vois, oui, je verrai toujours se glisser comme une vipère à

la dent mortelle, par une de nos _thikouathin_ [Petits jours percés dans

le haut de la muraille pour donner de l'air à l'intérieur du logis.], le

long canon d'un fusil. Avant que j'eusse pu crier: _tamourt_! _tamourt_

[A terre! à terre!]! le coup partit. Yasmina jeta un faible cri et

s'affaissa sur ma _doukana_.

Ignorant encore toute l'étendue de mon malheur, j'ouvre la porte en

hurlant de rage; je m'élance derrière la maison, je vois Ali le traître

fuyant de toute la vitesse de ses jambes. Je l'ajuste, le canon de mon

fusil appuyé, je tire! Ah! cette fois, Allah est avec moi! le misérable

trébuche, il roule à terre.

--Ah! je t'avais bien dit que je ne te manquerais pas!

Il me sembla entendre un ricanement. Je courus vers Ali avec ma _gadoum_

que ma mère Hasna m'avait aussi rendue. Mon ennemi n'était plus qu'un

cadavre. Alors je revins à pas lents à la maison. Je n'osais pas y

rentrer. Je demeurai sur le seuil, chancelant, livide: ma mère

agenouillée sanglotait.

Yasmina, la fleur de ma vie, était morte.

CHAPITRE V DE LA MAISON D'OR A KALAA ET A LA PLAINE.

La résidence de Ben-Ali-Chérif couronne, à deux mille mètres de

l'Oued-Sahel, une petite éminence devant laquelle de belles prairies

légèrement accidentées et décorées de bouquets d'arbres forment comme un

parc anglais.

Extérieurement, c'est un bordj: une enceinte continue, percée de

meurtrières, forme un carré de défense. Nous y pénétrons par une porte

monumentale qui regarde la vallée.

Au fond d'une première cour intérieure, nous apparaît tout à coup une

vaste maison française à un étage. A gauche sont les communs et les

logements des hôtes, à droite un grand hangar pour les chevaux et les

bêtes de bât. Plus de cent Kabyles se tiennent accroupis ou debout près

de la porte du bordj, et tout le long du bâtiment qui occupe le

quatrième côté de la cour. L'aga est là qui écoute la plainte des uns et

apaise leurs griefs, qui réprimande ou punit les autres.

Plusieurs serviteurs accourent, empressés à nous conduire devant leur

maître. L'hospitalité des pauvres montagnards s'est gravée dans nos

coeurs. Le grand seigneur de la vallée pourra-t-il la surpasser ou même

l'égaler? Qu'on en juge.

Nous sommes introduits auprès d'un fort bel homme de trente-cinq à

quarante ans. Il a grand air. Ses traits nobles, sa physionomie à la

fois douce et fière, sa haute stature magnifiquement drapée dans

plusieurs burnous d'un tissu fin, et encore rehaussée par le turban

oriental qui surmonte son front comme une couronne, tout, jusqu'à ses

mains fines, annonce en lui le maître, le chef ou du moins le premier

d'entre ses pairs. Il est assis devant un bureau à l'européenne, et à

côté de lui se tient, une plume à la main, un jeune Français en veste

rose: c'est un sous-officier que le général commandant la division de

Constantine a attaché à sa personne en qualité de secrétaire. En nous

voyant entrer, Ben-Ali-Chérif se lève et nous salue en homme du meilleur

monde:

--Soyez la bien venue, madame, et vous aussi, messieurs, nous dit-il

sans le moindre accent kabyle. Je vous remercie de la faveur que vous

voulez bien me faire en venant de si loin me demander l'hospitalité. Ma

maison est la vôtre, mes gens et moi sommes vos serviteurs. Je regrette

que Paris soit si loin, et que nous soyons encore ou peu s'en faut des

Barbares. Je crains que vous ne vous en aperceviez trop. Mais vous me

tiendrez compte, je l'espère, de ma bonne volonté.

En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura · 第 14 / 17 段