labourage, mais à titre d'avances dont ils se remboursaient sur les
récoltes de ce soldat-colon. Ainsi, se formèrent les tribus du Makhzen,
vouées à la défense de la domination turque, et qui ne furent dans
l'origine qu'un ramassis de gens sans feu ni lieu, d'Arabes chassés de
leurs douars, de Kabyles expulsés de leurs villages, de Koulourlis
ruinés dans les villes et de femmes de mauvaise vie. Les commandants des
bordjs exerçaient un pouvoir absolu sur ces enfants perdus de la société
africaine, auxquels vinrent se joindre peu à peu des familles des
Flisset, des Guechtoula, des Iraten et d'autres tribus fuyant la
terrible vendetta kabyle: l'_oussiga_ [Vengeance.] et la _diâ_ [Prix du
sang.]. Les tribus makhzen étaient exemptes d'impôts; mais elles
devaient prendre les armes au premier appel des lieutenants du pacha qui
les menait au combat et au pillage. On se servait d'elles pour arracher
violemment, de temps à autre, un maigre impôt à quelques tribus voisines
qu'on se flattait d'accoutumer de la sorte à une obéissance qui ne fût
pas illusoire, et aussi pour prélever sur les marchés la taxe plus
productive du _meks,_ ou en tenir éloignés tous ceux avec qui l'on était
en guerre. La pauvreté de certaines tribus, obligeant un assez grand
nombre de leurs hommes à aller à Alger, où ils faisaient partie de la
corporation des _Berranis_ [Étrangers.], fournit également une arme aux
Turcs contre les Kabyles qui leur livraient ainsi, par nécessité, des
otages. Chaque année, quelques têtes montagnardes ornaient, trophée
hideux et menteur, la porte de Bab-el-oued. Le glaive du bourreau,
suspendu sur la tête de leurs fils qui descendaient dans la plaine,
déterminait parfois ces tribus à payer l'impôt qui n'était en réalité
qu'une rançon.
Les Amaraoua, 22 villages, 1,402 fusils, dont nous traversons le
territoire, étaient la plus considérable des colonies militaires de
l'Est. Ils ont rempli--comme le dit leur nom--la vallée, au pied de la
haute Kabylie. Ils formaient une cavalerie nombreuse et redoutable. Leur
tâche consistait à emprisonner dans leurs rochers verticaux les tribus
les plus hostiles, notamment les belliqueux Iraten, atteints pour la
première fois en 1857, et à garder la route du Djurjura à la Mitidja et
à Alger. Il fallait pour cela couper en deux les _sofs_ jadis
étroitement liés des Flisset-oum-el-lil, et des Flisset-Behar, 25
villages, 1,165 fusils, tribu énergique qui s'étend depuis la rive
droite de l'Oued Sebaou jusqu'à la mer.
Cette confédération puissante des Flisset, maîtresse de l'une et l'autre
rives, rendait la vallée inabordable pour les Turcs. Ce fut pour la
rompre et enlever ainsi aux montagnards la clé de la plaine, que le
pacha d'Alger fonda les Makhzen des Amaraoua, en les appuyant sur les
bordjs de Sebaou et de Tizi-Ouzou. Après 1830, les Zmouls accoururent
souvent dans la Mitidja pour s'y livrer, sur les premières fermes
françaises, à leurs habitudes invétérées de pillage. Aujourd'hui,
exclusivement agriculteurs, ils s'associent pour le labour et l'élève du
bétail avec leurs ennemis séculaires, les Kabyles. Leurs cultures
réjouissent nos yeux; elles sont bien plus soignées que celles des
Arabes ou même des Kabyles de la plaine. D'Alger aux Issers, le
baromètre agronomique descend; des Issers à Tizi-Ouzou, il remonte, et,
dans la haute Kabylie, nous allons le voir au beau fixe.
Mais voici un groupe de maisons blanches qui, par leur structure, nous
rappellent le vieil Alger. C'est Taourga (la fourmilière), autrefois
_Taugensis,_ chef-lieu d'un canton militaire romain, à présent habité
par des Turcs et des Koulourlis qui fournissaient aux cavaliers du
Makhzen leurs selles, leurs harnachements et leurs _djbiras_ [Espèces de
valises en cuir ornementé à plusieurs poches.].
En admirant les champs des Amaraoua, nous nous étonnons de trouver leurs
habitations dans un état si misérable. Ce ne sont guère que des gourbis
arabes agrandis et construits en forme de ruches avec des branchages.
Là-dedans, la famille demeure exposée à toutes les intempéries, et
c'est à peine si quelques endroits fermés au moyen d'un torchis de terre
et de fumier lui offrent un abri contre les pluies d'automne ou les
neiges d'hiver.
Maintenant devant nous, sur la route, se pressent des boeufs, des vaches,
des moutons, des mulets en plus grand nombre, précédés ou suivis de
leurs guides, et ployant sous le faix de leurs larges _tellis_ tout
gonflés de marchandises. Hommes et bêtes se rendent au _Souk-el-Sebt_ de
Tizi-Ouzou. Le mulet kabyle remplace ici le petit âne arabe. Il en est
le digne émule par la sobriété, la résignation et le courage; mais, plus
robuste que lui, il est un peu moins malheureux. De temps à autre
quelques bêtes effrayées, boeufs ou moutons, se mettent à courir devant
la diligence, et le maître du bétail de crier, et le postillon de faire
claquer son fouet, et les animaux que ce vacarme épouvante de redoubler
de vitesse. Souvent cette course burlesque dure l'espace d'une lieue.
Alors les pauvres bêtes folles de terreur, mais épuisées d'haleine,
s'élancent brusquement sur les pentes raides de la montagne ou du ravin,
et le Kabyle saute, grimpe, bondit derrière elles, sue sang et eau pour
les rassembler et les ramener sur la route. La diligence ne ralentit
jamais son allure: tant pis pour qui se fera écraser! Les Kabyles sont
tout aussi lents à se garer que les arabes. Cependant le postillon ne
les avertit qu'en cas de péril imminent; et encore est-ce presque
toujours avec le fouet qu'il leur donne cet avertissement.
--Eh! postillon, s'écrie le Général indigné, vous traitez ces braves
gens en véritable Turc.
--Je mène la poste, Madame, ne vous l'ai-je pas dit? et si je devais
m'arrêter toutes les fois qu'ils me barrent le chemin eux et leurs
bêtes, nous n'arriverions pas aujourd'hui, mais demain. Ils doivent me
faire place et le savent bien; mais ça les ennuie, ces messieurs, de se
déranger pour des Roumis.
A Tizi-Ouzou [Le col du genêt épineux.], où nous arrivons vers cinq
heures du soir, nous nous retrouvons en pleine France. La diligence
s'engage dans une large rue bordée de maisons bien bâties et s'arrête
devant un hôtel d'assez bonne apparence. Plusieurs indigènes s'offrent
pour porter nos bagages. L'un d'eux, un beau garçon de dix-huit ans, à
l'oeil vif, au front intelligent, nous fait le salut militaire:
--Madame, dit-il, vous plaît-il que ce soit moi?
--Oui, mais où as-tu donc appris à parler si poliment?
--A l'école de Tizi-Ouzou, Madame, et puis mon père est un des spahis du
commandant.
--Sais-tu lire?
--Sans doute; écrire aussi, et calculer.
Le Philosophe s'écrie, transporté:
--Tous les fusils et tous les canons de France pour un maître d'école!
--Voulez-vous m'emmener? lui demande le jeune Kabyle.
--Où cela?
--A Paris. Je vous servirai fidèlement.
--Tu quitterais tes montagnes?
--Et ma famille, et ma femme: tout pour aller en France.
--Tu es marié?
--Depuis un an.
--Tu n'aimes donc pas ta femme? dit madame Elvire d'un air de reproche.
Un dédaigneux sourire arqua les lèvres du jeune Kabyle:
--Qu'est-ce que nos femmes à nous auprès des dames françaises qui sont
tout _ensucrées_?
Les Kabyles sont si friands de sucre que neuf sur dix escaladeraient le
plus ardu des _thamgouths_ [Pics.] pour en croquer un morceau.
Devant la porte de l'hôtel, plusieurs hommes nous attendent: ce sont des
guides qui viennent là, chaque jour, à l'arrivée de la diligence. Ils
nous offrent leurs mulets pour monter au fort National. Nous
l'apercevons là-haut, sur le pic le plus élevé des Aïth-Iraten, comme un
aigle en son aire. Mais si imposant que soit le rempart naturel qu'il
couronne, nos regards s'en détournent aussitôt, attirés par un
formidable géant de pierre, d'aspect sombre et menaçant, qui nous dérobe
le ciel et enfonce profondément dans les nues sa tête blanche. Muets,
nous contemplons le Djurjura; à cette admiration silencieuse se mêle une
crainte vague.
Pendant qu'on dresse la table, je me fais conduire par notre jeune
Kabyle au bordj de Tizi-Ouzou qui domine un mamelon: c'est une ancienne
citadelle turque; une garnison française l'occupe depuis 1855; on y
monte par une rampe empierrée assez douce, en laissant à droite, à
mi-hauteur de la colline, une jolie église de construction récente.
--Vous allez au fort Napoléon [Aujourd'hui le fort National]? me demanda
mon guide.
--Demain.
--Et après-demain, vous reviendrez à Tizi-Ouzou pour retourner à Alger.
--Nous nous proposons de traverser toute la Kabylie et de faire
l'ascension du Djurjura.
--Oh! exclama-t-il.
--Y a-t-il du danger?
--Non, avec de bons mulets. Le commandant vous en procurera.
--Mais... les Kabyles? ajoutai-je, non sans un peu d'embarras.
--Ils vous offriront la _diffa_ [Repas des hôtes.].
--Et la nuit? nous n'avons pas de tentes.
--Vous dormirez dans un village, chez un _caïd_ [Juge de paix.], ou chez
l'_amin_ [Maire.].
--Et nous pourrons dormir tranquilles?
--Oui, si les puces ne vous tourmentent pas trop.
--N'aurons-nous pas d'autres ennemis à craindre?
Le jeune Kabyle parut blessé autant que surpris de ma question:
--Est-ce qu'en France on tue les hôtes? s'écrie-t-il; en Kabylie, ils
sont sacrés, et voici ce que porte le _kanoun_ [La charte.] de mon
village: «Tuer son hôte pour le voler est un crime qui ne peut s'expier
que par la lapidation. Tous les biens du coupable sont confisqués. Sa
maison sera détruite de fond en comble.»
--Quelques tribus pourtant, les Mlikeuch entre autres, passent pour être
des voleurs et des assassins.
--Les Mlikeuch ont souvent tué et volé les Arabes qui traversent la
vallée de l'Oued-Sahel, ou bien leurs ennemis, les Aïth-Abbès; mais
aucun d'eux n'a jamais dépouillé son _dif_ [Hôte.]. Outre le déshonneur
qui en retomberait sur toute la tribu, celle-ci est responsable de vos
personnes et de vos bagages. Et puis un de nos proverbes dit: Un enfant
peut parcourir toute la Kabylie, une couronne d'or sur la tête.
--Eh bien! dis-je en serrant cordialement la main de mon guide, je ne
demanderai pas d'escorte au commandant.
Le commandant de Tizi-Ouzou m'accueillit avec cette bonne grâce
particulière à l'officier français, homme du monde, et que nous devions
retrouver comme un charme de plus ajouté aux plaisirs du voyage,
partout, jusqu'au Désert.
--Pour aller au fort, me dit-il, vous n'aurez pas besoin d'escorte, vous
pourriez vous passer d'un guide en suivant la route. Mais je vous
donnerai un de mes cavaliers qui vous y conduira par la traverse. Dans
la grande Kabylie, vous serez d'autant mieux gardés que vous ne le serez
pas du tout.
Le bordj, quand j'y entrai, m'avait paru entièrement dégarni de troupes.
J'exprimai mon étonnement qu'il n'en fallût pas davantage pour défendre
une position si importante; car, outre que là est la clé de la vallée du
Sébaou, le bordj renferme un grand appareil militaire, des réserves
d'artillerie et des munitions de guerre, un hôpital pour quatre cents
hommes et une manutention pour douze mille rations de pain.
--Les Kabyles sont-ils donc absolument soumis? demandai-je au
commandant.
Il sourit finement, et se contenta de me répondre:
--Nous ne sommes pas leurs hôtes, nous, mais leurs maîtres: on l'oublie
trop à Alger. Pour quelle heure voulez-vous vos mulets?
--Pour six heures du matin.
--Eh! partez à dix heures après déjeuner; d'ici au fort il n'y a qu'une
promenade. Vous arriverez pour dîner.
En descendant la colline, je vis de gros nuages qui venaient de l'ouest.
--Mon ami, dis-je au jeune garçon, quel temps fera-t-il demain?
--Es-tu sorcier, Monsieur?
--Non.
--Eh bien! moi non plus; mais il y a un moyen de le savoir.
--Ah! lequel?
--C'est d'attendre à demain.
Et il se mit à rire de grand coeur. D'humeur joviale et goguenarde, le
Kabyle aime ce genre de plaisanteries naïves. S'ils sont plusieurs, ils
s'y exercent entre eux, et c'est alors à qui mystifiera les autres.
Je trouvai mes compagnons, la serviette dépliée; la soupe fumait sur la
table.
On nous servit un potage gras ornementé d'un alphabet en pâtes, des
hors-d'oeuvre, une dorade de la Méditerranée, un gigot provenant par
malheur d'un mouton à queue plate, qui ne vaut pas à beaucoup près le
mouton à queue ronde; des petits pois nouveaux; une salade du vert le
plus tendre, gloire récente des jardiniers kabyles, qui sont les
premiers jardiniers du monde; enfin, l'inévitable dessert d'Algérie:
fromage de gruyère, oranges, figues, amandes et raisins secs. On ne dîne
pas trop mal vraiment sur le col du Genêt épineux.
En apprenant qu'il faudrait nous engager sans escorte dans la haute
montagne, le Général ne put réprimer un mouvement d'alarme. Mais comme
il était le plus brave de nous quatre, ce fut lui qui, l'instant
d'après, réconforta le Caporal. La pluie tombait à grosses gouttes, et
M. Jules venait de nous exposer le péril d'être assaillis sur le
Djurjura par une de ces tempêtes diluviennes si fréquentes pendant
l'hiver et jusqu'en avril, qui arrachent les arbres, renversent les
hommes et rendent les chemins impraticables, même pour les mulets
kabyles.
--Le pis qui puisse nous arriver, observa flegmatiquement le Conscrit,
c'est de nous noyer dans un torrent ou de nous casser la tête au fond
d'un précipice. Or, rien ne pouvant m'empêcher de partager le sort de
mon Général, je me dis: mourir ici ou ailleurs, il faut toujours finir
par là.
Le lendemain, par un soleil radieux, nous enfourchons nos bêtes avec
l'ardent désir de vivre et, de visiter ce coin du monde presque
inexploré, que son mystère pare à nos yeux de couleurs magiques.
Maintenant la croupe d'argent du Djurjura étincelle, et la lumière
enveloppe ses flancs comme un immense voile blanc. Le cavalier du
commandant est là, fièrement campé sur son bon cheval arabe qui secoue
la crinière et frappe du pied la terre. Nos bagages sont chargés sur un
cinquième mulet. Pauvre bête! il a la plus lourde charge; son maître le
plaint, et les autres muletiers, tout en poursuivant de leurs lazzis
l'homme et l'animal, finissent par prendre à la main, celui-ci un sac de
nuit, celui-là une petite valise, le troisième, un rouleau de
couvertures de voyage. Partons-nous? Partons-nous?
Voici le commandant à cheval qui descend au grand galop la rampe du
bordj. Il vient saluer madame Elvire; et quelques-uns des Kabyles qui
nous entourent, les vieux surtout, demeurent tout ébahis en voyant un
personnage si considérable témoigner à une femme les marques du plus
profond respect.
Enfin, nous sommes en route, quelqu'un accourt: c'est notre jeune
Kabyle.
--Pourquoi ne voulez-vous pas m'emmener? dit-il. L'an dernier, un
Anglais de passage ici m'avait promis de me prendre pour domestique;
mais pendant que j'étais allé embrasser mon père, il disparut et je ne
l'ai plus revu. Pour vous suivre et voir Paris, je donnerais la moitié
de ma vie.
--Eh bien, lui répond très-sérieusement le Philosophe, je te chercherai
une place à Paris.
Avis à qui voudra se donner le luxe original d'un valet de chambre
kabyle: nous sommes en mesure de lui en fournir un. Ce jeune et beau
montagnard, amoureux de la France, nous souhaite un bon voyage d'un air
mélancolique. Pour le consoler, je lui offre un cigare, et madame Elvire
lui met délicatement entre les lèvres une pastille de chocolat.
A peine sortis de Tizi-Ouzou, nous quittons la route carrossable pour
prendre la traverse. Nous suivons l'Oued Sebaou dont le lit, très-large
en cet endroit et presque partout à sec, se resserre sur notre gauche,
vers les gorges de Timizar-el-Robar [Les gorges des terrains friables.],
où la rivière, en temps de crue, devient un torrent furieux. Sur notre
droite, resplendit le Djurjura, frappé en plein par le soleil. Devant
nous sont les montagnes des Aïth-Iraten, aux pieds desquelles coule un
affluent de l'Oued Sebaou, l'Oued Aïssi, peu profond, mais très-rapide.
Nos mulets y entrent résolument; ils le traversent sans encombre, ayant
de l'eau jusqu'au ventre, et en suivant d'instinct une direction oblique
contre le courant. Au milieu de jardins et de prairies où il y a autant
de fleurs que de brins d'herbe, nous voyons les derniers gourbis en
torchis et en branchages. Déjà au sommet des premiers mamelons, nous
distinguons les murs blancs et les toits rouges des Aïth-Irdjen.
La route que nous avons reprise, près d'une ferme française abandonnée
et en ruines, court entre des champs d'orge tout constellés de
fleurettes jaunes qui éblouissent nos yeux comme de petites étoiles
d'or. Nos mulets foulent des géraniums multicolores. Des arbres d'un
vert ardent et d'autres d'un vert tendre se pressent pêle-mêle sur les
flancs de la montagne; ce sont les principales richesses kabyles: les
figuiers et les oliviers. Nous faisons une courte halte devant un pauvre
taudis où plusieurs hommes sont étendus sur une natte en sparterie. Près
de là, une vieille femme maigre coupe de l'herbe sur le talus de la
route. Elle est couverte de guenilles et coiffée d'une calotte rouge
d'où s'échappe une chevelure hérissée. Un homme décharné, son mari, sort
de la case; un burnous troué cache mal sa nudité. Il arrache quelques
branches au toit de sa demeure, puis retourne à l'intérieur pour les
placer sur un feu de braise qui brille au fond d'un trou. Il se couche
par terre et souffle son feu dont la fumée s'échappe par la porte et par
les fissures.
--Quelle misère! dit madame Elvire attristée.
--C'est un café kabyle, Madame, lui répond le cavalier, il n'y en a pas
d'autre d'ici au fort, et tu n'en rencontreras pas un seul dans la
grande Kabylie.
--Les gens de la montagne n'aiment-ils pas le café?
--Oh! beaucoup, beaucoup; mais ils n'en boivent guère, et ce brave
homme, quoique placé sur la grande route d'Alger, en débite à peine six
tasses dans sa journée.
--Et pourquoi donc?
--Parce que la tasse coûte un sou, et que pour la plupart de nous un
sou, c'est comme une pièce d'or pour toi, Madame.
Le _cafaoudji_ nous sert le café dans de petites coupes en porcelaine de
Gibraltar. Nous le trouvons exquis, et invitons à ce régal le cavalier
et les muletiers. Si pauvre qu'il soit, l'établissement a pourtant son
parasite: un Kabyle à tête branlante, plus décharné encore et plus nu
que le cafetier lui-même; mais il n'est pas plus honteux de sa nature
que de sa misère. En ce pays de vraie égalité, où le préjugé de l'argent
ne gouverne pas plus que le préjugé de la naissance, celui qui n'a que
la terre pour lit et le ciel pour toit est estimé par les autres, comme
par lui-même, ce qu'il vaut. Nous offrons au vieillard du café et une
aumône qu'il accepte d'un air digne.
Alors, quittant de nouveau la route, nous gravissons les premières
pentes de la montagne. Le cavalier, que le moka sucré a mis de belle
humeur, nous chante la _Chanson du marabout_.
Nous atteignons un plateau couronné d'oliviers; c'est l'emplacement des
_Souk-et-H'ad_ (marché du dimanche) des Aïth-Iraten. Nous nous y
arrêtons pour contempler un paysage qui défie la plume et le pinceau:
dans le fond de la vallée, l'Asif Aïssi et l'Asif Sébaou serpentent en
capricieux méandre, ici rivières, là-bas ruisseaux, ailleurs flaques
d'eaux miroitantes. A droite et à gauche, se dressent presque à pic les
montagnes des Aïth-Iraten, que nous commençons à gravir et où nos yeux,
éblouis par l'éclat métallique de la pierre, se reposent sur la robe
verte des arbres. A leur pied, entre les sables, les graviers et les
cailloux roulés des deux rivières, ondulent des froments, des orges et
des foins qui ressemblent de loin à des massifs de roses. Partant,
autour de nous, resplendissent les merveilles du printemps dans un cadre
magique de lumières et d'ombres, violent, mais pourtant harmonieux en
ses tons heurtés qui passent incessamment, sous le jeu des rayons
solaires, du noir de suie au blanc d'argent, ou du jaune d'or au rouge
de pourpre. Un vautour à tête blanche plane, tantôt immobile, le bec au
vent, s'enivrant d'air, ou tantôt en quête d'une proie, faisant un large
circuit dans l'azur. Là-bas, au milieu d'une eau courante, c'est une
cigogne qui, appuyé sur une de ses échasses, attend patiemment qu'Allah
lui envoie un barbeau ou une alose.
En 1857, dans les premiers jours de mai, la plaine mamelonnée qui
descend vers Tizi-Ouzou se couvrait de tentes blanches et de cabanes en
branchages. La voix du clairon se mêlait à la voix des sources qui
bruissent en des rigoles naturelles qu'elles ont profondément creusées
au flanc du rocher. Du haut de leurs pics réputés inaccessibles, les
Aïth-Iraten considéraient d'un oeil calme ce flot d'ennemis grossissant
de jour en jour. Des quatorze expéditions dirigées contre la Kabylie
depuis 1830, aucune n'avait encore pu les atteindre. Ils se fiaient aux
murailles presque verticales que la nature avait érigées pour servir de
rempart à l'indépendance berbère: à elles de rendre vain l'assaut des
Roumis, à eux-mêmes de changer leur audace en confusion et en désastre.
En se voyant si nombreux et appuyés par tous leurs alliés en armes, ils
ne comptaient plus leurs adversaires; ils escomptaient déjà la victoire
et se flattaient d'affranchir à jamais, du même coup, toutes les épaules
kabyles. Le cavalier Maâkara nous assure que telle était chez eux la
certitude du succès, qu'ils dormirent sur les deux oreilles dans la nuit
du 24; mais ce jour-là, quel réveil! Au roulement du tambour, toute
l'armée s'ébranle: la division Yusuf au centre, les divisions MacMahon
et Renault formant les deux ailes. Elles abordent résolûment les
contre-forts qui supportent le plateau culminant du _Souk-el-Arba_
[Marché du vendredi.], à la fois le principal marché des Aïth-Iraten et
comme le sanctuaire inviolé de leur race. C'est là qu'il faut aller
planter sous le feu de l'ennemi le drapeau tricolore! Par quels chemins?
Il n'y en a pas. En beaucoup d'endroits, se dresse un mur vertical, et
partout ailleurs la pente est si raide qu'elle ferait hésiter les
chèvres.
Le tir des Kabyles est plus meurtrier que celui des Arabes. Ils ne
lâchent leur coup qu'après avoir bien visé, le canon du fusil appuyé.
Les défenseurs de cette redoutable citadelle sont intrépides; à ses
bastions naturels, ils ont ajouté des barricades; et si à la violence de
leur feu on peut juger qu'ils combattent par milliers, c'est à un ennemi
invisible qu'on a affaire, car il s'embusque derrière une pierre ou
derrière un arbre, il rampe, il bondit, et avant qu'on ait eu le temps
de lui renvoyer une balle, il a déjà disparu. Cependant vers quatre
heures de l'après-midi, refoulés d'étage en étage et partout repoussés
malgré une défense héroïque, les plus vaillants, frappés de stupeur, se
retirent en désordre sur le plateau du Souk-el-Arba. En voyant les
Roumis vainqueurs en couronner les trois crêtes, quelques-uns cherchent
la mort pour ne pas survivre au spectacle de leur montagne conquise.
Le maréchal Randon, qui commande en chef, établit son quartier général
au village de Tir-ilt-el-Hadj-Ali, avec la division Yusuf; la division
MacMahon campe à Imaïseren et Bou-Arfâa, et la division Renault à
Ouailel. Cette journée a coûté aux Français 63 morts et 443 blessés
[Émile Carrey, _Récits de Kabylie,_ campagne de 1857.]. Nul n'a compté
les victimes du patriotisme kabyle. Elles furent sans doute cruellement
nombreuses, car presque toutes les tribus de la confédération des
Aïth-Iraten et beaucoup d'autres sofs alliés _avaient fait parler la
poudre_.
La grande et belliqueuse tribu des Aïth-Iraten se divise en cinq
fractions: les Aïth-Irdjen, 16 villages, 975 fusils; les Aïth-Akerma, 25
villages, 1060 fusils; les Aïth-Oumalou, 14 villages, 840 fusils; les
Aïth-Ousammeur, 8 villages, 780 fusils; et les Aïth-Aguacha, 11
villages, 600 fusils: soit 74 villages et 4055 fusils. Les tribus qui,
de gré ou de force, ont constamment suivi leur politique, sont: les
Aïth-Fraoucen, les Aïth-Bou-Chaïb, les Aïth-Khelili [Devaux, _les
Kébaïles du Djerjera_.].
A ces combattants, s'étaient joints les contingents des Aïth-Yenni, des
Aïth-Menguelate, des Aïth-Illilten et d'autres accourus de toutes parts
à la défense de la patrie.
Le lendemain au point du jour, la lutte recommence plus acharnée, car le
désespoir inspire à ces héros vaincus le mépris de la mort ou le dégoût
de la vie. Quand la poudre est épuisée et toute résistance inutile,
cinquante maires de villages viennent demander l'_aman_ [Pardon.].
Leur attitude est triste, mais digne et fière encore. Au nom de tous les
fils des Iraten, ils s'engagent à remplir les conditions du vainqueur.
--Vous reconnaîtrez, leur dit-on, l'autorité de la France [Émile Carrey,
_Récits de Kabylie_.]. Nous irons sur votre territoire comme il nous
plaira; nous ouvrirons des routes, construirons des bordjs, nous
couperons les récoltes qui nous seront nécessaires pendant notre séjour,
mais nous respecterons vos figuiers et vos oliviers.
Les _amins_ s'inclinent; mais lorsqu'on leur dit qu'ils auront à livrer
des otages et à payer cent cinquante francs par fusil, un dernier cri de
révolte s'échappe de quelques poitrines:
--Les Aïth-Iraten ne sont pas tous riches, et parmi eux beaucoup n'ont
pas assez d'argent pour payer cette somme.