Deux ou trois habitants sont sur leur porte; ils ont le visa

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J. Vilbort

EN KABYLIE

VOYAGE D'UNE PARISIENNE AU DJURJURA

Paris

Charpentier et Cie, Libraires-Éditeurs

28, quai du Louvre

1875

CHAPITRE PREMIER

D'ALGER AU FORT NATIONAL.

Nos amis d'Alger nous disaient: Aller en Kabylie et au Désert! y

pensez-vous? Le Sud est en fermentation. Les marabouts fanatiques

annoncent partout l'arrivée du _Moule-Saâ_ [Le maître de l'heure.], qui,

venant de l'Ouest, du Maroc, du Gharb, du Mogreb-el-Aksa, doit, avec son

yatagan, couper la tête à tous les _Roumis_ [Chrétiens.]. Réfléchissez

que nous sortons du _Rhamadhan_ [Le feu qui purifie.], et qu'à ce jeûne

rigoureux du neuvième mois s'ajoutent les excitations du printemps pour

agiter les ferments de haine et de révolte que tout Arabe ou tout Kabyle

puise dans le lait de sa mère. Restez donc parmi nous, à Alger la bien

gardée, qui, en avril, n'est que parfum et lumière. Où trouverez-vous un

ciel plus pur, un air plus doux? N'allez pas vous jeter dans un

coupe-gorge.

Mais à ces exhortations de l'amitié prudente, le _Général_ ne répondait

que par un dédaigneux sourire. Comment, faible femme, supporteriez-vous

les fatigues d'un pareil voyage? Ignorez-vous que jamais un phaéton, ni

même le plus méchant des voiturins, n'a pu gravir les pentes kabyles?

Quelques chevaux ont tenté l'escalade, mais presque tous s'y sont cassé

les reins. La route est bonne jusqu'à Tizi-Ouzou, et les cochers d'Alger

vous y mèneront. De Tizi-Ouzou au fort National, il y a un chemin

très-pittoresque, dit-on, que l'armée du maréchal Randon tailla, en

1857, dans les flancs de la montagne; mais vous ne pourrez vous y

aventurer qu'avec huit ou dix mulets du train. Vous courrez le risque de

vous noyer dans le Sébaou, grossi par les torrents d'hiver et qu'il faut

passer à gué. Après cela, rien que des escarpements abruptes, des

précipices effroyables, où les plus fortes têtes gagnent le vertige, et

que les mulets eux-mêmes hésitent à franchir quand il pleut, car il

suffit d'une glissade pour s'aller briser en morceaux au fond d'un abîme

de mille mètres.

Et ce n'est pas le pire danger, Madame: à peine aurez-vous mis le pied

sur la terre berbère, que vous serez assiégée par une légion affamée et

furieuse, acharnée à défendre l'indépendance nationale. Vous aurez beau

invoquer l'autorité française et l'hospitalité kabyle, rien ne vous

préservera des insultes ni des blessures de la puce musulmane. Et s'il

n'y avait qu'elle seule à combattre! Mais il est un être immonde dont le

Kabyle comme l'Arabe a fait son plus intime ami. Il l'héberge dans sa

_gandoura_ [Chemise de laine.]; il le nourrit de sa chair et l'abreuve

de son sang. Quand cet hôte parasite se rend par trop importun, il le

prend entre le pouce et l'index pour le déposer à terre, délicatement et

comme à regret. L'odieux compagnon de voyage! Il est encore d'autres

périls. Et d'abord, votre teint se gardera-t-il du hâle?

Et Sidi-Yzem [Le seigneur lion.], Madame! Si tout à coup il se dressait

devant vous, hérissant sa terrible crinière, dardant sur vous ses

prunelles de feu, voudriez-vous, à la manière des femmes kabyles,

désarmer sa colère en lui disant:

«O Sidi, toi qui es si fort, si puissant, qui fais trembler les hommes,

à qui rien ne résiste, tu es trop généreux pour faire la moindre peine à

une pauvre femme qui t'admire et qui ferait tout pour te plaire; car je

ne suis qu'une femme, moi! regarde...»

Vous voyez-vous assaillie sur un _thamgouth_ [Pic.] du Djurjura par un

ouragan de neige? retenue prisonnière par un déluge dans une écurie

kabyle? ou bien, j'en frémis pour vous, enlevée par un montagnard aussi

entreprenant qu'amoureux? Un proverbe du cru dit que la femme juive

marche devant le diable, et que la musulmane vient immédiatement

derrière lui; mais la chrétienne, la Française surtout, est un ange aux

yeux de ces barbares: s'il vous fallait partager la couche d'un

Mlikeuch, voleur, assassin et qui ne se lave jamais!

Madame Elvire haussa légèrement les épaules et s'écria: Je pars demain

vendredi 7 avril; que les courageux me suivent!

Partir un vendredi! Cependant nous nous trouvâmes trois au point du jour

sur la place Bresson, autour du Général: trois, les braves des braves,

mais aussi quel général! De grands yeux gris un peu enfoncés sous leurs

arcades orgueilleuses, tour à tour naïfs et doux comme des yeux de

gazelle, ou brillants comme des yeux d'aigle; le nez aquilin et fier,

surmontant une petite bouche souriante; le front large, couronné d'un

magnifique diadème de cheveux bruns. Grande, svelte, avec des pieds

d'enfant et les plus belles mains que les fils d'Adam admirèrent depuis

Ève. Le bon sens d'un vieux juge et la fantaisie d'une petite maîtresse,

l'esprit du diable et le coeur d'une soeur de charité; enfin, le courage

du lion dans une enveloppe fragile, car le docteur Andral avait envoyé

madame Elvire en Algérie pour y rétablir sa santé altérée par les hivers

de Paris.

Son habit de voyage était des plus pittoresques sur un ample vêtement

d'étoffe anglaise, elle portait un manteau doublé de petit-gris qui

l'enveloppait tout entière, la protégeant contre la pluie, la poussière

et le vent. Elle avait un grand chapeau de feutre aux larges bords,

recouvert d'une coiffe blanche qui retombait sur les épaules. Un voile

vert, flottant au vent, pouvait au besoin fermer la fenêtre que la

coiffe laissait ouverte devant un visage blanc et rose, qui se trouvait

ainsi défendu contre l'ardeur du soleil ou la curiosité des indigènes.

«Je suis laide à faire peur,» nous dit-elle en nous abordant. Certes, il

fallait qu'elle fût belle pour I'être encore dans cet appareil bizarre;

mais il est des femmes douées de la grâce originelle qui embellit tout.

Un des trois braves était le mari de madame Elvire. Dès la première

étape, et d'une voix unanime, on l'appela le Conscrit; car nous

reconnûmes que, rêveur et distrait, absorbé en lui-même, il était

incapable de nous conduire. D'ailleurs, le Général paraissait lui

inspirer une admiration sans bornes. Si merveilleux que fût le paysage,

ses yeux, après s'y être arrêtés un instant, se tournaient toujours vers

madame Elvire comme pour chercher en elle un point de comparaison.

Bientôt aussi il manifesta, dans sa façon d'envisager les hommes et les

choses du monde africain, une tendance paradoxale qui lui valut par

surcroît le beau surnom de Philosophe. Voici l'homme en trois lignes: de

moyenne taille, blond, assez sentimental, très-myope, et le mari le plus

amoureux de sa femme qui se soit jamais vu.

M. Jules ***, qui faisait partie de notre corps d'armée, mérita les

galons de Caporal par le zèle qu'il déploya au moment du départ. C'est

lui qui retint nos places à la diligence d'Alger à Tizi-Ouzou et fit

charger les bagages. Il fut en outre investi des fonctions d'agent

comptable. Il portait sur ses épaules, très-bravement, ma foi! une

soixantaine d'années dont plusieurs pesaient double. Plus nous avons

l'épiderme sensible, et plus les ronces du chemin nous blessent

cruellement: cet homme excellent s'était déchiré à plus d'un buisson

épineux; mais il avait la jeunesse qui délie le temps, celle du coeur. M.

Jules entourait madame Elvire de soins si empressés et si délicats, que

l'heureux mari pouvait rêver tout le long de la route, certain que son

trésor et lui-même étaient bien gardés par ce bon compagnon. Donc nous

partîmes d'Alger le vendredi 7 avril, deux jours avant la révolte des

Ouled-Sidi-Cheikh, qui allait gagner successivement les Harars, les

Ouled-Naïl, puis remonter dans le Tell jusqu'aux approches de Téniet, de

Titéri et de Sétif. La Fortune était avec nous: quarante-huit heures

plus tard, l'autorité se fût jointe à nos amis pour nous retenir de gré

ou de force; car, en pays insurgé, les touristes sont pour elle d'autant

plus incommodes, qu'ils sont plus aventureux.

Quand la diligence quitta la place Bresson, emportée dans la rue de

Constantine par ses six chevaux lancés au galop, le soleil sortait

radieux de son lit d'or et de pourpre. Un grand calme règne sur la mer

qui, à l'horizon, embrasse le ciel derrière le magique rideau des

brouillards irisés. A gauche, la rade d'Alger, du cap Matifou à la

pointe Pescade, ressemble à une énorme coquille de nacre de perle aux

reflets changeants; à droite, les crêtes de la Bou-Zaréah et de

Mustapha-Supérieur se dorent et se découpent en arêtes vives sur un azur

à teintes d'opale. Les villas éparses brillent comme autant de perles

dans le collier d'émeraudes des collines, dont le pied demeure enveloppé

de vapeurs noires. Derrière nous, coiffée comme d'un turban maure par

les maisons de sa ville haute superposées en terrasse, Alger, inondée de

lumière, caressée par les brises marines, parfumée par la flore

orientale, semble vouloir déployer toutes ses séductions pour nous

retenir dans ses murs hospitaliers.

Madame Elvire est émue: un diamant étincelle entre les cils de sa

paupière, et elle dit en soupirant: «Mon doux Alger, quand te

reverrai-je?» La conquête de 1830 n'est-elle pas justifiée par ce regret

et cette larme?

Nous saluons de la main, comme un ami, le palmier de la rue de

Constantine qui, sous le souffle de la première brise, s'incline pour

nous souhaiter un bon voyage. A Mustapha-lnférieur, nous prenons la

route de la Maison-Carrée, qui contourne à gauche le champ des

manoeuvres. Le Conscrit, qui est monté sur le siège pour fumer, cherche à

distraire le Général de sa mélancolie.

--Vois-tu, lui dit-il, là-bas, au pied des collines, la _Koubba_

[Mausolée.] de Sidi-Mohamed Abd-er-Rhaman-bou-Kobrin? C'était un

marabout fameux et un sorcier de première force. Vers 1785, ce _Medhi,_

ou précurseur du _Moule-Saâ,_ fonda la société secrète des _Khouâns_

[Frères affiliés.]. Cette association politico-religieuse nous a fait

beaucoup de mal, car elle a constamment soufflé la révolte au coeur des

Arabes et surtout des Kabyles. Son foyer principal est en Kabylie, dans

la _Zaouïa_ [Sanctuaire, lieu consacré.] des Aïth-Smahil, une des six

tribus de la confédération des Guechtoula.

Abd-el-Kader, Bou-Bar'la et d'autres grands agitateurs sollicitèrent

l'_Oueurd_ [La rose.], l'initiation du Mek'-Addem [Celui qui avance.] ou

chef des _Khouâns_. Les frères affiliés s'engagent, par les plus

terribles serments, à obéir aveuglément au cheikh spirituel de l'ordre;

ils forment en outre une sorte de franc-maçonnerie, où ils se doivent

entre eux aide et protection. On les prépare à l'initiation par un jeûne

prolongé dans un endroit sombre, propice aux jongleries et aux

hallucinations du fanatisme. Le général Yusuf détruisit cette Zaouïa

pendant l'expédition d'août et de septembre 1856. Il n'en épargna que le

tombeau du saint, qui, dans les premières années de ce siècle, s'était

retiré chez les Guechtoula, où il mourut. Les Maures d'Alger lui

érigèrent, de leur côté, le mausolée que nous apercevons d'ici. Mais une

koubba sans sarcophage, c'est comme une châsse sans reliques.

Donc une bande de pieux pèlerins, amplement munie d'_ouadas_ [Offrandes

religieuses.], gravit un beau matin les escarpements du Djurjura, et

pénétra le soir dans la maison hospitalière des Aïth-Smahil.

Ils reçurent des _tolbas_ [Religieux.] d'Abd-er-Rhaman l'accueil de la

bouche en coeur que des moines n'ont jamais refusé aux pèlerins qui

viennent à eux les mains pleines. On leur offrit du _kouskoussou_ à la

viande, du _lebben_ [lait aigre.], des figues et le gîte: bref, on les

traita en hôtes de distinction. Mais quelle fut la stupeur des Kabyles

quand le bruit se répandit dans leurs montagnes que les pèlerins avaient

emporté la dépouille du saint pour la déposer au Hamma d'Alger! Déjà ils

couraient aux armes. Un sage marabout s'avisa d'ouvrir le tombeau: le

précurseur du _Montader_ [Celui qui est attendu.] n'avait pas quitté les

_Adrars_ [Pierres.] kabyles.

Et voilà comment l'illustre marabout, opérant après sa mort un prodige

plus extraordinaire que tous ceux par lesquels il s'était signalé de son

vivant, est devenu _Bou-Kobrin,_ ou l'homme aux deux tombes.

--Ami, demanda madame Elvire, assise dans le coupé entre M. Jules et

moi, y a-t-il une moralité à ton petit conte?

--Assurément, répondit le philosophe, et la voici: la superstition est

un chancre qui ronge tous les peuples du monde. Aussi longtemps qu'on ne

l'aura pas extirpé, il n'y aura rien de raisonnable à attendre des

hommes. Que les fanatiques d'Europe donnent la main aux fanatiques

d'Afrique! ils se valent, ils sont frères. Ceux-ci béatifient Bou-Kobrin

et Lalla-Khrédidga, la sainte du Thamgouth [Le plus haut pic du

Djurjura.]; ceux-là canonisent Labre, un fainéant sordide, et Marie

Alacocque, une nonne hystérique. Les jésuites font la guerre aux libres

penseurs et à toutes nos libertés; les marabouts excitent les grands

enfants d'Afrique à détester les Roumis qui leur apportent l'instruction

et le bien-être. Les uns et les autres conspirent contre la civilisation

moderne; entre leurs mains la religion n'est qu'une arme politique, un

instrument de réaction universelle.

Madame Elvire fit entendre une petite toux sèche qui lui était familière

et ajoutait je ne sais quoi de touchant à sa beauté.

--Ah! l'air est trop vif pour vous, Madame, dit M. Jules en lui tendant

un pan de son manteau. Elle, dans le même instant, s'écria:

--Prenez donc garde, postillon, vous écrasez ce pauvre _bourrico_ [Petit

âne.].

La roue heurta si violemment l'un des amples _couffins_ [Paniers en

tiges d'alfa.] qui formaient comme un potager de chaque côté de

l'animal, que celui-ci en fut renversé dans le fossé avec l'Arabe qu'il

portait par surcroît de charge.

Le général poussa un cri.

--Bah! dit le postillon, ça leur apprendra à se garer une autre fois, et

ce n'est pas l'Arabe qu'il faut plaindre, mais son bourrico qui n'est

pas la plus grosse des deux bêtes.

Cependant l'Arabe et son petit âne s'étaient déjà repris sur leurs

jambes. L'homme redressa ses couffins, et, ayant pris l'élan d'un

cavalier accompli, il se retrouva sur sa monture. _Har'r! Har'r!_ fit-il

d'un accent guttural, et le bourrico recommença à trotter menu au beau

milieu de la route pour se faire culbuter de nouveau par un _corricolo_

[Voiture publique d'Alger.].

--Je crois en vérité, observai-je, que les ânes de ce pays ont la bosse

de la fatalité aussi développée que leurs maîtres, et s'en tiennent

comme eux à ceci: «Ce qui arrive doit arriver; nul n'échappe à sa

destinée.»

--Assurément, ajouta le Philosophe, l'Arabe en tombant dans le fossé a

dit: C'était écrit! le bourrico l'a pensé, et voilà pourquoi la grosse

bête est remontée sur la petite, tandis que celle-ci reprenait le haut

du pavé. C'est le fond de l'islamisme et de toutes les doctrines

politiques, religieuses ou sociales qui reposent sur le dogme de

l'immuable. Pour le général de l'ordre de Loyola, l'âme de tous les

complots tramés contre la raison, comme pour le Khalifa des Mouleï-Taïeb

qui, dans sa petite ville d'Ouazan, au Maroc, tient le fil de toutes les

conspirations africaines contre le progrès apporté par la France, cet

Arabe et son bourrico atteignent à la perfection divine et terrestre.

--Tais-toi! Conscrit, fit le Général en riant, et regarde! Voici mes

beaux palmiers du jardin d'Essai! Ah! qu'ils me donnent envie d'être au

Désert! mais quel dommage qu'il faille quitter ma chère Méditerranée! Si

j'étais fée, j'emporterais à Paris, d'abord cette mer bleue, puis cette

lumière éblouissante, la fête de l'âme comme celle des yeux; enfin ces

palmiers, et encore ces superbes orangers chargés à la fois de fruits

d'or et de fleurs odorantes.

--Est-ce tout? demandai-je.

--Non, non, j'emporterais aussi cet air doux comme une caresse d'enfant,

ces grands rochers qui se dressent là-bas devant nous, et dont les

crêtes aiguës et neigeuses resplendissent au soleil comme des lances

d'argent.

--Le Djurjura! nous n'en sommes plus qu'à trente-neuf lieues, Madame, et

nous y arriverons demain soir.

--Quel bonheur! s'écria-t-elle en frappant des mains.

Pauvre Alger! déjà cette belle inconstante ne te regrettait plus.

Nous laissons à droite et à gauche des jardins légumiers et des

bananeries que protège contre la main des maraudeurs et le souffle salé

de la mer une haie impénétrable de cactus monstrueux: les figuiers de

Barbarie dont les épines acérées gardent en outre leurs propres fruits,

fort prisés des Arabes. Près du ruisseau Aïn-el-Abiad [La fontaine

blanche.], nous apercevons, à moitié ensevelie dans les sables de la

mer, la Koubba de Sidi-Belal. Ce marabout, vénéré des nègres d'Alger,

pourrait bien n'être que le dieu Bélus ou Baal, dont le culte fut

importé par les Phéniciens dans le Soudan. Les cérémonies religieuses de

ces noirs enfants, qui se piquent d'être aussi bons musulmans que les

Arabes ou les Maures, ont conservé un caractère tout païen. A Alger,

vers la fin de mars, nous avions assisté, dans une maison de nègres, à

des sacrifices sanglants. Nous y vîmes immoler des poulets, des moutons,

un boeuf par des sacrificateurs d'ébène. Une grande prêtresse, plus noire

que l'enfer, rendait, d'un air très-majestueux, des oracles tirés du

sang fumant des victimes. Le mercredi de chaque semaine, sur la plage de

Saint-Eugène, hors la porte de Bab-el-Oued, à la Sebâ-Aïoun [Les sept

fontaines.], les Mauresques galantes, toutes celles qui ont à se

plaindre d'un mari ou à se faire aimer d'un amant, viennent demander des

conseils, des augures et des philtres aux Guezzanâtes [Négresses

sorcières.]: c'est un carnage de poulets algériens. Mais vienne le temps

où la fève commence à noircir, un effroyable vacarme éclate dans la

haute ville, aux abords de la Kasba [Citadelle.]. Bientôt, par groupes

de cinq ou six, les fils de Cham à la peau de suie descendent dans la

ville basse, en dansant sur une musique assourdissante, la _Derdeba_.

Ils la font avec des tambours, des tamtams et des _Karakobs,_ énormes

castagnettes en fer, plus pesantes qu'un boulet de vingt-quatre. Cette

danse et cette musique en plein air durent plusieurs jours et du matin

au soir. Quels poignets! et quelles jambes!

Ces bons diables montrent toutes leurs dents à chaque sou qu'on leur

donne, mais ils ne tendent point la main. Cet argent fera les frais de

l'_aïd-el-foul,_ la fête des fèves. Ils viendront la célébrer à la

Koubba de Sidi-Belal, le premier mercredi du Nissam, printemps des

nègres. Ce jour-là, sacrifices sanglants au bord de la mer, danses

frénétiques, régal et orgie: toute la population noire se pare, mange,

crie, gesticule, se démène et s'amuse vingt-quatre heures durant et

pour tout le reste de l'année. Ce sont, la plupart, de très-braves gens,

sobres, laborieux et paisibles qui n'ont que rarement maille à partir

avec la police.

Malgré leur peau de suie, madame Elvire les préférait de beaucoup aux

Arabes d'Alger, paresseux, sordides et filous, aux Maures à la face

blafarde, aux Koulourlis, fils étiolés des Turcs et des Mauresques, et

même aux Juifs industrieux, qui ont l'art de s'enrichir où tant d'autres

s'appauvrissent et possèdent aujourd'hui la moitié de la ville. Elle

n'aimait guère non plus les Mzabis ou Mozabites, gens au nez pointu, à

la lèvre mince, fanatiques, remuants et perfides, venus du Mzab sous le

méridien, pour gagner l'argent du Roumi en attendant qu'ils pussent lui

couper la gorge. Mais ceux qui avaient su gagner toute sa sympathie,

c'étaient le Biskris et surtout les Kabyles, que la misère chasse, les

premiers, des oasis du Ziban, les seconds des roches djurjuriennes:

presque tous ces hommes-là ont un bon visage.

A mesure que nous avançons sur la route, l'heure matinale nous fait

rencontrer un nombre considérable d'Arabes auxquels se mêlent quelques

Maures et quelques Kabyles. Tous portent des légumes au marché d'Alger.

Chacun pousse devant soi un ou plusieurs bourricos ployant sous la

charge. Les bourreaux! Et quand donc la Société protectrice des animaux

viendra-t-elle en aide à leurs victimes? Le maître stimule sa bête en la

piquant sans cesse, avec la pointe d'un bâton, à un même endroit de la

cuisse qui, à force d'être ainsi aiguillonnée, présente une large plaie

saignante; et le pauvre petit âne, qui n'a que la taille d'un grand

veau, va trottinant toujours, sous un fardeau trop lourd, jusqu'à ce

qu'il tombe mort. Que mange-t-il? et quand mange-t-il? On ne l'a jamais

su.

Quel regard triste! et comme sa tête se penche mélancoliquement! mais il

paraît pourtant résigné à son sort. Ah! c'est heureux vraiment qu'il

soit fataliste! Mahomet aurait bien dû lui réserver une place dans son

paradis!

L'autorité, qui se mêle de tout en Algérie comme en France, ne peut-elle

rien pour l'infortuné bourrico? Elle ordonne aux gendarmes de briser,

dans la main de l'Arabe, l'instrument de torture chaque fois qu'il est

armé d'une pointe en fer. La pointe en bois est-elle donc moins cruelle?

Nous nous croisons avec de vieilles haridelles chargées de fruits

superbes: des oranges exquises qui mûrissent, après celles d'Alger et de

Blidah, chez les Amaraoua, tribus de la basse Kabylie. Puis ce sont de

légères carrioles conduites par de jolies petites femmes au teint brun,

à l'oeil noir, à la mine très-éveillée: les maraîchères mahonnaises du

fort de l'Eau. Cette colonie, fondée en 1850 par des familles de Mahon,

est très-florissante; elle approvisionne le marché d'Alger de légumes

excellents, elle exporte en France des primeurs d'artichauts et de

petits pois. A Bougie, à Philippeville, à Bône comme à Alger et sur tout

le littoral, les Mahonnais, colons à demeure fixe, out trouvé une veine

d'or dans la culture maraîchère et dans celle des arbres fruitiers.

Voici de grands chariots traînés par quatre chevaux qui conduisent au

vapeur en partance pour Marseille un million d'artichauts récoltés au

fort de l'Eau et dans les champs très-fertiles des deux rives de

l'Arrach. Nous passons sous la Maison-Carrée. Ce fortin turc construit

sur une éminence est devenu un pénitencier d'indigènes rebelles.

La diligence s'arrête devant l'auberge du Roulage. Le conducteur demande

un champoreau: mélange de café noir, d'eau-de-vie et de sucre que

l'ouvrier de Paris appelle un gloria. Il nous engage à faire comme lui:

nous allons traverser un pays de broussailles vierges et de mares

stagnantes, où habite une alliée des Arabes hostiles: la fièvre!

Nous nous plaçons sous l'égide du champoreau; mais à peine madame Elvire

a-t-elle trempé ses lèvres dans le breuvage fébrifuge, qu'elle les en

écarte avec un geste de dégoût. Elle l'offre à un Arabe en guenilles qui

l'avale en faisant claquer sa langue contre son palais et s'écrie:

_Bono! bono!_ pour la remercier. C'est tout ce qu'il sait de français.

--O fille d'Ève! dis-je, vous faites perdre à ce pauvre diable sa place

dans le paradis.

--Hé! l'ami, fit-elle en se tournant vers le petit fils de Sem, il faut

aller à confesse et avouer au _mufti_ [Prêtre musulman.] que tu as bu de

I'eau-de-vie.

Pour toute réponse l'Arabe lui montre les trous de son burnous à travers

lesquels reluit sa peau cuivrée. Nous lui jetons quelques sous qu'il

ramasse d'une main rapace. Beaucoup d'Arabes demandent l'aumône; tous ou

presque tous la reçoivent sans vergogne.

--Cela leur donne sur nous une incontestable supériorité, observe le

Philosophe: la pauvreté n'est pas pour eux un sujet de honte, puisqu'ils

n'en rougissent pas.

En route! postillon! nous n'aimons pas ces quatre murs carrés derrière

lesquels des malheureux pleurent la plus belle, la plus chérie des

amantes: la liberté! et d'où ils ne sortiront que plus aigris encore et

plus acharnés contre leurs maîtres: _les chiens de France_.

Nous sommes à la Reghaïa. En 1837, ce n'était qu'une ferme naissante qui

fut vigoureusement attaquée le 9 mai de cette année-là par les Kabyles

du bas pays, ayant à leur tête le frère d'Abd-el-Kader, Mustapha-el-Hadj

[Le pèlerin de la Mecque.]. Ce coup de main, qui était une provocation,

motiva la première expédition en territoire kabyle. Le village borde un

ruisseau ombragé de lauriers roses et dont l'eau verte ne coule que

très-lentement.

Deux ou trois habitants sont sur leur porte; ils ont le visage d'un

blanc jaunâtre. Est-ce le reflet du ruisseau? Leurs joues creuses nous

serrent le coeur; et pourtant nous apercevons là-bas des plantations

vigoureuses, des champs bien cultivés et en plein rapport. Le pain ne

manque pas à la Reghaïa, ni même le bien-être; mais à quoi bon faire

double récolte et avoir sa grange pleine, quand la fièvre vous coupe la

faim?

Pourquoi a-t-on couché ce village dans ce bas-fond, au lieu de l'ériger

sur cette colline où l'air est salubre? Partout où les colons ont été

établis sur la hauteur, ils n'ont pas payé à la camarde paludéenne cet

effroyable tribut de deux générations d'hommes qu'elle préleva sur

Boufarik, avant que le défrichement et l'aménagement des eaux eussent

fait de ce campement empesté où «les corneilles elles-mêmes ne pouvaient

vivre [Dicton arabe.]» le marché le plus florissant de la Mitidja.

La voici! L'immense plaine de deux cent mille hectares se déroule devant

nous, jusqu'au pied de l'Atlas: à notre gauche, vers la mer, jusqu'à la

pointe du cap Matifou; à notre droite, jusqu'aux massifs du Sahel. Elle

baigne entièrement dans un brouillard épais que les premiers rayons du

soleil ont précipité des hauteurs du ciel, en condensant les sueurs

nocturnes de la terre. Le jeu de la lumière produit des effets

merveilleux dans cette mer profonde de vapeurs accumulées: d'un bleu

d'ardoise au raz du sol, elle offre au regard, à mesure qu'il s'élève,

des ondes lumineuses d'un gris d'argent traversées çà et là par des

rayons solaires pareils à des flèches d'or. Les plus hautes montagnes de

l'Atlas, vigoureusement dessinées sur le ciel où s'effacent les

dernières étoiles, s'élancent comme des îlots de ces flots diaphanes

dans lesquels s'enfoncent leurs grandes ombres noires. Les cultures ont

disparu. Ce sont partout d'impénétrables maquis de lentisques, de

lauriers-roses, de genêts épineux, de bruyères géantes, d'asphodèles

dont les distillateurs algériens font de la fine-champagne. Il y a là

aussi des chênes-liéges, et quelques chênes-zen, mais petits et

rabougris. Nul autre vestige de civilisation que la route empierrée,

nouveau sillon ouvert dans ce sol abandonné. De chaque côté de la pierre

concassée par les nègres à veste rouge qu'on rencontre sur toutes les

grandes routes, martelant le gris sous un soleil vertical, se presse une

herbe courte et drue, tout émaillée d'une flore sauvage.

On dirait un tapis de velours vert où la main d'une fée a brodé, avec

les couleurs de l'arc-en-ciel, les arabesques les plus bizarres.

Madame Elvire s'extasie sur ce paysage enchanté.

--Euh! exclame le Philosophe, nous respirons la peste. Des broussailles

vierges aux portes d'Alger! et l'on répond aux colons qui demandent de

la terre qu'on n'en a pas à leur donner! Et la France ne peut pas

nourrir ses habitants dans les années médiocres! Et dans les meilleures,

l'Angleterre et la Belgique sont obligées d'aller acheter aux États-Unis

ou en Russie le tiers de la récolte qui leur manque! Et...

--Un chacal! fit madame Elvire, en désignant du doigt un animal qui

traversa la route comme une flèche.

--Pardon, Madame! dit le postillon, mais ce chacal est tout bonnement...

--Quoi donc?

--Un lapin!

Un peu plus loin, deux oiseaux s'envolèrent.

--Des perdrix! fis-je.

--Oui, Monsieur, ajouta le postillon, des perdrix rouges.

--Que n'ai-je mon fusil! dit M. Jules en soupirant.

--Quoi! exclama le Général, tuer ces pauvres petites bêtes!... et devant

moi!

Le Caporal s'enfonça repentant dans son coin.

Tout à coup le décor change.

Quel fléau a passé par ici? Quel Vandale a piétiné le tapis de velours

brodé par la fée? Plus une fleur, plus un brin d'herbe! Quel sauvage a

arraché leur robe verte à ces arbres dont les troncs et les bras nus se

tordent d'un air désespéré? Pas un oiseau, pas un insecte! Le silence de

la mort règne dans ces lieux désolés que recouvre aussi loin que s'étend

la vue un linceul de poussière grise et noire.

--Ce sont ces coquins d'Arabes, dit le postillon, qui ont mis le feu aux

broussailles du côté de la mer, il y a quinze jours environ. L'incendie,

poussé par le vent, prit sa course d'une telle vitesse, que mes chevaux,

lancés au grand galop, pouvaient à grand'peine le devancer. Nous venions

de Tizi-Ouzou, et ce diable de feu se mit à nous poursuivre aux

approches de l'Alma. Je vous réponds que je n'avais pas besoin de jouer

du violon à mes bêtes. Le curieux de l'histoire, c'est que devant nous,

à deux ou trois cents mètres, sur la route, galopait un lion...

--Un lion! en êtes-vous bien sûr, postillon, et n'était-ce pas aussi un

lapin?

--Un vrai lion, Madame, de la grande espèce fauve: car il y a aussi le

lion noir qui est moins grand et moins commun, sinon moins dangereux.

--Et duquel, mon ami, eûtes-vous le plus peur, de ce diable de feu ou de

ce grand lion fauve?

--Vous n'avez donc pas lu dans les livres, que le Sidi, le seigneur,

comme disent les Arabes, ne recule pas devant tout un _douar_ [Les

tentes d'une famille.] en armes, mais qu'une bûche qui flambe le met en

fuite?

--Et comment prîtes-vous congé de ce compagnon?

--Là-bas derrière nous, à l'endroit où la route fait un angle,

l'incendie suivit son chemin en droite ligne dans la direction du vent,

et le Sidi disparut dans les broussailles en rugissant...

--Oui, de plaisir?

--Il ne m'a pas laissé le temps de le lui demander, Madame.

Nous descendons par une pente rapide au fond d'un ravin pour passer un

ruisseau de mauvaise mine: le Bou-Douaou, frère ou cousin de celui de la

Reghaïa.

Nous entrons dans le village de l'Alma, créé en 1856. Ce n'est pas un

colon qui nous regarde avec ces yeux ternes; c'est la fièvre en

personne! Quel barbare ou quel étourdi, après l'expérience d'un quart de

siècle, a condamné ses frères de France à dépérir misérablement au fond

de ce marécage, quand il pouvait les faire vivre bien portants et

heureux sur cette riante colline qui reçoit en plein, l'été, le souffle

tonique et rafraîchissant de la mer? Combien d'hommes ont déjà payé et

payeront encore de leur vie cette faute d'une ignorance ou d'une

légèreté également coupables!

On change de chevaux. Les braves bêtes qui nous ont amenés d'Alger

viennent de faire, sans débrider, neuf lieues au train de poste. Ils

n'ont soufflé que pendant une minute ou deux à la Maison-Carrée. Ils

font ce trajet tous les jours, et il est des gens qui disent que les

chevaux arabes n'ont pas de fonds!

Tandis qu'on mène ces courageux sous un hangar où ils se sèchent en se

roulant sur la litière, le Conscrit est envoyé à la cuisine de

l'auberge. Nos estomacs crient famine; le Général veut savoir si le

déjeuner est à point et quel en est le menu. Bientôt l'impatience le

gagne et grandit avec sa fringale. Le Conscrit ne reparaît pas.

--Il n'aura pas trouvé la cuisine! allez, Caporal, allez!

L'instant d'après, M. Jules revient avec un visage consterné.

--Ce n'est pas ici qu'on déjeune, Madame.

--Ah!... mais où donc?

--Aux Issers.

--A trente kilomètres!

--Venez!

Nous suivons le Général dans l'auberge.

--Que pouvez-vous nous servir?

--Madame, tout ce qu'il vous plaira.

--A la bonne heure! Eh bien, servez-nous.

--Quoi? de l'absinthe?

C'est la première chose qu'on vous offre dans toute l'Algérie, depuis

huit heures du matin jusqu'à six heures du soir; c'est aussi la plus

pernicieuse.

--Des champoreaux?

--Merci! nous venons d'en prendre. Servez-nous un poulet, des oeufs, du

jambon...

--C'est que...

Le Général fronce le sourcil.

--Nos poules ne pondent pas encore, nos jambons sont mangés; et quant à

un poulet, il faudrait le temps de le saigner, de le plumer et de le

mettre à la broche.

--Du pain alors!

--Et du fromage, oui, Madame; et du vin, si madame le désire.

--Sans doute.

--Du cacheté! vieux médoc, avec la marque de Bordeaux.

Les visages se dérident. Le Conscrit nous rejoint, l'oreille basse.

Distrait comme toujours, il a pris la porte de l'étable pour celle de la

cuisine, puis il s'est égaré dans le potager. Il prétend avoir découvert

avec sa lorgnette la Koubba de Mohamed-el-Debba [L'égorgeur.] située à

l'entrée du col des Beni-Aïcha, porte naturelle du pays kabyle. C'était

un terrible Turc. Il jouit d'une renommée légendaire chez les

montagnards de l'Ouest, les Aïth-Flisset-oum-el-il, fils de la nuit, et

les Aïth-Flisset-Behar, fils de la mer. Ils lui attribuent

indistinctement tous les coups que leur a portés la domination turque.

Du haut de son bordj de Tizi-Ouzou, ce lieutenant d'Ali-Pacha, dey

d'Alger (1757), observait tout le massif de leurs montagnes ondulées qui

s'étend de chaque côté de la vallée du Sebaou, au nord jusqu'à la mer,

au sud jusqu'au Djurjura et à l'Oued [Rivière.] Isser. Armé de son

redoutable cimeterre, il tombait sur eux à l'improviste, et ne pouvant

leur imposer le joug du Beylik, il s'en vengeait par le massacre et le

pillage. Le _flissa_ [Sabre.] le mieux aiguisé n'entamait pas sa peau,

et c'est à peine si la balle d'un fusil des Yenni, les meilleurs

armuriers du Djurjura, parvenait à trouer son burnous. Invulnérable par

le fer et par le plomb, dit la légende, il fallait, pour l'abattre, lui

envoyer dans le corps une charge de pièces d'argent.

Nous dévorons à belles dents un pain savoureux, confectionné avec de la

farine de blé dur qu'on répudiait, il y a quelques années, comme

impropre à la panification. O préjugé! quand cesseras-tu d'outrager la

nature? La faim assouvie, c'est la soif qui nous tourmente. Nous

débouchons le médoc authentique. Madame Elvire demande de l'eau:

l'aubergiste secoue la tête; elle fronce les sourcils.

--C'est _de la_ poison, Madame! et, pour en avoir bu, voilà plus de six

mois que ma femme est malade.

--Pouah! c'est votre vin qui est de la poison, s'écrie le Conscrit en

faisant une affreuse grimace. C'était du bleu, le terrible bleu de Cette

qu'on boit à Alger, à Oran, à Constantine, à Biskra, à Laghouat, à

Géryville, au nord, au sud, partout et jusqu'à Tougourt, où le drapeau

tricolore flotte sur la lisière du Grand-Désert. En Algérie, bordeaux,

bourgogne, mâcon, côte rôtie, crus de la Gironde ou crus du Rhône, du

bleu, toujours l'inévitable bleu! Le plus fâcheux, c'est que ce vin, dur

à la gorge, pesant à l'estomac et qui offense tout palais délicat, est

remonté avec du trois-six qui en fait une boisson aussi malsaine que

désagréable. Et pourtant le soleil africain est l'amant de la vigne;

sous ses baisers ardents, elle s'épanouit, devient féconde, et se couvre

de magnifiques grappes blondes ou vermeilles. A Médéah, j'ai dégusté

d'excellents échantillons de vins blancs ou rouges. L'Algérie, les

plateaux du littoral surtout, peuvent produire une grande richesse

vinicole: il ne faut pour cela que de bons vignerons.

Nous remontons en voiture, et bientôt nous arrivons au milieu

d'admirables cultures. Ce n'est pas la charrue arabe qui a ouvert des

sillons profonds dans cette terre brunie par des détritus séculaires. Le

laboureur indigène effleure avec un soc trop court la surface du sol.

S'il rencontre un de ces pieds de palmier nain qui sont la vermine de la

Mitidja, il ne l'arrache point, mais tourne à l'entour avec son chétif

attelage de deux boeufs maigres: en sorte qu'un champ arabe est un

fouillis de mauvaises herbes au milieu desquelles le blé est

parcimonieusement semé. Ici, de ces cultures qui vous transportent tout

d'un coup dans la Beauce ou la Flandre, s'élève, avec l'encens de

l'humus, un hymne sacré à la Cérès africaine dont la mamelle inépuisable

nourrissait jadis les conquérants du monde. Dans vingt ans, dans dix

ans, si la France ne dédaigne pas, comme aujourd'hui, d'attacher ses

lèvres à cette généreuse mamelle, elle y puisera non seulement plus de

force et de bien-être pour elle-même, mais elle pourra encore par

surcroît nourrir ses amis les Anglais. Ils se dépiteront peut-être de

manger le pain français; mais en apprécieront-ils moins la saveur?

Des garçons et des filles aux yeux bleus, aux cheveux de filasse, la

bêche ou le râteau sur l'épaule, sortent d'un vaste bâtiment à gauche de

la route: les gens de la ferme de l'Oued Corso. Ils sont de pure race

germanique. Ils vont au travail en chantant de vieux _lieder_ de la

Westphalie ou de la Thuringe. Parfois sans doute leur regard se tourne

humide vers le clocher natal, sous lequel achève de vivre pauvrement le

grand-père ou l'aïeule; mais, s'ils n'étaient pas heureux dans leur

nouvelle patrie, chanteraient-ils?

Nous arrivons au col des Beni-Aïcha. En face de nous, à l'horizon, se

dresse un gigantesque bloc de pierre d'un bleu foncé, presque noir, et

qui se découpe sur le ciel en arêtes verticales. Sa masse imposante et

sombre est ornée d'un collier de neige qui resplendit au soleil. Salut

au Djurjura! Salut à la république kabyle! Par ce col ont passé les

cohortes de Rome, les Vandales de Genséric, les Arabes de la première et

de la deuxième invasion, les seffras de janissaires turcs. Tous se

flattaient d'imposer leur joug aux épaules berbères. Mais le fier génie

de l'indépendance qui, du haut de ces pics, défiait tous les

conquérants, ne devait succomber qu'en 1857, sous les coups redoublés de

la France et au bout de vingt ans de combats héroïques.

Dans la nuit du 17 au 18 mai 1837, huit jours après l'attaque de la

Reghaïa par les Kabyles, nos soldats pénétrèrent pour la première fois

sur leur territoire par le col des Beni-Aïcha. Ils trouvèrent là, parmi

les ruines romaines du Bas-Empire, une inscription tronquée exprimant ce

voeu prophétique: «Puisses-tu, ô Christ! posséder avec les tiens le pays

que nous voyons!»

Nous traversons l'Oued Isser, puis l'Oued Djemâ qui sillonnent une

plaine ondulée, très-fertile, où les cultures abondent. D'ici au pied du

Djurjura et même jusqu'à sa cime, nos yeux ne seront plus attristés par

ces grandes landes abandonnées au palmier nain ou à la broussaille, qui

nous donnaient un avant-goût du désert aux portes mêmes d'Alger. Plus on

avance en pays kabyle, et plus ou rencontre de terres labourées. Les

moissons ne sont pas beaucoup plus riches qu'en pays arabe, les épis

sont maigres et rares; des herbes parasites, parmi lesquelles pullulent

les pieds-d'alouette, dévorent les meilleurs sucs de ces sillons

qu'ouvrit un soc trop court, et où le grain fut semé d'une main trop

avare. Mais ici du moins la terre n'est pas délaissée comme dans la zone

d'Alger, où les colons n'ont pas remplacé les indigènes qui reculèrent

vers le sud devant l'invasion française. Les terrains incultes que nous

apercevons çà et là ne sont que des champs en jachère. Le Kabyle, comme

l'Arabe, épuise le sillon qui le nourrit; il ne lui apporte que peu ou

point d'engrais, laissant à la nature le soin de refaire le sol appauvri

par une ou plusieurs récoltes. Mais ce n'est pas de sa part indifférence

ou paresse: le bétail est rare en Kabylie, où l'herbe et le fourrage

n'abondent pas. Donc, peu de fumier; ce qu'il y en a est nécessaire aux

oliviers et aux figuiers, dont la racine ne trouve souvent sur le rocher

qu'une mince couche végétale, insuffisante pour vivre. Le paysan berbère

ne pratique guère jusqu'à présent l'art des prairies artificielles;

d'ailleurs, où ce n'est pas la terre, c'est souvent l'eau qui manque.

Aussi, l'hiver, n'a-t-il presque à offrir à ses boeufs et à ses chèvres

que des feuilles de frêne; et ces bons animaux, qui font partie de sa

famille et ont leur place à son foyer, s'en contentent en voyant leur

maître mordre dans une dure galette de glands doux.

--Il fut un temps, dis-je, où la population de ces montagnes, hommes et

troupeaux, n'en était pas réduite à d'aussi misérables aliments. Ils

vivaient grassement dans l'immense plaine que domine le massif

djurjurien*. Leurs ancêtres, les Sanhadja, Berbères de l'Ouest,

possédaient toute la province d'Alger, et les Kétama, Berbères de l'Est,

la province de Constantine; au midi, les uns et les autres promenaient

leurs tentes par delà Sétif et Aumale, jusqu'aux oasis des Ziban, où

l'on retrouve, au pied des palmiers, les rejetons de cette souche

aborigène. Par qui ces premiers occupants de la terre africaine

furent-ils refoulés dans leurs âpres rochers? à quelle époque

renoncèrent-ils à leurs habitudes nomades, remplaçant les tentes en poil

de chèvre ou de chameau par des murs de pierre recouverts de tuiles

rouges? quel ennemi les contraignit à aller vivre dans la région des

sapins et des neiges, au bord des abîmes et sur des pics inaccessibles?

C'est un mystère que garde le passé et sur lequel la tradition demeure

muette comme l'histoire. Il est vraisemblable que beaucoup de Berbères

de la plaine se réfugièrent dans le Djurjura pendant les deux invasions

arabes (septième et onzième siècles). Mais déjà à l'époque romaine, les

rochers de la grande Kabylie étaient habités par les _Quinquegentiani_

(les hommes des cinq tribus) [Berbrugger, _les Époques militaires de la

grande Kabylie_.], les _Tindenses,_ les _Massinissenses,_ les

_Isaflenses,_ les _Jubaleni_ et les _Jesaleni_. Ne reconnaît-on pas dans

les Isaflenses les Ifflissen ou les Flisset d'à présent, tribus

nombreuses et guerrières de la Kabylie occidentale? Les Jubaleni étaient

les montagnards par excellence, que la géographie ancienne place sur les

plus hautes cimes du Djurjura. Vingt-cinq ans avant Jésus-Christ, Rome

leur faisait déjà la guerre, et les maîtres de l'univers ne purent

jamais réduire à l'obéissance cette poignée d'hommes. Encore deux jours,

et nous irons demander l'hospitalité à leurs petits-fils, les Zouaoua,

dans ce chaos entre terre et ciel dont l'âpreté rebutait les généraux

romains, notamment le comte Théodose, et que l'historien arabe

Ebn-Khaldoun représentait, au quatorzième siècle, comme un ensemble de

«précipices formés par des montagnes tellement élevées que la vue en est

éblouie, et tellement boisées qu'un voyageur ne pourrait jamais y

trouver son chemin.» Quant aux Berbères eux-mêmes, il les dépeignait

comme un peuple «puissant, redoutable, brave et nombreux.» Il leur

attribuait les vertus qui honorent le plus l'humanité: la noblesse

d'âme, la haine de l'oppression, la bravoure, la fidélité aux promesses,

la bonté pour les malheureux, le respect envers les vieillards,

l'hospitalité, la charité, la constance dans l'adversité. Quel plaisir

nous aurons à nous égarer dans ce labyrinthe de rochers sauvages, et à

toucher du doigt «ces peuples très-féroces, «_ferocissimos populos_», du

panégyrique de Maximien, «qui se fiaient aux inaccessibles hauteurs de

leurs montagnes et aux fortifications naturelles de leur territoire!

_Inaccessis montium jugis et naturali munitione fidentes_.»

Madame Elvire bâilla éloquemment, et tandis que M. Jules tournait vers

elle un regard consterné, le Philosophe s'écria:

--Ce plaisir-là et tous les plaisirs du monde, je les donnerais en ce

moment pour un beefsteak aux pommes de terre!

Je n'en fus pas du tout mortifié. Je n'avais étalé cette science

d'emprunt que pour tromper ma faim et celle des autres. Nos estomacs, un

instant endormis par la croûte cassée à l'Alma, se réveillaient en

pleine révolte. Il était une heure après-midi et nous n'avions pas

déjeuné!

--Mais, dit le Caporal, j'ai deux saucissons, moi, un de Lyon et un

d'Arles.

Le Général sourit.

--Faites-en quatre parts, dit le Conscrit: à la guerre comme à la

guerre!

--C'est qu'ils sont avec mon revolver, au fond de ma malle.

Madame Elvire haussa légèrement les épaules, et M. Jules, désolé,

s'enfonça plus avant dans son coin. Mais tout à coup, jeté hors de son

rôle passif par la fringale, le Conscrit mit la main sur les rênes des

chevaux:

--Arrêtez, postillon!

--Pourquoi donc?

--Il me faut la malle de monsieur.

--Défaire toute la diligence... impossible! je mène la poste;

d'ailleurs, nous arrivons.

Le caravansérail des Issers nous apparut sur un monticule. Les angles de

ses murs blancs se dessinaient en lignes nettes sur l'azur. On voyait

près de la porte un mendiant arabe accroupi, et un peu plus loin un

officier français à cheval qu'escortaient deux spahis au manteau rouge.

On distinguait des pigeons sur le toit.

--Regardez ce nuage bleu, dit joyeusement madame Elvire: c'est notre

déjeuner qui fume.

--Hélas! exclama M. Jules, nous en sommes encore à huit kilomètres!

Il disait vrai: du haut des terrasses d'Alger, par les temps clairs, on

voit à douze lieues flamber ou fumer les feux allumés sur l'Atlas; et

telle est la transparence de l'air, que de la pointe Pescade on aperçoit

la pointe Dellys qui en est à quarante.

Cependant à peine eûmes-nous dépassé un coude de la route que la révolte

de nos estomacs s'apaisa devant le tableau pittoresque qui régala nos

yeux. Au pied du mamelon des Issers, dans une plaine baignée de lumière,

des milliers de Kabyles étaient rassemblés pour le _Souk-el-Djemâa,_ le

marché du vendredi. A côté des hommes, debout ou accroupis, isolés ou

réunis par groupes, il y avait des chevaux, des boeufs, des vaches, des

chèvres, des moutons et une quantité considérable de mulets qui avaient

apporté tous les produits de l'industrie indigène dans leurs _tellis,_

sacs à double poche en laine, en poils de chèvre ou de chameau, qui

recouvrent le bât. Dans cette masse de visages cuivrés et de burnous

d'un blanc sale, à leurs larges chapeaux de feutre, à leurs vêtements

sombres et à leurs ceintures de flanelle rouge, on distinguait quelques

Roumis. C'est le nom que les Kabyles donnent aux Européens de toute

provenance; mais dans leur bouche, ce n'est pas comme dans celle des

Arabes une expression méprisante. L'intolérance religieuse de ceux-ci

n'a point pénétré chez ceux-là avec le Koran. Pour l'Arabe, le Koran est

à la fois toute la religion, toute la morale, toute la politique: il est

la loi divine et humaine.

En Kabylie, au contraire, en dehors du code musulman appuyé sur le dogme

de la fatalité, il existe une constitution politique et civile,

susceptible de perfectionnement comme en France, et que le prestige de

Mahomet n'a jamais pu dominer. Dans leurs prises d'armes, l'orgueil

national, le fanatisme de l'indépendance bien plus que le fanatisme

religieux, soulevaient contre nous ces montagnards aux épaules vierges.

Ne parlez pas à l'Arabe nomade d'indépendance et de patrie; pour lui ces

mots n'ont aucun sens. Pendant trois cents ans, il a, victime résignée,

tendu son cou au yatagan du Turc.

Dans toutes ses révoltes contre la domination française, ce n'est pas

l'étranger qu'il combat, mais le chrétien que ses marabouts et ses

derviches lui enseignent à haïr et à égorger. Cette différence

essentielle entre les deux races conquises, si importante par ses

conséquences, est aussi, comme l'hostilité innée et réciproque des

Kabyles et des Arabes, un des traits de moeurs qui devaient le plus

vivement nous frapper. Aux yeux des Kabyles, les Roumis sont les

descendants des Romains, qui ainsi que nous passèrent la mer pour

aborder à la côte africaine. Et si beaucoup d'entre eux nous détestent

encore, c'est parce que nous sommes des envahisseurs, et non pas parce

que nous sommes des chrétiens.

La scène du marché, plus animée et plus variée, à mesure que nous en

approchions, nous fit trouver trop court le trajet jusqu'aux Issers. Au

lieu d'un seul tableau, cette plaine qui n'était que bruit, mouvement et

soleil, nous en offrait à présent mille. Tous également sollicitaient

nos regards. Et tel fut l'enthousiasme qu'ils excitaient chez le

Général, qu'en descendant de voiture il voulut nous entraîner au milieu

du Souk [Marché.]. Nous ne répondîmes à un si bel élan que par ce cri

famélique:

--Déjeunons!

Seul, M. Jules fit trois pas derrière madame Elvire pour la défendre au

besoin, en véritable chevalier français, contre deux ou trois mille

ennemis. On nous avait si fort monté la tête à l'endroit des Kabyles,

que nous les considérions tous alors comme brigands et coupe-jarret.

C'était par fanfaronnade et pour imiter le Général, que nous n'avions

d'autres armes que nos cravaches et le revolver à six coups enfoui par

M. Jules dans le fond de sa malle.

En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura · 第 1 / 17 段