Elle avait aussi le culte des vieux souvenirs. Vers le soir, quand elle

avait bêché notre jardin où j'arrachais, moi, les mauvaises herbes, nous

menions les chèvres sur les hauts rochers. Nous nous dirigions presque

toujours vers un endroit d'un abord difficile. Là se trouvaient des

excavations profondes, de forme cylindrique et qui semblaient avoir été

pratiquées de main d'homme. Elles ressemblaient à d'immenses silos.

--Regarde bien ces trous, disait ma mère Hasna; ce sont les demeures des

géants qui, les premiers, ont habité ces montagnes. Allah les a

foudroyés parce que, dans leur orgueil, ils voulaient s'élever jusqu'à

lui. Mais nous, venus ici après eux, nous sommes rentrés en grâce, car

nous savons nous incliner devant sa toute-puissance et obéir à sa loi.

Parfois encore, les _djenouns_ viennent hanter ces cavernes; la nuit, on

les entend qui mêlent leur cri strident aux clameurs de la tempête

déchaînée.

Alors moi je me serrais contre elle en tremblant:

--Va, reprenait-elle, nous n'avons rien à craindre de leurs maléfices,

aussi longtemps que nous serons pieux et charitables, dévoués au

prochain, prêts à donner tout notre sang pour l'honneur de la famille,

du village ou de la tribu, pour la liberté et l'indépendance de tous les

Kabyles. Mais malheur au lâche qui déserte son devoir, et honte au fils

dégénéré qui ne venge point l'offense faite à son père!

Ma mère Hasna connaissait les plantes qui guérissent toutes les

maladies. Elle les cueillait, j'en faisais une botte et, à la nuit

tombante, nous ramenions les chèvres à la maison. En ce temps-là déjà,

malgré sa jeunesse, elle s'était acquis dans le village et même plus

loin, une réputation de savoir et de vertu. Elle était le médecin, la

sage-femme, et s'il y avait un malade au village, on l'appelait auprès

de lui. On avait foi dans ses remèdes. Si elle ne parvenait pas à guérir

le corps, elle trouvait du moins de bonnes paroles pour réconforter

l'âme. Aussi jouissait-elle d'une estime particulière parmi les hommes

comme parmi les femmes des Aïth-Aziz; et tout enfant que je fusse, cela

m'inspirait un grand respect pour elle. Il s'y mêlait même de la

crainte, quand je la voyais préparer ses remèdes en récitant des

prières, ou d'autres fois, parvenue à la pointe extrême d'un rocher, y

demeurer longtemps immobile, les yeux fixes et perdus dans l'abîme. Il

m'arrivait alors de crier: _imma_ [Maman.]! en la tirant par son haïk.

Elle, comme une personne qu'on réveille brusquement, me regardait

étonnée; puis, me prenant dans ses bras, elle me serrait contre sa

poitrine et me couvrait de baisers:

--N'est-ce pas, Mohamed, me disait-elle d'une voix vibrante, que tu

seras un bon _manefgui_ et que tu vengeras ton père!

Vous ne serez donc pas surpris que, tout petit encore, j'eusse déjà au

coeur, à l'endroit des Bou-Smaïl, la haine qui ne pardonne pas. Si je

rencontrais quelqu'un de leur _kharouba_ maudite, je lui montrais le

poing. Un jour Ali, le fils aîné, qui était à peu près de mon

âge,--j'avais alors huit ans,--s'avisa de traiter devant moi ma mère de

pauvresse. Je me ruai sur lui, je lui arrachai les cheveux, je le mordis

à belles dents; je l'eusse déchiré, si l'on ne m'eût arraché ma proie.

Je courus raconter mon exploit à ma mère:

--C'est bien, Mohamed, dit-elle en m'embrassant; mais sois moins prompt

une autre fois: le temps n'est pas venu. D'ailleurs, tu sais bien que

pauvreté n'est pas honte devant Allah, ni même devant les hommes de ces

montagnes, et ce méchant Ali, en se montrant si orgueilleux à propos

d'un bien mal acquis, a prouvé que ses parents ni lui ne sont de notre

sang.

Jusqu'alors je n'avais fait que jouer et vagabonder avec les enfants de

mon âge, garçons et filles. Ma mère Hasna avait eu seule toute la peine.

En été, elle bêchait, fumait, entretenait notre jardin; en hiver elle

filait la laine, ou, du matin au soir, elle restait assise devant son

métier à tisser. Elle fusait alors des burnous, des gandouras ou des

kaïks d'une grande finesse. Elle les vendait un bon prix, et c'était là,

avec les produits du potager et le lait des chèvres, ce qui nous faisait

vivre. Moi je ne lui venais guère en aide qu'en menant à la commune

pâture notre maigre troupeau.

Peu à peu j'en vins à me dégoûter de jouer avec la cendre du _kanoun_

[Trou où l'on fait le feu.], ou avec les pierres qu'on fait rouler du

haut de la montagne. J'eus honte aussi de ma paresse en voyant ma mère

se donner tant de mal. Je me mis alors à ramasser, pour notre provision

d'hiver, le bois mort que les eaux entraînent depuis les hauts sommets

jusque dans le lit des torrents. Je recueillis sur les chemins la bouse

des vaches, car nous manquions de fumier. En un mot, j'essayai de me

rendre utile; ce que voyant, ma mère Hasna me dit:

--Puisque la raison t'est venue, Mohamed, il faut que tu apprennes à

lire et à écrire.

Dès le lendemain, elle m'envoya à la _zaouïa_ de Chellata, où un

_thaleb_ donnait la première instruction aux enfants. La distance était

grande: deux heures de marche à l'aller et davantage au retour quand on

gravit la crête djurjurienne. Allah soit loué! il nous a donné à tous

ici de bonnes jambes.

Il y avait bien une autre _zaouïa_ plus près de nous, sur le territoire

même de la tribu, au pied du pic que vous voyez là-bas, et à côté duquel

vous venez de passer, le Tiziberth; mais ma mère n'avait garde de

confier mon éducation à ces _tolbas_ de Ben-Dris, qui ne m'eussent guère

appris qu'à détrousser les voyageurs dans la vallée de l'Oued-Sahel.

Nous étions huit ou dix de notre _sof_ [Parti.] qui partions chaque

matin et revenions chaque soir. Ma mère Hasna avait dit à nos amis:

--Envoyez donc vos fils avec le mien chez le _thaleb_: il ne nous en

coûtera que peu de chose, et nos enfants en retireront beaucoup de

profit.

On avait écouté ce sage avis. Mais ne voilà-t-il pas que les Bou-Smaïl,

s'apercevant que les Ameur-el-Aïn voulaient donner l'instruction à leurs

fils, se sentirent pris de jalousie! Un matin, comme nous arrivions à

l'extrémité du col de Chellata, du côté de la _K'bila-Ousammeur_ [La

Kabylie méridionale.], nous découvrons à mi-chemin de la _Maison d'or_

une bande de garçons de notre âge. Ils étaient dix à douze. Ah! nous les

eûmes bientôt reconnus pour nos ennemis! Mon premier mouvement fut de

leur courir sus; mais je me souvins fort à propos d'une parole que ma

mère m'avait bien des fois répétée: le temps n'est pas venu. Mes

camarades s'étonnaient de ma prudence:

--_Choua_! Choua_ [Doucement! doucement!]! leur dis-je; et j'ajoutai

gravement: le temps n'est pas venu.

A la tête de cette bande était Ali, le fils aîné du meurtrier de mon

père. Il se souvenait de mes dents et de mes ongles; car lorsque nous

nous rencontrâmes chez le _thaleb,_ il s'écarta de moi et ne répondit

pas à ma grimace. Au retour nous prîmes par deux sentiers différents,

moi suivi de mes camarades, lui des siens. Les choses continuèrent de la

sorte pendant quelque temps. Si le hasard nous mettait en présence, soit

aux abords de la _zaouïa,_ soit au col de Cheilata par où il nous

fallait passer tous, nous échangions des pierres. Voilà tout. Le père

d'Ali lui avait sans doute recommandé de ne point me chercher querelle;

et moi, de mon côté, je me faisais un devoir de respecter la volonté de

ma mère.

Nous refîmes longtemps, les uns et les autres, le même chemin après la

fonte des neiges et jusqu'en automne, oubliant pendant l'hiver une bonne

partie de ce que nous avions appris pendant l'été. J'en retenais, moi,

plus qu'eux pourtant, parce que ma mère Hasna me faisait répéter les

leçons du _thaleb_ et réciter avec elle les versets du Coran. Mais

j'arrive tout de suite à l'un des grands événements de ma vie.

Je touchais à mes quinze ans; je savais lire et même écrire assez

correctement. Ma mère était fière de moi, car à la _zaouïa_ de Chellata,

où elle était allée porter des présents, on lui avait dit que j'étais le

plus instruit des Aïth-Aziz. Cela avait vivement touché l'amour-propre

maternel. Tout le mérite en revenait à elle et non à moi, puisqu'elle,

m'initiait pendant les mois d'hiver à son propre savoir. Mais elle n'en

était pas moins heureuse de pouvoir dire dans tout le village qu'Ali des

Bou-Smaïl n'était qu'un âne, tandis que j'étais, moi son fils, un vrai

savant.

Au printemps, elle exigea que je reprisse encore le chemin de la

_zaouïa_ pour y être initié aux mathématiques, à l'astronomie, aux

règles de la versification et aux commentaires du Coran. Un soir en

remontant vers Chellata, je vis devant moi, dans l'âpre sentier, une

jeune fille, presque un enfant. Elle avançait péniblement, courbée sous

son fardeau trop lourd. Elle portait sur le dos une outre formée d'une

peau de bouc qu'elle était allée remplir à une source de la vallée.

La pauvre petite, qui ne m'avait pas aperçu, fondit tout à coup en

larmes. Je m'approchai d'elle, ému de pitié:

--Pourquoi pleures-tu? lui demandai-je.

--Je n'ai pas la force, me répondit-elle, de porter cette outre pleine

jusqu'au village, et si je reviens sans la provision d'eau, mon tuteur

me battra.

--A quel village, et qui est ton tuteur?

--Mon tuteur est le vieux Salem des Aïth-Aziz.

Je connaissais le vieux Salem: bien plus pauvre que nous, il ne vivait

guère que d'aumônes. Il était de tous les _thâams_ [Repas de fête.] pour

en dévorer les reliefs, et à chaque _khérif_ [Cueillette de figues.] il

allait de jardin en jardin mangeant des figues au point de s'en rendre

malade.

--Mais, dis-je à l'enfant, je ne t'ai jamais vue chez le vieux Salem, et

j'ignorais qu'il eût une pupille.

--Je ne suis chez lui que depuis deux jours, dit-elle. Orpheline et

n'ayant d'autre parent que lui, je suis tombée à sa charge. La _djemâa_

d'Agoussine, mon village, en a décidé ainsi.

--Comment t'appelles-tu?

--Yasmina.

--Eh bien, Yasmina, passe-moi ton outre pleine; je la porterai jusqu'au

sommet de la montagne.

Elle me regarda, étonnée. Les hommes, en effet, ne se chargent point de

pareils fardeaux. Ce sont les femmes et les filles qui vont chercher

l'eau à la source, et la remontent du fond de la vallée sur leurs

épaules, dans des cruches ou dans des outres. Yasmina souriait

maintenant, et ses grands yeux d'azur brillaient de plaisir autant que

de surprise.

Je ne sais ce qui se passa en moi; mais ce regard et ce sourire me

remuèrent jusqu'au fond de l'âme. Quand je vivrais cent ans, je les

reverrais toujours. Jusqu'au col de Chellata nous n'échangeâmes pas

trois paroles, et je ne sais non plus comment cela se fit, mais il me

parut que nous avions gravi le Djurjura en un instant. Je n'avais pas

senti sur mon épaule l'outre qui pourtant était fort pesante.

--Remets-moi cela sur le dos, dit-elle; je ne veux pas qu'on se moque de

toi.

Je fis ce qu'elle demandait.

--Mais demain, dis-je, iras-tu chercher l'eau comme aujourd'hui?

--Oui, demain et tous les jours.

--Eh bien, c'est moi qui la monterai jusqu'ici.

--_Allah isselmec_ [Allah soit avec toi.]! dit-elle; quel est ton nom,

pour que je puisse le bénir?

--Mohamed Ameur el Aïn des Aïth-Aziz.

Elle mit la main sur son coeur, et, fermant les yeux, elle reprit:

--Ce nom ne sortira jamais de là, pas plus que l'image de celui qui le

porte.

Nous ignorons l'ivresse du vin, mais nous connaissons celle des figues.

A l'époque de la récolte, par les beaux soirs d'automne, il arrive à

ceux qui la font de s'enivrer a force de manger de ces fruits savoureux,

à force surtout de parler, de rire et de s'ébattre au sein de

l'abondance. Nous n'avions, nous, ni figuiers ni figues, et j'étais

pourtant comme un de ces heureux. Je n'avais vu d'Yasmina que ses yeux;

mais, étendu sur ma _doukana_ [Couche kabyle.], je les apercevais au

fond de l'obscurité comme deux étoiles scintillantes. Mes oreilles

bourdonnaient; je ne pouvais dormir.

--Mohamed, tu ne dors pas, me dit ma mère; es-tu malade?

Je ne répondis pas et fis alors semblant de dormir. Je ne trouvai le

sommeil que fort tard dans la nuit. J'étais debout au point du jour.

Bel-Kassem, qui traduisait fidèlement les paroles du narrateur, ne put à

ce moment contenir son envie de rire:

--Ah! ah! s'écria-t-il, nous ne sommes pas tous, croyez-le bien,

d'humeur aussi sentimentale. J'ai épousé ma femme parce que je la

trouvais belle et qu'elle me plaisait; mais, à coup sûr, je n'eusse

point porté l'outre.

La réflexion de Bel-Kassem provoqua notre rire à tous. Cette gaieté

parut mortifier beaucoup le beau Kabyle. Il y eut entre le guide et lui

un échange de paroles aigres.

--Qu'est-ce donc? demanda madame Elvire.

--Il pense que nous nous moquons de lui et refuse de poursuivre son

récit.

--Ah! dis-lui bien, Bel-Kassem, que ce qu'il vient de nous raconter m'a

vivement touchée, que je l'estime beaucoup pour sa sincérité et sa

franchise, et qu'il me ferait de la peine s'il voulait en rester là.

Le beau Kabyle vit bien que le Général disait vrai; il s'inclina devant

lui en signe d'assentiment, et continua ainsi:

--Si j'entre dans ces détails sur mon enfance et ma première jeunesse,

c'est que mes actions viriles se trouvent là en germe, de même que le

chêne est contenu dans le gland. Avec quelle impatience le lendemain

j'attendis l'heure où je devais retrouver Yasmina à mi-chemin de la

crête! En approchant de cet endroit, mon coeur battait à se rompre; et

lorsqu'enfin, à un coude du sentier, j'aperçus la petite, j'eus un

éblouissement. Je restai devant elle les yeux écarquillés et respirant à

peine. Elle me souriait comme la veille; mais combien elle me parut plus

belle encore ce jour-là! La coquette s'était parée. Elle avait mis une

fleur dans ses cheveux, une _Maryem-el-Nouar_ toute pareille à celle que

j'ai cueillie pour vous, madame. Et quels cheveux! Dénoués, ils lui

tombaient jusqu'aux talons, l'enveloppant tout entière comme un manteau

d'or. Elle s'en était formé un diadème qui n'eût point déparé le front

d'une reine; et pour compléter sa coiffure, elle n'avait pas dû

vraiment, comme c'est l'usage ici, mêler à ses tresses blondes plusieurs

tresses de laine. Elle n'avait ni _thazath_ [Collier.], ni _kouneïs_

[Boucles d'oreilles.]; mais à défaut de _dahs_ [Bracelets en argent.] et

de _khralkhrals_ [Anneaux du même métal que les femmes portent aux

chevilles.] elle s'en était fait avec des feuilles d'alfa allongées et

luisantes. Je ne pouvais détacher mes yeux des siens: au fond de ces

yeux, bleus et profonds comme la voûte céleste, je découvrais le

paradis.

Elle m'apprit ce jour-là qu'elle avait dix ans, et que le vieux Salem la

maltraitait parce qu'il était forcé de la nourrir, n'ayant guère rien

lui-même à se mettre sous la dent.

A ses confidences je répondis par les miennes. Nous nous sentions si

heureux, et trouvions tant de plaisir à babiller, que le soleil

disparaissait derrière les montagnes des Iraten, quand nous atteignîmes

le col de Chellata.

--Le vieux Salem me battra, dit-elle; à demain, Mohamed.

--A demain, Yasmina.

Cependant, tout se sait au village. Les méchantes langues font chez nous

leur office comme ailleurs. Les Ben-Smaïl ne furent donc pas longtemps

sans apprendre que le _thaleb_ Mohamed, leur mortel ennemi, revenait

chaque jour de la _zaouïa_ de Chellata en compagnie d'une petite fille

et d'une outre pleine d'eau. Quel ridicule! Il fallait se régaler de ce

spectacle. Un soir, comme nous atteignions la crête, Yasmina marchant

libre et gaie à mon côté, et moi portant sur mon épaule l'affreuse outre

qui ressemblait à un chien noyé, nous trouvâmes, rassemblés sur le

plateau de Chellata, Ali et ses anciens camarades d'école. J'étais là

seul en face de toute la jeunesse du _sof_ ennemi. Nous fûmes accueillis

par une grêle de plaisanteries.

--Eh! grand _thaleb,_ disait l'un, est-ce dans cette outre que tu puises

ta science?

--Ne serait-ce pas plutôt, ajouta un autre, dans les beaux yeux

d'Yasmina?

Nous avancions toujours au milieu de leurs moqueries. Effrayée,

tremblante, la petite a saisi ma main et la serre avec force; moi, je

deviens pâle de colère, mais je ne réponds rien. Nous faisons ainsi

plusieurs centaines de pas et touchons au village, quand des mottes de

terre et même quelques pierres; viennent se mêler aux quolibets. Une de

ces pierres effleure la joue de ma compagne. En voyant son sang couler,

je suis saisi d'un transport furieux. Je pousse un grand cri, je bondis

comme une panthère vers le premier qui s'offre à ma rage: c'est Ali, qui

se trouve en tête de la bande. Saisissant l'outre des deux mains, je la

fais retomber de toutes mes forces sur sa tête.

S'il ne fut pas assommé du coup, il ne le dut certes pas à moi. Mais la

peau se déchira, l'eau se répandit, et c'est ainsi qu'il en fut quitte

pour une défaillance. Tandis que ses camarades le faisaient revenir à

lui, je mis mes jambes à mon cou et entraînai Yasmina jusqu'à l'entrée

du village. Au moment de nous séparer:

--Cher Mohamed, me dit-elle, tu as le courage du lion.

Et ses yeux brillaient d'amour et d'enthousiasme.

--Chère Yasmina, lui répondis-je, je t'aime et je t'épouserai!

Nous échangeâmes alors le premier, l'ineffable baiser.

Cependant l'affaire fit du bruit. Je racontai à ma mère Hasna comme elle

était arrivée. Je ne lui cachai rien. Elle m'écouta en silence, demeura

un instant pensive, et puis elle dit:

--C'est écrit! c'est la volonté d'Allah; il faut donc se soumettre.

Je voulus lui sauter au cou. Elle me repoussa, mais avec douceur:

--Tu n'ignores pourtant pas, dit-elle d'un ton sévère, que le _kanoun_

des Aïth llloula-Oumalou porte ceci: Au nom du Dieu clément et

miséricordieux, qu'il ait en sa grâce notre Seigneur Mohamed et ses

compagnons. Ainsi soit-il. Quand un homme va à la fontaine des femmes,

il paye dix réaux [Le réal vaut 2 fr. 50 cent.]; s'il accoste une femme

sur une route, il en paye vingt.

--Mais je sais aussi, _imma,_ répondis-je, que le Coran nous prescrit

d'assister notre prochain en détresse, sans distinction de sexe, et que

ce soit à la fontaine, sur la route ou ailleurs.

--Allons, c'est bien, fit-elle en riant, je vois que tu n'as plus besoin

d'aller chez les _tolbas_ de Chellata. Mais tu es en état de porter un

fusil, et en âge d'être présenté à la _djemâa_ pour prendre place parmi

les défenseurs du village.

Je fus donc présenté par mon tuteur à l'assemblée des Aïth-Aziz. J'y fus

bien accueilli par les amis de mon père, et, en général, par tous les

hommes des _kharouba_ qui n'étaient point engagés dans la querelle des

El-Aïn et des Bou-Smaïl. D'ailleurs, mon aventure avec Ali avait fini

par tourner à mon avantage; et les derniers rieurs n'avaient point été

de son côté. Quand pour la première fois j'allai à un _eurs_ [Fête.],

armé du fusil de mon père, et que je fis parler la poudre, rien n'eût pu

vous donner une idée de ma fierté et de ma joie.

Vers le même temps, le bruit commençait à se répandre dans toute la

Kabylie que cette fois l'arrivée du _Moule-Sâa_ [Le maître de l'heure,

le régénérateur attendu du monde musulman.] était proche. Cependant, la

mort de Bou-Bar'la [L'homme à la mule.] avait singulièrement diminué,

dans la haute montagne, l'influence des derviches arabes qui viennent y

prêcher la guerre sainte. On avait acquis la preuve que ce prétendu

chérif qui avait commencé par vendre, sous sa tente, des remèdes aux

femmes stériles, au _Souk-el-Had_ [Marché du dimanche.] des Oulad-Dris,

et qui s'était fait passer ensuite pour Si-Mohamed ben Abd-Allah [«Un

homme viendra après moi, son nom sera semblable à celui de mon père, et

le nom de sa mère sera semblable à celui de la mienne. Il me ressemblera

par le caractère, mais non par les traits du visage; il remplira la

terre de justice et de vérité.» Commentaire du Coran.--Aucapitaine.

_Les Kabyles et la colonisation de l'Algérie._] en personne, n'était

qu'un imposteur. Ce très-habile homme avait réussi, par ses diableries,

à soulever une partie de nos tribus, et même à abuser de notre vraie

sainte des Aïth Illilten, Lalla Fathma-Bent-Cheikh. Il nous avait

annoncé que les Roumis s'éloignaient de la terre d'Afrique [A l'époque

de la guerre d'Orient, quand on réduisait toutes les garnisons pour

envoyer les troupes en Crimée.]. Il se prétendait invulnérable comme

Mohamed-el-Debbah. Un jour, ayant son burnous traversé par une balle, il

dit à ses partisans: «On ne peut m'atteindre avec le fer ou le plomb.

Les infidèles le savent; c'est pourquoi ils essayent de me tuer avec des

balles d'or: voyez!» Et il leur montra une balle recouverte d'une

feuille d'or. Ce qui n'avait pas empêché le caïd Lakhdar-el-Mokrani des

Aïth Abbès de lui trancher la tête d'un coup de sabre [Le 26 décembre

1854.]. Et quelque temps après nous avions vu aussi les Roumis revenir

en grand nombre [Après la guerre d'Orient.]. En sorte que, sur nos

_souks_ [Marchés.], les derviches trouvaient nos oreilles moins ouvertes

que par le passé.

Cependant ils arrivaient plus nombreux que jamais de l'Ouest, et tous se

prétendaient envoyés par Allah pour nous annoncer la prochaine

libération de la terre africaine. Ceux d'entre nous qui avaient eu déjà

à souffrir de la guerre, ceux dont les Français avaient brûlé les

villages, coupé les oliviers et les figuiers, disaient alors: «Si

l'étranger veut escalader nos montagnes pour nous réduire en esclavage

nous le rejetterons dans la vallée et punirons son orgueil; mais nous ne

sommes point des Arabes fanatiques, et nous ne devons pas appeler sur

nos villages et sur nos familles le fléau de la guerre.» Ainsi

parlaient-ils dans les _djemâa,_ et leur avis y prévalait le plus

souvent. Lalla-Fathma elle-même, quoiqu'ardente patriote, tenait alors

ce langage, en dépit des excitations des _khouâns_ [Frères associés de

l'ordre de Si Mohammed Abd-er-Rhaman bou Kobrin.]. Elle pour qui

l'avenir était un livre ouvert, y voyait-elle, la sainte illuminée, que

les jours de notre indépendance étaient comptés, ou bien se

flattait-elle encore de pouvoir détourner la foudre déjà suspendue sur

toute la Kabylie?

Les choses étaient ainsi au printemps de 1857. L'hiver avait été

très-long, très-rigoureux. Durant de longs mois, nous étions restés dans

nos maisons emprisonnés par la neige, tout pareils à des oiseaux en

cage. Cette réclusion nous est fort pénible à nous qui aimons à nous

mouvoir en liberté; mais elle l'avait été doublement pour moi: car c'est

à peine si j'avais pu une fois ou deux échanger quelques paroles avec ma

bien-aimée. En voyant tomber incessamment la neige qui élevait entre

Yasmina et moi un obstacle infranchissable, je me rongeais les ongles

d'impatience; ou lorsque j'entendais gronder les avalanches qui, par

endroits, comblaient la vallée, et ailleurs formaient de nouvelles

montagnes, je perdais courage; je me disais en cherchant quelque coin

sombre: non, jamais toute cette neige ne fondra, jamais je ne verrai la

fin de cet affreux hiver. Il se termina pourtant comme les autres. Ce

fut dans la nature une explosion de joie, et moi je n'avais jamais si

bien compris qu'alors la chanson des oiseaux.

Un matin,--j'avais dix-sept ans depuis la veille--je me dirigeai vers la

demeure du vieux Salem. Un chaud soleil d'avril faisait éclater les

bourgeons au bout des branches. Mon coeur bondissait dans ma poitrine;

j'avais des ailes aux pieds. Ma bonne mère m'avait dit:

--Je ne sais en vérité comment nous ferons pour nourrir une femme et des

enfants; mais tu le veux... va donc!

En me voyant ma bien aimée changea de couleur; elle devinait le but de

ma visite. Quant au vieux Salem, il ne me fit aucun accueil; au

contraire, son visage s'allongea:

--Que me veux-tu? dit-il brusquement.

--Je viens, lui répondis-je, te demander pour femme ta pupille Yasmina.

--Et quelle somme m'apportes-tu?

--Quelle somme? Tu sais bien que je ne suis guère plus riche que toi.

Mais à défaut d'argent, j'ai de bons bras, et j'aime cette jeune fille.

Je n'ai pas sans doute à t'apprendre que les battements de son coeur

répondent à ceux du mien.

--Ce que je sais, dit le vieux Salem en faisant une méchante grimace,

c'est qu'Yasmina est un trésor, et qu'on ne l'obtiendra qu'en m'en

offrant un bon prix. D'ailleurs, je remplis mon devoir de tuteur en ne

la voulant pas vouer à la misère.

En arrivant là j'étais à mille lieues, je l'avoue, d'un semblable refus.

--Mais, objectai-je, votre pupille est une charge pour vous, et dans ma

maison elle aura moins de privations à subir que dans la vôtre.

Le vieux Salem prit un air courroucé:

--Qu'en sais-tu? s'écria-t-il; qui t'a donné le droit de supposer cela

et surtout de le dire? Est-ce qu'Yasmina se serait plainte à toi? S'il

en était ainsi...

En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura · 第 12 / 17 段