Pour le vainqueur, la femme du vaincu est sacrée. Ces attaques de

village sont d'ailleurs assez rares. Beaucoup sont si bien protégés par

les défenses naturelles de leurs pitons à pic qu'il ne leur en faut

guère d'autres. Pour arrêter l'ennemi, il suffit de barrer l'unique

chemin de la crête, et de fermer la porte massive qui bouche l'entrée de

_thadderth_. Le plus souvent les _sofs_ se déclarent la guerre et s'y

préparent plusieurs jours d'avance. Dans quelques tribus, la bataille se

livre en un endroit choisi. Les combattants s'en approchent de chaque

côté, lentement, en rampant et s'abritant derrière une pierre, derrière

un arbre. Tout homme en état de porter les armes doit combattre sous

peine d'infamie. «Si quelqu'un, disent les _kanouns,_ quitte le village

pendant une guerre, sa maison est rasée.» Le même sort est réservé au

traître, l'espion est lapidé. Dès qu'un enfant peut se servir d'un

fusil, son père le présente à la _djemâa_. A partir de ce jour-là, il a

sa place au combat comme dans l'assemblée. Pendant la lutte, les plus

vieux qui n'ont plus la force de combattre, postés en sentinelle sur le

sommet de la montagne, signalent par leurs cris l'approche de l'ennemi:

«Les voici! ils avancent, ils reculent, ils vont tirer! Dérobez-vous!

_tamourt_! tamourt_! à terre! à terre!» Après la bataille, si l'un des

partis n'a pas de mort, il décharge ses armes en signe de joie; ou, s'il

en a, il demande la _dhomana_ [Trêve.] pour les enterrer. Tout le

village assiste aux funérailles. Les hommes, silencieux et tristes,

creusent la fosse; les femmes poussent des plaintes lamentables et avec

les ongles se déchirent le visage. Parfois des combattants ennemis

assistent à ce deuil, pour honorer le courage de leurs victimes. Malheur

aux blessés! si la _gadoum_ [Hache.] ou le _flissa_ [Sabre.] ne les a

pas achevés, ils demeurent souvent estropiés pour la vie: car la balle

kabyle, quoique d'un trop petit calibre pour le fusil, n'en casse pas

moins fort bien une jambe ou un bras, et, pour raccommoder ce membre,

les montagnards n'ont d'autre médecin que la nature. Quelques-uns

pourtant, les plus riches, se donnent le luxe d'un _thebib_ [Chirurgien

arabe.]; mais les autres, pour guérir leur blessure, se contentent d'y

appliquer un chiffon de papier où la main de quelque pieux marabout a

tracé à leur intention une formule miraculeuse. Jadis les montagnards se

battaient avec la _mzerag_ [Lance.]; ils ont encore le _loueh,_ grand

bouclier à l'épreuve de la balle. Ils s'en couvrent deux ou trois,

lorsqu'avec le _thanhizth,_ longue perche armée d'une pointe d'acier,

ils veulent ouvrir une brèche dans le mur d'une maison ou d'un village.

Pendant quelques instants, nous longeons l'enceinte dont le soleil

couchant colore les tours en carmin. Devant nous, au milieu d'un massif

de verdure, est couché Thifilkouth sur une crête bizarrement accidentée;

et plus loin, derrière le village, se dresse, imposant et superbe, le

Djurjura, enveloppé de pourpre. Ces murs et ces tours d'aspect étrange,

ce prodigieux amas d'arbres et de fleurs où la lumière et l'ombre

dessinent en se jouant des arabesques multicolores, ce village

fantastique appuyé sur le pied d'un colosse rouge, tout ici, comme sur

le rempart du fort National, nous transporte en pleine féerie.

Nous passons sous plusieurs voûtes basses et noires, puis sous une porte

qui fait corps avec les maisons de Thifilkouth. Elle donne accès dans

une salle vaste et sombre où plusieurs Kabyles sont assis, accroupis,

couchés sur des dalles qui forment, à trois pieds du sol, de larges

bancs le long des murs et autour des piliers.

--Est-ce encore une maison de garde, Bel-Kassem? il y a là des

meurtrières.

--C'est le _themegaïth,_ la salle de la _djemâa_; elle s'y réunit une ou

deux fois la semaine. C'est aussi un lieu ouvert à tous, où jeunes et

vieux viennent à chaque heure du jour, pour s'entretenir de la chose

publique et de leurs propres affaires.

Combien de burnous ont poli ces dalles grossièrement taillées, combien

de générations les ont creusées par places en venant s'y asseoir! Il y a

du sauvage dans le masque, impassible de ces hommes qui nous regardent.

Nous les saluons de la tête; un seul, le plus jeune, nous répond:

_Ouach-halek_! C'est le salut kabyle. Les autres demeurent silencieux;

pas un muscle de leur visage ne bouge.

--Bel-Kassem, sommes-nous donc ici chez des Arabes?

--Non, Madame; mais ce sont des rustres, des Kabyles peu civilisés.

Le guide les raille sur leur grossièreté; il nous donne apparemment pour

des gens d'importance, car tous se lèvent pour nous mener chez le caïd;

tous, excepté un, qui nous tourne le dos: il a bien quatre-vingt-dix

ans. Son crâne est dénudé, une longue barbe blanche lui descend jusqu'au

milieu de la poitrine. Sur son épaule repose sa fidèle _gadoum,_ qui ne

l'a jamais quitté; à son côté droit est son _debouz,_ son bâton ferré,

avec lequel il a assommé plus d'un ennemi dans sa jeunesse. Il porte le

_tabenta,_ tablier de cuir, qui fait partie du costume de guerre. Son

burnous orde, bruni par sa sueur presque séculaire, est percé de

plusieurs trous de grandeur inégale.

--Ce sont, dit Bel-Kassem, des balles qui les ont faits. Les petits

proviennent de balles kabyles; les grands, de balles françaises. Ce

vieux s'est battu toute sa vie, et il est aussi fier de son burnous

troué qu'aucun de vos soldats peut l'être de son ruban rouge.

Nous suivons une rue étroite, bordée de maisons basses, sans fenêtres;

les eaux ménagères ruissellent entre les pierres, toutes les ordures du

village s'y étalent sans vergogne. Cette rue monte ou descend court à

droite, puis à gauche, en zigzag. C'est un vrai casse-cou, parsemé çà et

là de flaques croupissantes et puantes. Chaque maison y a accès par une

porte pratiquée dans son mur et qui ouvre sur une cour intérieure.

A cette porte, qui s'entre-bâille dès que nous l'avons dépassée,

apparaissent des visages de femmes, curieux et effarés: très-beaux

parfois, jolis souvent, mais peu ou point du tout lavés. Un cortége

nombreux d'hommes et de petits garçons nous accompagne, grossissant sans

cesse et se pressant contre nous, naïvement effrontés. L'affluence est

grande surtout autour du Général.

Jamais Parisienne n'a mis le pied dans ce village berbère, et c'est à

qui la verra de plus près, à qui pourra palper l'étoffe de son manteau.

Bel-Kassem et le beau Kabyle s'évertuent en vain à écarter cette foule

importune. Le Caporal s'alarme, le Conscrit s'irrite, le Marseillais

jure, les muletiers crient: _Choua_! _choua_ [Doucement! doucement!]!

Madame Elvire sourit et dit:

--Oh! la plaisante aventure!

Enfin nous voici chez le caïd de Thifilkouth. La porte d'une cour

intérieure s'est refermée sur nous. Les membres de la _kharouba_ et

quelques intimes nous entourent. Le caïd, averti de notre arrivée par le

télégraphe kabyle, s'avance pour nous saluer. C'est un petit homme

blond, d'une cinquantaine d'années. Il y a de la malice et de la ruse

sur ses lèvres souriantes et dans ses yeux bleus qui clignotent. Il

s'appuie sur une canne et boite en marchant: car, l'an dernier, il est

tombé de mulet, il s'est cassé la jambe, et l'amulette du marabout la

lui a mal remise. M. Jules lui débite en gentleman accompli un petit

compliment de circonstance sur l'hospitalité des Kabyles et les

incomparables beautés de leur pays. Le guide traduit ces paroles

élogieuses un peu brièvement. Bel-Kassem a faim et soif, Bel-Kassem est

fatigué; le soleil est couché, et Bel-Kassem voudrait manger, boire et

dormir.

--Entrons! entrons! dit le guide morose comme un enfant assailli par le

sommeil: on ne nous servira pas le kouskoussou avant le jour, si nous

restons à babiller comme des femmes au moulin.

Quand les femmes vont à la fontaine et au moulin, elles font entre elles

pendant une heure ou deux la petite chronique scandaleuse. Babiller est

au reste le plus grand et presque le seul divertissement pour elles

comme pour les hommes.

Le caïd nous introduit dans la maison des hôtes. Le madré est fort à son

aise. Il reçoit du gouvernement un traitement d'un millier de francs

comme juge de paix. Les mauvaises langues de Thifilkouth prétendent que

tout l'argent qui entre dans son coffre ne sort pas de cette seule

bourse. Et puis il a du bien au soleil: champs, oliviers, figuiers,

vignes, sans compter le bétail. Il n'y a que lui parmi les plus huppés

de l'endroit qui possède une maison des hôtes. Elle s'élève à droite,

dans l'_amrah_ [Cour intérieure.], sur un pan de roche. Nous y grimpons

avec le caïd suivi de ses parents et des principaux du village, parmi

lesquels nous remarquons un gendarme Kabyle attaché à sa personne.

L'usage veut que les notables honorent par leur présence les voyageurs

de distinction, et qu'ils aident le maître du logis à les traiter le

mieux possible. Parfois, dans ce but, ils ajoutent à la _diffa_ un ou

plusieurs plats, des oeufs et des gâteaux au miel en guise de dessert.

La maison ne contient qu'une seule pièce partagée en deux compartiments.

Dans le premier, l'_aouens,_ à gauche de la _thabourth_ [Porte.], flambe

dans un _kanoun_ [Trou creusé en terre.] un feu de feuilles et de

branches sèches. La fumée remplit la maison et s'échappe au gré de sa

fantaisie par la porte qui reste ouverte, par l'_asfalou_ [Petite

ouverture pratiquée dans le toit.] et par les _thikouathin_ [Jours

étroits ou plutôt meurtrières dans la muraille.]. On étend un maigre

tapis sur la terre piétinée et durcie. Le caïd y prend place avec nous;

les autres demeurent debout au fond de la salle. Une lampe kabyle à

plusieurs becs brûle entre le feu et nous. Les muletiers apportent nos

bagages. Bienvenues de nous, humbles couchettes du soldat! vous nous

semblez en ce moment plus moelleuses que le lit de plumes d'une petite

maîtresse. Nous plaçons les matelas les uns sur les autres pour en

former un divan délicieux. Le caïd nous révèle ses instincts de sybarite

par le nonchaloir avec lequel il s'y étend à côté de madame Elvire. Les

valises, les sacs, les couvertures, tout notre attirail de voyage est

déposé dans le second compartiment de la salle. Un mur de quatre pieds

le sépare du premier. Sur ce mur s'appuie un plancher, et sous ce

plancher règne une cavité profonde et noire: c'est l'_adaïnin,_ l'étable

où le boeuf, la vache, la chèvre et le mulet habitent près de leur

maître. Car il a, lui, sa _doukana,_ son banc de pierre, sa couche, dans

un angle adossé à l'étable; et sur le plancher qui recouvre celle-ci

dorment, à côté du fourrage, sa femme et ses enfants. Son lit d'ailleurs

n'est pas plus doux que celui de sa famille: pour oreiller et pour

matelas il n'a qu'un _thaguerthil_ [Mince natte en sparterie.]. Telle

est l'_akham_ [La maison kabyle, qui se construit en quinze jours.]. Le

propriétaire en rassemble les matériaux lui-même. Les pierres abondent à

la porte du village; il n'y a qu'à les ramasser, mais il faut payer les

tuiles, le mortier et le maçon: tout cela coûte de deux à trois cents

francs. Les plus spacieuses, ou celles qui ont une deuxième soupente

par-dessus la première, afin de séparer les filles des garçons, en

valent jusqu'à trois cent cinquante.

Quand Bel-Kassem nous eût renseignés là-dessus:

--O peuple de l'âge d'or! s'écrie le Philosophe, avec le loyer d'un

épicier de Paris, on bâtirait tout un village kabyle.

--Mais les plus riches? dis-je.

--Les plus riches et les plus pauvres ont la même maison. Ils vivent

tous avec les bêtes.

--Avec toute espèce de bêtes! ajoute madame Elvire. Ah! j'en ai pour le

moins une douzaine de preuves!

Et elle se leva pour secouer ses jupes.

--C'est peine perdue, dit Bel-Kassem en riant. Plus tu chasseras les

puces, et plus elles deviendront méchantes. Elles ne sont pas habituées

à être maltraitées.

--Oh! si seulement j'en tenais une!

--Prends garde! la puce kabyle se venge. Un bon conseil, Madame: fais

comme nous, traite-les avec douceur.

--Elles me dévorent! dit le Général exaspéré.

--Bah! quand elles auront prélevé leur _diffa_ sur ta peau blanche et

rose, elles s'endormiront jusqu'au matin.

--Mais moi, je ne fermerai pas l'oeil de la nuit.

--Dans un jour ou deux, tu auras fait la paix avec elles. Alors elles

seront pour toi ce qu'elles sont pour nous: des amies fidèles dont on ne

peut plus se passer.

Il faisait nuit noire au dehors; de temps à autre quelques têtes

curieuses se montraient dans la pénombre de la porte, et parmi elles des

têtes de femmes. Madame Elvire, se tournant vers le caïd accroupi à côté

d'elle, lui demanda si sa femme était jeune et jolie? Bel-Kassem servit

d'interprète.

--J'ai trois femmes, répondit le caïd d'un air où l'on voyait qu'il eût

volontiers fait de madame Elvire la quatrième.

--Tu n'es donc pas un Kabyle, mais un Turc?

--A l'homme qui vieillit, il faut une femme jeune.

--Laquelle préfères-tu?

--La plus belle.

--Et les autres?

--Elles tissent les burnous et préparent le kouskoussou; elles vont

chercher du bois dans la montagne, de l'eau dans la vallée; elles

tannent la peau des boucs, elles façonnent des poteries; elles traient

les vaches et les chèvres, battent le _thamenth_ [Beurre.] et font

l'_agouglou_ [Fromage de lait aigre.].

--Leur âge?

--La vieille a trente-cinq ans, la seconde vingt-quatre et la troisième

treize.

--S'accordent-elles ensemble?

--Il le faut bien.

--Mais si elles se querellent?

--Je les mets à la raison.

--Comment?

Le caïd hésitait à répondre. Cependant madame Elvire insistait pour

savoir de quelle manière, en Kabylie, un mari possesseur de trois femmes

apaise les discordes intestines de son ménage. Il se décida à lui faire

une réponse que Bel-Kassem, en homme bien élevé par la nature, traduisit

ainsi:

--Je les menace de ma froideur.

Le Général, éclatant de rire, toisa de haut en bas le petit homme

boiteux.

--Ce n'est pas tout, reprit le caïd: lorsqu'en se disputant elles se

tirent par les cheveux, se mordent ou se mettent le visage en sang avec

les ongles, elles payent l'amende, et c'est autant d'argent qu'elles ont

en moins pour s'acheter des bijoux.

--Les femmes, ajouta le guide, sont passibles de toutes les amendes que

les _kanouns_ infligent aux hommes.

--Que penses-tu, Philosophe, de cette égalité-là?

--Qu'elle n'est pas plus à dédaigner qu'une autre.

--Grand merci!

--L'égalité devant la répression constitue pour la femme kabyle un droit

qui pourra la conduire un jour à l'égalité devant la loi.

--Oui, dit Bel-Kassem, cela arrivera inévitablement quand nous verrons

le Djurjura la tête en bas et les jambes en l'air, ou lorsque nos

femmes, aussi belles et aussi intelligentes que toi, Madame, nous

ensorcelleront comme tu as ensorcelé aujourd'hui le Kabyle d'Aïth-Aziz.

--Mais où est-il donc, mon amoureux?

--Il vient de repartir pour son village, où il veut vous faire offrir

demain matin la _diffa_.

--Pauvre garçon!

--Je ne regrette pas du tout, dit M. Jules, qu'il s'en soit allé. Sous

son air doux, j'en jurerais, cet homme cache des instincts de bête

féroce.

--C'est vous, Caporal, qui êtes jaloux, s'écria le Conscrit, jaloux

comme un tigre.

Le Caporal, qui était le meilleur enfant du monde, fut le premier à rire

de cette plaisanterie.

--Et le Marseillais?

--Il prend le frais dans la cour avec les muletiers en attendant qu'on

soupe.

Étant sorti, je trouvai le Marseillais assis sur une pierre et fumant

philosophiquement sa pipe.

--Que fais-tu là?

--Je fume! Il fait un froid de loup, la rosée m'a trempé: je me sèche à

ma pipe. C'est un bon remède contre les rhumatismes.

--Pourquoi n'entres-tu pas dans la maison?

--Le caïd ne m'y a pas invité, ni personne.

--Il faut nous le pardonner, mon ami; viens!

--Je pensais que vous m'aviez abandonné, et cela me faisait de la peine,

bagasse!

Comme j'allais entrer avec lui dans la maison, Madame Elvire en sortit:

--Le caïd, me dit-elle, nous accorde la faveur insigne de nous présenter

à ses femmes.

Je me joins au cortége. Nous traversons une seconde cour plus petite que

la première, et autour de laquelle s'élèvent plusieurs corps de logis,

habités par divers membres de la _kharouba_. Elle est pavée de grosses

pierres d'inégale grandeur, rassemblées sur un plan incliné qui favorise

l'écoulement des eaux ménagères; comme la rue, c'est un casse-cou. Nous

pénétrons avec le caïd dans un de ses logis, et là toute la vie

intérieure du Kabyle se révèle à nous dans un tableau pittoresque et

charmant.

Des femmes et des jeunes filles sont accroupies à terre autour du foyer.

Des enfants que notre vue effarouche se réfugient sur le sein de leurs

mères ou courent se cacher derrière leur dos. Un garçon de deux ans,

petit Hercule de bronze, dort nu entre des bras orgueilleux de porter ce

fardeau précieux et magnifique. Une jolie fille de neuf à dix ans, à

l'oeil éveillé, à la lèvre mutine, agite avec grâce un tamis d'alfa, d'où

tombe comme une pluie blanche la fleur de farine. Elle est recueillie

dans un grand plat en bois tourné, où plusieurs mains non moins agiles

qu'élégantes viennent la prendre incessamment pour la rouler entre leurs

doigts mouillés. Ces pâtes, en forme de grains arrondis, à peine de la

grosseur d'une tête d'épingle, sont, nous dit Bel-Kassem, l'âme et le

corps du _kouskoussou,_ le mets national, le régal par excellence du

Kabyle comme de l'Arabe. Le piment, le lait, le miel, la viande même,

n'en sont que l'assaisonnement ou la sauce. Sur le feu cuisent plusieurs

poulets décapités, au fond d'un vase à moitié rempli d'eau. La vapeur de

ce bouillon pénètre par un tamis dans un second vase superposé au

premier et qui renferme les pâtes. Lorsqu'elles ont entièrement absorbé

le bouillon en s'imprégnant du suc de la viande, le kouskoussou est à

point, et le palais le plus blasé se réveille devant ce plat aux fumets

appétissants. Ce pot qui mijote sur la braise, et qu'une vieille femme

surveille, contient notre souper.

Les pâtes qu'Halima, Yacoute, Amefa, Saâda, roulent entre leurs doigts

mignons, serviront à préparer un autre kouskoussou: car toute la

_kharouba,_ grands ou petits, aura sa part de la diffa. Aussi la joie

éclate sur les visages; ils semblent nous dire: «C'est fête à la maison!

Ah! si vous pouviez revenir demain!»

Mais à qui ces beaux yeux noirs qui apparaissent de temps à autre près

d'une urne colossale et qui brillent alors comme deux étoiles pour

disparaître aussitôt que quelqu'un de nous les regarde, les admire?

C'est Zohra, la plus jeune femme du caïd, un bijou précieux, une perle

rare: il l'a payée mille francs! Elle se cache derrière le _koufi_

[Amphore de deux à trois mètres de hauteur.] aux provisions: la pauvre

petite a peur, non pas de nous, mais de son mari, qui est jaloux; elle a

peur d'être grondée.

--Bel-Kassem, prie-la donc d'approcher.

--Elle en a bien envie; mais elle ne viendra pas, à moins que le caïd

n'y consente.

--Caïd, appelle madame Zohra: je désire lui faire un petit cadeau.

Madame Zohra accourt à un signe de son seigneur et maître. Elle sort de

sa cachette et s'avance vers nous, confuse et les paupières abaissées.

Quelle souplesse dans ses mouvements! quelle grâce dans toute sa

mignonne personne, dont le kaïk dessine les belles formes! Elle demeure

interdite devant Madame Elvire, qui détache de son cou pour la lui

donner une petite cravate écossaise, bleue et verte. Madame Zohra la

prend entre ses mains d'enfant et la contemple ravie, sans oser lever

les yeux. Nous pouvons la regarder à l'aise. Elle offre le type grec

dans le parfait ovale de son visage, avec je ne sais quel attrait de

sauvagerie. Le nez droit, aux narines découpées finement, rapprochées et

presque closes, s'attache par une ligne noble au front un peu bas, mais

admirablement encadré dans les ondes aux reflets bleus d'une superbe

chevelure noire. Les tresses naturelles forment, mêlées à des tresses de

laine noire, de grands anneaux qui s'arrondissent de chaque côté de la

tête. Aux oreilles brillent les cercles des _kouneïs_ incrustés de

corail, et les chaînettes du _thacebth,_ décorées de paillettes

multicolores. Ces ornements donnent un éclat extraordinaire au teint

mat, d'un blanc doré, ainsi qu'à deux grands yeux lumineux et doux,

ornés de cils soyeux et surmontés d'arcades fières. La bouche est

petite, sensuelle; chaque lèvre descend, par une courbe lascive, vers

une fossette espiègle qui rit aux deux coins de la bouche et en corrige

un peu l'éloquence phrynéenne. Le cou, les épaules et les bras nus nous

dérobent presque, sous leurs bijoux, la pureté des lignes, l'élégance

des contours. Madame Zohra, sous sa tunique courte, nous montre la jambe

et le pied de Vénus, et c'est à peine si sa main le cède pour la

perfection à celle de madame Elvire. Elle est moins blanche et les

ongles en sont teints de henné.

Mais voici que madame Lalla, la seconde femme du caïd, regarde d'un oeil

d'envie le présent de madame Zohra. C'est une grande et belle personne à

la peau très-brune, aux prunelles flamboyantes. Vraiment, caïd, il faut

beaucoup d'audace pour imposer une rivale à ces yeux-là, et vous avez

défié le diable! Mais vous n'êtes pas un homme ordinaire puisque vous

avez pu, quoiqu'aussi blond qu'un juge de paix d'Alsace, engendrer avec

elle ce petit Hercule de bronze. Madame Touffa, la mère du fils aîné de

la maison, un bel adolescent de quinze à seize ans, convoite, elle

aussi, la cravate écossaise malgré ses rides précoces et son visage déjà

flétri. Il ne faut pas que la fête tourne au tragique: le Général se

dépouille de deux bracelets en verroterie de Venise, et les offre à ces

dames. _Allah isselmec_! lui disent-elles enchantées.

Aux autres, petites ou grandes, nous distribuons des pièces d'argent,

qui orneront demain, ce soir même, leur _thazath_ ou leur _thacebth_.

Toutes attachent sur madame Elvire le regard fixe du sauvage. Son

vêtement semble les plonger dans la stupeur; quelques-unes, après un

combat entre la curiosité et la crainte, avancent une main inquiète pour

en toucher l'étoffe. La montre surtout, qui brille suspendue à une

chaîne d'or arabe en lamelles martelées, paraît exciter chez elles une

admiration sans bornes. Chacun de nous ouvre sa montre pour leur en

faire voir le mécanisme animé. L'admiration devient de la peur.

Bel-Kassem éclate de rire.

--Elles me demandent, dit-il, quelles sont ces bêtes qui crient comme

des grillons et pourquoi vous les portez sur vous.

Nous passons en revue l'ameublement kabyle. Au fond de l'unique salle,

contre le mur, se dresse un _azetha,_ métier sur lequel madame Touffa ou

madame Lalla, j'ai oublié laquelle, tisse un burnous grossier. A droite,

contre l'_adaïnin,_ où un petit boeuf nous contemple en ruminant d'un air

béat, est la _doukana_ du caïd avec sa natte en sparterie. Dans un

angle, repose sur quatre pieds massifs un énorme coffre en noyer,

confectionné par un habile ouvrier des Aïth-Abbès, qui l'a historié de

sculptures où l'ogive se marie à la ligne droite, curieusement enluminé

en jaune, bleu et rouge. C'est là-dedans que le Kabyle serre ce qu'il a

de plus précieux: son fusil, son argent, les burnous, les haïks et les

bijoux de la famille. Près de là est l'urne colossale derrière laquelle

se cachait tout à l'heure madame Zohra, le _koufi_ qui renferme la

provision de blé, puis divers pots et plats de terre, tous façonnés par

ces dames, et cuits à un feu qui n'exige ni bois ni charbon: le soleil!

C'était des _thougni,_ des _thasselth,_ des _thainth_ de toute grandeur,

pour cuire les aliments; des _thakabeth,_ jarres pour l'huile; les

_aiedhid,_ cruches à l'eau; des _aboukal,_ terrines pour le lait, le

beurre, ou le miel, ou bien encore des _djefoun,_ plats peints, vernis,

illustrés de dessins bizarres. Quant aux tapis, fauteuils, chaises,

tables, fourchettes, linge et cristaux, tout cela n'y brillait que par

son absence, la propreté surtout! Cet intérieur, quoique celui d'un

personnage, avait un aspect saisissant de sauvagerie orde et misérable.

L'essence de burnous et le parfum de la bouse, mêlés à la fumée âcre du

foyer, nous saisissait aux narines et à la gorge. Ces femmes, ces

hommes, ces enfants au masque farouche, aux prunelles dilatées et fixes,

fantastiquement éclairés par une lampe aux formes étranges, nous

rejetaient à deux mille ans en arrière, dans le sein de nos ancêtres

barbares.

Nous prenons congé; le kouskoussou nous attend dans la maison des hôtes:

c'est le caïd qui nous l'annonce. Il paraît enchanté de nous voir

quitter ses femmes. Sa jalousie a-t-elle pris l'alarme? et se dit-il que

ces _Roumis_ qu'il tient pour sorciers pourraient bien lui escamoter sa

ravissante Zohra, ou jeter le sort d'amour à Lalla, sa tigresse?

Caïd, rassure-toi: la vertu de ces belles s'abrite derrière un rempart

où elle est aussi en sûreté que ta vieille Touffa derrière ses rides.

Dans chaque pays où la France porta ses armes, elle a implanté plus

d'une racine; mais ici point. Pourquoi? Le Marseillais, que nous

retrouvons accroupi à la mode kabyle devant le kouskoussou fumant, va

nous le dire:

--Qué! s'écrie-t-il, je commençais à craindre que les femmes ne vous

eussent entièrement coupé l'appétit; elles sont jolies, mais sales!

sales à dégoûter un capucin de Marseille.

En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura · 第 8 / 17 段