enfants, ni leurs maisons, ni leurs champs, ni même une figue sans la
payer, qu'ils seront admis sur tous les marchés, et que leurs _kanouns_
seront respectés sous la seule réserve que les _amins,_ élus par eux,
seront agréés de l'autorité française: alors les fronts assombris
s'illuminent.
Et la paix signée, les vaincus d'accourir en foule dans le camp des
vainqueurs, où, avec cette mobilité d'humeur qui caractérise les deux
races, Kabyles et Français se mêlent, se parlent et se comprennent par
signes, se traitent mutuellement comme s'ils avaient toujours été les
meilleurs amis. Quiconque a pu reconnaître leurs nombreux traits d'union
doit se demander s'il était bien nécessaire de verser tant de sang, et
si, en le versant, on a choisi le bon moyen de faire de la Kabylie une
amie dévouée de la France. On n'a pas touché à leurs institutions
nationales: pour nous un devoir, et pour eux un droit. Mais ne
pouvait-on les conquérir plus sûrement que par les armes, et les
attacher étroitement à la fortune de la colonie, en s'adressant à leur
intelligence très-vive en même temps qu'à leur intérêt aiguillonné par
la misère?
J'interrogeai là-dessus notre guide Maâkara:
--Monsieur, me répondit-il, tous les Kabyles qui ont eu des relations
avec les Français les préfèrent et de beaucoup aux Arabes qu'ils
détestent et aux Juifs qu'ils méprisent. Il y a déjà maintenant plus
d'argent chez eux que du temps des Turcs, qui pillaient leurs villages,
brûlaient leurs récoltes, dépouillaient et souvent égorgeaient les
malheureux qui vont faire la moisson dans la plaine, ou exercer un
métier dans les villes du littoral. Au lieu de les égorger ou de les
piller, les Français les protègent contre les malfaiteurs; ils ont
construit de bonnes routes par où un peu de bien-être commence à
pénétrer dans nos montagnes. Les Kabyles ne sont pas des ingrats et
encore moins des aveugles. Celui qui leur apportera la richesse fera
d'eux tout ce qu'il voudra.
--La richesse! s'écria le Philosophe, elle fera pousser un gros ventre
au Kabyle allègre! elle changera en Romain du Bas-Empire ce libre et
fier républicain! Tu ne sais donc pas, ô Maâkara, que la richesse est la
grande misère des Français?
Le cavalier comprit-il ce singulier aphorisme? je ne sais; mais il
répondit en souriant:
--Ah! Monsieur, j'en voudrais bien un peu, moi, de cette misère-là!
Nous montons par un sentier kabyle impraticable pour quiconque n'est pas
mulet ou muletier indigène: plutôt un escalier qu'un chemin, formé de
pierres inégales, grandes, petites, pointues, arrondies, assemblées par
le hasard, tenant ensemble par la force de l'habitude, se détachant
parfois; ou bien c'est le rocher que nos bêtes gravissent par bonds
périlleux. De l'un ou l'autre côté de ce casse-cou sinueux et
pittoresque, partout où la pierre est recouverte d'une couche de terre
végétale, s'étalent de belles plantes potagères dans des jardins
merveilleusement cultivés que gardent des haies d'épines. Puis ce sont
des oliviers et des figuiers où des rossignols et des fauvettes se
disputent le prix du chant. Au pied de chaque arbre, le sol, légèrement
creusé, forme comme une vasque pour retenir les eaux d'arrosage.
Ailleurs, verdissent des blés d'orge et de froment de la plus belle
venue; là, peu ou point d'herbes parasites. Des arbres de luxe, vignes,
orangers, cédrats, grenadiers, cerisiers, pommiers, pruniers et noyers
décorent quelques enclos; beaucoup sont en pleine floraison, et l'air
est tout imprégné de leurs arômes suaves. Nous marchons maintenant à
travers un inextricable fouillis de branches, de feuilles et de fleurs.
Ces arbres, amis de l'homme, étendent vers nous leurs bras dans le
sentier, nous montrant leurs fruits en promesses. Les figuiers vigoureux
et qui ont besoin d'espace nous barrent par moment le chemin; ils nous
obligent d'admirer leurs larges feuilles luisantes, si élégamment
découpées, et la riche récolte que le montagnard fera au prochain
_kherif_ ou cueillette des figues. Pendant ces jours d'abondance, il ira
avec sa famille habiter son _asib_ [Maison ou gourbi d'été.]; ils
s'enivrera en savourant la figue fraîche, blanche ou noire, comme le
vigneron de France en dégustant le vin nouveau. Mais cette ivresse des
figues n'est ni grossière ni méchante; elle exalte en lui jusqu'au
fanatisme l'amour de la liberté. Alors les pauvres iront de jardin en
jardin, bien accueillis partout, et mangeront à discrétion de ces fruits
nourrissants et exquis. Alors aussi, mêlés à eux, couverts de haillons
sordides, les derviches fanatiques trouveront l'oreille des Kabyles plus
accessible, quand, pour les pousser à la rébellion, ils leur diront:
«Que le Roumi vienne! où qu'il nous faille aller pour le combattre, nous
trouverons à vivre! et s'il brûle nos villages, cet arbre qui nous donne
la nourriture nous procurera un toit pour la nuit.»
Devant nous, quel charmant tableau! Dans l'angle d'un carrefour auquel
aboutissent plusieurs sentiers, coule une _thâla_ [Fontaine.]. Des
femmes, des jeunes filles et des enfants se pressent autour d'un mince
filet de cristal liquide. A notre approche, deux ou trois, les plus
timides, fuient dans la montagne, emportant, gracieusement posée sur
l'épaule, leur _medhid_ [Cruche à eau.] d'une belle forme antique.
D'autres se voilent le visage avec la main, mais nous regardent entre
leurs doigts aux ongles teints de henné. L'une d'elles nous accueille
par un sourire, et, avec un geste plein de coquetterie mutine, c'est un
de ses yeux seulement qu'elle nous dérobe. Pourquoi?... Ah! pauvre
enfant! elle est borgne. Les plus petites, qui ont aussi une cruche
mesurée à leur taille,--car à peine sorties du berceau, on leur enseigne
le dur labeur de la ménagère kabyle,--se réfugient dans les jambes
maternelles en criant: _O imma! ô imma!_ ô maman! ô maman! Nos muletiers
vont à la fontaine, faire leurs _oudou-el-seghir,_ ablutions que tout
bon musulman doit renouveler cinq fois dans un jour. Ils mouillent leurs
mains, se gargarisent et aspirent l'eau par les narines en disant: «O
mon Dieu! fais-moi sentir l'odeur du paradis.» Pendant ce temps, nos
regards demeurent attachés sur le groupe féminin. De son côté, il nous
contemple avec une curiosité ébahie qui touche à la stupeur.
--Maâkara, sais-tu l'âge de cette fillette dont les dents sont des
perles, et les yeux des diamants noirs?
--Madame, c'est une femme mariée et déjà mère.
--Tu la connais?
--Non, mais le bijou qu'elle porte au front dit qu'elle a mis au monde
un garçon.
C'était le glorieux _tavezimth_ tant désiré des jeunes épousées: grand
anneau d'argent ouvragé et orné de corail qu'elles étalent avec orgueil
sur leur front le jour où elles donnent naissance à un fils; si c'est
une fille, elles le placent modestement sur leur poitrine, entre les
seins.
--Quel âge as-tu? demanda le cavalier à la belle Kabyle.
--Quatorze ans.
--Mais à quel âge, Maâkara, mariez-vous donc vos filles?
--A quinze ans, à douze, à dix ou même à neuf ans, dès qu'elles
deviennent nubiles. Parfois, le marché se conclut quand la petite tette
encore; et jusqu'au jour où le mari la prend dans sa maison, elle est
déjà comme sa femme.
--Et qu'est-ce que vaut une femme en Kabylie?
--Le prix varie, Madame, depuis soixante jusqu'à cinq cents ou mille
francs. Cela dépend de la beauté de la fille, de l'amour ou de la
fortune du prétendant.
--Le Kabyle qui achète sa femme en est donc quelquefois amoureux?
--Tu en as la preuve là, sous tes yeux. L'_achaoua_ [Coiffure en toile
tissée chez les Aïth-Idjer.] dont cette jolie blonde paraît si fière lui
a été donnée par un amant éperdument épris qui y a brodé pour elle ces
arabesques éclatantes.
La tête, le cou, les oreilles, les poignets et les chevilles de ces
femmes et de ces jeunes filles, qui rivalisaient entre elles par la
finesse et l'élégance des formes, étaient chargés de bijoux. Ce luxe
contrastait étrangement avec l'aspect misérable des vêtements, avec la
malpropreté des visages et des chevelures. Si j'étais le gouvernement
français, au risque de passer pour le plus grand de tous les despotes,
j'ordonnerais, par décret, aux femmes kabyles de se laver, et j'en
ferais ainsi les plus belles du monde.
Nous passons en revue tout l'attirail des ornements féminins: après le
_tavezimth_ des jeunes mères et l'_achaoua_ des amoureuses ardemment
désirées, le _thazath,_ collier, assemblage de verroteries, de
coquillages, de morceaux de corail, de pinces de monnaie, et même de
boutons de cuivre portant les numéros des régiments français; le _dah,_
bracelet en argent ou en cuivre, curieusement ouvré; les _khralkhrals,_
anneaux des pieds en argent, plus épais et plus lourds que les cercles
de fer rivés à la cheville des forçats, et les _amkies,_ moins précieux,
en cuir, en bois ou en corne; les _kouneïs,_ boucles d'oreilles en
argent ornementé de corail: les unes, les _zerouïar,_ si grandes et si
pesantes que les oreilles ne peuvent les porter, et qu'il faut les
attacher dans les cheveux au moyen de chaînettes, les autres, les
_thiounissen,_ plus légères, mais bien moins estimées; le _thacebth_ et
le _zerir,_ bijoux pour la tête, chaînettes d'argent enrichies de
corail, de perles, de pièces d'or ou d'argent, d'émaux multicolores,
formant diadème ou ferronnière; enfin les _ibezimen,_ épingles-broches
avec lesquelles les femmes attachent le haïk et toutes les pièces de
leur vêtement: car elles ignorent le fil, les aiguilles, les cordons et
les agrafes.
Les plus pauvres possèdent plusieurs _ibezimen_ d'argent ou de fer,
sentinelles de la pudeur, gardiennes de la décence. On nous avait montré
quelques-uns de ces bijoux sur le marché des Issers, mais de peu de
valeur et médiocrement prisés. Les vrais, les beaux ne se font guère que
sur commande. Quand monsieur veut plaire à madame, ou un prétendu à sa
future, il va trouver l'orfèvre chez les Aïth-Yenni ou les Aïth-Abbès,
selon qu'il habite au nord ou au sud de la crête djurjurienne. Il lui
compte un nombre de pièces d'argent équivalant à la richesse du présent
que la vanité ou l'amour le détermine à faire. Au bout du temps convenu,
l'artiste rend un bijou d'égal poids, et reçoit pour son travail un
salaire fixé d'avance.
Nous saluons ces dames et ces demoiselles de la tête seulement, car les
_kanouns_ défendent aux hommes tout entretien avec les femmes à la
fontaine. Ils frappent d'amende les désobéissants. L'amende est plus
forte pour qui aborde une femme sur une route ou dans un bois. La plus
forte de toutes, trois à quatre cents francs, est infligée à qui outrage
une femme par des propositions ou des tentatives coupables, et les
tuiles de sa maison sont brisées. Et si un aimable jeune homme s'en
vient en l'absence de monsieur rendre visite à madame qui s'ennuie à la
maison, le mari le tue bel et bien, et répudie sa femme. La loi ne
tolère aucun échange de galanterie, fût-il le plus innocent du monde
[Voici ce que portent les _Kanouns_: Celui qui va à la fontaine des
femmes payera 25 francs; celui qui accoste une femme sur une route dans
un bois, 50 francs; s'il lui fait des propositions honteuses, 300
francs; s'il porte la main sur elle dans un but malhonnête, 400 francs;
les tuiles de sa maison seront brisées par la djemâa réunie, et le mari
a de plus le droit de se venger de lui. Si la femme a consenti, son mari
doit la répudier, ou payer une amende égale à celle du coupable et il ne
sera plus écouté comme témoin.].
--Et toi aussi, Maâkara, qui as l'air d'un si bon enfant, tu serais sans
pitié pour celui qui aurait échangé avec ta femme trois mots de
galanterie tout à fait sans conséquence?
--Oh! oh! sans conséquence, Madame! chez nous, quand les yeux ont parlé,
tout est dit: entre les lèvres de la femme et celles de l'homme, il n'y
a qu'un baiser.
--Ainsi tu répudierais l'une et tuerais l'autre?
--Sans doute, ne voulant pas qu'on me coupe mon _nif_.
--Qu'est-ce que cela? fit madame Elvire.
--Mon _nif,_ c'est mon nez; et le nez d'un Kabyle, c'est le drapeau de
son honneur.
--Ainsi, dit le Philosophe en riant, le ridicule est le même en Kabylie
qu'en France; seulement, vous le portez sur votre nez et nous sur notre
front. Décidément, mon ami, nous sommes faits pour nous entendre.
--Mais, cavalier, reprit madame Elvire, comment les Kabyles peuvent-ils
être si jaloux de femmes qu'ils achètent?
--D'abord, Madame, parce que nous les aimons malgré cela...
--Voilà une raison.
--Quand elles sont belles. Et puis, si nous étions moins sévères,
personne ne connaîtrait plus son père: elles ne sont pas comme les
Françaises, et ne se font aucun scrupule de couper le _nif_ à leurs
maris.
--Et c'est bien fait, puisque vous les traitez, dit-on, en esclaves.
--Bah! à chacun son lot: nous les nourrissons, elles tiennent le ménage;
si nous ne les estimons pas en masse, nous honorons celles qui se
distinguent par leurs vertus ou se signalent par des miracles. Les
_Kanouns_ ne leur accordent aucun droit. Elles n'héritent pas; ce
qu'elles ont appartient à leurs maris ou à leurs parents; mais elles
n'ont aucune charge: filles, femmes ou veuves, c'est aux hommes de
pourvoir à leur entretien.
--Est-il vrai qu'après les avoir épousées sans leur consentement, vous
puissiez les répudier par caprice, et consommer d'un mot votre divorce
avec elles?
--Oui, mais elles peuvent se remarier.
--C'est bien heureux vraiment!
--A la condition toutefois, ajouta Maâkara, que le nouvel acquéreur
remettra au premier mari la somme que celui-ci a payée aux parents de la
femme.
--Oh! comme je me vengerais! fit madame Elvire courroucée.
--Elles se donnent assez souvent ce plaisir-là. J'en connais une qui,
après avoir été achetée six fois, a empoisonné son dernier acquéreur
pour convoler en septièmes noces avec un jeune homme auquel elle avait
donné l'amulette qui fait aimer.
--Vos femmes ont des poisons?
--Elles se servent d'arsenic pour s'épiler par tout le corps.
--Et cette amulette, où la trouve-t-on?
--Tu peux le demander à cette vieille sorcière que nous apercevons
là-haut, grimpant vers son village, avec une charge de bois mort sur le
dos. Elle a dû composer plus d'un philtre d'amour ou de mort, et
non-seulement elle est adroite à glisser un charme dans le haïk d'une
femme ou d'une fille, dans le burnous d'un jeune garçon, mais elle sait
aussi faire disparaître le fruit d'un amour coupable.
--Maâkara, tu ne m'as pas dit où l'on trouve cette amulette.
--Ah! ah! repart le cavalier en riant, serait-ce pour t'en servir,
Madame? Vraiment, tu n'en as pas besoin.
Nous éclatâmes de rire. Le Général éprouvait un peu de confusion.
--Vous irez, continua le cavalier, trouver un _thaleb_ [Un savant.].
Vous lui ferez écrire un mot, un nom, une devise sur un petit morceau de
papier, puis sur un autre. Vous porterez sur vous le premier de ces deux
talismans, et vous chargerez une vieille femme ou une jeune, peu
importe, de mettre le second dans les vêtements du bien-aimé. Au bout de
quelques jours, vous tomberez inévitablement dans les bras l'un de
l'autre.
Le rire de madame Elvire retentit sonore au milieu des nôtres.
--Merci, Maâkara, mon ami, dit le Conscrit, pour les précieux
renseignements que tu donnes à ma femme! Rends grâce à Allah que je ne
sois pas un mari kabyle; je pourrais me venger de toi.
Le cavalier regarda du coin de l'oeil le mari français, non sans un peu
d'inquiétude.
--Rassure-toi, mon garçon, reprit aussitôt celui-ci. En France, nous
sommes débonnaires, confiants et crédules, beaucoup trop infatués
d'ailleurs de notre propre mérite pour nous faire à nous-mêmes l'injure
de supposer que nos femmes puissent nous préférer aucun homme de la
terre.
--Mais les jeunes filles sont-elles traitées avec la même rigueur?
--Oui, Madame. Naguère encore, une fille-mère était punie de mort,
lorsqu'elle ne parvenait pas à fléchir ses parents, à épouser son
séducteur ou quelque bon diable qui voulût réparer sa faute. L'autorité
française a aboli cet usage. Et puis, il y a bien peu de filles séduites
dans nos montagnes: d'abord parce qu'on marie les enfants de bonne
heure, et ensuite parce que chaque injure faite à l'honneur d'une
famille entraîne des vengeances terribles. Celui qui, parmi nous, ne
venge pas son _nif_ outragé, demeure déshonoré aux yeux de toute sa
tribu. Il faut venger son injure ou quitter le pays. Et si l'insulté
meurt avant d'avoir exercé l'_oussiga,_ la vengeance, c'est à son
héritier de faire payer à l'insulteur la _diâ,_ le prix du sang. Il est
arrivé souvent que des tribus entières, avec tous leurs _sofs_ alliés,
ont pris les armes pour venger l'injure faite à un de leurs membres,
tous se trouvant atteints dans la personne d'un seul.
--C'est le dernier mot de la perfection sociale, s'écria le Philosophe
avec feu. Quand nous en serons là en Europe, le despotisme aura vécu. Et
pour ce qui est des femmes de Kabylie, si peu enviable que soit leur
sort, elles ont du moins un très-réel avantage sur les femmes de France:
on ne les épouse pas pour leur dot. Marché pour marché, je préfère
encore celui des Kabyles.
Une femme montait devant nous, pâle, ridée, flétrie, ployant sous sa
lourde cruche d'eau; elle traînait par la main une petite fille de
quatre à cinq ans, qui portait une mignonne amphore. La mère avait des
tatouages bleuâtres aux tempes et au front; l'enfant, déjà coquette,
s'était parée de feuilles d'alfa qui entouraient, en guise de bijoux,
son cou, ses bras et ses jambes.
Le visage riant de celle-ci contrastait avec l'air morne de l'autre.
--Que cette femme a l'air triste! dit madame Elvire émue de pitié.
--Si elle avait eu un fils au lieu d'une fille, répondit Maâkara, elle
serait plus fière à présent. Elle serait la maîtresse au logis, tandis
qu'elle est la servante. Je connais son mari; il voulait absolument
avoir un garçon, et pour cela il a acheté une seconde femme qui a comblé
ses voeux.
--Deux femmes!
--Le Koran en permet jusqu'à quatre; mais la plupart de nous trouvent
que c'est assez d'en nourrir une. Quel âge donnez-vous à celle-ci?
--Cinquante ans pour le moins.
--Elle n'en a pas encore trente. Elle s'est usée au travail, abîmée dans
la jalousie. A elle les gros labeurs et les dédains du maître, tandis
que la nouvelle n'a guère souci que d'allaiter le fils de la maison.
Pour lui, on a fait parler la poudre; on a célébré sa naissance le
septième jour par un _thâam_ [Festin.], auquel le père a convié ses amis
et ses proches. Mais quand la petite fille est née, il n'y a pas eu la
moindre réjouissance.
--Et c'est une injustice criante, observa M. Jules en regardant madame
Elvire.
--C'est ainsi, Monsieur, dans toutes les familles, reprit le cavalier;
aussi, quand une femme se marie, ne manque-t-elle jamais d'invoquer les
plus saints marabouts afin d'engendrer un garçon.
--Nous arrivons chez les Aïth-Adeni, fraction de la tribu des Irdjen,
une des cinq des Iraten; et, nous étant retournés, des oh! et des ah!
admiratifs nous échappent devant le tableau incomparable qui se déroule
sous nos regards. Madame Elvire rayonne, le Philosophe rêve, M. Jules
pleure, et moi je prends des notes; enfin, le cavalier a le sourire de
l'amour-propre satisfait, car c'est lui qui a prémédité de nous conduire
à ce point de vue. Les muletiers s'interrogent entre eux pour savoir ce
qui nous peut impressionner de la sorte.
L'immense abîme est baigné dans un brouillard éblouissant. Ce n'est pas
de la vapeur d'eau, mais de la lumière condensée. Au fond de ces ondes
transparentes qui forment comme un fleuve rayonnant entre les montagnes,
apparaît la vallée du Sebaou, avec ses flaques d'eau, ses arbres et ses
fleurs. C'est un lit d'or enrichi de diamants, d'émeraudes et de perles.
Les grandes ombres des hauts pitons, projetées çà et là sur les flots
radieux, produisent des effets fantastiques; en quelques endroits où
deux rochers verticaux forment un angle, le soleil et la nuit, en s'y
mariant, enfantent des profondeurs bleuâtres, insondables comme le ciel
et comme lui infinies. En face de nous, Tizi-Ouzou et son bordj: on les
tiendrait dans la main. Puis, les montagnes des Aïth-Flisset, entre
lesquelles serpente la route d'Alger; elles rejoignent à l'horizon la
chaîne du Petit-Atlas. A droite, l'Asif Sebaou s'enfonce dans les gorges
des _terrains friables_; à gauche, le Djurjura resplendit comme un dieu
dans sa gloire! Derrière nous, dans un cimetière, des hommes et des
femmes prient accroupis. Au seuil de sa maison, un vieux Kabyle, appuyé
sur son _debouz_ [Bâton ferré.], nous regarde d'un air farouche; une
bande de petits garçons effarés, hardis et méfiants comme des moineaux
francs, vient s'abattre à quelques pas de nous, criant _Soldis_!
_soldis_ [Des sous! des sous!]! Enfin, sur la grande route qui sillonne
les flancs de la montagne, nous apercevons, prodigieux contraste! les
poteaux et les fils du télégraphe. L'extrême civilisation et l'extrême
sauvagerie s'embrassent ici, et du fort National, au coeur de la Kabylie,
nous pourrons dire à nos amis de Paris: «Nous allons bien, et vous?» Le
sentier traverse le cimetière. Pourquoi ces jours entre les pierres des
tombes? Les Kabyles veulent que leurs morts jouissent comme eux de l'air
et de la lumière. Bientôt nous atteignons la grande route, où des gamins
cuivrés, beaux et nus comme l'Amour antique, se disputent nos _soldis_;
ce sont les mêmes batailles que celles des petits paysans blonds et
joufflus qui suivent en courant les diligences de l'Alsace ou de la
Normandie.
Le 2 juin 1857, vingt-cinq mille pelles, pioches, scies, haches,
secondées par deux cents feux de pétards, livraient aux rochers des
Aïth-Iraten un assaut bien plus glorieux que celui du 24 mai. Et le 23
juin, après vingt-deux jours d'efforts héroïques, deux pièces de douze,
attelées de six chevaux, montaient de Tizi-Ouzou au plateau conquis de
Souk-el-Arba, par cette brèche que l'armée venait d'ouvrir à une autre
civilisation que celle du canon. Les Kabyles, soumis ou insoumis,
suivaient avec des yeux consternés ce serpent de vingt-cinq mille mètres
qui rampait jusqu'à leurs crêtes inaccessibles pour y venir dévorer
l'indépendance nationale. Pour les réconforter, les marabouts leur
disaient: «Le Prophète a suscité les Français comme un fléau vivant afin
de punir les crimes des Kabyles; mais, si Mahomet veut le châtiment de
ses enfants coupables, il ne veut pas leur asservissement à des
infidèles. Voici déjà que, du haut du ciel, Allah frappe de vertige tous
ces Roumis ameutés par lui: pour une route inutile, voyez comme ils
jettent leur poudre aux rochers de la montagne!»
En vain, cette fois, des fanatiques s'efforcent-ils d'abuser ces hommes
naïfs et crédules, mais pourtant pleins de bon sens. Et lorsqu'après le
14 juin, anniversaire du débarquement des Français en Afrique, qui fut
choisi pour la pose de la première pierre du fort National, un vieil
_amin_ vit sur le Souk-el-Arba des bastions sortir de terre, il
s'écria: «Un bordj! Regardez-moi: quand un homme va mourir, il se
recueille et ferme les yeux. _Amin_ des Kabyles, je ferme les yeux, car
la Kabylie va mourir [Émile Carrey, _Récits de Kabylie_.]!»
Vers six heures du soir, nous entrons au fort par la porte d'Alger.
Ravis du voyage, mais rompus, nous descendons de nos montures. Nous
payons nos muletiers: trois francs pour l'homme et la bête, et un franc
de pourboire. Nous nous séparons très-satisfaits les uns des autres, et
remercions notre bon guide Maâkara, en lui glissant une pièce de cinq
francs dans la main. Ce brave garçon nous suivrait, au bout du monde.
Nous entrons dans un hôtel, le meilleur; il y en a deux. Lequel est-ce?
Je l'ai oublié, et je ne le retrouve pas sur mes tablettes: ô
ingratitude!