étonnait nos regards par sa grandeur plus imposante et plus sauvage. De
prodigieux rochers s'offraient de toutes parts dans un désordre
magnifique: hérissés, tordus, déchirés, bouleversés, pareils à des
cyclopes que la foudre aurait renversés et jetés les uns sur les autres,
puis soudain pétrifiés au milieu des convulsions de leur rage
impuissante. Çà et là, sur leurs flancs escarpés, des champs d'orge, des
figuiers, des oliviers déjà rares, mêlaient comme un peu d'espérance à
cette aridité désolée. Au pied de la montagne géante, Thifilkouth n'est
plus qu'un point dans l'infini. Vingt ou trente villages ressemblent,
sur leurs pitons, à des ruches d'abeilles. Bientôt les oliviers ont
entièrement disparu, les figuiers sont moins nombreux et moins robustes;
des chênes-zen, des pins, quelques cèdres, forment des bouquets d'un
vert sombre. Nous respirons un air très-vif, presque froid, et nous
entendons la petite toux de madame Elvire. Nous atteignons enfin le
plateau d Aïth-Aziz; le col de Chellata est aussi devant nous,
éblouissant de neige. Si nous allions nous y désaltérer? D'ici à la
crête djurjurienne, il n'y a plus qu'un pas; mais, pour le faire, il
faut une heure encore, une heure de rude montée sur la roche nue et
presque verticale. Reposons-nous un peu et mangeons la _diffa_ qu'a fait
préparer en notre honneur le beau Kabyle.
Sur le petit plateau, devant le village, pousse une herbe courte et
drue, émaillée de fleurettes: asseyons-nous sur cette riante pelouse. A
peine y avons-nous pris place, que la _djemâa_, avec l'_amin_ et les
_dhamen_ en tête, s'avance vers nous; elle vient nous saluer. Ces hommes
ont le même aspect orde et misérable que ceux de Thifilkouth: plusieurs
portent la faim estampillée sur leurs visages blafards et hâves,
d'autres n'ont que des loques pour couvrir leur nudité; quelques-uns
sont dévorés par d'effroyables ulcères, ou c'est la teigne qui leur
ronge le cuir chevelu. Nous remarquons un albinos parmi eux.
L'amoureux de madame Elvire et l'_amin_, dont la physionomie est
intelligente et douce, ont sur tous un air de supériorité; ils ne sont
pourtant que leurs égaux, car le plus misérable a sa voix au conseil, et
c'est la sienne qui est la plus écoutée, si elle est la plus éloquente.
L'_amin_ nous complimente au nom de la _djemâa_; il nous remercie, en
quelques mots simples et dignes, de l'honneur que nous daignons faire à
son village en y acceptant la _diffa_. Il s'excuse de ne pouvoir nous
traiter selon notre mérite; il voudrait nous servir sur un plat d'or les
mets les plus exquis, mais les Aïth-Aziz sont pauvres, et nous leur
ferons la grâce d'agréer ce qu'ils nous offrent avec le coeur. Cette
petit harangue nous touche vivement. M. Jules essuie une larme, il veut
absolument laisser à ces bonnes gens des marques de notre
reconnaissance.
--Gardez-vous-en bien, lui dit Bel-Kassem: ils sont pauvres, mais fiers.
Vous n'avez pas affaire à des Arabes!
--Mais nous ne voulons pas que ce brave _amin_ se mette en dépense pour
nous.
--Ce n'est pas lui qui payera la _diffa_, mais le trésor du village; et
même, comme vous êtes plusieurs et gens de conséquence, les frais en
seront supportés par toute la tribu des Aïth-Illoula-Oumalou.
--Et si ce sont des voyageurs ordinaires?
--Chaque _kharouba_ les nourrit à son tour; quiconque refuse de les
recevoir est frappé d'amende, dès qu'ils ont dépassé la cinquième
maison.
A l'entrée du village lutine une bande de petits sauvages, garçons et
filles. Ils ont bien envie de venir à nous, mais ils n'osent. Les plus
hardis s'avancent un peu: au moindre geste de l'un de nous, ils
repartent à toutes jambes, et cette marmaille se réfugie dans les
maisons. Au bout d'un instant, le même jeu recommence. Le Caporal, le
Conscrit et moi nous nous dirigeons vers eux en criant: _Soldis!
soldis!_ Ah! comme ils courent et comme ils piaillent! Ils ne
reviendront plus. Bah! ils ont bien peur, mais la curiosité est la plus
forte, et surtout la convoitise. En voici un, puis deux, puis trois. Ils
sont là tous; à leur tête une petite fille de quatre à cinq ans. Elle
est ravissante avec ses grands yeux étonnés et ses cheveux ébouriffés.
Comment l'apprivoiser? L'_amin_ nous vient en aide: «Mettez vos mains
sur vos yeux, leur crie-t-il, et approcher: vous n'aurez plus peur des
_Roumis_.» Toute la bande ainsi aveuglée se précipite en avant, et c'est
maintenant à qui arrivera le premier. «A bas les mains!» crie l'_amin_.
Ils nous regardent la bouche ouverte, les yeux écarquillés et comme
frappés de stupeur. Mais bientôt nos _soldis_ ont raison de la crainte,
même chez les plus timides. Et quand ils se sont disputé les derniers,
toute la bande s'attache à nos pas, tandis que de petites voix d'une
douceur singulière répètent incessamment: _Soldis! soldis!_ Accompagnés
de ce cortége enfantin, nous faisons tout le tour du plateau où
remontent les femmes qui sont allées chercher de l'eau dans la vallée.
Plusieurs de ces malheureuses n'ont pas même de cruches; elles les
remplacent par des outres en peau de chevreau, qu'elles portent sur leur
dos mal protégé contre l'humidité par une natte en sparterie. L'_amin_
nous annonce que le kouskoussou est à point. Il nous invite à le suivre
dans sa maison. Nous retournons vers le Général.
O spectacle mémorable et charmant! Au milieu d'un cercle de deux cents
sauvages debout ou accroupis, madame Elvire, couchée sur un matelas
militaire, dort d'un sommeil d'enfant. Autour d'elle règne un profond
silence. Le beau Kabyle réprimande du regard quiconque fait mine
d'ouvrir la bouche ou de faire un geste. Tous regardent dormir la
Parisienne avec des yeux émerveillés. Les mulets, le nez dans leur
musette, la bercent du bruit monotone qu'ils font en broyant l'orge de
la _diffa_. Nous aussi, nous prenons rang dans le cercle pour la
contempler. Elle ne nous a jamais paru si charmante qu'ainsi, à son
insu, abandonnée à sa grâce naturelle. Un songe rose égaye son sommeil
et met un sourire sur ses lèvres entr'ouvertes. Mais l'heure s'écoule et
l'_amin_ est au supplice: le kouskoussou refroidit. Le mari, en vrai
barbare, tousse jusqu'à trois fois. Enfin la dormeuse s'éveille.
--Où suis-je? dit-elle.
--Sur le Djurjura.
--Ah! qu'on y dort bien! mais ai-je dormi longtemps?
--Une heure environ.
--Ces hommes étaient là?
--Oui, Madame.
--Et vous, Messieurs?
--Nous sommes allés nous promener.
--Que pourrais-je bien faire, Bel-Kassem, pour ces braves gens qui ont
protégé mon sommeil?
--Mange leur _diffa_ de bon appétit, et ils seront contents.
--Je veux absolument leur témoigner ma reconnaissance.
--Eh bien, offre-leur donc un _timecheret_.
--Va pour un _timecheret_! mais qu'est-ce que cela?
--Un repas de viande où chacun a sa part comme d'une _ouzia_.
Le _timecheret_ offert et accepté dans un échange de politesses et sous
la forme d'une pièce d'or, nous nous dirigeons vers le village. Nous y
sommes solennellement introduits par l'_amin_ et les _dhamen_.
Aïth-Aziz, plus orde et plus infect encore que Thifilkouth, soulève en
nous une telle révolte, que toutes les armes de la volonté ne
parviennent pas à la réduire, et nos efforts n'aboutissent qu'à nous
faire avaler quelques bouchées d'un kouskoussou au mouton: ces pauvres
gens n'ont pas les moyens de nourrir des poulets. Et puis la sauce au
_felfel_ nous a laissé un si cuisant souvenir! La mère de l'_amin_ qui
nous sert, a la majesté d'une matrone romaine. Elle s'étonne et s'alarme
de ce que nous ne touchions qu'à peine à ce plat qu'elle a préparé de
ses vénérables mains. Est-ce dédain ou méfiance? le kouskoussou n'est-il
pas réussi? Nous nous extasions sur ses mérites, nous poussons
l'héroïsme jusqu'à y revenir encore, mais...
--Partons! dit le Général: je ferais quelque inconvenance!
Nous nous levons, et chacun répète à la bonne vieille mère: _Bono
kouskoussou! bono! bono!_ Nous lui abandonnons un grand pain et du
sucre. Et alors, pour sortir du village, commence un retraite que le
dégoût précipite et qu'il change en déroute. Nous nous élançons vers
l'air pur de la montagne, comme des gens qui se noient vers la planche
du salut.
--Il était temps, s'écrie le Général, dix pas encore, et...
--Et moi aussi, répondirent trois voix.
--Qué? dit le Marseillais: j'ai le coeur tout renversé.
Nous remontons à mulet, et nous voici en route vers le col de Chellata.
Plusieurs Kabyles nous font escorte jusqu'à la limite du village:
l'_amin_, les _dhamen_, et parmi eux l'amoureux de madame Elvire. Il ne
rit plus, il ne sourit même plus, il garde ses yeux mélancoliquement
attachés sur la terre: il faut se séparer. Nous échangeons avec tous de
cordiales poignées de mains.
Le Général tend sa main gantée au beau Kabyle. Après une centaine de
pas, M. Jules, s'étant retourné, s'écrie:
--Il est encore là; mais voyez l'air malheureux!
--C'est qu'en effet, dit Bel-Kassem, il n'a eu de chance ni à la guerre
ni dans ses amours.
--Ah! vraiment? que lui est-il donc arrivé?
--Pourquoi ne lui demandez-vous pas, Madame, de vous raconter son
histoire?
--Pauvre garçon! dit madame Elvire en faisant de la main un signe au
beau Kabyle, qui accourut de toute la vitesse de ses jambes.
Arrivé devant le Général, il attendit ses ordres dans l'attitude du
respect:
--Veux-tu nous accompagner jusque chez Ben-Ali-Chérif? veux-tu nous
faire le récit de tes exploits et de tes amours?
Le beau Kabyle hésita un moment avant de répondre:
--Soit, dit-il, puisque tel est votre désir.
Nous nous remettons en marche.
La crête étroite en pierre brune, que nous gravissons sous un soleil
radieux, a l'éclat du cuivre. A gauche, en contre-bas du sentier, nous
laissons une maisonnette d'été, le long de laquelle montent des
liserons. Et près de là, un petit pâtre qui n'a que les épaules
couvertes d'un vieux pan de burnous, mène paître un troupeau de chèvres
maigres; elles vont, cherchant fortune parmi les cailloux amoncelés d'où
s'échappe çà et là, et comme par miracle, un brin d'herbe. Le guide nous
recommande de ne pas trop regarder à droite et à gauche, ni surtout en
arrière. «La montagne est haute, la pente raide, la roche glissante, et
le _Roumi_, dit-il, casse comme verre en tombant.» Nous devinons qu'il
veut nous ménager la surprise du spectacle qui là-haut nous attend; et
très-complaisamment nous entrons dans son idée. Vers deux heures de
l'après-midi, nous atteignons à l'entrée du col de Chellata, un des
points culminants de la crête djurjurienne.
--Halte! dit Bel-Kassem; puis, frappant dans sa main, il s'écrie:
--Retournez-vous et regardez!
L'infini est devant nous! un infini prodigieux de montagnes, et en même
temps la nature sous tous ses aspects, dans l'inépuisable variété du
paysage. Le cadre se prête, également merveilleux, à la légende épique
et à l'églogue champêtre. Ici, dans cet entassement chaotique de rochers
monstrueux, il faut placer la lutte des cyclopes; là-bas, dans cette
verte prairie qu'arrose une source claire, ou bien dans ce joli village
joyeusement paré d'orangers et de pampres, les bergers de Théocrite et
de Virgile, célébrant sur la _chêta_ langoureuse les amours du dieu Pan.
A côté d'affreux précipices plus noirs que le Tartare, s'étalent des
campagnes riantes et parfumées qui surpassent en beauté les
Champs-Élyséens. Voici la terre promise, et ses moissons superbes, et
ses fruits délicieux; là, le désert aride, qui refuse une goutte d'eau
au lézard altéré. En haut, c'est le Nord drapé dans son manteau de
neige; en bas, c'est la flore africaine épanouie sous les baisers du
soleil voisin des tropiques. Et devant nous toute la grande Kabylie
baigne dans un océan radieux, où chaque objet éclairé devient lumière
lui-même, tandis que dans son ombre il fait nuit! L'immense courbe
rocheuse du Djurjura forme un amphithéâtre de géants, jeté devant la
Méditerranée. Chaque piton coiffé comme d'un chapeau par son village est
un spectateur qui assiste aux drames tour à tour terribles ou charmants
de la mer. Et les _thamgouth_ [Pics.] au crâne dénudé, à la tête ceinte
de neige, qui occupent les plus hauts gradins, sont les _amin_ et les
_dhamen_ de cette _k'bila_ de Titans. C'est d'abord le Tiziberth, qui
plane au-dessus de nous comme un vautour à collerette blanche; puis, son
frère, le Ras-Chellata; ensuite, vers l'ouest, l'Azerou-N'tour ou pierre
du midi, l'Azerou-Guifri, le Tizgui-Tmerra, le Thamgouth ou pic par
excellence, qui domine tout le massif djurjurien; enfin, le Thalelath,
le Raz-Kouilet, le Koudia-Inguel, le Djemâa-Aizor et le Thasserth.
Ceux-ci ont un oeil ouvert sur la Mitidja; et bien des fois, quand je me
promenais sur ma terrasse à Alger, ces sphinx m'avaient jeté leur
provoquante énigme. En face de nous, dans la direction du nord-ouest,
sur sa montagne altière, maintenant réduite à la taille d'une humble
colline, voilà le fort national. Sa large enceinte et ses vastes
casernes, plus hautes d'un étage, produisent l'effet d'une petite
mosquée kabyle avec son minaret. Par de là le fort et le pays mamelonné
des Aïth-Flisset, s'étend une ligne horizontale: c'est la plaine de deux
cent mille hectares, la Mitidja, et au fond de cette plaine brille un
point blanc: Alger! Plus loin, plus loin encore, enveloppés de voiles
éblouissants, le ciel et la mer nous offrent en leurs embrassements la
grande et divine image de l'éternel amour.
A nos pieds, ce sont les _Zouaoua_, et leurs tribus nombreuses, et leurs
villages innombrables. Puis, à gauche et au sud de leur confédération de
l'Ouest, sur les contre-forts occidentaux du Djurjura, deux autres
confédérations puissantes: les Aïth-Sedka et les Aïth-Guechtoula. La
première comprend six tribus, 33 villages et 3,065 fusils: les
Aïth-Amhed, les Aïth-Chebla, les Aïth-Irguen, les Aïth-bou-Chenacha, les
Aïth-hal-Ogdal et les Aïth-Ouadhia.
Ils se soumirent en 1857. Beaucoup n'ont ni figues ni olives, et les
remplacent par des noix et des glands. Plusieurs aussi, qu'emprisonnent
les neiges de l'hiver, vivent alors comme des ours dans leurs tanières,
en des masures recouvertes, à défaut de tuiles, au moyen d'un ciment
imperméable que leur fournit la montagne. A l'ouest de leur pays, si
âpre et si ingrat, la confédération des Guechtoula occupe un territoire
non moins sauvage, mais plus fertile. Leurs six tribus comptent 51
villages et 2,300 fusils: les Aïth-bou-Haddou, les Aïth-bou-R'dane, les
Aïth-Mendes, les Aïth-Koufi, les Aïth-Frekat et les Aïth-Smahil, qui
possèdent la _zaouïa_ de Sid-Abd-er-Rhaman-bou-Kobrin, le marabout aux
deux tombes, le fondateur grand-maître de la franc-maçonnerie des
Khouâns.
Les Guechtoula ont fait brûler la poudre plusieurs fois contre les
Français, notamment en 1845, en 1846, en 1851, lorsqu'ils se soulevèrent
à l'appel du faux chérif Bou-Bar'la, et enfin en 1856 par
Sid-el-Hadj-Amor, ancien _oukil_ [Administrateur religieux.] de la
_zaouïa_, ils se ruèrent sur le bordj de Dra-el-Mizan. Ils font
maintenant la guerre aux nombreuses tribus de singes du genre macaque
qui infestent leur pays très-boisé. Sur leurs crêtes, que domine le
_Thamgouth_ [Le plus haut pic du Djurjura.], le cèdre abonde, et plus
bas le chêne-zen; plus bas encore, vers le bordj Bourn'i, l'olivier
forme à lui seul de véritables forêts, comme celle de Thiniri; et plus
au nord s'étend, sur un espace de plusieurs kilomètres carrés, la forêt
de Bou-Mahni, dont les chênes-liége seront exploités un jour par
l'industrie française, comme le sont déjà les magnifiques forêts de même
essence du mont Édough, près de Bône, et celles plus riches encore du
cap de Fer et de Collo.
Permettez, lecteur, que j'ouvre ici une parenthèse pour une courte
digression, la première et la dernière de ce livre. D'ailleurs, le col
de Chellata est une des sept merveilles du monde pittoresque, et veut
qu'on s'y arrête un instant. Bel-Kassem et les muletiers sont allés nous
chercher de la neige; le Général est resté en extase devant cette grande
nature; le Caporal a les paupières humides, c'est son faible et son
fort, le Conscrit, enfin, rêve les yeux à demi clos. Pendant qu'ils sont
muets, laissez-moi vous dire que nous visiterons ensemble ces immenses
et superbes forêts de chênes-liége du littoral africain, pour peu qu'il
vous plaise de suivre dans la seconde partie de ce voyage. A chaque pas,
vous rencontrerez des merveilles qu'on semble ignorer en France: car, si
cette contrée était mieux connue, on y verrait accourir par centaines
des touristes qui commenceraient la fortune de l'Algérie.
Dans la province de Constantine, le chêne-zen couvre 50,000 hectares, le
chêne-liége 300,000, qui, mis en valeur, vaudront 400 millions de
francs. Dès à présent, plus de 150,000 hectares de chênes-liége sont
concédés à des compagnies ou à des particuliers, et 130,000 produisent
déjà ou sont sur le point de produire. Il n'a pas été dépensé pour leur
mise en valeur moins de 10 millions de francs, employés en partie à
construire des établissements, à importer des contre-maîtres et des
ouvriers du métier, à acheter le matériel nécessaire, et le reste en
travaux exécutés dans les forêts par des Arabes, et surtout par des
Kabyles. Plus de 7 millions sont entrés par cette voie dans la poche des
montagnards du littoral. N'est-ce pas là le plus puissant de tous les
moyens d'assimilation, et même le plus irrésistible agent civilisateur
aux yeux de tous ceux qui savent quel rôle capital joue l'argent parmi
les indigènes? Qu'on se fasse une idée de cette richesse qu'avec tant
d'autres possède l'Algérie, la plus belle colonie du monde et la plus
dédaignée par les ignorants ou par les hommes à faux systèmes. Un
hectare de chênes-liége donne au minimum, tous les dix ans, dix quintaux
de produits, soit un quintal par an et par hectare. Les 150,000 hectares
concédés et exploités produisent bientôt 150,000 quintaux à la fois: il
faudra donc, chaque année, quinze cents navires pour transporter en
Europe le liége d'Afrique. Et qu'on réfléchisse que la moitié à peine de
ces forêts est concédée. Elles ne couvrent pas seulement le mont Édough,
Bône et tout le littoral de Philippeville à Bougie. Si le cavalier qui
les a traversées poursuit sa route vers l'ouest, il retrouve le
chêne-liége comme essence dominante dans toute la zone maritime depuis
Bougie jusqu'à Zeffoun chez les tribus de l'Oued-Summam (l'Oued-Sahel,
près de son embouchure), puis chez celles de l'Oued-el-Hammam, dont les
plus pauvres, à défaut de tuiles et de ciment, se servent du liége pour
couvrir leurs demeures. Les unes et les autres sont berbères, ce qui
veut dire plus faciles à assimiler que les tribus arabes. L'exploitation
du chêne-liége sera pour elles un grand bienfait, car un sol ingrat en
réduit plusieurs à la plus extrême misère. Quelques-unes du cercle de
Bougie, pour ne pas mourir de faim, sont obligées de disputer à la mer
une proie très-difficile à saisir avec l'épervier et l'hameçon, leurs
seuls engins de pêche, ou bien d'aller chercher sur les rochers qu'elle
baigne, des moules, des patelles, des oursins et divers autres
coquillages.
A notre extrême droite, par delà la confédération des Zouaoua de l'Est,
sur les dernières déclivités djurjuriennes qui descendent vers le cap
Sigli, nous découvrons en partie le territoire de ces deux groupes
kabyles. L'un comprend 196 villages, 8,979 fusils, répartis entre 17
tribus du cercle de Bougie [Devaux, _les Kébaïles de Djerjera_.]: les
Aïth-bou-Meçaoud, Aourzelaguen, Our'lis, Mançour,
Ouled-Sidi-Mouça-ou-Aïdir, Tifra, Bou-Indjedamen, Ouled-
Sidi-Mohammed-Amokran, Ahmed-Garetz, Itoudjen, Amor, Fenaïa, Mezzaïa,
Amran, Imzalen, Sidi-Abbou et Ksila. L'autre compte 14 tribus, 72
villages, 3,087 fusils: les Aïth-Oued-el-Hammam (les fils de la rivière
aux eaux chaudes), Ibouhaïn, Imadhalen, Ir'kil Nzekri, Bou-Nahman,
Ibarizen, Thiguerin, Hassaïn, Flick, Agouchdal, Ouled-Sidi-Yahia,
Ouled-Si-Ahmed-ou-Youcef, Azouzen, et la tribu des Zarfaoua, déjà
signalée.
Encore un regard d'admiration jeté sur la _K'bila-Oumalou_, la Kabylie
du versant nord, et maintenant en route pour la _K'bila-Ousammeur_, la
Kabylie du versant sud. Nous avons rafraîchi avec de la glace nos
visages et nos mains brûlées par le soleil, nos estomacs incendiés par
le _felfel_. Nos mulets ont tondu une herbe courte et touffue, où se
repose avec plaisir l'oeil ébloui par l'éclat de la neige. Nous passons
entre les deux sentinelles qui gardent le col de Chellata, et dont
l'armure de silex reluit comme de l'acier poli. La crête, d'un versant à
l'autre, n'a guère ici plus de deux cents mètres. Le défilé est une
délicieuse prairie émaillée de marguerites. L'immensité béante, devant
nous et derrière nous, la réduit à des proportions lilliputiennes. Au
point culminant, les deux Kabylies, celle du Nord et celle du Sud, nous
apparaissent à la fois. Il faut s'arrêter de nouveau pour contempler ces
deux infinis, que la coupole céleste réunit dans un cadre éblouissant.
Ah! que nous sommes petits en nous mesurant à cette grandeur! Mais que
l'âme est plus grande encore, puisqu'elle peut d'un coup d'oeil
l'embrasser tout entière et regarder au delà!