regard plein d'une ironie charmante, et revint sur ses pas. Nous la
suivîmes dans une grande salle crépie à la chaux, où, sur une nappe plus
ou moins blanche, on nous servit un copieux déjeuner d'oeufs, de
volaille, de poisson et de gibier. M. Jules était radieux: à sa joie de
l'avoir emporté sur nous dans l'esprit du Général, se mêlait visiblement
le plaisir de dévorer des yeux tant de mets succulents étalés sur la
table. Nous ne mangeâmes pas comme de simples mortels, mais comme le
divin Gargantua.
Un brave chien kabyle, au poil hérissé, aux crocs énormes, que les
fumets de la cuisine française avaient entièrement rallié à nous, fit,
avec nos reliefs, le plus beau festin qu'il dut faire de sa vie: il
mangea à lui seul autant que nous quatre ensemble.
Rien de tel qu'un bon repas pour relever le courage. Après déjeuner,
nous eussions, sur un signe du Général, escaladé le Djurjura, qui, à
vingt lieues, se dressait superbe par-dessus les montagnes des
Flisset-oum-el-lil, comme un grand sphinx de pierre à croupe d'argent.
Tous les quatre, marchant de front, nous allâmes visiter le marché.
Dès les premiers pas, tandis que les Kabyles nous accueillent avec des
visages souriants, et que plusieurs nous disent bonjour en fort bon
français, nous voyons ramper vers nous, à quatre pattes, un être hideux,
décharné, presque nu, qui étale sous nos yeux, avec une sorte
d'ostentation, ses guenilles sordides et sa peau collée à ses os. Il se
met à nous regarder fixement, en marmottant d'une voix aigre des versets
du Koran. Nous lui jetons quelque monnaie qu'il saisit avec une
prestesse singulière; puis, nous tournant brusquement le dos, il s'en va
comme il est venu. C'est le mendiant arabe que nous avions aperçu de
loin, en arrivant aux Issers.
--Qu'est-ce que cet homme? demanda curieusement madame Elvire, et que
nous disait-il?
Un Roumi s'approcha:
--Madame, il disait: «Dieu n'accordera sa miséricorde qu'aux
miséricordieux: faites donc l'aumône, ne fût-ce que de la moitié d'une
datte. Qui fait l'aumône aujourd'hui sera rassasié demain.» Et il vous
demandait l'aumône au nom de Sidi-Abdel-Kader-el-Djelali, qu'invoquent
tous les mendiants.
--Vraiment, je regrette de n'avoir pas mieux fait la charité à ce
malheureux.
--Ce malheureux, Madame, est un coquin qui parcourt les marchés en
excitant contre nous les Kabyles. C'est un derviche qui a fait voeu de
pauvreté; mais je gagerais qu'il a enfoui dans la terre dix fois plus de
pièces de cent sous que je n'en aurai jamais dans mon coffre. Et cet
argent est perdu pour tout le monde, car il ne reverra pas la lumière.
Le plus grand bonheur que ce misérable pût éprouver, ce serait de vous
couper la tête, à vous, Madame, à ces messieurs et à moi, avec le
couteau de Bouçada qu'il cache sous ses loques. Heureusement les gens
d'ici ont plus de bon sens que les Arabes; mais, s'ils sont bien moins
fanatiques, ils ne sont pourtant, eux aussi, que de grands enfants
crédules et superstitieux: ils croient aux mauvais esprits, aux
_djenouns_, aux sorciers. Cet homme à museau de chacal leur inspire une
sainte peur: ils redoutent ses maléfices. Lui et ses confrères en
jongleries, derviches et marabouts, sont la peste de l'Algérie.
--Oui, ajouta sentencieusement le Philosophe, le surnaturel, quelle que
soit sa forme ou sa grimace, a été et sera toujours la plus grande
calamité que les hommes puissent s'infliger à eux-mêmes.
Madame Elvire remercia par un gracieux sourire le Roumi, qui s'en alla
débattre bruyamment avec plusieurs Kabyles un marché de céréales.
De tous côtés, c'étaient des éclats de voix accompagnés d'une mimique si
expressive, qu'on eût dit des gens qui se querellent. Autant l'Arabe est
calme, impassible, silencieux, autant le Kabyle parle, s'agite et
gesticule: celui-ci tout en dehors, celui-là tout en dedans; entre eux
le seul trait d'union est une égale finesse.
Quelques Arabes, gravement assis devant des sacs de froment ou d'orge,
se laissent aisément reconnaître. On les eût pris pour des statues, si
le clignotement des paupières ne vous eût averti de temps à autre que
sous ces masques de bronze il y avait des êtres animés. Ils nous
regardaient passer d'un air indifférent, ne répondant même pas au salut
que leur adressait madame Elvire pour se bien convaincre que ce n'était
pas du métal. Ces bons Kabyles, au contraire, nous faisaient fête,
criant: _Bono! bono!_ ou nous répondant quand nous leur adressions la
parole:
--_Makache sabir,_ nous ne vous comprenons pas.
Beaucoup de jeunes hommes contemplaient madame Elvire en écarquillant
les yeux, et lui montraient trente-deux dents du plus bel ivoire.
Plusieurs, s'inclinant devant elle, baisèrent le pan de son manteau.
La prenaient-ils, à cause de son grand air, pour une maraboute, arrière-
petite-fille de la glorieuse Damia-bent-Nifak? Cette héroïne, armée de
la _mzerag_ [Lance.], tint tête, pendant cinq ans, aux Arabes de la
première invasion. Aussi, au fond du désert de Barka, où elle les avait
rejetés, l'appelèrent-ils _Kahina,_ la sorcière. Ou bien ceux qui
attachaient sur le Général des regards brillants d'admiration lui
trouvaient-ils un air de ressemblance avec la vaillante Chemsi-Cheikha
[Chef.], des Aïth-Iraten, qui s'illustra pendant la deuxième invasion?
Tandis que nous gravissions, le lendemain, les montagnes de ces tribus
invaincues jusqu'en 1857, notre guide, Maâkara, Kabyle de Tizi-Ouzou,
nous assura que cette guerrière était née sur le piton même au haut
duquel il nous montrait le fort National comme un nid d'aigle. Ou bien
encore s'imaginaient-ils revoir la fameuse Lalla-Khredidja, la Velléda
berbère du Thamgouth, le plus haut pic du Djurjura, laquelle chevauchait
à travers l'espace sur un rocher? ou enfin Lalla-Fathma-bent-Cheikh, la
druidesse inspirée des Aïth-Illilten, qui pendant plusieurs années et
jusqu'en 1857 souleva le Djurjura contre la France? Cette année-là, en
juillet, vers la fin de la grande guerre, la Kabylie vaincue, le général
Yusuf la trouva au village de Soummeur, assise sur sa _doukana_ [Banc de
pierre.], où elle rendait des oracles; et depuis, elle est prisonnière
au bordj du Bachaga des Beni-Sliman, près d'Aumale. Imposante et fort
belle, de la parole ou du regard, elle allumait dans les âmes le feu
sacré de la liberté. Maintenant elle pleure, dit-on, l'indépendance
berbère au tombeau, et chante parfois d'une voix dolente la complainte
héroïque où un poète djurjurien a célébré sa gloire. Étrange
contradiction chez ce peuple qui divinise quelques-unes de ses femmes,
et rejette toutes les autres au rang des bêtes de somme!
Le Général avançait en souriant à travers les feux croisés des regards.
Madame Elvire recevait l'hommage rendu à sa beauté, comme si elle eût
traversé un salon de Paris; et pourtant elle était la seule de son sexe,
car les femmes de Kabylie ne vont pas au marché. Elle voulait tout voir,
elle vit tout. Ici, les blés, les orges, les pois chiches, la _bechna,_
espèce de sorgo que le Kabyle sème en avril. On mesurait les céréales
avec la _fernana,_ plateau en chêne-liége, à bords relevés; ou les
vendait aussi au _tellis_ ou à la _sâa_ (à peu près un hectolitre). Là,
l'huile d'olive, le goudron, le miel qu'on transvasait avec l'_habbar_
dont la contenance varie d'un à cinq litres selon les tribus. Puis, les
figues sèches, blanches et noires, qu'on achetait au panier; le tabac en
paquets ou en feuilles; le café, le sucre, le benjoin qu'on vendait au
_rethol,_ la livre, ou en moins grande quantité, car ce sont des denrées
précieuses dont les riches seuls peuvent se donner la jouissance. Et
l'eau de rose, fabriquée à Alger avec des géraniums, enfermée en de
petits flacons illustrés, imitant ceux de Constantinople et de Smyrne;
et le terrible _felfel,_ piment rouge des Zouaoua, dont nos estomacs
gardent un cuisant souvenir. Ensuite les cotonnades qu'ils mesurent au
_dra,_ une coudée; les laines, vendues par toisons; des _burnous_ pour
les hommes, des _haïks_ pour les femmes; les _gandouras,_ chemises
longues en laine, tenant lieu de culotte et de caleçon; les _djellabas,_
tuniques courtes sans manches; les _kachebias,_ blouses en laine à
manches et à capuchon. Çà et là, l'industrie d'Europe coudoyait
l'industrie kabyle: de la quincaillerie grossière, de petits miroirs, de
méchants couteaux, quelques foulards aux couleurs violentes, des
allumettes chimiques portant la marque de Marseille, et jusqu'à des
crayons. Puis, à côté des lampes berbères à plusieurs becs, curieusement
illustrées et façonnées par les femmes de la montagne, des guêtres en
laine tricotées par leurs maris; des _tabenta,_ tabliers en cuir, pour
ceux qui pressent les olives; des _gadoum,_ petites haches à double
tranchant, et des calottes de cuir ou de laine blanche, ne quittant plus
jamais, et pas plus la nuit que le jour, les têtes qui s'en sont une
fois coiffées. A vrai dire, beaucoup de ces hommes allaient tête nue,
défiant les ardeurs du soleil africain. Cela ne se voit qu'en Kabylie:
les Arabes, sous le capuchon du burnous, ont pour le moins une calotte
ou deux; quelques-uns, les gros bonnets, en ont jusqu'à six, emboîtées
les unes dans les autres et qui forment comme un dôme au-dessus de leur
front.
Nous avancions au hasard, régalant nos yeux, quand tout à coup, près de
la rivière, à l'endroit où se tenait le marché du bétail, madame Elvire
jeta un cri d'horreur. La terre était inondée du sang des victimes
pantelantes. A côté de cette boucherie en plein vent, des hommes aux
mains et aux bras rouges taillaient des morceaux de cuir dans les peaux
encore tièdes; d'autres se les attachaient aux pieds avec des lisières
d'alfa. C'est la chaussure des Kabyles; les plus riches seuls portent
des souliers qu'excellent à confectionner les cordonniers d'Alger. Les
femmes, par un étrange usage, ne se chaussent que dans la maison, quand
elles se chaussent. Elles courent pourtant comme des chèvres dans les
sentiers hérissés de pierres aiguës, et presque toujours en ployant sous
des fardeaux trop lourds. Comment font-elles pour ne pas déchirer leurs
pieds mignons et charmants?
Comme nous tournions le dos à la scène sanglante, nous fûmes attirés par
une spirale bleue qui montait lentement du milieu d'un cercle de
badauds: car il n'y a pas que les gens de commerce ou d'industrie qui
aillent aux sept _souks_ de la semaine: _el Ethnin_ du lundi, _el Tleta_
du mardi, _el Arba_ du mercredi, _el Khemis_ du jeudi, _el Djemâa_ du
vendredi, _el Sebt_ du samedi et _el H'ad_ du dimanche. Les gens de
loisir, s'il en est en Kabylie, ou tous ceux qui trouvent le temps de ne
pas travailler, n'hésitent pas à faire huit ou dix lieues rien que pour
le plaisir de se mêler à la compagnie bruyante des marchés. Quelques
figues dans la poche du burnous, et un sou pour boire la petite tasse de
café, voilà tous les frais de la fête. Ils étaient là une douzaine,
jeunes et vieux, assis, les jambes croisées, autour du _cafaoudji_
[Cafetier.] et babillant comme des femmes. Ils nous saluent
très-amicalement. Nous faisons remplir leurs tasses depuis fort
longtemps vides. C'est une profusion d'Allah-Isselmec [Merci:
littéralement protection de Dieu.]!
Les Arabes n'eussent répondu à notre politesse que par le silence. Mais
les Kabyles ont, presque au même degré que les Français, l'esprit de
sociabilité; comme eux, ils sont d'humeur mobile et se montrent avides
de choses nouvelles: «_Ingenio mobili, novarum rerum avidum,_» a dit
Tacite en parlant du peuple berbère. Nous donnons un franc au cafetier
qui se confond en remerciements: quatre sous de pourboire! quatre-vingts
centimes les seize tasses d'excellent moka sucré! Et quel établissement
splendide! un tapis d'un vert d'émeraude et tout émaillé de boutons d'or
et de perles blanches; un plafond d'azur avec un lustre éblouissant, des
murs d'opale hauts de cent mille coudées! O Parisiens, combien nous vous
plaignons, vous les raffinés, vous les enviés de tout l'univers, de
boire en des lieux empestés de la chicorée amère à cinquante centimes la
gorgée!
Le postillon fait claquer son fouet, nous remontons en diligence. Le
marché touche à sa fin, et la route est maintenant égayée par une
multitude champêtre, paysans et troupeaux, qui s'en retournent au
village. Le général s'étonne de voyager en pleine bucolique: ni fusils,
ni pistolets, pas le moindre _flissa_ [Sabre.]. Nous n'avons pas vu sur
le _souk_ un grain de poudre. Le postillon nous apprend que depuis
quelques années la vente des armes est prohibée sur les marchés:
--D'abord, dit-il, parce que cela leur mettait des idées de guerre en
tête, et puis aussi parce que des hommes de _sofs_ ennemis, se
rencontrant, en venaient souvent à se battre et à se piller entre eux.
--Qu'est-ce qu'un _sof_? demanda madame Elvire.
--C'est, lui répondis-je, une association armée de tribus ou de
villages, ou même seulement d'un certain nombre de familles qui
s'engagent à se défendre réciproquement contre les entreprises d'un
_sof_ ennemi, et à faire ainsi de la cause d'un seul la cause de tous.
La Kabylie tout entière est organisée en _sofs_.
--Admirable! s'écria le Philosophe, une société de secours mutuels qui
s'étend à tout un peuple! Qu'on vienne après cela nous dire que ces
gens-là ne sont pas plus civilisés que nous!
--Sans doute, le _sof_ a son bon côté; mais il y a un revers à la
médaille: si les faibles, en se liguant contre les puissants, trouvent
dans leur union une protection efficace, il arrive souvent aussi que la
querelle d'un seul, si injuste qu'elle soit, entraîne des centaines et
même des milliers d'hommes à se déclarer la guerre et à s'entr'égorger.
--Ils ont du moins cet avantage de combattre et de mourir pour la
défense d'un principe, pour le droit d'un citoyen, d'un ami, d'un frère,
et non pour le caprice du prince.
--Conscrit! dit le Général, tu as bien mérité de la république...
kabyle.
En avançant vers l'est, nous laissons à gauche une plaine très-riche qui
s'étend vers la mer, et que des irrigations pratiquées avec les eaux de
l'Oued Isser rendraient encore plus productive. C'est le territoire des
lssers-Ouled-Smir, des Issers-Djédian, des Isser-Dreuh qui ne comptent
pas moins de 141 villages et de 2,852 fusils, c'est-à-dire autant
d'hommes en état de combattre. Aux portes de Dellys, habitent les
Beni-Tour, 23 villages, 615 fusils; et les Beni-Siyem, 20 Villages, 372
fusils [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.].
Ces Kabyles des basses pentes n'ont pas l'humeur batailleuse de leurs
frères des hauts pitons.
Sur notre droite, s'étend jusqu'au pied du Djurjura le pays montagneux
des Aïth-Flisset-oum-el-lil ou Fils de la nuit, qui comprend 14 tribus,
136 villages, 5856 fusils. Cette race belliqueuse, l'une des
quinquegentiennes, se signala à toutes les époques par son ardeur à
combattre l'étranger. Elle prit part aux guerres contre Rome, notamment
aux révoltes de Firmus et de Gildon. Soutenir quiconque se soulevait
dans la plaine contre la domination existante, ce fut la politique
traditionnelle des montagnards kabyles; mais si celui qui avait obtenu
l'appui de leurs armes devenait maître et tyran à son tour, ils se
tournaient aussitôt contre lui.
C'est ce qui arriva peu d'années après le débarquement en Afrique des
corsaires osmanlis 'Aroudj et Kheir-ed-Din, Barberousse et Noureddin.
Ils se liguèrent avec eux pour chasser les Espagnols de Gigelli et
d'Alger, où ceux-ci s'étaient établis, en 1510, dans la tour du Pegnon
qui supporte maintenant le phare. Et lorsqu'ensuite ces deux
aventuriers, qui n'étaient pas «fils de prince», comme ils le disaient
eux-mêmes, mais les enfants d'un petit commerçant de Métellin, le turc
Yacoub, se furent emparés pour leur propre compte du riche territoire
que convoitaient alors les rois d'Espagne, les Kabyles se retournèrent
contre eux. Vers 1519, les Flisset massacrèrent un corps d'armée turc
dans les défilés de leurs montagnes. Peu de temps après, dix-huit cents
des leurs prirent part à la bataille que livra à Kheir-ed-Din, le chef
de Koukou, Ben-el-Kadi, au col des Beni-Aïcha où périt, assassiné par
des traîtres, ce grand guerrier si fameux dans les annales berbères. Ce
fut depuis ce temps une guerre à mort entre eux et les Osmanlis auxquels
ils portèrent des coups terribles. On les vit à diverses reprises, non
moins ardents au pillage qu'au combat, s'élancer de leurs sommets
jusqu'aux portes d'Alger. Au siècle dernier, Mohamed-bey l'Égorgeur
exerça sur eux de cruelles représailles, mais sans abattre leur courage
ou amoindrir leur audace. Ce fut lui qui jeta sur la lisière de leur
territoire le bordj Menaïel, que nous apercevons à droite de la route.
Peut-être ne fit-il que relever les ruines de Vasana [Aucapitaine, _les
Kabyles et la colonisation en Algérie_.], fortin romain, autrefois posté
en sentinelle à l'entrée de la vallée du Sebaou. Mais les canons turcs
n'en imposèrent pas plus aux Fils de la nuit, que les javelots romains:
en 1807 et en 1811, ils pénétrèrent de nouveau jusqu'au coeur de la
Mitidja, tuant, dévastant et pillant; et ils ne retournèrent dans leurs
_thaderth_ [Villages.], que pour y mettre en sûreté leur butin.
Les Français eurent maille à partir avec eux dès 1830, où ils vinrent,
conduits par Ben-Zamoun, attaquer Blidah le 26 novembre. En 1851, le
grand agitateur Bou-Bar'la, après ses échecs dans le Djurjura oriental,
parvint à soulever les Flisset, en même temps que leurs voisins, les
Guechtoula et les Maâtka, tribus djurjuriennes de l'ouest. Le général
Pélissier leur brûla une trentaine de villages, et depuis lors leur
humeur guerrière semble s'être un peu calmée. D'ailleurs, leur
territoire est rendu accessible aujourd'hui par de bonnes routes
carrossables ou muletières; le fort National, les bordjs de Tizi-Ouzou
et de Dra-el-Mizan, les placent dans un triangle de feux croisés. Ils
commencent aussi à apprécier les douceurs d'une paix qui leur procure le
bien-être.
Leur état perpétuel de guerre sous les Turcs les avait fort appauvris.
Leurs villages offrent un aspect misérable: quelques maisons, et un plus
grand nombre de gourbis. Un point blanc brille sur un de leurs sommets:
c'est la koubba du _Thimezerith_ [Lieu élevé.] ou des quarante
vieillards.
--Leur miracle, dit le Philosophe, vaut vraiment bien celui de
Notre-Dame de la Salette. Il est plus original et surtout plus poétique.
Une nuit, quarante têtes blanches ou chauves, tous marabouts, apparurent
à un petit chevrier qui gardait son maigre troupeau dans la montagne.
C'étaient les ancêtres des Flisset. Ils demandaient un tombeau. Les
tribus s'empressèrent d'élever une koubba à quarante niches, une pour
chacun de ces saints dont la protection leur assura la victoire dans
toutes les rencontres avec les Turcs. Ah! si les révérends pères
savaient du moins nous faire des miracles comme celui-là!
Nous sommes en plein pays de montagnes. A mesure qu'on avance, le
précipice se creuse tantôt à droite, tantôt à gauche de la route. Au
fond de la vallée serpente une rivière: c'est l'Oued Sebaou. Elle naît
dans la grande Kabylie qu'elle parcourt de l'est à l'ouest pour aller
verser dans la mer, près de Dellys, toutes les eaux du Djurjura
septentrional. Elle s'appelle d'abord l'_Asif_ [_Asif,_ rivière en
kabyle; _oued_ en arabe.] Bourbehir, formée par les sources des
Aïth-Illoula-Oumalou; des Aïth-Ithourar et des Aïth-Idjer. Lorsqu'elle
passe chez les Amaraoua, cette tribu lui donne son nom, et c'est là une
coutume qui s'applique à la plupart des cours d'eau: rivières, ruisseaux
ou fontaines.
En approchant de la mer, elle devient l'Oued Neça, la rivière des
femmes: un trait que l'ironie des montagnards lance contre les Beni-Tour
et les Beni-Slyem aux instincts plus pacifiques. L'Oued Sebaou coupe en
deux le massif des montagnes qui vont en déclinant depuis les crêtes
neigeuses du Djurjura jusqu'à la Méditerranée. Elle y ouvre une brèche
naturelle par où, à toutes les époques, l'étranger s'est élancé à
l'assaut de l'indépendance berbère. Mais avant le soldat français, nul
n'avait pu escalader ces pics aigus, du haut desquels les guerriers
kabyles tombaient comme une avalanche sur tout ennemi qui se flattait de
pénétrer jusqu'au coeur de leur pays.
Rome avait entouré la Berbérie d'un cercle militaire: au nord, le _limes
Tubusuptitanus_ vers Bougie, le _limes Taugensis_ (Taourga) vers Dellys,
et le _limes Tigensis_ (Djemmaâ Saharidj), sur les bords du Sebaou; au
sud, le _limes Auziensis_ à Aumale. Ils occupèrent aussi par les armes
la vallée de l'Oued-Sahel qui, sur l'autre versant du Djurjura, ouvre
une brèche parallèle à la première dans les montagnes de la Kabylie
méridionale. Les mercenaires de Rome ont passé sur les cailloux roulés
de ces rivières qui sont à sec une partie de l'année, et presque
toujours guéables. Les étrangers qui vinrent après eux du Nord, de l'Est
ou de l'Ouest, suivirent les mêmes chemins. Mais sur le _Mons Ferratus,_
sauvage et redouté, dans cet asile inviolé jusqu'en 1857 de la
nationalité berbère, aucune de ces pierres éparpillées depuis le
littoral jusqu'au Désert, où la reine du monde a gravé son chiffre! nul
vestige non plus de quelque autre domination, même éphémère!
Les Turcs, en possession seulement des deux vallées, y relevèrent les
fortins romains, comme à Taourga et à Djemmaâ-Saharidj, ou en
construisirent de nouveau, notamment le bordj Sebaou et le bordj de
Tizi-Ouzou, qui nous apparaissent sur des éminences. Ces postes étaient
garnis de quelques canons, mais cette artillerie manquait souvent
d'artilleurs, soit que la garnison eût succombé dans une surprise des
montagnards, soit que, trop faible pour leur résister ou assiégée par la
famine, elle se fût résignée à battre en retraite. Près du bordj Sébaou,
un vieux Kabyle voulut nous montrer, au fond d'une citerne, les crânes
blanchis des soldats turcs égorgés vers 1830. A cette époque, l'autorité
du pacha d'Alger était à ce point affaiblie sur les confins berbères,
que le bordj Saharidj, le plus avancé dans la vallée du Sebaou, avait
été entièrement abandonné.
Il n'y avait de garnisons permanentes qu'aux bordjs Sebaou, Bour'ni,
Bouïra, Sour-er-Rozlan (Aumale) et Zammorâ; et elles se réduisaient à
seize seffras de vingt-trois janissaires chacune, soit en tout un
effectif de trois cent quatre-vingt-huit hommes. Les Turcs employaient
contre ces montagnards indomptés d'autres moyens plus efficaces
d'oppression ou de défense. C'était d'abord l'organisation des _Zmouls_
[Réunions de familles, pluriel de _Zmala_.]: colonies militaires,
imitées de celles des Romains. A quiconque venait s'établir autour d'un
de leurs bordjs, ils offraient un _zouidja_ (environ douze hectares)
s'il était fantassin, et deux s'il était cavalier.