Il la menaça du poing. La pauvre petite était en train de confectionner

des galettes avec de la farine de glands doux:

--Ma mère, dit-elle d'un air résigné, m'a appris à supporter les

épreuves qu'Allah inflige à son humble servante.

Le vieux Salem gronda entre ses dents; puis se tournant vers moi:

--Retiens bien ceci, me dit-il: Yasmina ne sera qu'à celui qui m'en

donnera cent douros d'Espagne.

Cent douros! m'écriai-je; perdez-vous la raison?

--Et je m'en vais te donner un bon conseil, mon garçon: ne reviens pas

rôder autour de ma maison avant d'avoir la somme, car à défaut de fusil

j'ai mon _debouz_ [Bâton ferré.] ou ma _gadoum_ [Hachette.], et je sais

encore m'en servir.

Je vis que je n'obtiendrais rien par la prière; pouvais-je user de

violence envers un vieillard? Je m'en allais donc la mort dans l'âme,

lorsque je surpris un signe d'Yasmina. Ma bien-aimée m'indiquait des

yeux un rendez-vous au col de Chellata. Je courus l'y attendre.

Je restai là tout le jour les pieds dans la neige fondante, sans manger

ni boire et maudissant la destinée. Yasmina vint enfin comme le jour

baissait.

--Je n'ai pu m'échapper plus tôt, dit-elle en se jetant à mon cou. Il a

mangé toutes les galettes; car je n'avais pas faim moi, et maintenant il

dort. Apprends pourquoi il montre ces exigences ridicules. Ali, ton

ennemi, s'est pris d'amour pour moi; du moins, il n'a cessé de me

poursuivre depuis le jour où il nous surprit ici même et où tu faillis

l'assommer. Il m'a envoyé Kreira, la vieille sorcière, qui m'a fait des

offres de sa part; elle a essayé de glisser dans mon kaïk l'amulette qui

fait aimer. J'ai trouvé sur notre seuil ce papier où un marabout a écrit

des paroles magiques pour me rendre amoureuse de ce méchant garçon,

comme si mon âme, cher Mohamed, n'était pas entièrement remplie par toi!

Tandis qu'elle parlait, je tremblais de tous mes membres. La jalousie

m'enfonçait ses griffes jusqu'au coeur. Yasmina me regarda:

--Qu'a-tu? demanda-t-elle effrayée; et m'en veux-tu donc de ce que je

viens de t'apprendre?

--Non, dis-je, mais Ali doit mourir, car maintenant le temps est venu.

Mais voici que le lendemain une terrible nouvelle se répand dans nos

montagnes. Elle nous arrive de la vallée du Sebaou, propagée de pic en

pic par la voix des _amins_. On nous dit que les soldats français

viennent par milliers du côté de Tizi-Ouzou; que d'autres, derrière eux,

franchissent déjà le col des Beni-Aïcha, qui est comme la frontière de

la Kabylie à l'ouest. On ajoute que la route qui mène au pays des Iraten

est couverte de canons, de fourgons innombrables. Des marabouts, des

derviches, des patriotes accourus d'Alger, annoncent enfin qu'une armée

comme on n'en vit jamais se prépare à faire l'assaut de nos _thamgouth_

et à donner le coup mortel à l'indépendance kabyle.

La _djemâa_ des Aïth-Aziz se réunit. Il en est de même dans tous les

villages des Illoula-Oumalou, et dans toutes les tribus des _Zouaoua_.

Au premier moment, beaucoup traitent ces nouvelles de fables:

--Les Français, disent-ils, ne se sont jamais aventurés sur les hauts

rochers de l'Est ou sur ceux de l'Ouest, ni avant eux aucun conquérant

étranger. Si nombreux que puissent être leurs guerriers, ils savent que

les nôtres sont plus nombreux encore, et que nous sommes résolus à

défendre jusqu'à la mort notre liberté et notre territoire. Mais de

nouveaux émissaires arrivent mieux renseignés que les premiers; ils nous

racontent ce qu'ils ont vu. Bientôt la vérité éclate à tous les yeux

comme l'éclair qui, au milieu de la nuit, remplit le vaste ciel de sa

clarté sinistre. La patrie est en danger! Voici les ambassadeurs de la

confédération des Aïth-Iraten. Envoyés dans toutes les tribus, ils

réclament le concours de tous leurs contingents. Plus de haines ni de

vengeances personnelles: amis ou ennemis, tous ont le même devoir.

Cependant ma mère Hasna s'obstinait à douter encore, non qu'elle ignorât

l'audace des Roumis de France: ne les avait-elle pas vus l'année

précédente [En septembre 1856.], poussant une pointe hardie chez les

Aïth-Smahil, pour y détruire la _zaouïa_ de Sid-Abd-er-Rhaman? Mais la

vaillante femme se révoltait à l'idée qu'ils viendraient, au coeur même

de la Kabylie, provoquer tous les _manefguis_ debout et en armes.

--Cela, Mohamed, me disait-elle sans cesse, c'est impossible!

--Eh bien, _imma,_ lui répondis-je un jour qu'elle m'avait à moitié

gagné à sa conviction, si vous alliez consulter Lalla Fathma! Elle qui

sait tout, même l'avenir, pourra mettre fin à notre incertitude.

--Tu as raison, mon fils, j'irai demain.

Elle partit donc, dès l'aube. J'allai, moi, passer la journée à la

_djemâa_; elle siégeait en permanence, les uns entrant, les autres

sortant. On discutait à propos des dernières nouvelles: tel proposait

ceci, et tel autre cela; on discutait tout le jour et même une partie de

la nuit, car on était très-loin de s'entendre. Souvent tous parlaient à

la fois, et le dernier mot ne restait pas toujours à celui qui avait le

plus de raison, mais à celui qui avait la voix la plus forte. Étant

parmi les plus jeunes, je ne pouvais guère me mêler aux délibérations;

cependant il me semblait que la moitié de ces discours, pour le moins,

étaient des discours inutiles.

Ce jour-là, nous apprîmes que toute l'armée française se trouvait

rassemblée au pied des montagnes des Aïth-lraten; mais des nuages noirs,

chargés d'éclairs, en dérobaient à ses yeux les sommets; un épais

brouillard, pareil à un rideau, était descendu entre elle et les

vallées. Aussi les marabouts et les derviches disaient-ils partout: les

Roumis sont si nombreux qu'on ne pourrait jeter en l'air un grain d'orge

sans qu'il retombât sur la tête de l'un d'eux. Mais qu'importe cela,

puisque Allah veille sur nous! Aujourd'hui il envoie ces brouillards,

demain il frappera les infidèles de sa foudre.

Ces propos ou d'autres analogues étaient rapportés à la _djemâa_; en

sorte que le contingent qu'elle avait voté pour assister les Aïth-lraten

n'avait pas encore reçu son ordre de départ.

Quant à moi, je désapprouvais ces lenteurs. Ce ciel de plomb me pesait

sur la poitrine; et dans l'éclair qui de temps à autre le sillonnait, je

ne voyais qu'un avertissement. J'eusse voulu partir sur l'heure, ces

vaines paroles m'irritaient. Dans l'après-midi, ne pouvant contenir mon

impatience, je quittai la _djemâa_ où presque tous les Aïth-Aziz se

trouvaient alors réunis. Le vieux Salem était là avec les autres. Je fis

le tour du village. Arrivé derrière une haie, d'où j'avais pu

quelquefois contempler ma bien-aimée, tandis qu'elle arrachait les

mauvaises herbes dans le jardin de son tuteur, je jetai le cri convenu

entre nous. Elle vint près de la haie, en faisant semblant de remplir sa

tâche. Nous redoutions le mauvais oeil de la vieille Kreira, sa voisine.

--Ma chère âme, dis-je à mi-voix, je viens te faire mes adieux.

--Tu pars! fit-elle défaillante; et moi, que deviendrai-je sans toi?

--Pourrais-tu donc aimer un lâche?

--Non, Mohamed, non; mais je sais combien tu es courageux.

--Yasmina, repris-je, il ne faut pas que le Roumi pénètre dans nos

montagnes, ni qu'il imprime le stigmate de l'esclavage sur ce sol libre

que nous ont légué nos aïeux. C'est pourquoi je vais combattre chez les

Aïth-lraten.

--Mourir peut-être!

Elle tomba sur ses genoux en poussant des cris déchirants.

--Prends garde, lui dis-je, tu vas donner l'éveil à Kreira la sorcière.

--Ah! qu'elle me voie et qu'elle le dise! Puisque tu pars, je veux

partir... et si tu meurs, je mourrai avec toi.

Le beau Kabyle essuya une larme qui brillait entre ses cils noirs.

--J'eus beaucoup de peine, reprit-il, à la dissuader; mais ce grand

amour qu'elle faisait éclater pour moi allumait dans mon coeur une flamme

d'enthousiasme. Je me sentais invincible; je le lui dis. Non, je ne

mourrai pas, m'écriai-je; je te reviendrai victorieux, chargé des

dépouilles de nos ennemis: car, après les avoir vaincus, nous les

poursuivrons jusqu'à Alger, jusqu'à la mer; toutes leurs richesses

deviendront les nôtres, et si le vieux Salem exige alors deux cents

douros au lieu de cent, je les lui donnerai.

Ses yeux rayonnaient. Elle voulut traverser la haie et ne fit que se

blesser cruellement aux épines. Moi, prenant mon élan, je franchis la

haie d'un bond et tombai dans ses bras. A ce moment, la vieille Kreira

nous montra, à une _thikouathin_ [Petite fenêtre.], son nez et ses yeux

de chouette.

C'est bien, glapit la sorcière, le vieux Salem le saura, et toi, tu

seras condamné à l'amende.

Nous échangeâmes le dernier baiser. La haie de nouveau franchie, je pris

ma course dans la direction de Thirourda et de Soummeur. L'impatience me

dévorait. J'eusse voulu tout de suite engager le combat. J'allai donc de

toute la vitesse de mes jambes au-devant de ma mère. Ne rapportait-elle

pas la réponse de Lalla Fathma, l'infaillible prophétesse?

De si loin que je l'aperçus dans la montagne, je sus que l'heure était

arrivée. Elle venait à pas rapides, le regard fixe, le visage sévère.

Aux deux coins de sa bouche, il y avait quelque chose qui semblait

délier un invisible ennemi. Je m'élançai vers elle, l'interrogeant des

yeux:

--Prends ton fusil, dit-elle d'une voix brève; cours à la _djemâa_:

annonce-leur que les Roumis attaqueront demain les Aïth-Iraten. Propose

que notre contingent parte à l'instant même, avec l'_amin_ en tête.

S'ils ne votent point de départ, va avec les volontaires, et s'il n'y en

a pas, va seul.

Je fis ce que ma mère Hasna m'ordonnait de faire. J'annonçai à la

_djemâa_ la grande nouvelle. Au nom de la patrie, je réclamai le départ

immédiat de notre contingent. Quelques hommes de la _kharouba_ des

Bou-Smaïl élevèrent des objections, moins par défaut de courage, je dois

le dire, que par un mouvement de haine, la proposition venant de moi.

Elle n'en fut pas moins adoptée. Nous nous rassemblâmes sur l'heure dans

la petite prairie où, madame, vous avez si bien dormi: chacun de nous

avait son fusil, son sabre, sa _gadoum_ [hachette.] et son _tabenta_

[Tablier de cuir.], plus une grande poche suspendue à son côté, et qui

contenait, avec la provision de poudre et de balles distribuées par la

_djemâa,_ des provisions de route, telles que galettes d'orge, figues,

amandes et raisins secs.

Les mères, les femmes, les soeurs, les vieillards, les enfants,

accompagnèrent les guerriers jusqu'à la sortie du village. On criait

_you_! _you_! pour exciter leur courage. Là ce fut un déchirement; car

si brave que l'on soit, ce n'en est pas moins un cruel moment que celui

où l'on se sépare des siens pour aller regarder la mort en face. Au fond

de la vallée, je me retournai une dernière fois et relevai la tête: je

vis là-bas, sur la pointe extrême du rocher des Aïth-Aziz, deux formes

blanches. Je les reconnus bien: c'était ma mère et ma fiancée. Elles se

tenaient étroitement embrassées. Un rayon de bonheur jaillit de mes yeux

et rencontra ceux d'Ali. Il me jeta un mauvais regard. Celui que je lui

renvoyai n'était pas meilleur, car il disait:

--C'est bien, Ali, nous réglerons notre compte ensemble après la guerre.

Nous marchâmes toute la nuit; et, au point du jour, nous arrivâmes au

village d'lcheraouïa, qui existait alors sur le plateau du Souk-et-Arba.

En chemin nous nous étions réunis d'abord aux contingents de notre

tribu, puis à ceux d'autres tribus des Zouaoua, telles que les Illilten,

les Menguelate, les Ithourar, les Idger. A peine nous étions-nous fait

reconnaître de nos frères Iraten, que la poudre parla, et avec quelle

violence! C'était la foudre et le tonnerre éclatant en cent endroits?

Fusils, canons, fusées, faisaient rage, et jamais la mort n'avait fait

pareille curée dans nos montagnes. Nos plus vieux guerriers disaient:

nous avons assisté à bien des batailles; mais aucune, en aucun temps, ne

fut comparable à celle-là. Trois divisions françaises se mirent à

monter, comme trois grands serpents, les crêtes des Iraten; et quand

vint la nuit, elles étaient, en dépit de tous nos efforts, parvenues aux

deux tiers de la hauteur [Combats du 21 mai 1857, voir page 72.]. Le

lendemain, la lutte recommença dès l'aube, acharnée de leur côté,

désespérée du nôtre. Vers midi le dernier tiers de la montagne était

franchi, et l'indépendance kabyle avait reçu une blessure dont elle

devait mourir.

Ce jour-là, les Iraten, ou du moins le plus grand nombre d'entre eux,

demandèrent l'_aman_ [La paix, le pardon.]. Ceux qui ne voulurent point

subir la loi du vainqueur se retirèrent avec nous et les _sofs_

[Patriotes.] alliés à Ichariten, village des Aïth-Aguacha, où tous

ensemble nous nous mîmes à dresser des barricades et à élever des

retranchements. Je dois avouer ici que le Cheikh Randon se montra

généreux envers les Iraten vaincus et soumis. Il leur déclara qu'il ne

voulait ni emmener leurs femmes et leurs enfants, ni prendre leurs

terres, ni brûler leurs villages, ni couper leurs oliviers et leurs

figuiers. Il les invita à retourner dans leurs maisons, et leur permit

même de circuler librement dans son camp, au milieu de ses soldats. Mais

ce n'était là à nos yeux qu'un piége où ne devaient point se laisser

prendre des patriotes résolus, comme je l'étais avec beaucoup d'autres,

à mourir plutôt que de voir l'étranger s'établir en maître dans nos

montagnes. En sorte qu'à Ichariten, nous nous décidâmes pour la guerre à

outrance.

Nous nous attendions à être attaqués dès le lendemain. Mais ce jour-là

et les jours suivants, la poudre demeura muette. Nous apprîmes avec

douleur que plusieurs tribus avaient renoncé à la lutte pour suivre la

fortune des Iraten: c'étaient les Aïth-Fraoucen, les Aïth-bou-Chaïb, les

Aïth-Khelili et d'autres encore. Ces défaillances nous faisaient rougir

pour la nation, mais sans abattre notre courage. Nous le sentions

grandir au contraire, en voyant nos ennemis rester dans leur camp.

Cependant des marabouts vinrent nous annoncer qu'ils recommençaient le

combat, non pas cette fois contre les hommes, mais contre les rochers;

en effet, nous entendions maintenant des détonations plus fortes que des

coups de canon qui ne cessaient d'éclater dans la direction de

Tizi-Ouzou. «Allah! s'écrièrent les marabouts, frappe ces Roumis de

vertige! Ne se sont-ils pas mis en tête de renverser nos montagnes? Oui,

c'est à cela qu'ils emploient leur poudre à présent.»

Mais bientôt nous vîmes des murailles sortir de terre sur le

Souk-el-Arba; nous eûmes alors le soupçon que cette poudre-là n'était

point dépensée en pure perte. Les Roumis ouvraient une route, et cette

route aboutissait à un fort qui s'élevait, menaçant, en face du

Djurjura, en plein pays kabyle.

Ce spectacle acheva de nous exaspérer. Nous nous excitions les uns les

autres en disant: «Ce fort, nous le raserons; et cette route nous mènera

plus vite jusqu'aux portes d'Alger.» Aussi la lutte fut-elle acharnée,

lorsqu'un mois [Le 24 juin 1857.], jour pour jour, après la défaite des

Iraten, vos soldats vinrent attaquer le village d'Ichariten, où nous

nous étions retranchés à la manière franque, qu'ils nous avaient

enseignée en fortifiant leur camp. Mais que peuvent les plus braves

contre la destinée? Beaucoup des vôtres périrent, davantage encore des

nôtres, et le village fut emporté. Je me tirai de cet enfer avec une

légère blessure; une balle m'avait déchiré les chairs du bras. Plusieurs

de notre contingent restèrent parmi les morts, et plusieurs autres,

mortellement blessés, nous demandaient le coup de grâce.

Le jour suivant, c'est le territoire des Aïth Yenni qui est envahi. On

brûle trois de leurs villages: Aïth-el-Hassen, Aïth-el-Arba et

Thaourirth Mimoun. Le soir, les Roumis dressent leurs tentes autour des

ruines fumantes. Ils nous ont refoulés jusqu'à Thaourirth-el-Hadjadj, un

autre village Yenni, établi sur la pointe d'un piton et d'où nous les

voyons, le lendemain, se comporter dans leur camp comme des gens qui

sont chez eux et qui s'y amusent. Ils mangent, boivent, dorment,

chantent et se livrent à toute sorte de jeux. Nous avions, nous, la rage

au coeur. Après s'être reposés et divertis pendant vingt-quatre heures,

ils courent à l'assaut. Nous nous battons en désespérés. Le sang

ruisselle dans les rues du village. Mais c'était écrit! Avant la nuit,

Thaourirth-el-Hadjadj n'était plus qu'un amas de cendres et de ruines.

Trois jours après [Le 30 juin.], c'est le tour d'Agmoun-Izen chez des

Aïth-Aguacha. Les habitants veulent rendre le village; mais nous, les

_manefguis_ des _Sofs Cheraga_ [Alliés de l'Est.], nous nous obstinons

en vain à le vouloir défendre. Les tribus atteintes par le flot

envahisseur se résignent: les Menguelate, les Yenni, les Boudrar, les

Aqbile, les Attaf, les Bou-Youcef, les Akkach, les Ouasif. Toute la

confédération des _Zouaoua R'raba_ [De l'Ouest.] s'est soumise comme

celle des Iraten. Les confédérés de l'Est sont seuls ou presque seuls à

se sacrifier maintenant pour la liberté kabyle.

Les traits du beau Kabyle se contractaient, sa parole devenait plus

brève à mesure que la guerre, dans son récit, se rapprochait de sa tribu

et de son village.

--Bel-Kassem, dit madame Elvire, répète-lui que si ces souvenirs lui

font mal...

Le patriote des Aïth-Aziz devina ce bon mouvement du Général; car avant

que l'interprète eut ouvert la bouche, il s'écria avec feu:

--Non, non, je tiens à ce que vous sachiez tous que jusqu'au bout nous

avons fait notre devoir.

Et aussitôt il reprit son récit:

--Pendant que vos soldats, dit-il, venaient de l'ouest plus nombreux que

les grives du nord à l'automne, une autre troupe, partie de Constantine,

arrivait par la vallée de l'Oued-Sahel au pied du Djurjura, en

gravissait les pentes abruptes et plantait ses tentes aux approches du

col de Chellata. Celle-ci devait nous attaquer par l'est, et nous

allions ainsi être placés entre deux feux. Tous ceux des

Aïth-Illoula-Oumalou qui n'étaient point allés au secours des Iraten se

trouvaient rassemblés sur le Thiziberth, avec les _sofs_ des lllilten,

des Ithourar, des Idger, et des Mlikeuch, prêts à faire tomber sur

l'ennemi une grêle de balles et de pierres. Mais de ce côté-ci comme de

l'autre, les _djenouns_ [Démons.] combattaient visiblement avec les

soldats de France qui traversent le col de Chellata et dépassent le

Thiziberth, protégés par une cuirasse invisible; ils semblent

invulnérables: ni les pierre ni les balles ne les peuvent arrêter dans

leur course. Ils tombent comme une avalanche sur le village des

Aïth-Mezeguan qu'une faible distance sépare du village des Aïth-Aziz.

Ils le ruinent de fond en comble. Mais ce succès leur coûte cher: plus

de cent des leurs sont tués ou blessés. Les nôtres n'ont aucun reproche

à se faire: ils sont au moins deux cents qui gisent là morts ou

mourants. Ce fut alors sur mon village même que s'appesantit la colère

d'Allah.

Le beau Kabyle était devenu tout pâle; il continua avec un tremblement

dans la voix:

--J'étais arrivé dans la nuit, accourant à la défense des miens. Je

trouvai ma maison vide, vide aussi la maison du vieux Salem. Ma mère

était partie avec Yasmina, avec les femmes, les enfants et les

vieillards dans la direction de Tirourda et de Soummeur. On m'apprit

qu'ils étaient allés chercher un refuge auprès de Lalla-Fathma, la

sainte des Illilten. Ce fut pour mon coeur un grand soulagement.

Alors je courus à la _djemâa_ et je leur dis: «Nous serons attaqués tout

à l'heure; quels sont ceux qui veulent mourir avec moi?» Plus de trente

répondent: moi! moi! Je le constate à regret, mais Ali n'était pas du

nombre. Il s'était pourtant bien battu chez les Iraten et ailleurs.

«C'est bien, repris-je, nous allons nous barricader dans la tour.» Ce

que nous fîmes aussitôt, après nous être pourvus de munitions et de

vivres.

Cette tour surmonte la porte du village; elle est percée de meurtrières

et domine le petit plateau des Aïth-Aziz. Nous employons les dernières

heures à renforcer la porte avec des madriers et des pierres; nous

perçons de nouvelles meurtrières; en un mot, chacun s'ingénie à défendre

de son mieux le village et à faire payer sa vie le plus chèrement

possible. Quant à moi, je n'espère plus rien; je sais que l'ennemi nous

égale par le courage, qu'il est mieux armé que nous, mieux discipliné,

plus expert dans l'art de la guerre. Et si ce ne sont pas les _djenouns_

qui combattent avec lui, c'est Allah qui lui donne la victoire, afin de

nous infliger la plus cruelle de toutes les épreuves. Mais si je ne puis

sauver mon pays ni mon foyer, du moins je ne survivrai pas à leur ruine.

Voilà ce que je me disais à moi-même, en attendant le soleil trop lent à

se montrer. Et si je n'ai pas réalisé mon projet, si la mort n'a pas

satisfait mon désir, ce ne fut point, en vérité, par ma faute.

Pendant quelques instants le beau Kabyle cessa de parler, tellement son

émotion était forte. Il vit bien dans nos yeux qu'aucun de nous

n'élevait le moindre doute sur sa sincérité.

--L'assaut, dit-il, nous fut livré de trois côtés à la fois. Parmi vos

soldats, il y en avait qui bondissaient comme des panthères. Nos balles

s'aplatissaient sur leur peau. Sans cela, comment eussent-ils pu

parvenir jusqu'à nos maisons et les escalader sous nos feux croisés? Car

nous avions multiplié dans tous nos murs les meurtrières, et par chacune

d'elles un bon tireur visait, tandis que les autres n'étaient occupés

qu'à recharger les fusils. J'ai moi-même tiré dix fois sur un chef,

longtemps immobile à la même place où il donnait des ordres; je ne l'ai

point atteint. N'était-ce pas un sortilége? Le village envahi, nous nous

battîmes corps à corps, nous avec nos _flissa_ [Sabres.] et nos _gadoum_

[Haches.], eux avec leurs baïonnettes, ou les uns et les autres avec la

crosse du fusil. Une affreuse mêlée s'engagea dans les rues, dans les

cours et jusque dans l'intérieur des maisons. A la fin, ce qui restait

encore debout des _Imessebelen_ [Patriotes qui se dévouent à la mort.]

se jeta dans la tour pour y livrer le combat suprême. Je tombai là parmi

mes derniers compagnons, abattu d'un coup de crosse sur la tête [Le

village d'Aïth-Aziz fut attaqué le 30 juin 1857 par des bataillons des

70e et 71e de ligne, du 2e zouave, du 1er étranger et des tirailleurs

indigènes. «Les trois colonnes marchent sur Aïth-Aziz avec toute la

furie française; mais les barricades et les murs crénelés des villages

arrêtent quelques instants l'attaque de front. L'ennemi attend

résolûment les assaillants: les soldats se jettent sur les barricades et

s'efforcent de saisir les fusils kabyles à travers les meurtrières. La

lutte a lieu à bout portant ou à l'arme blanche. Enfin les premières

barricades sont renversées, et les soldats pénètrent dans le village.

Les zouaves de droite y pénètrent presque en même temps; le combat se

prolonge pendant quelques instants de maison en maison; puis le nombre,

les armes et la discipline l'emportent comme ailleurs, et les Kabyles

s'enfuient par le ravin de gauche, laissant de nombreux cadavres aux

mains de leurs ennemis.» Emile Carrey, _Récits de Kabylie, campagne de

1857._].

Dans la nuit, je revins à moi. Alors entre la vie et la mort je fis un

effroyable rêve: je suffoquais; une fumée brûlante me desséchait la

poitrine; j'étais environné de flammes, et à la lueur sinistre de

l'incendie qui dévorait la tour, je me vis baignant dans le sang, au

milieu des cadavres. Je jetai des cri, inarticulés; je m'élançai dehors,

sans savoir où j'étais, ni ce que je faisais. Je courus ainsi quelque

temps, fou d'horreur, entre les balles que m'envoyaient les sentinelles.

Enfin, à bout de forces je m'évanouis et restai jusqu'au matin, inanimé

à la même place.

En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura · 第 13 / 17 段