--Je ne l'ai pas mesurée, mais il y a huit heures de marche.
Les Kabyles ne mesurent les distances que par le temps qu'ils mettent à
les franchir: aussi varient-elles beaucoup suivant la vigueur et
l'agilité des uns, ou l'humeur plus apathique des autres. Quand nous
leur demandions: _Kodèche Sâa?_ combien d'heures? le plus vif nous
montrait quatre doigts, un moins agile six, le plus paresseux de tous
élevait ses dix doigts à la hauteur de sa tête.
--Et les vivres? s'écria le Général avec l'emportement d'un estomac
montagnard; vous ne pensez donc à rien, Caporal!
A cette réprimande imméritée de son chef, le Caporal ne répondit que par
un geste, mais quel geste! Les _tellis_ [Sacs ou poches qui pendent de
chaque côté du bât.] regorgeaient de provisions de bouche, et par-dessus
les _tellis,_ sur le dos des mulets, étaient assujettis des matelas de
troupe. Le directeur des fournitures militaires nous les avait
obligeamment prêtés. Le Conscrit et moi, nous criâmes: Vive le Caporal!
Madame Elvire daigna sourire, et M. Jules fut au ciel.
--Les matelas vous serviront bien, dit Bel-Kassem, car le caïd de
Thifilkouth n'a pas à vous offrir un palais de France comme Ben Ali
Chérif, chez qui vous coucherez demain. Mais pour ce qui est des
provisions, elles sont tout à fait inutiles.
--Vraiment, répliqua le Caporal un peu piqué, j'avais pensé que dix
pains de quatre livres, douze poulets, sans compter mes saucissons
d'Arles et de Lyon, une terrine de foie gras et quelques bouteilles de
vin, n'étaient en fait de vivres que le strict nécessaire.
--Partout où madame daignera s'arrêter, répondit Bel-Kassem, on lui
offrira, à elle et à vous, la _diffa,_ le _kouskoussou_ à la volaille,
réservé aux hôtes de distinction. Dans une heure, le caïd de Thifilkouth
sera averti de votre arrivée.
--Par le télégraphe peut-être?
--Oui, par le télégraphe... kabyle, qui fonctionne presque aussi vite
que le télégraphe français, plus sûrement, sans frais et partout. On va
annoncer avec la voix votre passage et votre arrivée pour ce soir, de
village en village, de montagne en montagne.
--Mais ces braves gens qui nous accompagnent, il faut les nourrir.
--Non, ils emportent dans la poche de leur burnous une galette d'orge et
des figues. Nous les verrez s'arrêter aux sources pour faire leurs
ablutions et se désaltérer; vous leur payerez trois francs par jour,
leur nourriture comprise et celle de leurs bêtes, qui se contenteront
tout le jour des brins d'herbe et des feuilles qu'elles pourront
arracher en chemin. Ce soir, chez le caïd, mulets et muletiers seront
aussi des hôtes. Ces hommes qui sont de mon village et de braves gens,
comme vous dites, accepteront volontiers un morceau de pain; et, si vous
leur donnez un morceau de sucre, ils croiront manger le paradis. Mais
ils ne toucheront ni à votre saucisson, qui est préparé avec de la chair
de porc, ni a vos poulets, parce qu'on les a saignés au lieu de leur
couper la tête. Enfin, au caïd ou à l'amin qui vous offre la diffa, vous
ne voudrez pas faire l'injure de dédaigner son kouskoussou.
--Et si je préfère, moi, ma croûte, objecte le Philosophe, ne suis-je
pas libre de la manger? O liberté! ne serais-tu qu'un vain mot?
--Vous la mangerez, Monsieur, votre croûte, mais après avoir goûté
d'abord à tout ce qui vous aura été offert. C'est l'usage: vous ne
voudriez pas passer pour un homme mal élevé.
--Tu es un garçon d'esprit, Bel-Kassem, dit madame Elvire, et son éloge
fit rougir le jeune Kabyle.
Neuf heures sonnent lorsque nous franchissons la porte du Djurjura.
Contre les périls du voyage nous avons muni nos estomacs d'un déjeuner
solide; nous emportons en outre les bons souhaits de l'hôte et de
l'hôtesse, qui ne demandent au ciel d'autre faveur que quatre voyageurs
comme nous pendant toute l'année.
--Alorsé, nous avait dit l'Alsacien, ché bourrais refoir engore afant té
mourir mon cher bays t'enfance.
Notre petite colonne s'engage dans une route muletière qui serpente
tantôt sur les crêtes, tantôt sur les flancs de la montagne. En tête
marche le Général, regardant sans pâlir l'abîme ouvert sous ses pieds.
Son grand voile vert flotte comme un panache sur son épaule; car, pour
bien jouir du paysage, madame Elvire livre ses joues roses aux ardents
baisers du soleil kabyle. Derrière elle vient M. Jules, son fouet à la
main. Attentif et pâlissant au moindre faux pas du mulet qui porte son
chef, le Caporal se tient prêt à s'élancer à son secours. Puis, c'est le
Conscrit, couché plutôt qu'assis sur un matelas militaire. Il fume et il
rêve, les yeux à demi clos. A quoi rêve-t-il? au bâton de maréchal?
Non, en s'enivrant d'air pur et de liberté, il caresse sa divine
chimère: la république universelle. Ma bête, un peu paresseuse, le suit
à quelque distance, et, à trois pas en arrière de moi, Bel-Kassem,
étendu tout de son long sur la sienne, la tête appuyée sur les main:, se
laisse bercer en vrai sybarite africain. Le mulet aux bagages forme
l'arrière-garde, ou, si l'on veut, son maître et lui sont nos traînards.
L'un porte la plus lourde charge, l'autre a fort à faire pour l'empêcher
de rouler dans le précipice, tellement les _tellis_ sont larges et le
chemin étroit. Nos muletiers babillent et rient en babillant. Leur
gaieté, comme le beau temps, nous fait fête.
--Bel-Kassem, de quoi s'amusent-ils tant?
--De tout et de rien. Les Kabyles n'ont pas, comme les Français, de
grands cafés pour les distraire; ils n'ont que leur langue, et ils s'en
servent.
Nous voici au milieu des hauts pitons et des profonds abîmes. C'est
comme un monde nouveau où nous pénétrons; la féerie d'hier soir nous
semble plus merveilleuse encore à la grande lumière et de près que de
loin. Dans ce chaos de pierres amoncelées, les rayons et les ombres
produisent des contrastes surprenants, où le blanc et le noir se
heurtent avec violence et dont l'oeil se détourne, ébloui, blessé, pour
aller se reposer avec délices sur le vert des moissons et des arbres,
sur les nuances de la flore harmonieusement diaprée. Partout autour de
nous, des lamelles de feldspath brillent comme des diamants. Sur notre
droite, c'est un formidable entassement où la roche calcaire en
décomposition alterne avec une terre jaunâtre, et qui descend par
déclivités abruptes jusqu'au pied des contre-forts djurjuriens. Là sont
deux vallées: la vallée de l'Asif Aïssi vers l'est, et celle de l'Asif
Bou-R'ni vers l'ouest. Dans celle-ci, les Turcs possédaient un bordj
armé de huit canons et appuyé sur les tribus makhzen des Nezlioua, 6
villages, 875 fusils; des Harchaoua, 4 villages, 218 fusils; et des
Abid, d'origine nègre, 2 villages, 40 fusils. Ce bordj, abandonné vers
1830 par les janissaires, fut remplacé, après l'expédition d'octobre
1851 contre Bou-Bar'la, par celui de Dra'-el-Mizan, érigé dans une
position dominante, à l'entrée de la vallée. Ç'a été, jusqu'à
l'établissement du fort National, le seul poste militaire français dans
la haute Kabylie. Il fut longtemps commandé par le fameux colonel
Beauprêtre, dont nous allions, à quelques jours de là, apprendre la mort
tragique dans la révolte arabe de l'Ouest. Entre le sentier que nous
suivons et les deux vallées, sur ces pics et dans ces ravins, vivent les
huit fractions confédérées des Aïth-Aïssi, 45 villages, 2362 fusils,
anciens alliés des lraten pendant la guerre, et toujours avec eux en
relations de commerce et de labour. Ils exercent plusieurs industries,
notamment celle des poteries, où leurs femmes excellent. Plus loin, dans
la direction du bordj de Dra'-el-Mizan, sont les quatre groupes des
Aïth-Maâtka, 39 villages, 2,011 fusils, soumis depuis 1851.
--Aperçois-tu, me dit Bel-Kassem, cette pierre blanche qui domine un
village?
--Oui.
--C'est le village de Sidi-Ali-ou-Mouça, un de nos plus fameux
marabouts; et la pierre blanche, c'est la belle Lalla-Mimouna et son
fiancé. Ils arrivèrent un matin chez le marabout pour qu'il leur récitât
la _fatha_ [Prière.] après laquelle le mariage est conclu. Voyez le
contre-temps! il n'était pas à la maison. Toute la journée ils
l'attendirent en vain et avec la plus grande impatience, car ils étaient
follement amoureux. La nuit venue... ma foi! monsieur, je suis fort
embarrassé pour te dire ce qui arriva. Toujours est-il qu'ayant commis
un gros péché auprès d'un lieu saint, la _zaouïa_ de Sidi-Ali-ou-Mouça,
celui-ci, de retour le lendemain, punit leur profanation en les
changeant en pierre.
Sur notre gauche, la contrée qui s'étend vers la mer et que traverse
l'Asif Sebaou, quoique très-accidentée, n'offre pourtant pas un aspect
aussi étrangement sauvage. Les pentes y sont moins raides, les plateaux
plus nombreux. Il semble que la tourmente souterraine ne s'y soit pas
déchaînée avec la même fureur. Là habitent, sur la rive gauche du
Sebaou, les Aïth-Fraoucen, 19 villages, 1,225 fusils. Ils se donnent
une origine française: sont-ils ou ne sont-ils pas les descendants des
Francs qui se ruèrent, au troisième siècle, sur l'Europe occidentale et
jusque sur le littoral africain? Au nord, leur territoire borde la
grande vallée que suivaient les Romains pour aller de Bougie à Dellys;
ceux-ci y ont laissé de nombreuses ruines, notamment au chef lieu du
_limes Tigensis_ qui devint, sous les Turcs, la Djemâa-Saharidj [La
réunion des bassins.], riche de quatre-vingt-dix-neuf sources. C'est en
grande partie avec ces pierres romaines que les Fraoucen ont bâti leurs
maisons. A côté d'eux sont les Aïth-Khelili, 10 villages, 610 fusils,
qui prétendent provenir des Maures d'Espagne. Puis, plus à l'est, les
Aïth-Bouchaïk, 9 villages, 755 fusils, une des rares tribus qui savent
tisser le lin. Sur la rive droite du Sebaou, en regard de ces tribus et,
de celles des Iraten, vivent assez pauvrement les six fractions des
Aïth-Djennad, 44 villages, 2,710 fusils, qui «ne peuvent blanchir leurs
maisons, ni posséder des ânes, ni manger des pois, ni passer la nuit
hors de chez eux pour coucher sur des meules de paille [Devaux, _les
Kébaïles du Djerjera_.].» Pourquoi? parce que telle fut la volonté de
leur marabout Si-Mançour, dont la koubba s'élève sur le _thamgouth_ du
Sebaou, le plus haut pic du littoral kabyle. A l'ouest de leur
territoire habitent les huit fractions des Aïth-Ouaguenoun, 55 villages,
1,940 fusils. Ils conservèrent les derniers l'antique usage de la
_mzerag_ [Lance.] échangée avec l'ennemi comme gage de paix après la
guerre. Voulaient-ils la recommencer, ils renvoyaient la lance: les
Romains jetaient un javelot. De l'autre côté, à l'est et vers la mer,
les Aïth-Zarfaoua, 16 villages, 740 fusils, se pressent sur un
territoire trop étroit, tout parsemé de grandes ruines, autour de
Zeffoun, l'ancien port Rusubeser. Ces Kabyles affirment que leurs
ancêtres faisaient un commerce d'échange avec Marseille, Livourne et
Gênes.
--Quelle est ta tribu à toi, Bel-Kassem?
--La plus civilisée et la plus glorieuse de toutes, me répond-il en
redressant la tête avec orgueil. La plus civilisée, car nous exerçons
toutes ou presque toutes les industries éparses chez les autres Kabyles,
et aussi les plus nobles. Nous avons des orfévres, des armuriers, des
forgerons. Naguère nous fabriquions la poudre. Nous tannons le cuir,
nous cardons la laine et faisons un grand commerce de ces produits. Nous
travaillons le bois et le façonnons en plats et autres ustensiles. Nous
produisons de la cire et de l'huile. Nous savons teindre les vêtements.
Nos coiffures brodées et nos ceintures multicolores sont recherchées par
toutes les femmes de la Kabylie. La plus glorieuse aussi, car...
Je pousse un cri: le mulet du guide s'est abattu. Je vois avec épouvante
Bel-Kassem penché sur un précipice de cinq ou six cents mètres. Mais
déjà les voici debout tous les deux, et l'homme est remonté sur la tête.
--N'êtes-vous pas blessé?
--Non! non!
Tout le monde s'était arrêté.
--Ce pauvre Bel-Kassem, dit madame Elvire avec un peu de moquerie.
--Marchons! s'écrie le Kabyle furieux.
Nous repartons; mais cette chute a réveillé notre prudence, et chacun de
nous instinctivement se penche du côté opposé à l'abîme.
--Allah, dis-je, a puni ton orgueil.
--Vous parlez comme un Arabe, et cela ne m'empêche pas de répéter que ma
tribu, celle des lraten, est la plus noble et la plus glorieuse de toute
la Kabylie; la preuve, la voilà!
Et d'un geste dont rien ne saurait rendre l'énergie, il nous montre un
rocher tout déchiqueté par des balles françaises, puis au bord du rocher
un grand frêne mort des blessures qu'il a reçues pendant le terrible
assaut d'Ichariten, le 24 juin 1857.
--C'est mon village, dit-il. Sept mille Français l'ont attaqué avec des
canons, des obusiers et des fusées. En se retranchant dans leurs camps,
après la prise du Souk-el-Arba, ils nous avaient appris à faire les
barricades. Nous en avions élevé deux avec des arbres et des pierres.
Vous voyez cette pente raide et nue qui descend vers un petit plateau
couronné d'arbres. Eh bien, c'est par là que les zouaves et la ligne
sont montés à découvert sous le feu de mon village. Et jamais, malgré
leur courage ils ne seraient venus à bout de l'enlever, car ils
tombaient comme des figues mûres: les nôtres, abrités, ne tiraient qu'à
coup sûr, chaque balle kabyle trouait une poitrine française; mais voici
que, tout à coup, la légion étrangère, faisant un coude, se jette sur le
flanc de nos barricades. Tous nos fusils sont braqués sur elle; elle
avance toujours. Mille, deux mille coups sont dirigés contre le
commandant et aucun ne l'abat. C'est pourquoi on le tient parmi nous
pour plus invulnérable encore que Mohamed-el-Debbah [Voyez page 25.].
Et comme nous passions devant le cimetière:
--Bien des nôtres sont morts et dorment là, ajoute Bel-Kassem; mais bien
des Français aussi sont enterrés au pied de ce monticule.
--_Besef_ [Beaucoup.] _Francésé morto!_ dit un des muletiers en nous
désignant de la main la pente d'Ichariten; et il répéta: _besef! besef!_
--Avoue, mon ami, que les Iraten et tous les autres Kabyles en veulent
terriblement aux Français d'être venus dans leurs montagnes.
--Oui et non, me répondit le guide avec un fin sourire. Un assez bon
nombre d'Iraten ont vendu leurs fusils: les uns jugeant qu'ils ne leur
serviraient plus à rien, les autres par amitié pour les Français ou du
moins pour observer vis-à-vis d'eux la foi jurée. A vous avouer toute la
vérité, les plus vieux vous détestent; ils vivent dans un passé où ils
ont vu toute la Kabylie libre. Mais les jeunes, ceux surtout qui vont
travailler dans les villes ou dans les fermes, et d'autres qui comme moi
ont fréquenté l'école, ma foi, ils trouvent que les Français ont du bon.
--Vraiment! fis-je en riant.
--Et pour ma part, répondit Bel-Kassem en riant aussi, je préfère
beaucoup leur cuisine à la nôtre.
--Que vous disais-je, hier? s'écria le Philosophe; la corruption est
déjà entrée ici avec nous.
Nous laissons à gauche Agmoun-Izen, le dernier village des lraten. Nous
descendons ou remontons des pentes et des rampes. Les villages
deviennent moins nombreux; le pays prend un aspect encore plus sauvage.
Près d'une fontaine, au fond d'un massif d'arbres, la colonne s'augmente
d'une recrue: c'est un enfant de Marseille qui casse une croûte et se
désaltère au ruisseau.
Il vient d'Alger; il traverse à pied toute la Kabylie pour aller à
Bougie exercer son état de maçon.
--Si vous voulez bien me le permettre, nous dit-il, je serai des vôtres.
--Très-volontiers.
--Vive la France!
Et il jette sa casquette en l'air. C'était un bon compagnon, haut en
couleur, chevelu et poilu, court des jambes, large des épaules, à
physionomie expressive et joviale. Un peu plus loin, dans un chemin
creux, nouvelle recrue. Un Kabyle cette foi, un Kabyle du Djurjura, et
le plus beau que nous ayons vu dans tout le voyage: élancé et flexible
comme un jonc, des yeux de velours, un nez grec, un front superbe, une
bouche fière et admirablement dessinée: enfin un port et une démarche si
nobles que, sous son burnous grossier, on l'eût pris pour le maître de
toutes ces montagnes. A la manière dont il salua madame Elvire, nous
vîmes qu'elle venait de faire sa conquête. Après quelques mots échangés
avec le guide et les muletiers, il alla se placer derrière elle et n'en
détacha plus ses yeux.
--Quel est cet homme? demanda à Bel-Kassem M. Jules un peu inquiet.
--Parbleu! dit le Philosophe en riant, c'est l'amoureux de ma femme.
--Un Kabyle des Aïth-Illoula-Oumalou, ajoute Bel-Kassem; son village est
à l'entrée du col de Chellata, par où nous franchirons demain la crête
du Djurjura. Il y retourne, venant d'Alger, et a voulu savoir si vous
comptiez aller jusque-là aujourd'hui. Il a même très-vivement insisté
pour que vous acceptiez son hospitalité.
--Et tu l'as remercié pour nous, repartit M. Jules.
--Oui.
--Mais lui as-tu dit que nous nous proposions de nous arrêter ce soir à
Thifilkouth?
--Ah! ah! fit le Conscrit, craignez-vous, Caporal, que ce magnifique
sauvage ne veuille enlever notre Général?
En ce moment madame Elvire, d'une main coquettement gantée, nous montre
à cinquante mètres sous nos pied, dans le précipice, une fleur d'or qui
se balance sur sa tige flexible et haute. C'est la première de cette
espèce que nous rencontrons.
--_Nouar-el-Maryem_ [Fleur de Marie.]! s'écrie le beau Kabyle, et
bondissant vers la fleur comme un lion qui veut saisir une proie, il
descend et remonte en un clin d'oeil, suspendu sur le vide, l'escarpement
à pic; puis d'un air de triomphe, il offre la _Nouar-el-Maryem_ à madame
Elvire.
--Qui de vous, Messieurs, dit-elle, serait capable de tant de
galanterie?
Alors, ouvrant une petite boîte en nacre, elle y prend une dragée et la
présente en souriant au Kabyle radieux. Elle lui fait signe qu'il doit
la mettre dans sa bouche:
--Bonbon! dit-elle.
--_Mléah! Mléah!_ traduit le guide.
Mais le beau montagnard secoue la tête, et glissant délicatement la
dragée dans un sachet en cuir qu'il porte sur sa poitrine nue, il
s'écrie:
--_Anaya!_
Bel-Kassem échange avec lui quelques mots en riant aux éclats.
--Que dit-il, Bel-Kassem, qui vous fasse tant rire, demande le Général.
--Madame, il dit que ton présent lui servira d'anaya lorsqu'il ira te
retrouver à Paris; mais peut-être ignores-tu ce que c'est que l'_anaya_?
--Oui.
--L'_anaya_ est la plus sainte et la plus respectée des lois kabyles.
C'est un gage qui rend inviolable la personne qui le reçoit. La fleur
que t'a donnée cet homme rend ta personne sacrée non-seulement pour sa
tribu, mais encore pour toutes celles qui ont fait alliance avec elle.
Muni d'un _anaya,_ on peut se promener dans une tribu ennemie comme dans
son jardin. Il y en a cent, il y en a mille espèces. Ainsi quand deux
tribus, deux villages ou deux parties d'un village sont en guerre, les
chemins par où les femmes vont à la fontaine sont couverts par
l'_anaya,_ et nul n'y est inquiété. Lorsqu'un meurtrier réclame et
obtient l'_anaya_ d'une tribu, il reçoit chez elle protection et asile.
Tout peut servir d'_anaya_ à un voyageur: un enfant qui l'accompagne, un
mulet qui le porte, une lettre, un objet quelconque, le moindre brin
d'herbe. Le nom même d'un homme, d'une tribu ne sera jamais par lui,
chez cette tribu, vainement invoqué. Celui qui brise l'_anaya_ paye
l'amende, il est déshonoré. En un mot, c'est la loi de Dieu, et personne
en Kabylie ne la viole impunément. Les _kanouns_ portent que l'homme
possédé du démon qui livre à ses ennemis ou tue à prix d'argent celui
qui est venu chercher un refuge dans le village sera chassé
honteusement; sa maison sera brûlée, ses biens seront confisqués. S'il
ne possède rien, on le lapide.
--L'_anaya_ des femmes vaut-il celui des hommes?
--Souvent, sinon toujours; et vous voyez devant vous un village où deux
partis se sont livrés des combats acharnés pour un _anaya_ donné par une
femme. En l'absence de son mari, elle avait remis à un homme sous le
coup d'une vengeance une chienne qui devait le protéger. La bête revint
ensanglantée, l'homme fut assassiné: de là bataille! Et depuis ce temps
ce village s'appelle _Thaourirth-n'Thakd-jounth,_ le piton de la
chienne.
--Je préfère, dit le Philosophe, l'_anaya_ à notre police et à nos
gendarmes.
--Mais, observai-je, supprime-t-il les assassins et les voleurs?
--Non, répondit Bel-Kassem, il y en a en Kabylie comme en France. Le vol
est puni d'amendes depuis 3 francs 60 centimes jusqu'à 250 francs. Le
dommage qui en résulte doit en outre être réparé par le voleur envers le
volé. Les amendes sont doubles pour les vols de nuit, et la plus forte
punit ceux commis sur les chemins à main armée. Dans ce dernier cas, on
brise les tuiles de la maison du coupable. Celui qui tue pour voler est
expulsé du pays et ses biens sont confisqués. Les mêmes peines sont
infligées à celui qui tue son père, son fils ou son frère pour hériter
d'eux; chacun a le droit de le tuer comme un chien. Les menaces de mort
et les blessures sont aussi frappées d'amendes. Dans un seul cas, le
meurtrier est absous: celui de la vengeance légitime, l'_oussiga,_ qui
est un droit et un devoir. Le Kabyle qui ne poursuit pas le prix du
sang, la _diâ,_ mais se contente d'une indemnité pécuniaire, attire sur
lui le mépris de tous.
Le _kanoun_ de Thaourirth-Thamokhanht, village des Aïth-Iraten, porte: «
Quand un meurtre est commis, c'est le meurtrier qui doit mourir. S'il
meurt accidentellement, le prix du sang retombe sur sa succession. Si le
meurtrier se sauve, ses biens et sa maison sont donnés à la famille de
la victime. Celui qui, contrairement à la loi, en tue un autre que le
meurtrier, paye cent réaux, et la peine de mort retombe sur lui.»
D'autres _kanouns_ frappent d'une amende de deux cents francs quiconque
s'interpose entre deux individus ayant à tirer l'un de l'autre une
vengeance légitime. Cependant l'usage a prévalu dans beaucoup de tribus
de ne point éterniser l'_oussiga_. Si le meurtrier ou, en général,
l'auteur de l'insulte vient à mourir avant que la vengeance ait pu être
exercée contre lui, c'est son héritier seul qui doit acquitter la _diâ_;
mais les autres membres de la _kharouba_ [Famille.] ne sont plus
responsables.
--Et la prison, demanda l'un de nous, quand donc y condamne-t-on?
--La prison! répondit Bel-Kassem avec un air de souverain mépris, la
prison! Il n'y en a pas une seule dans toutes nos montagnes. La liberté
est un besoin plus impérieux que la faim ou la soif. L'idée
d'emprisonner un homme ne nous est jamais venue; ceux qui se seraient
avisés de cela auraient été traités de fous par tous les autres. Le
Kabyle préfère la mort à la perte de la liberté.
Le Philosophe rayonnait:
--Qu'on me vante, dit-il, la civilisation du dix-neuvième siècle! Qu'on
me cite notre Code pénal comme une merveille!
--Mais les Kabyles ne sont-ils pas jugés au criminel, comme les autres
indigènes et les Français de la colonie, par les cours d'assises ou les
conseils de guerre d'Alger, de Constantine et d'Oran?