Nous nous asseyons sur la chaise d'Adam, doublée des matelas militaires,

et le festin commence. Outre le Marseillais, le caïd seul y prend part,

et encore ne mange-t-il qu'une bouchée de notre pain, pour faire honneur

à ses hôtes. En Kabyle bien élevé, il ne doit qu'assister à leurs repas;

il ne soupera qu'après eux avec son fils aîné, ses parents, les notables

et Bel-Kassem. Les femmes se régaleront entre elles. Dans les repas de

cérémonie, les sexes ne sont pas confondus devant la même gamelle; mais,

dans la vie ordinaire, on dîne et on soupe en famille, madame mange avec

monsieur. Et ceci, de même que l'absence du voile, élève la femme kabyle

au-dessus de la femme arabe ou mauresque, qui ne se nourrit que des

reliefs du maître. De celles-ci il en est encore à Alger qui n'ont

jamais mis le pied dans la rue.

Le caïd nous offre, pour assaisonner le kouskoussou, une sauce rouge au

_felfel,_ du lait doux et du lait aigre. Ni fourchettes ni couteaux.

Notre hôte nous enseigne la manière de s'en passer: il saisit une

volaille, enfonce ses pouces dans le dos de la bête, et par un mouvement

brusque la sépare en deux parts égales. Il en offre une au Général,

arrache à l'autre une cuisse, dont il ne fait qu'une bouchée, et remet

le reste sur le plat. Puis il se sert de son burnous en guise de

serviette.

Pour manger le kouskoussou, il y a des cuillers en bois. Avec l'une

d'elles, il creuse dans les pâtes, au bord du plat, un petit trou où il

verse de la sauce. Il porte une cuiller pleine à sa bouche, en avale le

contenu, et, l'ayant essuyée à son burnous il la passe galamment à

madame Elvire. Le Général nous jette un regard consterné. Le Conscrit

est saisi d'un fou rire, dont la contagion nous gagne. Le caïd et les

autres Kabyles nous considèrent avec des visages ahuris: ils sont à cent

lieues de la cause qui a produit cette explosion bruyante. Bel-Kassem,

lui, la connaît et sourit malicieusement:

--Le colonel, Madame, a oublié de te renseigner sur les différents

usages du burnous. Il y a d'abord le burnous chemise, et le Kabyle n'en

change presque jamais; puis il y a le burnous serviette et le burnous

torchon...

--Tais-toi! s'écrie le Marseillais: tu vas me couper la faim.

--Si je lavais ma cuiller dans cette cruche d'eau? dit le Général.

--Y penses-tu? objecte le Conscrit: nous devons tous y boire.

--Sauvée, ô mon Dieu! reprend madame Elvire, les yeux baignés de folles

larmes. Bel-Kassem!...

--Madame!

--Dis au caïd que j'ai l'habitude de manger le kouskoussou avec mes

doigts...

--Vive le Général!

Nous nous tordons de rire, tandis que le caïd et notables de

Thifilkouth, plus graves que des augures, interrogent Bel-Kassem pour

savoir quelle tarentule nous a piqués.

--Conscrit, passe-moi la cruche: j'étouffe!

--Mais j'ai un verre, moi, dit le Caporal, un verre superbe, que j'ai

acheté au fort National.

--Où est-il?

--Au fond de ma malle.

--Avec le revolver!

--Et le saucisson!

Tandis que M. Jules va déboucler sa malle, le caïd se lève et sort sur

un mot de Bel-Kassem. Au bout d'un instant, il rentre tenant à la main

une timbale d'argent. Avec un pan de l'inévitable burnous, il l'essuie,

et, l'ayant remplie d'eau, il la présente avec un geste orgueilleux à

madame Elvire.

--C'était écrit! dit-elle; et, levant les yeux au ciel, elle boit.

Après elle, nous buvons tous dans la timbale, qui porte cette

inscription: « Au caïd de Thifilkouth, le maréchal duc de Malakoff.»

--Tu nous as trahis, fit le Général en menaçant le guide du doigt.

--Bah! réplique Bel-Kassem, il n'y a que la première gorgée qui coûte.

--Mais pourquoi, Caporal, avez-vous donc acheté ce verre?

--On m'a dit au fort National que c'est là un présent auquel les Kabyles

sont fort sensibles.

--Eh bien! offrez-le donc, puisque j'ai bu la calice jusqu'à la lie!

M. Jules pleure en dedans sur son imprévoyance; et, le verre à la main,

s'approche de notre hôte:

--M. le caïd, votre hospitalité nous touche vivement. Veuillez...

--Bien! très-bien! dit le Philosophe; mais voyez donc comme il est

content, et comme ces âmes simples s'extasient sur une merveille de

trente sous! Voilà les hommes de l'âge d'or!

Et, se tournant vers madame Elvire:

--S'il nous arrive, un jour de n'avoir pas de pain, nous reviendrons en

Kabylie avec la boîte du colporteur, et nous y ferons fortune.

--Tu dis cela en plaisantant, interrompt Bel-Kassem; mais il est bien

certain que si les marchands qui font de mauvaises affaires à Alger

s'avisaient d'aller vendre dans nos montagnes, à un prix raisonnable, de

bons ustensiles, tels que serpes, faucilles, socs de charrue, pelles,

casseroles, et bien d'autres marchandises, comme des toiles, des

cotonnades, des mouchoirs aux couleurs éclatantes, des objets de

quincaillerie et des bagatelles pour les femmes, ils y trouveraient un

fort joli profit. Pour le colon agriculteur, il n'y a rien à faire ici,

puisque le sol kabyle ne nourrit pas tous ses enfants; mais pour le

colon commerçant, il y a de l'argent à gagner. Nous ne sommes pas

riches, c'est vrai; cependant demandez demain à Ben-Ali-Shérif, qui est

presque aussi Français que Kabyle, si nos oliviers et nos figuiers ne

valent pas ceux de la Provence, On pourrait faire un commerce

d'échanges, et il en résulterait pour tout le monde un grand bien. Mais

nos moeurs un peu rudes et nos burnous malpropres font peur à bien des

gens, qui nous prennent pour des bêtes fauves.

La lampe faillit s'éteindre: la mèche manquait d'huile et se

carbonisait. Le caïd à plusieurs reprises trempa ses doigts dans l'huile

pour les faire découler sur la mèche, qu'il moucha. Puis, ayant essuyé

ses doigts crasseux à l'une de ses savates, il reprit dans le plat la

cuisse de poulet qu'il y avait mise et qui s'y morfondait, dédaignée de

nous. Ce petit incident, assaisonné à l'huile d'olive, termina le

souper. Toutes les cuillers, même celle du Marseillais, se plantèrent

dans le kouskoussou comme à un signal donné par nos estomacs en révolte.

Le Marseillais, Bel-Kassem, le caïd et les siens se levèrent en nous

souhaitant une bonne nuit. Assis sur nos matelas militaires, nous

restâmes tous les quatre silencieux en face de la lampe mourante, dont

l'agonie nous soulevait le coeur. En dépit de ce que nous savions

d'édifiant sur l'hospitalité kabyle, nous éprouvions profondément le

sentiment de notre faiblesse et de notre isolement au milieu des

sauvages de Thifilkouth.

Les tableaux saisissants, si colorés et si variés, qui s'étaient succédé

sous nos yeux, avaient tenu éloignée de nous l'idée d'un péril

quelconque; mais, dans le silence et dans la nuit, à la discrétion de

ces _manefguis_ farouches, nous ne pouvons nous défendre d'une émotion

proche voisine de la peur. Comment oublier que Lalla-Fathma, la

maraboute visionnaire, avait naguère sa _doukana_ près de là, dans la

montagne, au village de Soummeur; que Bou-Bar'la, le derviche sorcier

qui agitait la Kabylie vers 1850, avait dans les années suivantes

rencontré à Thifilkouth même un ardent foyer d'intrigues et de haine

contre les Roumis? Nous nous rappelons enfin que, le 11 juillet 1857,

les Français ont brûlé plusieurs villages des Aïth-Illilten.

La flamme de la lampe est morte; ce n'est plus qu'un oeil rouge qui nous

regarde dans les ténèbres. Au dehors, l'obscurité est profonde en dépit

des millions d'étoiles qui émaillent le ciel de paillettes

scintillantes. Pourquoi sont-elles si loin? Si du moins la lune venait à

notre secours! Devant nous, sur la pierre, est étendue une masse

blanche, raide, d'aspect sinistre: on dirait un mort dans son linceul.

Un peu plus loin, d'autre masses, celles-ci plus grandes et sombres,

font un bruit continu, monotone et bizarre. Là-bas, des chacals et des

chiens hurlent. Tout à coup, au loin, éclate une clameur effroyable:

sont-ce des lions affamés qui rugissent, ou des tigres amoureux qui

miaulent? sont-ce des hyènes furieuses qui se disputent un cadavre? Non,

ces _hou_! _hou_! sauvages et terrifiants qui retentissent dans la nuit,

avec des intervalles de silence, ne sont point poussés par des bêtes

féroces. Sont-ce des sorcières kabyles qui font le sabbat? ou les

_djenouns_ qui dansent en chantant leur ronde infernale? Le Général,

vaincu malgré sa bravoure, saisit le bras du Conscrit, et ce cri lui

échappe:

--J'ai peur!

--Voulez-vous, lui dit le Caporal, que je retire mon revolver de la

malle? Mais il y a dans Thifilkouth deux cent quarante fusils, et mon

revolver n'a que six coups. Au reste, s'il y a du danger, il n'est pas

pour vous, Madame. Bel-Kassem vous a dit que les Kabyles respectent la

vie des femmes.

--Ah! mes amis, promettez-moi que vous ne me laisserez pas vivante aux

mains de ces sauvages.

--Allons dormir, dis-je, et sur les deux oreilles. Ce mort dans son

linceul est un vivant qui ne dort que d'un oeil et qui nous garde. Ces

fantômes noirs sont de braves bêtes qui ont bien gagné, en nous portant

tout le jour sur leur dos, la poignée d'orge qu'elles broient avec

délices. Et quant à ces _hou_! _hou_! terribles, ils font plus de bruit

que de mal; ils s'élèvent de la petite mosquée de Thifilkouth vers

Allah: ce sont des invocations que lui adressent les marabouts et les

âmes pieuses du village. Peut-être bien le conjurent-ils d'envoyer celui

qui doit couper la gorge à tous les Roumis ou les noyer dans la mer. Ce

sont eux qui, avec les marabouts de Ben-Dris, les tolbas du bâton, ont

aidé Bou-Bar'la, le faux _chérif_ [Descendant du prophète.] et le faux

Sid-el-Hadj [Seigneur pèlerin de la Mecque.] à soulever la Kabylie de

1851 à 1854, alors que, grâce à ses jongleries secondées par un courage

de lion, il se faisait passer pour le prédestiné portant l'étoile au

front, pour le _moule-saâ_ en personne, pour Si-Mohammed-ben-Abd-Allah

lui-même. Tous les grands agitateurs se sont parés de ces titres et ont

plus ou moins joué ce rôle-là. Comme Abd-el-Kader avant lui, Bou-Bar'la

s'était fait affilier à la franc-maçonnerie des _Khouâns,_ qui compte

ses frères par milliers en Kabylie, et...

Un triple bâillement me coupe la parole. Nous tirons sur nous la porte

massive, que ferme un loquet ingénieusement façonné. Nous nous

partageons les matelas: chacun a le sien, où il se jette tout habillé et

enveloppé dans sa couverture. Nous nous endormons bercés par les _hou_!

_hou_! qui ne nous effrayent plus.

CHAPITRE III

DU DJURJURA A LA MAISON D'OR.

Je me réveille au petit jour. Une lueur blafarde filtre entre les ais

disjoints de la porte et à travers les meurtrières. Le Caporal boucle

ses guêtres, le Conscrit dort comme un enfant. Le Général se promène de

long en large, agité, fiévreux. Est-ce qu'il combine un plan de

campagne? Mais pourquoi ces sourcils contractés? pourquoi cette bouche

menaçante?

--Général, avez-vous bien passé la nuit?

De ses beaux yeux, si doux quand ils veulent l'être, jaillissent deux

éclairs:

--Vous avez tous dormi, dormi comme de lâches soldats que vous êtes!

Seul, j'ai lutté, moi, contre un ennemi qui s'appelle légion. Conscrit,

debout!

Le Conscrit entr'ouvre un oeil, allonge un bras.

--Déjà! il ne fait pas jour, et je m'endors à peine. Je suis rompu, et

je ne pourrai jamais remonter sur mon bât. D'ailleurs, on n'est pas mal

chez le caïd: si nous y demeurions un jour ou deux, le temps de faire un

bon somme?

Et ses yeux se referment, sa tête retombe. Le Caporal secoue le dormeur

par les jambes, le Général le menace de la cruche à l'eau. Je cours

ouvrir la porte toute grande, appelant à leur aide la fraîcheur du

matin.

Dans la cour, les muletiers sanglent leurs bêtes; le Marseillais fume sa

pipe et Bel-Kassem sa cigarette. Les hommes de la _kharouba_ babillent

entre eux en attendant notre réveil. Le soleil levant dore au loin la

crête djurjurienne, et rit tout autour de nous dans les arbres, dont il

fait miroiter les feuilles. Toutes les joies de la vie éclatent dans la

nature qui se réveille, rafraîchie et embellie par le repos. Aux _hou!

hou!_ stridents a succédé le concert mélodieux des rossignols, des

fauvettes et des merles; et les fantômes de la nuit n'ont laissé sur nos

lèvres que le sourire de la pitié ironique. Les mulets sont sanglés, les

bagages chargés: tout est prêt pour le départ. Le Général est assis sur

son bât comme une majesté sur le trône.

Tandis que Bel-Kassem et les muletiers interrogent le caïd sur le

meilleur chemin à suivre, une vieille, cassée, édentée, recroquevillée,

la plus affreuse des trois sorcières de Macbeth, se glisse craintive et

se cachant des hommes de la _kharouba_, jus'qu'auprès de madame Elvire,

qui, involontairement, laisse échapper un cri.

--Que me veux-tu? lui dit-elle.

Une main brune, calleuse, décharnée, saisit le voile de gaze verte.

--Mais je ne peux pas m'en passer. Veux-tu autre chose? Tiens, mon

mouchoir.

Un mouchoir de fine batiste, brodé et parfumé. La vieille secoue la

tête, sa griffe demeure accrochée au voile vert.

--Veux-tu mon éventail?

Nouveau refus de la sorcière, qui serre plus vivement encore et froisse

entre ses doigts crochus le frêle objet de sa convoitise.

--_Makache! makache_ [Non! non!]! s'écrie le Général impatienté.

Et la vieille, déçue dans son espoir, furieuse, s'éloigne brusquement en

jetant, à la jeune et belle _Roumi_ un regard chargé de tout le venin

des vipères.

--Partons, dit M. Jules à madame Elvire: cette horrible mégère veut vous

assassiner. Bel-Kassem!

--Monsieur?

--Que faut-il donner au caïd?

--Gardez-vous bien de rien lui donner: ce serait lui faire injure.

L'hospitalité kabyle...

--Se donne et ne se vend pas, dit madame Elvire. Vraiment! nous sommes à

l'Opéra-Comique. Je vous en fais juges: tout ce que les librettistes et

les décorateurs ont pu imaginer de plus invraisemblable ou de plus

chatoyant pour divertir les blasés de Paris, n'est-il pas de mille

coudées au-dessous de ce que nous voyons? Sur quel théâtre vous a-t-on

montré ce décor, et quelle actrice eut jamais assez de talent pour

égaler cette vieille?

Appuyé sur son bâton et boitant, le caïd nous accompagne jusqu'à la

sortie du village. Comme la veille, à l'arrivée, une fourmilière orde et

grouillante d'hommes, de vieillards et d'enfants accourt effarée, et se

presse avide de nous voir. Enfin! nous en voici débarrassés; nous

poussons un soupir d'aise et commençons la descente du mamelon de

Thifilkouth par un chemin raviné, pierreux et boueux, le frère jumeau de

celui d'hier. Nous cheminons entre des clôtures formées de pierres

sèches et de ronces en liberté, qui souvent nous enlacent dans leurs

longs bras grêles, hérissés d'épines. Ailleurs ce sont des vignes folles

qui nous prodiguent les baisers de leurs pampres et inondent nos visages

des larmes de la rosée. Au bas du mamelon bruit une cascade et gronde un

torrent. Un épais rideau de verdure nous dérobe cette eau, dont la

mélopée grave domine, comme un chant d'orchestre, les broderies vocales

des virtuoses ailés. Le berceau de feuilles et de fleurs sous lequel

nous marchons nous cache aussi le grand paysage. Mais quel bien-être et

quel ravissement dans ces jardins enchantés où les rayons solaires se

jouent en des milliards de prismes, tandis que nos poitrines

s'emplissent d'un air pur, frais et tonique, qu'embaument des orangers

et des citronniers en fleur! Madame Elvire est plus gaie que si elle

avait dormi toute la nuit sur le duvet. Au bout d'une demi-heure nous

atteignons le fond du ravin. Oh! la jolie cascade d'opale! Elle sort

d'une étroite crevasse ouverte au flanc du rocher et tombe, à vingt

pieds plus bas, dans un lit de pierres de toutes grandeurs et de toutes

formes. Alors c'est un torrent écumant qui roule impétueux sur une pente

rapide, se heurtant et se brisant à mille obstacles vers

l'Asif-bou-Béhir, un affluent du Sébaou. J'ai déjà vu ce paysage; où

donc? dans les Pyrénées. Nous traversons le gave africain sur quelques

grosses pierres jetées là au hasard. Le gué n'est pas sans péril; le

sabot des mulets glisse sur le grès poli par l'eau, et le courant

furieux menace de nous entraîner au fond d'un gouffre. Mais la journée

d'hier, la nuit surtout, nous a tous aguerris, et le danger devient une

jouissance.

Nous voici sur l'autre bord; l'ascension du Djurjura commence. Nous ne

montons que très-lentement: presque partout le rocher se dresse à pic,

le sentier est impraticable. Le géant s'indigne de notre audace et

accumule les aspérités sous nos pas. Nos braves bêtes sont blanches

d'écume, les muletiers redoublent leurs _har'r har'r_. Les ronces

enchevêtrées nous déchirent les mains et le visage. Le voile du Général

est en lambeaux; le Conscrit manque, nouvel Absalon, de demeurer

accroché à une grosse branche, non par ses cheveux qui sont rares, mais

par le collet de son habit. Rien ne nous arrête, et le rire argentin de

madame Elvire éclate comme une joyeuse fanfare annonçant la victoire.

La merveilleuse masure! comme elle a été hardiment jetée sur cette

ravine où se précipitent les neiges fondues! Mais voyez: par une baie,

plusieurs femmes, couvertes de haïks assez propres, nous regardent en

souriant. Quel tableau! Aucun peintre ne viendra-t-il en Kabylie tout

exprès pour le copier, et exposer au prochain Salon de Paris le plus

ravissant paysage du monde? C'est un _thisirth_ [Un moulin à eau.].

L'eau prise au _tharza_ [Ruisseau.] est amenée par l'_amzieb_ [Rigole

creusée dans un tronc d'arbre.] jusqu'au mouvement de l'_ar'aref_ [La

meule.]. Ces dames ont fait un peu de toilette pour aller au moulin.

Elles sont coquettes pour elles-mêmes, ne pouvant l'être avec les

hommes; et c'est à qui sera la mieux mise, à qui étalera les plus riches

bijoux. La meule broie le blé avec lenteur; mais elles ne sont pas

pressées. C'est un plaisir que d'aller au moulin, où l'on peut se

montrer, babiller et médire. Et bien à plaindre sont celles des villages

qui n'ont pas de _thisirth_! Outre qu'il leur faut écraser le froment,

l'orge ou le sorgo, presque grain à grain, entre les deux pierres d'un

méchant moulin portatif, une fortune marâtre leur refuse encore cette

suprême joie d'aller tailler des bavettes.

--N'y a-t-il pas de fêtes, Bel-Kassem, auxquelles les femmes prennent

part?

--Nous avons les _eurs_, festins et réjouissances à l'occasion d'un

mariage ou de la naissance d'un garçon. Alors on invite ses amis. Les

hommes viennent avec leurs fusils...

--Et leurs femmes?

--Non, Madame: ils les laissent à la maison.

--Que me disais-tu? Elles ne sont donc pas de la fête?

--Celles de la _kharouba_ où l'_eurs_ se donne préparent le kouskoussou,

et s'en régalent après les hommes, s'il en reste. Mais, pour qu'il en

reste, vous n'imagineriez jamais combien il en faut. Le Kabyle, qui est

très-sobre en temps ordinaire, plutôt par nécessité que par goût, mange,

ces jours-là, à lui seul, un ou deux plats comme celui qu'à vous cinq,

hier soir, vous n'avez pu qu'entamer à peine. Aussi arrive-t-il souvent

que les femmes de la _kharouba_ d'un voisin ou d'un ami en préparent

aussi quelques-uns aux frais de l'amphitryon. Lorsque les plats sont

vides, si viles qu'un chien n'y trouverait miette à mettre au bout de sa

langue, les hommes font brûler la poudre pour se griser du bruit et de

la fumée, comme un Roumi de vin; ou bien, en causant et gesticulant, ils

forment un cercle au centre duquel s'accroupit un parent du maître de la

maison. Il déploie un morceau d'étoffe, puis y dépose un bracelet

d'argent en signe d'amitié, et un peu de blé en signé d'abondance. La

conversation languit et cesse. Chacun jette son offrande sur le

mouchoir. Parfois l'amour-propre s'en mêle: d'abord, c'est une pluie de

cuivre, puis une grêle d'argent. On a vu des fous se dépouiller

entièrement pour l'emporter sur un rival en vanité. L'amphitryon serre

ces offrandes dans son grand coffre; elles en sortiront au prochain

_eurs_, pour retomber sur le mouchoir.

--Et les femmes?

--Elles rangent les plats. Et si les maris sont de bonne humeur, elles

viennent voir danser les veuves, car il n'y a que les veuves qui dansent

en Kabylie.

--Pour le coup, dit le Général, la plaisanterie passe les bornes.

--Faut-il que je fasse le grand serment, et que je dise: «Par Dieu, par

ce Dieu unique qui sait tout, qui voit tout, qui entend tout, par ce

Dieu clément et miséricordieux à qui rien n'échappe,» je jure que les

veuves seules dansent en Kabylie? Quand l'_athobel_ [Tambourin.] et la

_chèta_ [Flûte.] font leur musique, il faut voir comme elles se

trémoussent!

--Les veuves ont-elles donc des moeurs légères?

--Non; mais elles sont moins tenues que les jeunes filles et les femmes

mariées.

--En sont-elles moins considérées?

--Tout juste autant que les autres. Si pourtant elles donnent un trop

grand scandale, il arrive parfois que le père ou le frère les corrige.

--Comment?

--En leur envoyant une balle dans la tête.

--Avez-vous des fêtes publiques?

--Oui, la fête de l'_Aïth-Kebir_, qui rappelle le sacrifice d'Abraham,

et d'autres, religieuses, politique, où la _djemâa_ vote l'_ouzia_.

C'est une distribution générale de viande. Les plus pauvres comme les

plus riches en reçoivent une part égale; le trésor public paye pour tout

le monde. S'il n'y a pas d'argent dans la caisse, on fait une collecte

dans le village, et chacun est obligé d'y contribuer selon ses moyens.

Ceux qui n'ont rien que la maison et le potager du pauvre ne donnent

rien; mais ils n'en ont pas moins droit à cette viande, la seule qu'ils

mangent dans toute l'année. Et si l'_amin_ ou quelque autre s'avisait de

prélever sur l'_ouzia_ une part plus grande ou d'en prendre avant la

répartition, ne fût-ce que du mou ou des entrailles, il serait frappé

d'une amende de cinquante francs.

Le Philosophe battit des mains, et ses applaudissements trouvèrent un

chaleureux écho.

--Pauvreté n'est pas vice chez nous, reprit fièrement Bel-Kassem; et

quand un homme est frappé par le malheur, si l'ennemi ou l'ouragan a

ravagé son champ, renversé ses arbres, détruit sa maison, tout le

village lui vient en aide: chacun lui offre son aumône, et la _djemâa_

ordonne la _touïza_, corvée dont nul ne peut se dispenser; on la fait

également pour entretenir, labourer ou ensemencer le _bled-rabbi_ [Le

bien de Dieu.], qui provient de legs charitables et dont les fruits,

figues, olives ou blé, sont abandonnés aux pauvres. Celui qui refuserait

de s'acquitter de cette corvée, imposée à tous en faveur des malheureux,

payerait aussi cinquante francs d'amende.

--Voilà, dit le Philosophe, ce que les Kabyles auront à enseigner aux

Français avec beaucoup d'autres bonnes choses, par où ils les devancent

dans le chemin de la vérité et de la justice. Notre démocratie n'est

qu'un enfant, tandis que la leur est un homme; et ceux qui, au mépris de

la dignité humaine et de tous les droits des citoyens, prétendent qu'un

peuple doit être tenu en tutelle par un pouvoir absolu, par une

administration centralisée à outrance, n'ont qu'à venir en Kabylie pour

s'y convaincre de leur erreur; ceux aussi qui pensent que le vrai moyen

de corriger les méchants est de les mettre en prison, de les enfermer au

bagne ou de leur couper la tête.

--Ami, dit madame Elvire, tu parles comme les sept Sages; mais je

t'avertis que si vous tentez jamais de nous traiter en Kabyles, c'est en

Françaises que nous nous révolterons.

--Lorsque nos femmes, dit Bel-Kassem, deviendront aimables et vertueuses

comme des Françaises, nous les traiterons mieux, et déjà nous ne les

traitons pas si mal. En voici la preuve: un boeuf, une vache ou un mouton

périssent-ils par accident dans la montagne, le maître de la bête ne

peut pas en disposer avant d'avoir fait savoir au village qu'il y a de

la viande fraîche pour les femmes malades, enceintes ou infirmes.

--Voilà qui est bien. Mais n'est-ce pas mon amoureux qui vient à notre

rencontre?

En effet, il descendait comme un chamois la pente raide, les mains

pleines de fleurs.

--_Ouach halek_ [Bonjour.]! nous crie-t-il d'aussi loin qu'il nous

aperçoit. Arrivé près de madame Elvire, il baise le pan de son manteau,

en déposant sur ses genoux les filles sauvages et parfumées du Djurjura.

--Décidément les Kabyles sont très-galants, et leurs femmes... bien

maladroites.

--_Diffa! diffa!_ dit le bel homme d'Aïth-Aziz, en étendant la main vers

ce village perché sur un petit plateau, au sommet du contre-fort que

nous escaladons.

--Et nos provisions de bouche, où et quand les mangerons-nous?

--Ne vous ai-je pas prévenus, répond Bel-Kassem, qu'elles étaient

inutiles? Pour voyager en Kabylie, il ne faut ni argent ni vivres.

--Vive la Kabylie! c'est le plus beau pays du monde et le plus

hospitalier.

En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura · 第 9 / 17 段