change: l'Afrique du Sud, l'Afrique torride, l'Afrique fauve, est en
face de nous! C'est la Kabylie méridionale dans sa robe pierreuse, jaune
ou grise, étrangement ornementée de broderies sombres par les oliviers,
les genévriers, les lentisques, les lauriers-roses. Entre le Djurjura et
les montagnes tourmentées des Aïth-Abbès qui nous regardent, s'ouvre un
abîme, la vallée de l'Oued-Sahel: torrent impétueux en hiver, aussi
large alors qu'un fleuve américain, la rivière n'est à présent qu'un
mince filet d'eau; et, à la distance où nous en sommes, on la prendrait
pour une anguille qui se tortille dans la vase. Mais qu'est-ce que ce
mamelon qui s'élève arrondi comme un dôme au milieu de son lit à sec? et
par quel caprice bizarre la nature a-t-elle jeté en cet endroit ce piton
isolé, que ses lignes si régulières font ressembler à un monument érigé
par la main de l'homme? C'est Akbou, et son sommet garde quelques
pierres romaines. Tout fait croire qu'il y eut là un tombeau. Mais
derrière Akbou, quel est ce labyrinthe profondément creusé dans le flanc
des montagnes où la rivière se promène en d'inextricables méandres?
N'est-ce pas un derviche sorcier qui a tracé avec son bâton magique ces
sillons étrangement contournés, pour en former un dessin d'arabesques
cabalistiques? C'est l'Oued-bou-Sellam. Partie des environs de Sétif et
enrichie en chemin des eaux de vingt affluents, cette rivière se marie
au frère du Sébaou, l'Oued-Sahel, qui devient alors, et jusqu'à son
embouchure, l'Oued-Summam. Avant d'être l'Oued-Summam et l'Oued-Sahel,
le grand fleuve de la Kabylie méridionale a été l'Oued-Ziane et
l'Oued-Douss, qui naissent au sud et au sud-est d'Aumale. Dans la saison
des pluies, son lit, large de trois à quatre cents mètres, devient
pourtant trop étroit et déborde parfois en quelques heures, quand
accourent, gonflés subitement par le déluge africain, ses nombreux
affluents: l'Oued-Mahrir et l'Oued-Amazin, avec l'Oued-bou-Sellam sur la
rive droite; l'Oued-el-Berd, l'Oued-Ouakoura, l'Oued Mlikeuch et
d'autres sur la rive gauche, qui tombent du Djurjura. Comme je l'ai dit
ailleurs, ce cours d'eau ouvre de l'ouest à l'est, dans les montagnes
berbères, une brèche parallèle à celle du Sébaou: l'une et l'autre
isolent, au nord et au midi, le grand massif djurjurien; et les deux
vallées sont comme les fossés, tantôt à sec, tantôt remplis d'eau, de
cette forteresse de géants. Nous voici au bout du défilé, où une brise
fraîche nous a caressé le visage. Mais, de décembre à mars, de furieuses
rafales y précipitent des tourbillons de neige, qui le ferment ou en
font un passage redoutable. Le versant sud ne nous montre qu'une partie
de sa surface convexe. A droite, sont les contreforts des Aïth-Mlikeuch;
à gauche, se dresse un mur vertical de quinze cents mètres, où suinte
l'eau des dernières neiges; devant nous s'enfonce un escalier de géants,
qu'en 1857, pendant la campagne, les sapeurs français ont quelque peu
retouché. Auprès du casse-cou d'hier et de ce matin, cela peut passer
pour une route de première classe.
--Bel-Kassem, quel est ce village?
--C'est la _zaouïa_ de Chellata, Madame. La mère de Si-Mohammed
Saïd-ben-Ali-Chérif y demeure près des tombeaux de son mari et des
ancêtres de son fils.
--Tu en parles avec plus de respect que des autres femmes.
--Elle est aussi plus respectable.
--Est-ce une maraboute?
--Ils sont tous marabouts dans cette famille, qui est très-vénérée ici.
--Pourquoi?
--Depuis plusieurs siècles, elle exerce dans l'Oued-Sahel l'autorité du
bien. Originaire du Maroc, elle vint s'établir dans le pays, peut-être à
l'époque ou les Maures furent obligés de quitter l'Espagne. Beaucoup des
marabouts de Kabylie, notamment ceux du littoral, sont leurs
arrière-petits-fils. Il existe dans nos montagnes, surtout du côté de la
mer, des villages entiers de marabouts qui s'appellent entre eux
_andalous_. D'autres sont venus directement de l'Ouest presque nus et en
mendiant. Accueillis par les tribus comme de pieux pèlerins et envoyés
d'Allah, ils y ont fondé des _zaouïa_, ou sont restés dans les villages
pour y apaiser les discordes intestines et pacifier les _sofs_ en
guerre. Ainsi fit mon arrière-grand-père.
--Tu es donc marabout?
--Sans doute: tout fils de marabout est marabout, et engendre des
marabouts jusqu'à la consommation des temps.
--Tu ne nous l'avais pas dit.
--Je n'en tire pas vanité: un marabout est un homme ni plus ni moins
qu'un autre.
En ce moment, un passant s'approcha du guide pour lui baiser la main.
Bel-Kassem ne s'en montra pas plus fier.
--A la bonne heure! dit le Philosophe, nos prêtres et nos moines
feraient bien d'apprendre de toi l'humilité chrétienne.
--Mais de marabout comment es-tu devenu soldat?
--Il est assez rare, en effet, qu'un marabout se voue aux armes, à moins
qu'il n'y soit poussé par le fanatisme religieux. Dans les guerres de
tribus et de villages, il ne remplit que le rôle de parlementaire ou de
pacificateur. On dit communément: un marabout est une femme qui ne se
bat pas. Je vous prie de croire, se hâta d'ajouter finement Bel-Kassem,
que je suis bon à faire mentir de toute façon un si méchant dicton. Je
me suis fait soldat parce que, tout marabout que j'étais, je ne savais
pas faire de miracles.
--Tu y crois donc aux miracles?
--Assurément.
--Et tu as essayé d'en faire?
--Oui.
--Comment t'y es-tu pris pour cela?
--D'abord, j'ai épuisé toute la science du _thaleb_, la lecture,
l'écriture, la versification, les mathématiques et l'astronomie, le
Coran et ses commentaires, les principes de droit, bref, tout ce qu'on
enseigne dans les grandes _zaouïa_, dans celle de Chellata, par exemple,
la plus renommée de toute la Kabylie. Ensuite, j'ai jeûné, j'ai prié,
j'ai conjuré les _djenouns_, et jamais je ne suis parvenu à altérer la
moindre loi de la nature.
--Eh! mon ami, tu as donc acquis la preuve que les prétendus miracles ne
sont que mômeries qu'on les fasse à Paris ou sur le Djurjura?
--Cependant nous avons des marabouts, comme vous des saints et des
prophètes, qui possédaient le don du miracle.
--On enseigne cela dans nos écoles comme dans les tiennes; mais le jour
n'est pas loin où le bon sens public aura fait justice de cet abus.
--Oh! Monsieur, on aura bien du mal à faire croire aux Kabyles que
certains de leurs marabouts n'ont pas le pouvoir de déranger l'ordre
naturel.
--Pas plus, mon ami, qu'on n'en aura à démasquer nos marabouts à nous,
qui suent sang et eau pour remettre à la mode des jongleries de l'an
mil. Des écoles, des _zaouïa_ où la jeunesse apprendrait à ne pas
mépriser la raison, mais à s'en servir sans cesse et avec une entière
confiance: il n'en faudrait pas plus. Mais tous vos marabouts
prêchent-ils le surnaturel comme les nôtres, et tous aussi cultivent-ils
le champ fécond de la sorcellerie? par exemple, allume-t-on des
chandelles dans la même paroisse à la fois pour qu'il pleuve et pour
qu'il ne pleuve pas? Tous sont-ils fanatiques au point de maudire et de
vouer au diable les bonnes gens qui font le bien sans eux et refusent de
leur payer la dîme?
--Non: il y en a, bien qu'ils soient rares, qui ne maudissent personne,
pas même les _Roumis_, et qu'on honore pour leur sagesse et leur vertu.
Ils donnent d'une main ce qu'ils reçoivent de l'autre, et leur vie
édifiante est tout amour et charité. Ce sont de vrais saints, ceux-là;
mais, je le répète, ils sont rares.
--Comme chez nous!
--La _zaouïa_ de Chellata, demandai-je, est une école pour les enfants
ou pour les adultes?
--On y trouve des _tolbas_ de tout âge.
--Sont-ils nombreux?
--Deux à trois cents.
--Et que payent-ils chacun?
--Rien. C'est Ben-Ali-Chérif qui paye pour tous.
--Il est donc bien riche?
--Lui! il ne pourrait jamais épuiser son trésor. Vous ne savez pas
l'histoire de la _Maison d'or_?
--Non.
--Eh bien, les ancêtres de l'aga, qui étaient des saints, érigèrent,
dans un endroit connu de lui seul, une maison où l'or vient comme la
mauvaise herbe dans ce champ. Plus ils en prennent pour faire le bien,
et plus leurs richesses augmentent. C'est un miracle, cela, pourtant, et
un miracle authentique!
--Dis plutôt une allégorie charmante et toute à l'honneur de cette
famille, puisqu'elle vous apprend qu'en faisant le bien autour d'eux,
ces chérifs, fils d'Ali, ont grandi dans le pays en autorité, en
considération et en richesse.
--Vraie ou non, cette explication me satisfait et me plaît. Au milieu de
vous, je finirais par devenir raisonnable, quoique marabout. L'aga
s'enrichit donc à dépenser, bon an mal an, deux cent mille francs pour
sa _zaouïa_: car ce n'est pas seulement une école, mais aussi une maison
hospitalière où chacun est admis, sans qu'on lui demande de quel pays il
est, d'où il vient, où il va, ni s'il est riche ou pauvre. Jamais non
plus, là, on ne vous dit: Quand partez-vous? Que vous y restiez un jour,
huit jours ou un mois, on ne vous refuse pas votre place sur la natte et
autour du plat. Vous y demeureriez pendant toute une année, qu'on ne
vous dirait pas encore: Allez-vous en! C'est la seule _zaouïa_ établie
sur ce pied-là. Aussi les Kabyles s'en font gloire, et les Arabes n'en
ont jamais eu de pareille. Aux fêtes religieuses, plus de mille pauvres
viennent y manger le kouskoussou à la viande. Oui, vous avez raison: le
trésor inépuisable et qui grandit sans cesse, c'est la reconnaissance
des malheureux.
--Mais les autres _zaouïa_, de quoi vivent-elles?
--De _ziara_ et d'_achour_ [Offrandes et quêtes.]. Elles possèdent aussi
des terres, du bétail, des figuiers et des oliviers provenant de legs
pieux. Ce fonds est exploité par des _khemmes_ [Métayers.], qui
prélèvent un cinquième de la récolte, ou au moyen de corvées
religieuses. Ces _touïza_, comme celles pour les pauvres, sont imposées
par les _djemâa_, car l'_oukil_ et les _tolbas_ n'exercent parmi nous
aucune autorité. En Kabylie, la religion n'est pas du tout mêlée à la
politique, comme en pays arabe. Pour les _zaouïa_ qui nourrissent nos
pauvres et instruisent nos enfants, nous travaillons, mais
volontairement: chacun leur donne ce qu'il veut, ce qu'il peut. Les
écoliers payent une rétribution scolaire, un ou deux francs par mois ou
l'équivalent en nature, moyennant quoi ils y reçoivent l'instruction, le
vivre et le coucher. Après les vacances, les petits, quand les parents
sont dans l'aisance, emportent de la maison quelques douceurs pour
l'_oukil_: du miel, des oeufs ou des gâteaux; mais les parents sont-ils
pauvres, les petits ne payent rien et n'emportent avec eux que la
planchette où sont gravés les versets du Coran.
--Et à la _zaouïa_ de Ben-Dris, chez les _tolbas_ du bâton, qu'est-ce
donc qu'on enseigne?
--Oh! pour celle-là, répondit le guide en faisant la grimace, c'est le
revers de la médaille; elle est à deux pas d'ici: un vrai coupe-gorge,
habité par les fils perdus de la montagne et de la plaine. Le 19 mars
1851, ils se ruèrent avec Bou-Bar'la sur Chellata: le faux chérif se
flattait d'enlever le vrai chérif pour l'égorger et se mettre à sa
place; mais, du haut de leurs tours, que vous voyez d'ici, les _tolbas_
de la science fusillèrent très-vigoureusement les _tolbas_ du bâton.
Ces malfaiteurs réussirent pourtant à faire sur Ben-Ali-Chérif, ou
plutôt sur les pauvres, une _razzia_ de trois cents boeufs et de trois
mille moutons.
--Mais, interrompit madame Elvire, est-ce qu'ils ne pourraient pas nous
_razzier_ un peu, nous aussi?
--Oh! ce n'est pas l'envie qui leur en manque, et, s'ils ne vous tirent
pas des coups de fusil dans le dos pour vous dépouiller ensuite et
piller vos bagages, c'est qu'ils savent bien qu'ils payeraient de leur
tête un cheveu enlevé à la vôtre. C'est ailleurs, maintenant, qu'ils
vont faire leurs mauvais coups; ils reviennent seulement pour cacher
leur butin dans leur antre. Quand un objet a été volé n'importe où, on
est presque certain de le retrouver chez les Ben-Dris, car tous
pratiquent I'industrie de l'_oukaf_ [Recéleur.].
--Est-il vrai que vos _kanouns_ tolèrent le recel?
--Ils ne le punissent pas.
--Mais, si l'_oukaf_ n'est pas puni, il est du moins méprisé?
--Non.
--Comment expliques-tu cela?
--C'est la coutume. D'abord, le volé retrouve son bien, grâce à
l'_oukaf_; il le rachète; puis, avec la pièce de conviction en main, il
a plus de chance de retrouver aussi le voleur qu'en pays arabe, où
celui-ci disparaît avec elle pour aller la vendre sur quelque marché
éloigné.
--Bel-Kassem, mon ami, objectai-je, cela est bien subtil!
--Monsieur, ce n'est pas ma faute! Chez nous, chacun tient énormément à
ce qu'il a, et j'en connais plus d'un qui ne troquerait pas sa vieille
calotte de cuir contre une neuve. A se laisser dépouiller de si peu que
ce soit, on éprouve une sorte de honte.
Et cela montre, dit le Philosophe, combien est profond chez le Kabyle le
sentiment de la personnalité humaine.
Aux approches de Chellata, le guide descend de son mulet: c'est une
marque de déférence envers les grands marabouts dont la _koubba_ à
coupole blanche reluit par-dessus le village. Les saints kabyles sont
tout aussi susceptibles que les saints romains, et, pour le moindre
manque d'égards, ils vous jettent un mauvais sort ou vous cassent la
tête au fond d'un précipice, lorsqu'ils ne vous vouent pas à Satan pour
l'éternité des siècles. C'est ainsi que le terrible Sid-Ali-bou-Nab, le
marabout à la grosse dent, anathématisait les Kabyles du haut Djurjura,
ni plus ni moins que s'ils eussent été des libres penseurs et lui le
pape noir en personne.
A l'entrée de Chellata, nous trouvons plusieurs jeunes _tolbas_ près
d'une jolie fontaine alimentée par l'eau des neiges: visages, mains,
vêtements, toute leur personne est d'une extrême propreté, qui console
nos yeux affligés par les ordures kabyles. Dans le village, au milieu
d'un fouillis de masures, s'élève une charmante maison mauresque: c'est
le père de l'aga qui l'a construite, et sa mère l'habite à présent.
--Mais lui, Bel-Kassem, où demeure-t-il? Tu nous avais parlé d'un palais
de France.
--Oui, Madame. Ne le vois-tu donc pas là à pieds?
--Ce point blanc, sur la rive gauche de l'Oued-Sahel?
--C'est le palais de Ben-Ali-Chérif. Les Français l'ont érigé en 1855.
--Mais, mon ami, il tiendrait dans ma main.
--Ah! ah! nous n'y sommes pas. Pour y arriver, Madame, il te faudra cinq
minutes, cinq toutes petites minutes.
En effet, nous descendons, nous descendons, jamais nous ne finirons de
descendre. Et quel escalier! Si les sapeurs français l'ont retouché en
1857, les montagnards kabyles l'ont depuis refait à leur mode. Nous
rencontrons bon nombre de gens qui se rendent à un marché ou en
reviennent. Un jeune homme, presque aussi beau que celui d'Aïth-Aziz,
vient regarder madame Elvire en plein visage. Bel-Kassem lui crie d'une
voix terrible: «Qui t'a permis de regarder cette illustre maraboute?» et
il aveugle le téméraire en lui tirant brusquement son burnous sur les
yeux. Celui-ci, effrayé, s'enfuit à toutes jambes, ne sachant pas au
juste ce qu'il a le plus à craindre: la colère d'une maraboute ou la
vengeance d'un mari. Et nos muletiers de rire, et Bel-Kassem de se
tordre sur le dos de sa bête, où il est remonté.
--Voici encore un marabout, dit le guide en riant, un marabout qui
pique!
C'était un buisson épineux, tout couvert de petits morceaux d'étoffe,
blancs, rouges, noirs, et de touffes de crin ou de laine, les uns
arrachés au burnous, au haïk, à la coiffure; les autres, au bât, au cou
du mulet, à la toison du bélier ou de la brebis.
Si vous avez une commission pour la Mecque, ajouta Bel-Kassem moqueur,
vous n'avez qu'à la lui remettre; et dans six mois, s'il plaît à Allah,
vous viendrez lui demander la réponse.
Il fît part aux muletiers du précieux avis qu'il venait de nous donner,
et, ce fut entre eux à qui rirait le plus fort, tous oubliant qu'ils
marchaient depuis six heures du matin et qu'il en était cinq du soir.
Le soleil incliné vers l'horizon projetait sur la vallée de l'Oued-Sahel
les grandes ombres djurjuriennes, lorsque nous arrivâmes chez le maître
de la Maison d'or. Pendant la descente, le beau kabyle n'avait cessé de
guider le mulet de madame Elvire, veillant avec un soin extrême à ce que
la bête ne fît pas le moindre faux pas. Le long de la route, il nous
avait raconté son histoire. La voici.
CHAPITRE IV
LES EXPLOITS DU BEAU KABYLE.
--Je suis de la tribu des Aïth-Illoula-Oumalou. C'est l'une
des six des _Zouaoua Cheraga_ [Zouaoua de l'Est.]. Nous
occupons depuis un temps immémorial les hautes pentes de
la montagne entre la crête du Djurjura, les Aïth-Illilten, les
Aïth-Idjer et les Aïth-Zikki. Ceux de nos villages qui ont leurs terres
du côté de la vallée ne manquent point de bien-être. Ils s'entendent
surtout à la culture des figuiers: aussi vient-on leur en acheter de
plusieurs lieues à la ronde. Nous, les Kabyles du rocher, nous sommes
moins favorisés. Dans la haute montagne, nous n'avons ni figuiers ni
oliviers, à peine assez de terre pour ne pas mourir de faim, nous et
notre bétail, que nous mettons paître, en été, sur la cime du Djurjura.
Mais, durant les longs mois d'hiver, nous vivons avec nos bêtes dans nos
maisons, enfouis sous la neige et au milieu de tempêtes si terribles,
qu'on s'étonne que le rocher lui-même puisse résister à la violence du
vent. Nous n'avons guère alors pour nourriture que de la farine de
glands doux mélangée d'un peu de farine de froment ou d'orge, et notre
bétail ne fait pas meilleure chère. Nous ne pouvons lui donner que des
feuilles de frêne avec un peu de foin ou de paille.
Il faut croire qu'Allah a mis dans le coeur des hommes un ardent amour
pour les lieux où ils sont nés: car, si misérables que nous soyons, bien
peu parmi nous imitent les Kabyles des autres tribus, qui, au printemps,
émigrent en grand nombre et reviennent à l'automne, après avoir gagné
quelque argent dans le Tell. Beaucoup vont chercher fortune jusqu'à la
frontière du Maroc. Mais il semble que notre rocher nous attache
d'autant plus fortement à lui, qu'il nous fait la vie plus dure.
Ce n'est pas pourtant que nos ancêtres y soient nés et qu'ils nous aient
donné le goût de la misère. Ma mère Hasna, qui appartient à une famille
de savants marabouts, m'a souvent raconté que, dans les premiers temps,
les Kabyles du rocher, et notamment les Aïth-Illoula-Oumalou, comme
leurs voisins les Mlikeuch, habitaient la plaine fertile qui s'étend le
long de la mer, entre l'Atlas, Dellys, Alger et au delà d'Alger. Ils
possédaient de nombreux troupeaux et vivaient dans l'abondance. C'est là
une tradition qui s'est conservée dans plusieurs tribus de la haute
montagne. Longtemps, oui, bien longtemps avant les _Roumis,_ une masse
d'hommes portant des armes terribles étaient venus de l'Ouest ou bien du
Nord par la mer; ils s'étaient jetés comme des lions et des panthères
sur ces heureuses populations du Tell, les refoulant devant eux et
contraignant quiconque ne voulait point subir leur joug à chercher un
refuge dans les rochers djurjuriens. Il n'est donc pas surprenant que
les pères de nos pères nous aient transmis, avec leur sang, un si grand
amour de la liberté. Plutôt que d'accepter la servitude, ils ont préféré
renoncer, pour eux et pour leurs descendants, au paradis terrestre.
Depuis ces temps inconnus, nous avons, du haut de nos _thamgouth,_ bravé
tous les conquérants étrangers qui passaient au pied du Djurjura, dans
la vallée de l'Oued-Sahel. A leurs vaines menaces, nous répondions par
des moqueries accompagnées d'une grêle de pierres; les Mlikeuch leur
jetaient un chien en signe de mépris; les Aïth-Iraten leur faisaient le
même accueil dans la vallée de l'Asif-Sébaou. Voilà pourquoi nous nous
sommes toujours considérés, eux et nous, comme les _manefguis_
[Patriotes.] par excellence. Et, lorsqu'en mai 1857, nous vîmes le
drapeau français flotter sur le Souk-el-Arba, nous refusâmes d'abord
d'ajouter foi au témoignage de nos yeux. Puis, obligés de nous rendre à
l'évidence, nous décidâmes avec nos alliés des Illilten, des Idger, de
Ithourar, des Yahia et des Zikki, de nous dévouer au salut de
l'indépendance kabyle.
Arrivé à ce point de son récit, le beau Kabyle se tourna vers madame
Elvire et lui dit:
--Bel-Kassem m'assure que vous désirez connaître, non-seulement comment
on se bat, mais aussi comment on aime dans nos montagnes. Eh bien,
Madame, pour vous contenter, je ne puis mieux faire que de vous raconter
brièvement ma vie.
Le visage du narrateur se voila de tristesse:
--Je doute, reprit-il, que mon récit vous fasse plaisir: car vos yeux
disent combien vous êtes bonne, et je suis malheureux. Mon coeur s'est
partagé entre deux grands amours: ma patrie et ma fiancée; il est frappé
dans l'un et l'autre.
--Dis lui, Bel-Kassem, que, s'il lui est pénible de retourner dans le
passé, nous renonçons au récit de ses exploits et de ses amours.
Le guide traduisit les paroles du Général.
--Non, répondit le beau Kabyle: je suis touché de l'intérêt que Madame
daigne me témoigner, et je tiens à lui montrer que, si barbares que nous
lui paraissions être, nous ne sommes pourtant pas plus étrangers aux
nobles passions que ses compatriotes de France. Mon village touche à la
crête du Djurjura. Vous vous y êtes arrêtés aujourd'hui, et avez vu
qu'il se trouve à l'extrême limite des terres cultivées. Au-dessus, il
n'y a plus rien que la roche nue.
Les _kharouba_ [Familles.] des Aïth-Aziz sont pauvres, très-pauvres,
sauf deux ou trois enrichies dans une industrie coupable à vos yeux,
mais qui ne l'est point aux nôtres: le recel. Nous réprouvons le vol, et
nos _kanouns_ le punissent; mais l'_oukaf_ [Le recéleur.] nous fait
retrouver l'objet volé, qui, racheté par lui à vil prix, rentre en notre
possession sans qu'il nous en coûte trop cher. Aussi ces familles
d'_oukafs_ ne sont pas moins considérées que d'autres qui ne demandent
leurs ressources qu'à la culture ou à l'élève du bétail. Et même, en
raison des biens qu'elles possèdent, elles exercent souvent, sinon
toujours, dans la _djemâa_ une influence prépondérante. Nos _amins_
étaient fréquemment choisis parmi leurs membres.
Cependant ma mère Hasna nourrissait contre ces familles, surtout contre
l'une d'elles, une haine implacable. Pourquoi? Vous allez le savoir. Ma
_kharouba_ n'avait pas toujours été parmi les plus pauvres. Ma mère
Hasna avait connu le temps où nous possédions des champs dans la vallée,
des boeufs et des moutons dans la montagne. Et la preuve, c'est que mon
père avait pu acquérir en mariage la fille unique d'un marabout vénéré
de Tirourda, Saïd-el-Hadj, très-riche lui-même. Il ne lui en avait pas
coûté moins de deux cents douros d'Espagne, soit plus de mille francs.
Eh bien, toute notre richesse s'en était allée chez ces _oukafs,_ et
principalement dans la _kharouba_ des Ahmed-bou-Smaïl. Comment? C'est
bien simple: mon père était un homme généreux. Dans la _djemâa,_ il
était toujours le premier à proposer l'_ouzia_ [Distribution de viande
aux familles du village.], afin que les pauvres pussent manger un peu de
viande. Quand la caisse municipale était vide, il donnait le bon exemple
en offrant un boeuf ou plusieurs moutons. Dans la cour de notre maison,
il y avait un hangar pour les hôtes; et tous les voyageurs sans
ressource y étaient logés et nourris. Allait-il en pèlerinage à la
_zaouïa_ de Chellata ou à toute autre, sa piété se répandait en _ziara_
[Dons volontaires.]. Enfin, à chaque événement heureux, comme par
exemple ma naissance, il s'empressait d'inviter à un _thâam_ [Repas de
réjouissance.] parents et amis; ou bien, s'il était invité quelque part
lui-même à un _eurs_ [Fête.], il se montrait également prodigue envers
les danseuses et le maître de la maison. Aux danseuses, il jetait des
pièces d'argent; et, lorsqu'après le repas on avait, selon l'usage,
déplié le mouchoir destiné à recevoir l'offrande des convives, il y
vidait entièrement sa bourse, ne voulant pas que quelqu'un pût se vanter
d'avoir été plus généreux que lui. Ce brave homme s'appelait
Mohammed-Ameur-el-Aïn.
Sa femme Hasna, qui, digne fille d'un _thaleb_ [Savant.], était aussi
instruite que belle, lui faisait d'inutiles remontrances sur ses
prodigalités. Il l'écoutait et lui promettait de suivre ses sages avis:
car, si la femme, en général, est parmi nous assez méprisée, nous savons
pourtant honorer celle qui le mérite. Mais dès le lendemain, comme l'eau
qui suit sa pente et court à la rivière, lui retournait à ses habitudes
de générosité ruineuse.
Or les Ahmed-bou-Smaïl n'étaient pas seulement des _oukafs_; ils
pratiquaient aussi la _r'ania,_ c'est-à-dire qu'ils prêtaient sur
hypothèque à la manière kabyle. Nos champs, puis nos troupeaux passèrent
ainsi entre leurs mains. Ils en devinrent d'abord les usufruitiers,
après en avoir remis en argent le tiers ou même seulement le quart de la
valeur à mon père.
Mais voici qu'une contestation s'étant élevée, lui qui avait la main
prompte autant que le coeur chaud, accourt à la maison, saisit son fusil,
son sabre, et la guerre est déclarée dans la _dachera_ [Commune.]. Les
marabouts s'interposent, la _djemâa_ se réunit. On parle, on crie, on
gesticule, on s'injurie, on se provoque. Le village se divise en deux
partis ennemis; bref, on court aux armes et la poudre se met à parler.
Le soir, nos partisans nous rapportaient mon père frappé d'une balle en
plein coeur.
Je n'étais alors qu'un petit enfant de trois ans, et pourtant j'entends
encore les lamentations de ma mère. Je la vois aussi jetant son cri de
malédiction et de vengeance aux meurtriers de son mari.
Mon père mort, il fallut acquitter les dettes de sa succession. J'étais
son unique héritier, car les femmes n'héritent pas. La _djemâa_ me donna
pour tuteur un cousin de mon père qui n'avait pas de frères. Cet honnête
homme, conseillé par ma mère, fit son possible pour sauver une partie de
mon héritage. Nos biens furent acquis à vil prix par les
Ahmed-bou-Smaïl, qui seuls avaient de quoi les requérir. La _r'ania_
éteinte, ce qu'ils nous remirent d'argent suffit à peine à acquitter
d'autres dettes. En sorte qu'il ne nous resta, à ma mère et à moi, que
la maison du village avec le potager et quelques chèvres.
Ma mère Hasna était une femme d'intelligence et de courage. Elle n'avait
pas seulement appris à lire les versets du Coran, mais aussi à carder, à
filer et à tisser la laine. Jeune et belle, autant que savante, il
s'offrit à elle, quoique veuve, plus d'un parti que d'autres n'eussent
point dédaignés. Mais elle les refusa tous, parce qu'elle honorait la
mémoire de mon père et qu'elle concentrait maintenant sur moi tout son
amour. D'ailleurs elle nourrissait au fond de son coeur une passion
ardente: celle de la vengeance.
--Ces Ahmed-bou-Smaïl, disait-elle souvent, ne sont pas de notre race.
Ce sont des Arabes ou des Juifs, comme le montrent leur yeux obliques,
leur nez recourbé et leurs instincts de cupidité. Il faut les haïr,
Mohamed, car ils déshonorent notre montagne et ils ont tué ton père.