*[Les habitants les plus anciens de la partie septentrionale de

l'Afrique, à l'ouest des Égyptiens, nous sont signalés, il y a cinq ou

six mille ans, dans la traduction grecque des annales égyptiennes de

Manethon, sous le nom de _Libuès,_ que nous rendons par le mot Libyen et

que rendait le mot égyptien _Lebou_ ou _Rebou_. Sous la quatrième

dynastie, le roi Neferkhérès est dit avoir soumis une portion des

Libyens terrifiés par la vue d'une éclipse. Cette époque devait répondre

à celle des pierres taillées dont on retrouve des traces sur les points

les plus distants de l'Algérie: près d'Alger, à la pointe Pescade, sur

les confins du Sahara, dans l'oasis d'Ouargla. A partir de la

dix-huitième dynastie, sinon plus tôt, de nombreux indices donnent à

penser qu'à ces Lebous est venu s'ajouter un peuple nouveau aux yeux

bleus. Le fait devient certain en 1400 avant notre ère. Des déserts, à

l'occident du Delta, un flot de nomades aux yeux bleus et aux cheveux

blonds descend des îles de la Méditerranée, sur le continent africain,

menace les provinces du nord de l'Égypte et n'est contenu qu'avec de

grands efforts par les armées égyptiennes. Ces envahisseurs comprennent

des Lebous, des Maschouach, dont descendraient les Macas d'Hérodote, les

Mazigues de Ptolémée et les Amazigs (Touaregs) d'aujourd'hui, etc., et

étaient désignés sous le nom général de _Tamahou_. Plus intelligents que

les autochtones, ils les auraient subjugués, et en retour leur auraient

apporté l'art de construire les monuments mégalithiques. La présence

actuelle de ces monuments en quantité innombrable des côtes du Maroc

jusqu'à la Tunisie et d'individus blonds dans cette même étendue et

jusque dans les îles Canaries établit en quelque sorte les frontières de

leur domination d'alors. C'était l'époque de la pierre polie en Algérie,

et plus tard celle des métaux; la première paraît y avoir été fort

courte. De la fondation de Carthage jusque vers l'invasion romaine, la

chaîne de l'Atlas, du Djebel-Amour et de l'Aurès et ses deux versants,

allant d'une part à la Méditerranée et de l'autre au Sahara, étaient

donc occupés par un peuple formé de deux éléments ethniques déjà, et

même de trois, en y ajoutant l'élément nègre qui, incontestablement,

existait. Ce peuple n'avait aucune unité nationale, à en juger par la

variété de noms sous lesquels les auteurs en parlent: les Numides, les

Gétules, les Gamarantes, les Augils, les Atlantes ou tribus de l'Atlas,

les Troglodytes, etc.

La plupart des inscriptions en langue berbère retrouvées sur des rochers

ou des dalles sont de cette époque. (Voir la _Collection complète des

inscriptions numidiques_ (libyques) _avec des aperçus ethnographiques

sur les Numides,_ par le général Faidherbe. Paris, 1870.) On sait les

soulèvements continus dans les montagnes de la Kabylie qu'eurent a

réprimer les Romains, et le nombre de postes militaires qu'il leur

fallut entretenir sur les confins du Beledjerid pour contenir l'esprit

belliqueux et indépendant des indigènes. Plus tard même, une fraction

importante de ce peuple refusa de plier devant l'invasion musulmane et

émigra en masse dans le désert; ce furent les Touaregs. Arrivant à

l'époque actuelle et écartant de la population indigène véritable tous

les éléments conquérants et accidentels, nous restons donc en présence

d'une masse essentiellement composée de bruns par les cheveux, les yeux

et même la peau, mais parsemée çà et là d'individus tirant plus ou moins

sur le blond et ayant parfois les yeux bleus ou la peau d'une complexion

blanc-mat ou rouge-brique, marquée d'éphélides, comme il s'en rencontre

dans les pays du Nord. Évidemment les premiers, les bruns, sont les

représentants de la race la plus ancienne, numériquement plus forte et

appropriée au sol qui la vit se constituer, tandis que les seconds, les

blonds, sont les restes d'une autre race, née sous d'autres climats, et

venue postérieurement se fondre dans la précédente. Les premiers sont

les Lebous; les plus purs des seconds sont les Tamahou, dont le type est

figuré sur les monuments égyptiens. La fusion, toutefois, est

aujourd'hui si intime, le type ethnique numériquement le plus fort a si

bien repris le dessus en vertu de la grande loi anthropologique du

retour aux ancêtres, qu'il y a lieu de regarder la race berbère actuelle

comme une, etc.--_Revue d'anthropologie,_ t. III, 1874.

A considérer dans leur ensemble les pays qui furent la Libye ancienne,

l'Afrique du Nord et le Sahara de nos jours, ces pays paraissent n'avoir

subi que des changements peu sensibles. Ils ont dégénéré cependant,

quelques parties du moins, et ils se sont dépeuplés. L'homme est allé

s'amoindrissant, dans les siècles modernes, sous l'empire de luttes sans

trêve, au milieu des ruines accumulées et de toutes les dévastations

commises par les dominateurs; et par une loi de corrélation nécessaire,

le sol a suivi la fortune de l'homme. Cette contrée du Magreb est

toujours l'_El-Khadra_ (la Verte) des Arabes de la conquête; mais les

mêmes terres qui nourrissaient Rome sous les empereurs ne nourrissent

même plus aujourd'hui leurs habitants. Du Nil à l'Océan, de la

Méditerranée au Niger, nous retrouvons a peu près les mêmes peuples

qu'anciennement, qui n'ont guère fait que changer souvent de lieux et

aussi de noms; les uns plutôt fixes, agriculteurs; les autres plutôt

pasteurs et nomades. Et il est rationnel de croire que, sauf sans doute

la proportion, des blonds et leur répartition au milieu des populations

actuelles, ils ont conservé en général la physionomie et les principaux

traits qui caractérisaient leurs ancêtres. Nous ne savons rien de plus.

_Des races dites Berbères_. J.-A.-N. PÉRIER, _Mémoires de la Société

d'anthropologie de Paris,_ 1873.

Quel rôle ont joué les populations immigrées, du moins quelles traces

ont-elles laissées?

Ces vieux envahisseurs et ces primitives immixtions ont eu jadis une

influence considérable sur la constitution des peuples dans ce pays, et

s'il en subsiste surtout des noms, la population dans son ensemble n'en

demeure pas modifiée aujourd'hui autant qu'on pourrait le penser. En

effet, sauf des nuances entre la plaine envahie et la montagne où n'a

pas pénétré la conquête, entre l'Est et l'Ouest, et beaucoup de

différences individuelles, traces dernières d'anciennes intrusions et

d'anciens mélanges, le Kabyle du Tell algérien est à peu près partout le

même; et il est permis de croire que ces divers peuples, aventureux et

venus de loin, auront fini par succomber dans la lutte avec les

conditions nouvelles, au point qu'il n'en reste guère que des vestiges

peu nombreux et parfois à peine reconnaissables.

Les effets des croisements, lorsqu'ils ont eu lieu, ne se sont pas

perpétués; et, à défaut de continuité dans le recrutement, comme il

arrive en cas semblables, la plupart de ces populations étrangères,

quand elles ne se sont pas éteintes d'elles-mêmes, auront été finalement

absorbées dans le sang indigène, à la manière des fleuves qui se perdent

dans la mer. Que si les Arabes seuls ont prospéré sur ce sol, comme par

exemple ils prospèrent en Égypte, c'est qu'ils ont trouvé là des

conditions de vie corrélatives à leur type, et par conséquent une autre

patrie. Leur nombre actuel, néanmoins, n'est évalué qu'à 500,000 en

Algérie, où l'on compterait environ, suivant M. Warnier, 2,200,000

individus de races dites berbères.--_Idem._]

CHAPITRE II

DU FORT NATIONAL AU DJURJURA.

Le fort National couvre un espace d'environ douze hectares, comprenant

le plateau du Souk-el-Arba, ainsi que l'emplacement du village

d'Icheraouïa, qui en occupait la partie supérieure, et qu'on a démoli

après l'avoir acheté pour vingt-cinq mille francs aux Kabyles. Une

enceinte continue de deux mille mètres, percée de meurtrières, flanquée

de dix-sept bastions et en plusieurs endroits casematée, forme, sur ce

point culminant, une position presque inexpugnable qui défie la

belliqueuse ardeur des patriotes berbères. Si le bordj de Tizi-Ouzou est

la clef de la Kabylie occidentale, le fort National ouvre la porte du

Djurjura; et c'est le nom qui a été très-bien donné à l'une des deux

entrées, celle qui regarde l'est. Entre la porte du Djurjura et la porte

d'Alger, s'étend une large rue, la principale. A égale distance de l'une

et de l'autre, elle aboutit à une jolie place carrée, plantée en

quinconce, où deux bâtiments situés en regard offrent un aspect

monumental: la place Randon; le cercle des officiers et les bureaux

militaires. Dans la grande rue s'élèvent déjà un assez grand nombre de

maisons européennes, où s'exerce l'industrie privée, boutiques ou

cabarets, une ville embryonnaire. En contre-bas, sur la déclivité du

plateau, dans l'espace compris entre le mur d'enceinte et les deux

portes, on rencontre successivement, en allant de celle d'Alger vers

celle du Djurjura, le quartier de la cavalerie et les fourrages, les

ateliers du génie, l'hôpital, la manutention et les magasins militaires.

Le dîner commandé, nous suivons la grande rue; puis, revenant sur nos

pas, nous trouvons à gauche une église en construction et presque

achevée. Nous faisons le tour de la place Randon, émerveillés de ses

monuments; mais notre admiration est au comble, quand madame Elvire,

s'arrêtant devant des affiches étalées sur un mur, se met à les lire à

haute voix:

SAMEDI PROCHAIN, 9 AVRIL

BAL PARÉ DE LA JEUNE FRANCE

TENU PAR M. JOUVE

Le Bal commencera à 9 heures.--Prix d'entrée: 1 fr.

---

DIMANCHE PROCHAIN, 10 AVRIL

GRAND BAL AU CAFÉ CHANTANT

TENU PAR M. AUNACQ

On commencera à h. 8 1/2.--Prix d'entrée: 50 c

Mabile, tu es détrôné! Casino Cadet, ta gloire est éclipsée! O bon

peuple de France, lorsque dans la terrible Josaphat retentira la

trompette de l'archange, c'est en chantant et en dansant que tu

paraîtras devant le Père éternel! c'est par tes pirouettes et ton rire

que tu désarmeras le grand vieillard au front d'airain!

Au fond de la place Randon, appuyé contre une colline, se dresse un

double escalier de pierre. Nous le montons pour nous rendre chez le

colonel qui commande le fort. La garnison ordinaire est de trois mille

hommes; mais ici, comme à Tizi-Ouzou, l'effectif a été réduit dans une

proportion telle que, si elle n'est pas le fait d'une confiance aveugle,

imprévoyante et téméraire, elle semble condamner absolument l'emploi de

tout moyen violent contre la Kabylie. Huit cents baïonnettes opposées à

soixante-quinze mille fusils! Le Sud s'est soulevé, la révolte arabe

s'est propagée depuis la frontière du Maroc jusqu'aux portes d'Aumale,

jusqu'aux confins kabyles: et pas un coup de fusil n'a été tiré sur le

Djurjura [Ceci a été écrit avant la révolte des Kabyles en 1870.]! Les

guerriers montagnards les plus intrépides et les derniers soumis

seraient-ils donc devenus tout à coup, par miracle, des hommes

pusillanimes? Est-ce vraisemblable? Non, aussi intelligents que braves,

ils ont compris déjà que dans le commerce des Français ils ont peu à

perdre et beaucoup à gagner. Mais alors était-il bien nécessaire de les

réduire par la violence? et la sanglante campagne de 1857 est-elle

justifiée? Là-dessus entre nous, grande controverse. Le Philosophe

soutient que toute guerre est en soi immorale et condamnable, par la

seule raison qu'elle force les hommes à s'entr'égorger; qu'elle le

devient doublement si elle s'attaque à l'indépendance d'un peuple, et

qu'en cette matière-là, pas plus qu'en aucune autre, le but ne saurait

justifier les moyens.

--Ainsi, dis-je, il fallait respecter ces bons pirates d'Alger qui

venaient exercer leur honnête métier de meurtre et de pillage jusque

dans les eaux de Marseille ou de Gênes?

--Je veux bien, me répondit-il, vous concéder le droit de détruire les

brigands, comme les lions et les panthères: ceci constitue le cas de

légitime défense; mais je n'irai pas plus loin.

M. Jules cherchait à se former une opinion dans les yeux de madame

Elvire.

--Ami, dit-elle, en prenant le bras de son mari, tu ne seras jamais

qu'un rêveur, affolé de la plus insaisissable de toutes les chimères:

l'absolu. Et c'est par là surtout que tu m'as plu. Sois juste cependant,

et avoue que, sans la campagne de 1857, les Kabyles ne posséderaient pas

cette belle route, par où la civilisation et la richesse vont pénétrer

dans leur pays.

--Eh! qu'importe? l'éclat des plus puissants empires du monde vaut-il la

pauvreté républicaine?

--Chut! fis-je, nous sommes ici en France.

La résidence du commandant supérieur, vers laquelle nous nous dirigeons,

occupe, avec les casernes de l'infanterie, la partie dominante du

plateau. Là aussi on rencontre, en descendant vers la porte d'Alger, le

bureau arabe, la maison des hôtes, la prison et l'établissement de

l'artillerie.

Le colonel nous reçoit dans son cabinet où règne une simplicité antique:

un bureau en bois peint, quatre chaises de paille, deux _chaouchs_

[Huissiers.] kabyles: voilà tout. C'est un homme d'une cinquantaine

d'années, à l'air intelligent, à la mâchoire énergique. La bienveillance

couronne son front. On lit sur son visage qu'il a regardé plus d'une

fois la mort en face, et qu'elle ne saurait le faire pâlir.

--Colonel, dit M. Jules, notre Nestor, nous voulons faire une petite

excursion en Kabylie.

--Une grande, Monsieur, ajoute madame Elvire.

--Où voulez-vous aller, Madame?

--Sur le Djurjura, dans la neige, par le chemin le plus pittoresque.

--Ah! vous êtes Parisienne.

--De coeur, sinon de naissance.

--Eh bien, Madame, vous êtes la première, je pense, qui ait eu cette

fantaisie.

--Quel bonheur!

--J'admire votre courage; mais, s'il y a de la gloire, il y a aussi du

péril.

--Tant mieux!

--Peut-être, observai-je, est-ce impossible pour une femme?

Les beaux yeux de madame Elvire me foudroyèrent.

--Oh! pas pour ma femme, dit le Philosophe, puisqu'elle le veut.

--Vous êtes-vous munis de tentes et de cantines?

--Nous avons nos couvertures de voyage.

--Mais vous ne trouverez pas le moindre caravansérail sur la crête ou

les versants du Djurjura: vous serez obligés de passer les nuits dans

les villages kabyles.

--C'est mon désir.

--Vous ignorez le supplice qui vous y attend.

--Lequel? fit-elle un peu alarmée.

--Vous serez assiégée, littéralement envahie par des centaines, que

dis-je, par des milliers de...

--Oh! si ce n'est que cela, partons!

--A dix kilomètres du fort, plus de chemins; à droite ou à gauche, un

abîme qui donne le vertige, et souvent des deux côtés à la fois.

--C'est superbe. En route! en route!

Le colonel sourit. M. Jules lui demande une escorte.

--Où est Bel-Kassem? fit l'officier.

Au bout d'un instant, Bel-Kassem-ben-Saïd parut. C'était un beau Kabyle

de dix-neuf à vingt ans, parlant et écrivant correctement le français,

double mérite qui lui avait valu la faveur d'être attaché au bureau du

commandant, pour y remplir les fonctions d'interprète.

Il portait la longue tunique bleue des fusiliers indigènes, aussi

appelés gendarmes maures. Sa tête spirituelle, rasée et enfoncée dans le

capuchon du burnous, nous plut au premier coup d'oeil.

Sur le seuil de la porte, il fit le salut militaire, et, dans une

attitude respectueuse mais digne, attendit les ordres du commandant

supérieur.

--Tu conduiras madame et ces messieurs au Djurjura.

--J'aurai cet honneur, colonel.

--Tu les accompagneras jusque chez Ben-Ali-Chérif, ou plus loin, s'ils

le désirent.

Le Kabyle s'inclina.

--Tu leur procurera pour demain matin cinq bons mulets, quatre pour eux

et un cinquième pour les bagages.

--Un sixième pour toi, Bel-Kassem, dit madame Elvire.

Bel-Kassem la remercia par un salut accompagné d'un sourire comme on

n'en sait plus faire depuis l'ancienne cour. Les Kabyles sont des

modèles de politesse; il est très-rare de rencontrer un rustre parmi

eux. Par l'aisance autant que par la noblesse native de leurs manières,

les barbares du Djurjura font honte aux civilisés d'Europe.

En sortant de chez le commandant supérieur, nous redescendions vers

l'hôtel, lorsque Bel-Kassem accourut, et, s'inclinant devant madame

Elvire:

--La grande Kabylie, lui dit-il, est belle à voir au coucher du soleil.

Il nous mena sur le haut du rempart, et nous restâmes là, bouche béante,

devant un spectacle si grandiose et si splendide qu'il défie toute

description. Aussi ma plume tremble-t-elle dans ma main, comme le

pinceau dans celle du rapin qui aborde sa première toile.

Bel-Kassem, pourquoi ma mémoire infidèle ne retrouve-t-elle pas les

brillantes images où tu nous peignais si bien les merveilles de ton pays

natal, étalées sous nos yeux? Pardonne-moi, fils des montagnes berbères,

si le tableau que j'essaye d'en tracer est aussi pâle que ma lampe

devant ton soleil.

Toute la haute Kabylie nous apparaît, pays de la féerie et le plus

prodigieux qu'elle ait jamais enfanté. En face de nous, à huit ou dix

lieues vers le sud, le Djurjura, en formant une courbe de l'ouest à

l'est, la tient dans son bras de pierre comme un géant qui enlace une

naine.

Depuis la crête qui couronne le fort National jusqu'au formidable

rempart en demi-cercle jeté par le souffle volcanique entre le petit

Atlas et Bougie, c'est un chaos fantastique de pitons aigus aux flancs

tordus, déchirés, crevassés où la roche calcaire alterne avec l'argile

schisteuse, et de précipices verticaux, étroits et profonds, tellement

resserrés entre les montagnes qu'à peine l'éclatante lumière de midi en

éclaire le fond. La robe verte de ces pitons, fouillis inextricable de

champs d'orge, d'oliviers, de figuiers, de vignes et de frênes, semble

déchirée ou trouée en beaucoup d'endroits où la roche se montre nue.

Chacun d'eux porte à son sommet un village, et çà et là, sur les toits

rouges, tranche la coupole blanche d'une koubba ou d'une mosquée. Ces

pics se dressent pour la plupart à sept, huit ou neuf cents mètres, et

souvent la distance qui les sépare n'équivaut pas à la moitié de leur

hauteur. Les demeures kabyles s'y pressent les unes contre les autres,

penchées sur l'abîme et se disputant le terrain horizontal.

Sur leurs déclivités tourmentées rampent, comme d'énormes serpents

jaunes ou rouges, des ravins où, en été, ruisselle, or et rubis

liquides, l'eau des sources vives; en hiver, les pluies et les neiges

s'y précipitent: torrents ou avalanches, entraînant dans leur chute

vertigineuse les arbres, les récoltes en promesse, les champs même qui

les portaient. Alors le Kabyle, debout sur le toit de sa maison, regarde

tristement toute sa richesse s'abîmer dans le gouffre; puis, la

tourmente passée, lui et les siens y descendent, et patiemment en

rapportent sur leur dos la terre nourricière dont ils recouvrent la

pierre dénudée. Dans chaque endroit accessible au montagnard, fleurit un

potager, un verger, et n'y eût-il place que pour un arbre, cet arbre s'y

épanouit. Partout où la montagne repousse même le pied kabyle, s'étalent

des bouquets de fleurs multicolores parmi le grès calcaire et le schiste

ardoisé: aubépines, chèvrefeuilles, églantiers, clématites, absinthes,

mauves, thyms, genêts, lauréoles d'hiver, chardons géants, géraniums

musqués, lauriers-roses, renoncules à grandes feuilles, menthes,

ivraies, houx, scorpiures, sauges, pavots, asphodèles, bourraches,

bruyères arborescentes, cressons de fontaine; et à côté des violettes et

des marguerites, les plus élégantes et les plus précieuses orchidées.

Cette belle flore épanouie comme un sourire sur les aspérités du rocher

aride et farouche, ces oliviers à tête ronde, ces figuiers aux bras

sinueux, ces frênes au port superbe, ces moissons verdoyantes accrochées

aux escarpements; puis, sur les sommets, dominant ces épais massifs de

verdure et ces pierres enguirlandées, d'innombrables villages blancs et

rouges, éblouissants de lumière, séparés entre eux par des gorges

profondes et noires; enfin, la montagne géante, le Djurjura, appuyé sur

ses contre-forts de treize cents mètres, élevant orgueilleusement

jusqu'au ciel sa tête rocheuse, ornée de cèdres et constellée de neige:

tel est le spectacle unique qui nous ravit tous en extase. A notre

droite, le soleil à son déclin descend derrière les montagnes de l'ouest

qui nous masquent l'horizon. Dès que son disque a disparu sous les

crêtes des Iraten et des Flisset, la nuit sort des vallées; elle étend

sur toute la Kabylie un voile bleuâtre que, par endroits, des échappées

radieuses changent en une résille d'or. Sur leurs pitons que la nuit

escalade, les villages paraissent en feu. Déjà le pied du Djurjura

s'abîme dans les ténèbres; mais sa croupe n'est qu'un vaste incendie,

et, par-dessus l'embrasement de ses rochers et de ses cèdres, la neige

lui forme un turban éblouissant de blancheur. La nuit monte toujours;

bientôt, ses grandes ombres à peine transparentes, et qui s'épaississent

d'instant en instant, éteignent les feux des montagnes. Son rideau qui

passe du bleu au gris, puis au noir, enveloppe les villages. Seuls, les

plus rapprochés de nous se dessinent encore vaguement dans la lumière

crépusculaire. De petites lueurs naissent dans l'obscurité et brillent

comme des vers luisants: ce sont des lampes kabyles qui s'allument. Le

sombre rideau s'étend maintenant par-dessus les plus hautes crêtes, où

il étouffe l'incendie. Il couvre les contre-forts du Djurjura comme une

draperie funéraire. Mais, ô magie! dans une gloire de pourpre et d'or,

le front du colosse semble défier le flot montant des ténèbres... Il s'y

enfonce à son tour!

Le retour à l'hôtel fut silencieux: un coucher de soleil en Kabylie est

un des plus émouvants spectacles qui se puissent voir; et s'il est des

gens blasés sur les beautés de la nature, nous les engageons à aller

rallumer au fort National la flamme éteinte de leur enthousiasme.

Bel-Kassem, qui avait joui de notre admiration en Kabyle amoureux de ses

montagnes, nous accompagne jusqu'à la porte de l'hôtel; puis il se

retire discrètement, quoique nous insistions pour le garder à dîner.

Nous nous mîmes à table avec un appétit qu'ignoreront toujours les

estomacs de la plaine. L'hôte, qui nous servait lui-même, était un grand

Alsacien pâle et maigre, à l'oeil mélancolique. Il composait avec sa

femme, déjà sur le retour et borgne, tout le personnel de

l'établissement.

Quelle vicissitude avait poussé jusque sur les plus hautes cimes des

Aïth-Iraten ce Philémon tudesque et sa fidèle Baucis? J'aurais bien

voulu le leur demander; mais le mutisme triste de cet homme me retint de

satisfaire cette indiscrète envie.

Il allait et venait, apportant les plats garnis, emportant les plats

vides, sans faire plus de bruit qu'une ombre, raide, froid et

silencieux. Parfois seulement, un sourire furtif passait sur ses lèvres

quand l'un de nous vantait les talents culinaires de sa moitié.

Les mets préparés sans raffinement, à la mode bourgeoise, étaient très-

proprement servis; le linge avait une odeur fraîche, les assiettes et

les couverts reluisaient; on se fût miré dans les verres. La maison,

bien tenue, avait sous son habit de pauvreté un air particulièrement

honnête. C'était moins une auberge que le dernier refuge et la suprême

planche de salut de deux braves gens que voulait noyer la Fortune. Ce

fut madame Elvire qui imagina ce petit roman: elle le débita d'une voix

attendrie qui nous eût certes coupé l'appétit... mais nous en étions aux

noisettes.

Cette maison hospitalière manquait pourtant d'une chose essentielle.

Devinez laquelle?

En vain la cherchâmes-nous par les escaliers, de la cave au grenier,

puis dans la cour et jusqu'au fond du poulailler.

--Ah! mosié, me dit l'hôtelier consterné, nous l'affre eue et

barfaidement contidionnée... Un dorrent l'affre embordée!

Nous nous couchons de bonne heure dans des lits où les plumes sont

rares, mais par compensation les puces aussi. Au point du jour nous

sommes sur pied, le soleil étant venu nous baiser au visage.

Déjà Bel-Kassem nous attend, savourant la cigarette matinale sur la

porte de l'hôtel. Pour nous faire honneur, il a changé la grosse casaque

du soldat contre un élégant habit maure. Par-dessus une veste de soie

bleu-clair ornée de passementeries d'argent, il porte un large burnous

d'un tissu fin. Une écharpe rouge lui ceint la taille.

Ses jambes brunes et nerveuses sortent d'amples chausses en cotonnade

blanche. Il a aux pieds des chaussettes de laine et des souliers de cuir

verni. Les fiers contours de sa tête intelligente, ses beaux yeux noirs,

ses lèvres rouges et bienveillantes, tout en lui, jusqu'au sourire par

lequel il nous accueille nous semble plus expressif encore que la

veille, et redouble notre sympathie pour lui.

Les muletiers sont là avec leurs bêtes.

--Bonjour, mes amis, leur dit madame Elvire.

--_Bono, Bono,_ Francésé! nous répondent-ils en souriant.

Ils ont tous de bons visages, et leurs mulets aussi.

--Bel-Kassem, où dormirons-nous ce soir?

--Chez le caïd de Thifilkouth, Madame, si tu le veux bien.

En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura · 第 5 / 17 段