et réciproquement: le commandant supérieur décide, dans chaque cas qui
arrive à sa connaissance, s'il faut ou non poursuivre le coupable devant
la justice française. Pour tout le reste, nous appliquons nos _kanouns_
et n'avons d'autres juges que nous-mêmes. C'est la _djemâa_ [Assemblée
de village.] qui prononce les peines et applique les amendes. Chaque
_dachera_ ou _thadderth_ [Village.] a la sienne, formée par tous les
hommes en état de porter les armes. En politique, elle délibère
souverainement et décide de la paix et de la guerre, ainsi que des
alliances ou _sofs_ à former. En justice, elle juge sans appel en
appliquant les lois, elle en fait de nouvelles ou modifie les anciennes.
En matière de finances, elle fixe par tête l'impôt que nous payons aux
Français, quinze, dix, cinq francs ou rien, suivant les fortunes. Elle
dispose des fonds de la _djamâa_ [Trésor public, caisse municipale.] où
sont versés les amendes, les dons volontaires et les taxes prélevées sur
les naissances, les mariages, les divorces et les successions. Elle
décrète les travaux d'utilité générale et gère tous les intérêts de la
commune. Enfin, elle tâche d'écarter les différends qui surgissent entre
les familles ou les partis du village. Pour me servir d'une comparaison,
chacun de nos villages est une république gouvernée par la _djemâa,_ ou
assemblée des hommes en état de porter un fusil.
--Voilà, ajouta le Philosophe, ce qu'il faut appeler un peuple
souverain.
--Je pensais, dis-je, que le gouvernement, c'était l'_amin_.
--Oh! non, Monsieur, l'_amin_ est l'agent de la _djemâa_ chargé
d'exécuter ses décisions: mais il n'est pas le maître du village. Il est
élu par le suffrage universel, ordinairement pour un an; il est
rééligible ou peut même, si tout le monde est satisfait de lui,
continuer pendant un temps indéterminé ses fonctions où l'assistent les
_dhamen,_ représentants élus des _kharouba_ ou familles. L'_amin_ et les
dhamen composent une sorte de conseil municipal; mais c'est l'assemblée
de tous les hommes portant le fusil qui fait les affaires de la commune.
Chaque _kharouba_ comprend tous les membres d'une famille; elle forme
dans le village un groupe distinct, très-souvent un parti qui a ses
_sofs_ amis ou ennemis. De là les querelles qui éclatent, surtout pour
l'élection de l'_amin,_ chacun tenant à faire élire un membre de sa
_kharouba,_ puis les luttes qui ensanglantent le village, car si la
_djemâa_ ne parvient pas à mettre d'accord ses _sofs_ hostiles, ils
courent aux armes et se fusillent entre eux.
Voici, en cette matière, la législation des Kabyles: «Quand la division
s'est mise dans le _thadderth_ et que les troubles ont commencé, aucune
fraction n'a le droit de nommer un _amin_ dans son sein. Quand les
troubles commencent, et qu'on est sur le point d'en venir aux mains, les
gens de bien s'interposent. Celui qui, pendant ce temps, commet un vol
quelconque, ou tire un coup de fusil, ou entre dans la maison d'un
individu d'un _sof_ ennemi, est passible d'une amende de 250 francs.
S'il a tué quelqu'un, il doit être tué à son tour. Dès lors, il y a
guerre ouverte, et chacun se prépare à la lutte.»
--Mais s'il se rencontrait parmi vous, Bel Kassem, des ambitieux qui
voulussent s'emparer du pouvoir et imposer leur volonté aux autres.
--Cela ne s'est jamais vu, et toute tentative de ce genre serait vaine.
Quiconque voudrait faire la loi à la _djemâa_ se verrait aussitôt
abandonné par tous ses partisans, par sa propre _kharouba_. Le cas,
d'ailleurs, est prévu: celui qui fomente des troubles systématiquement
et avec persistance est condamné à la plus forte amende: 400 francs.
--Et s'il ne veut ou ne peut la payer?
--Il lui faudra quitter le village, à moins que quelqu'un ne la paye
pour lui. Il en est de même pour toutes les amendes. Aussi sont-elles
très-exactement acquittées. Qui n'a pas d'argent, en emprunte; mais la
_meurda,_ le prêt d'une semaine à l'autre, coûte cher.
--L'usure à la petite semaine.
--Nous avons aussi la _r'ania_ ou l'hypothèque, plus onéreuse encore,
car l'emprunteur abandonne la jouissance de son bien pour une somme
souvent minime, et jusqu'au jour où il pourra la rendre. La _r'ania_ des
figues est surtout en usage. Pour dix ou vingt francs qu'il emprunte en
avril, un Kabyle qui va moissonner dans la plaine s'oblige à restituer
en septembre cet argent, plus une mesure de figues de valeur égale.
--Et les _kanouns_ tolèrent un pareil vol! s'écria Madame Elvire
indignée.
--Ils font bien, dit le Philosophe, de respecter la liberté des
transactions ainsi que toutes les autres. L'argent doit être un objet de
commerce comme le blé, le fer ou le charbon.
--Cependant, observai-je, Mâakara ne se trompait pas, hier, lorsqu'il a
dit: «Pour la plupart des Kabyles, un sou, c'est comme une pièce d'or
pour vous, Madame.»
--Et dans ma poche, cent francs, ajouta Bel-Kassem, équivalent à un
million dans le portefeuille de M. de Rothschild.
--Tu le connais donc, M. de Rothschild?
--Parfaitement; au fort National, je lis souvent les journaux de Paris,
et puis le _Mobacher,_ journal indigène d'Alger, a parlé plus d'une fois
de cet _Amin-el-Oumêna_ des banquiers.
--Qu'est-ce que ce personnage?
--C'est l'_amin_ des _amins_ d'une _arch_ [Tribu.]. Il est élu par eux.
Autrefois on ne le nommait que pour la guerre où il commandait et
conduisait au combat les _sofs_ alliés. Maintenant il sert
d'intermédiaire entre les Kabyles et l'autorité française. Il en est de
même des caïds institués depuis peu comme juges de paix, et qui
perçoivent en outre dans chaque cercle la _lezma_ ou impôt de
capitation.
--Que produit cet impôt?
--Je sais seulement que le cercle du fort paye une _lezma_ annuelle de
quatre-vingt mille francs.
--Connais-tu la population de la Kabylie?
--Le dernier recensement quinquennal la porte à sept cent mille âmes.
--Tu es savant comme un livre, mon ami.
--Madame me flatte.
--Y en a-t-il d'autres que toi dans ces montagnes qui lisent les
journaux de Paris?
--Peu; mais beaucoup lisent le _Mobacher_.
--Combien?
--Je ne les ai pas comptés. Je suppose que le _Mobacher_ a ici de trois
à quatre cents abonnés.
--Tu plaisantes fort agréablement.
--«Par Dieu! par la bénédiction de Dieu! par le Fort! par la Sainte
Ecriture!» je jure, dit le Kabyle avec un grand sérieux, que je ne
plaisante pas. Nous prends-tu donc pour des sauvages?
--Mais ceux qui savent écrire, demandai-je, sont-ils aussi nombreux?
--Non, quand on a besoin d'une lettre on va trouver le _thaleb_
[Savant.].
--Est-ce lui aussi qui dresse vos contrats de vente, vos titres de
propriété?
--Nous n'en avons guère. Notre parole donnée vaut tous les actes de vos
notaires. D'ailleurs, partout où il y a un olivier, un figuier, un
terrain grand comme la main, tout le monde sait à qui il est. Sans
l'autorisation de la _djemâa,_ personne n'a le droit de construire sa
maison hors du village, ni de vendre son bien à un étranger. Les
propriétés ne passent donc que d'une _kharouba_ à une autre, et cela au
vu et au su de chacun, soit par vente ou par héritage. Les femmes...
--Nous savons qu'elles n'héritent pas.
--Et si une fille, en se mariant, quitte le village, elle n'emporte que
ses bijoux, sa tête légère et... Bel-Kassem demeura sur ce: et...
--Quoi donc? fit une petite bouche curieuse.
--Sa vertu.
Madame Elvire sourit. A ce signal, notre rire éclate. Cette gaieté gagne
les muletiers et même «l'amoureux de ma femme,» grave et mélancolique.
Brusquement arraché à son extase, il nous montre ses dents plus
éblouissantes que les neiges du Djurjura.
--Bagasse! que je m'amuse, moi! s'écrie le Marseillais. C'est une vraie
fête de voyager avec vous; mais je casserais volontiers une croûte.
--Et moi aussi!
--Et moi donc!
--Je mangerais de l'herbe, s'il y en avait sur ce rocher.
--Moi, je boirais la mer et ses poissons.
Seuls, nos braves bêtes et leurs maîtres marchent depuis cinq heures et
marcheront jusqu'au soir sans éprouver le besoin de manger ni de boire.
--Bel-Kassem, ne pourrais-tu découvrir par ici un bon hôtel avec un
dîner cuit à point.
--Non, Madame, le colonel t'en a prévenue.
--Un bouchon, un petit bouchon.
--S'il ne te faut que cela, il y en a aux bouteilles.
Nouvel éclat de rire: le guide nous regarde d'un air effaré.
--Cassandre, mon ami, dit le Marseillais avec le plus pur accent de la
Canebière, tu ne sais donc pas qu'un bouchon, c'est un paradis où les
bons compagnons _rigolent_.
--Mais, Caporal, à quoi pensez-vous? J'ai faim! j'ai soif! et vous avez
dans vos _tellis_ tout ce qu'il faut! Où trouverons-nous pour _rigoler_
un bouchon comme celui-ci?
--Encore cinq minutes de marche, dit Bel-Kassem, nous rencontrerons une
source: les hommes et les bêtes pourront boire.
Nous gravissions depuis une heure un énorme rocher nu et venions d'en
atteindre la crête, où il ne poussait pas un brin d'herbe. Un grand
silence nous enveloppait. Le sabot des mulets retentissait sur la pierre
sonore. A droite et à gauche, le précipice se creusait presque a pic à
une profondeur de mille mètres. La vue planait sur un horizon immense
ceint d'un côté par le Djurjura recourbé en demi-cercle, de l'autre par
la mer qui apparaissait dans une échancrure de montagnes. La grandeur
épique du paysage nous plongeait dans une sorte de stupeur, contre
laquelle réagissait notre gaieté un peu fébrile. Pas une maison
française, aucun vestige d'Europe, le monde berbère dans sa splendide et
prodigieuse sauvagerie. Nous sommes au coeur de la grande Kabylie.
D'un seul coup d'oeil nous embrassons toutes les tribus des deux grandes
confédérations ou _K'bila_ [K'bila, hommes associés.] des _Zouaoua_.
Leurs sofs _R'raba_ [De l'Ouest.] et leurs sofs _Cheraga_ [De l'Est.]
occupent tout le versant septentrional du Djurjura, depuis les
Aïth-Guechtoula et les Aïth-Sedka vers Dra'-el-Mizan, jusqu'aux tribus
de l'Oud-el-Hammam vers la mer et le cap Sigli. Nous les passons en
revue du haut d'un pic des Aïth-Menguelate, 14 villages, 1,350 fusils,
une des tribus les plus considérables de la confédération de l'Ouest.
Chez les Menguelate, comme chez les lraten, la guerre a marqué son
passage. En juillet 1854 et en juin 1857, ils se sont battus contre les
Français qui leur ont brûlé plusieurs villages. Ils taillent ou tournent
dans le bois des _thaoulath_ [Pelles.], des _djefoun_ [Plats.], des
_kabkab_ [Sabots.] et autres ustensiles. Au sud de leur territoire,
jusqu'à la crête djurjurienne, habitent les Aïth-Betroun qui s'appellent
eux-mêmes le coeur des _Zouaoua_. Ces Kabyles de moeurs farouches,
très-rigides dans l'observation de leurs _kanouns,_ se divisent en
quatre tribus. La plus industrieuse est celle des Aïth-Yenni, 7
villages, 1,325 fusils, soumis en juin 1857: armuriers renommés,
forgerons et orfèvres, naguère encore faux monnayeurs. Leurs quatre
principaux villages, rapprochés les uns des autres, se détachent en un
groupe lumineux sur l'obscurité des vallées et forment à l'ouest, entre
le fort national et le Djurjura, comme une grande ville kabyle. Ce sont
Aïth-et-Arba, Thaourirth-Mimoun, Thaourirth-el-Hadjadj et
Aïth-el-Hassen, bourgade considérable de 400 fusils. Au-dessus d'eux,
sur le flanc du Djurjura, les Aïth-Ouasif, 7 villages, 1,220 fusils,
fabriquent de la cire et des cardes pour la laine; plus haut encore et
jusqu'aux cimes neigeuses, les Aïth-bou-Akkach, 4 villages, 765 fusils,
font des peignes à pointes de fer avec lesquels les femmes, en tissant,
serrent la trame sur la chaîne; et les Aïth-Boudrar, 6 villages, 1,225
fusils, habiles jardiniers, cultivent le terrible _felfel,_ le poivre
des _Zouaoua_ [Devaux, _les Kébaïles du Djerjera_.].
La soumission des trois dernières tribus suivit celle de la première en
1857.
A l'ouest des Aïth-Betroun, habitent les autres tribus de cette
_k'bila_: les Aïth-Attaf, 2 villages, 544 fusils, fabricants
d'ustensiles de bois et maîtres voleurs; les Aïth-H'al-Aqbile, 6
villages, 985 fusils, jardiniers et pépiniéristes; les Aïth-Bouyoucef, 7
villages, 650 fusils, d'origine juive, dit-on, peu industrieux et
d'humeur assez pacifique. Ces tribus se soumirent en même temps que les
Menguelate, au commencement de juillet 1857.
La confédération de l'Est comprend six tribus échelonnées sur le
Djurjura, depuis le coude qu'il forme en se repliant vers le nord-est:
les Aïth-Illilten,13 villages, 1,090 fusils, _manefguis_ ou patriotes
fanatiques et sauvages; c'est à leur hospitalité que nous allons confier
nos têtes, et déjà leur village de Thifilkouth nous apparaît sur un
mamelon qu'on prendrait pour un avorton de la grande montagne. Au-dessus
d'eux sont les Aïth-llloula-Oumalou, 14 villages, 1,150 fusils, avec la
singulière _Zaouïa_ de Ben-Dris, marabouts voleurs, _tolbas_ [Savants.]
de la _Kzoula_ [Massue ferrée.], qui naguère encore ne s'appliquaient
qu'à la science du meurtre et de la rapine. Puis, sur les déclivités
inférieures, les Aïth-Ithourar, 26 villages, 1,845 fusils, qui
fabriquent des filets et autres engins de chasse. Au nord de leur
territoire habitent les Aïth-Yahia, 13 villages, 1,035 fusils, qui
possèdent Koukou, la capitale du roi ou plutôt du fameux chef berbère
Ahmed ben-el-Kadi. Marmol la visita vers 1535 et l'a décrite, ainsi que
l'État de Koukou, dans son _Africa_ qui fut publiée en 1573. Cette ville
est entièrement déchue de son ancienne splendeur. Adossée à
l'_Azerou-Kuelaâ,_ la pierre difficile à atteindre, elle était ceinte
autrefois d'une muraille bastionnée de deux mille mètres de circuit,
percée de trois portes: l'_Azerou-n'Tassassin,_ la pierre des hommes de
garde; la _Thabourth-n'Sour,_ la porte du rempart; et la
_Thir'ilth-el-Medefia,_ la crête des canons. Il faut croire qu'en effet
des canons défendaient cette forteresse, car les Français en ont
retrouvé deux lorsqu'ils sont entrés à Koukou, sans combat, pendant
l'expédition de juin 1854. A quelque distance de la ville est
l'_Ourthou-Thaadjeth,_ le jardin de la princesse: était-ce le jardin de
la merveilleuse beauté, fille de Ben-el-Kadi, qu'épousa, en 1561,
Hassan, fils de Kheir-ed-Din, sultan d'Alger?
Enfin, et toujours dans la direction du nord-est, les Aïth-ldjer, 26
villages, 2,240 fusils, avec les Aïth-Zikki, 5 villages, 225 fusils,
leurs alliés obligés de la crête djurjurienne. Cette grande et
industrieuse tribu se livre avec succès à la culture du lin et au
tissage d'une toile à les étroits; elle confectionne aussi l'_izar_:
c'est un épouvantail qui fascine la perdrix craintive.
Pauvre petite, tu as raison de trembler, car c'est la mort qui s'avance
vers toi. Mais pourquoi ne fuis-tu pas à tire-d'ailes? Tu n'as rien à
craindre de cette tête de chacal qui grimace sur cette bande de tuile
tendue et curieusement enluminée, ni de cette queue qui, au bas de
l'appareil, se balance menaçante, ni de ces petits miroirs qui
remplacent les yeux fauves et qui ont un éclat si terrifiant. Tu
demeures, pétrifiée d'épouvante, en face d'un fantôme, sans voir le
chasseur; il s'approche lentement, tenant d'une main l'_izar_ qui te le
cache, et de l'autre son fusil. Fuis! fuis! ou tu es morte! Il va te
tirer à coup sûr... Pan! la perdrix a vécu.
Les Idjer, très-superstitieux comme tous les Kabyles, n'approchent
qu'avec terreur de leurs grottes profondes, de celles surtout de
Bou-Khiar, où les _djenouns_ [Mauvais esprits, démons.] ont enfoui et
gardent des trésors incalculables. Chez eux aussi, on rencontre de
grandes excavations cylindriques d'aspect étrangement sauvage.
Bel-Kassem nous assure, d'un air qui n'admet pas de réplique, qu'elles
furent habitées autrefois par des géants troglodytes plus terribles que
le lion, plus féroces que la panthère. C'étaient, nous dit-il, les
sujets d'un roi dont la taille atteignait mille coudées. Il régnait sur
un pays de hautes montagnes, lorsqu'il vit un jour arriver dans son
royaume le peuple de Dieu, à la recherche de la terre promise. Prévoyant
qu'il serait vaincu s'il engageait la lutte avec Moïse, il prit le parti
de fuir; mais il emporta sur ses épaules ses montagnes qui n'étaient
autres que le Djurjura. Arrivé en Kabylie, il finit par succomber sous
ce poids écrasant, et ses sujets abandonnés à leurs instincts cruels, se
détruisirent entre eux ou périrent misérablement dans un isolement
farouche.
--Bel-Kassem, dit le Général, n'arriverons-nous donc jamais à ta
fontaine?
--Encore cinq minutes, répond le guide avec un malin sourire; cinq
petites minutes, Madame, et tu te reposeras.
--Je ne suis pas fatiguée, mon ami; mais il paraît que tes minutes se
multiplient comme les poissons de l'Évangile. Voici plus d'une heure que
nous marchons, et il nous faut maintenant marcher encore.
--Qué! dit le Marseillais avec humeur, les minutes kabyles ne finissent
jamais. Ces hommes mangent, boivent et dorment en marchant, et, comme le
Juif-Errant, ils vont du Fort à Alger sans se reposer en route.
Trente-cinq lieues, bagasse! Nous nous engageons entre deux chaînes de
roches à pic tourmentées et nues. Le sentier serpente, étroit et
périlleux, à mi-hauteur de l'une d'elles. Le fond du précipice, où leurs
larges pieds se touchent presque, présente un effrayant désordre de
blocs amoncelés, arrondis, dégradés par les eaux.
Çà et là un arbre arraché, brisé, tordu, étend vers nous d'un air
lamentable ses bras de squelette. Toute végétation a disparu, plus un
village; rien que des pierres géantes, brunes, fauves ou grises, qui
n'ont pour couvrir leur nudité que des lambeaux de mousse d'un vert
terne et jaunâtre. D'instant en instant le sentier devient plus abrupte.
--Un endroit merveilleusement choisi pour le sabbat des sorcières.
--Ah! prends garde, Madame; cette gorge est au pouvoir des _djenouns,_
qui s'amusent à jeter les voyageurs dans l'abîme. Ton amoureux le sait
bien, et c'est pourquoi il a pris la bride de ton mulet.
En effet, le beau Kabyle marchait devant madame Elvire, entre elle et le
précipice, voulant la protéger contre la méchanceté des _djenouns_. Tout
à coup il s'écria:
--_Thâla! thâla!_ la fontaine! la fontaine!
Une de ces crevasses que l'eau met plusieurs milliers d'années à creuser
dans la pierre nous apparaît à un coude du sentier. Nos bêtes ont deviné
la source qui coule limpide en babillant joyeusement. L'espoir de ce
régal des humbles et des grands qui ont soif ranime leur ardeur. Cette
fois, au bout des cinq minutes de Bel-Kassem, dix ou vingt fois
menteuses, nous sommes assis autour de l'eau promise. Les _tellis_ sont
ouverts, les provisions étalées sur la nappe rocheuse. Nous offrons des
saucissons, des poulets et du vin aux muletiers qui ont fait leurs
ablutions, qui ont bu et dont les bêtes boivent.
--_Makache bono_ [Pas bon.]!
--Ils tirent de leur burnous une mince galette d'orge où le son se mêle
abondamment à la farine; ils y mordent à belles dents.
--Pauvres gens! Offrez-leur donc du pain Caporal, et du sucre.
Cette fois leur gourmandise s'allume, et ce sont des _Allah isselmec_!
Le Marseillais regarde le saucisson du coin de l'oeil, comme un enfant le
pot aux confitures. Le beau Kabyle s'est éloigné discrètement.
--Où est donc mon amoureux?
--Au-dessus de vous, Madame. Assis sur le rocher, il vous contemple en
mangeant ses figues.
Madame Elvire lui fait signe d'approcher. Il accourt vers elle, souriant
et rougissant sous sa peau de cuivre. M. Jules lui présente un demi-pain
et du sucre. Mais avant de rien accepter, lui, d'un geste noble, tend
vers le Général ses deux mains rapprochées et pleines:
--_Thagerth_ [Des figues.]! dit-il.
De belles figues blondes, exquises au goût, appétissantes aux yeux; par
malheur, elles sortent d'un burnous qui ne s'est jamais rafraîchi à
aucune fontaine.
Le Général en prit deux.
--_Arnou_! _arnou_ [Encore! encore!]! dit l'amoureux aux figues.
--Merci.
--_Arnou_! _arnou_! répète le beau Kabyle.
Le Général prend bravement une troisième figue; mais avant de la porter
à sa bouche, il hésite un peu.
--Bah! dit le Philosophe pour l'encourager, il y a des bêtes partout,
petites ou grosses; cela dépend d'un simple effet d'optique. Mords dans
ta figue, crois-moi; il n'y a que le premier coup de dent qui coûte.
Madame Elvire y mordit.
--Exquise! _Bono_! _bono_! dit-elle au montagnard ravi qui remonte sur
sa pierre, emportant son pain et son sucre.
Ce fut au tour des muletiers de venir nous offrir des fruits, figues,
raisins secs et caroubes, dans leurs mains rapprochées en forme de
corbeille. Nous en prenons tous et mangeons... ce dessert parfumé
d'essence de burnous.
Nous nous remettons sur nos bâts. Bientôt, en sortant de la gorge, nous
apercevons, couchés à nos pieds, le village de Thifilkouth. La descente
commence. Déjà le soleil s'incline vers l'horizon; avant une heure, il
aura disparu derrière les montagnes.
--Combien faut-il de tes minutes, Bel-Kassem, pour aller chez le caïd?
--Cinq, Madame, répond le guide en riant, cinq toutes petites, toutes
petites.
Le traître! il faut plus d'une heure. Nous avons des crampes dans les
jambes, car nos pieds s'échappent sans cesse des poches du _tellis_ dont
Kabyles et Arabes se servent en guise d'étriers. Les bâts sont minces,
les mulets maigres: leur épine dorsale nous scie en deux. Et quelle
descente! Plus de sentier, mais un escalier de pierre, grossièrement
taillé dans le rocher à pic. Telle marche n'a que six pouces, mais telle
autre a deux mètres, elle est arrondie, glissante; et le mulet, à chaque
pas, s'arc-boute des quatre jambes pour ne pas piquer une tête dans le
vide; ou bien, c'est un chemin-ravin, détrempé par les dernières
pluies, où la bête s'enfonce jusqu'aux genoux dans la boue. Nous voici
arrêtés devant un passage impraticable.
--Ah! s'écrie le Conscrit, j'aimerais mieux être sur une grande route!
--Marchons! dit le Général, cela nous dégourdira les jambes.
--Mais, Madame, objecte le Caporal consterné, vous ne pourrez jamais
vous tirer de ce cloaque!
--Eh! observe judicieusement Bel-Kassem, il vaut mieux se salir les
pieds que la tête.
Nous sommes de son avis et descendons de nos bêtes. Nous passons à gué
des ruisseaux boueux sur des pierres jetées là par des femmes kabyles.
La pente toujours aussi raide devient moins périlleuse à mesure qu'on la
descend. Une terre fertile recouvre le rocher; des oliviers et des
figuiers innombrables, des haies d'épines entourent des champs d'orge et
nous protégent contre l'abîme. Ici, comme à la montée du fort National,
c'est bientôt un enchevêtrement inextricable de branches, de feuilles et
de fleurs où la vigne se marie aux arbres fruitiers et aux frênes. Les
rossignols et les fauvettes de Thifilkouth nous accueillent par des
chansons. Un jeune pâtre nous regarde passer avec de grands yeux
effarés. Un troupeau bêlant de chevreaux trottine devant lui, pressé de
regagner le village, car ces pauvres petits ont soif du lait et des
caresses de leurs mères dont ils sont séparés depuis le matin. Enfin, au
fond de la vallée, nous traversons un _asif_ où courent en grondant sur
des pierres roulées les neiges fondues du Djurjura. Quelques pas encore,
et nous serons à Thifilkouth.
Le village couronne un mamelon à pentes assez douces. Il est entouré
d'un mur flanqué de tours blanchies à la chaux, et qui ressemblent à des
minarets. Nous pénétrons dans cette enceinte fortifiée par une porte à
voûte basse d'aspect belliqueux. Thifilkouth est une vraie citadelle.
Bel-Kassem nous apprend que ces tours sont gardées en temps de guerre et
que des sentinelles y veillent alors nuit et jour. Quand l'ennemi se
risque à livrer un assaut, des femmes, les plus braves, y viennent le
pistolet au poing, faire le coup de feu ou recharger les fusils de leurs
fils, de leurs maris, de leurs frères. Toutes les autres, jeunes et
vieilles, parées comme pour une fête, entonnent un chant guerrier en se
tenant par la main, ou poussent des cris perçants qui exaltent le
courage des hommes.
Mais si le village est emporté, quel est leur sort?