Sept mois plus tard, une autre revue anglaise, spécialement consacrée
aux littératures étrangères, la _Foreign Quarterly_, publia un article
aussi long que le précédent. M. Thomas Keightley, qui en était l'auteur,
écrivain assez connu par ses études sur la mythologie, crut
naturellement à l'authenticité du recueil.
«Ce petit volume, disait-il, présente un certain intérêt, à la fois par
sa nature et par le caractère personnel d'Hyacinthe Maglanovich; à son
talent nous devons la plus grande partie de _la Guzla_.
«Il existe certains états de société éminemment favorables à l'éclosion
de la poésie populaire, à la formation et au développement du goût pour
elle. Tel était, pendant le moyen âge, l'état du peuple espagnol, des
habitants des frontières anglaises et écossaises, ainsi que de la
Scandinavie. Ces nations, libres et indépendantes, étaient
perpétuellement engagées dans des guerres extérieures ou en proie à des
luttes intestines. Le peuple, que la tyrannie et l'oppression ne
courbaient pas sur la terre, était ardemment attaché par le véritable
esprit féodal aux familles de ses seigneurs et s'adonnait avec passion à
tout travail, à tout jeu où ceux-ci étaient mêlés. À cette époque où le
commerce et l'industrie étaient peu développés, les loisirs étaient
nombreux. Toutes les classes recherchaient les distractions qui
pouvaient occuper le temps que n'occupaient ni la guerre, ni la chasse,
ou les travaux nécessaires des champs et les soins domestiques; rien
alors n'était plus goûté, si propre au but proposé, que les récits
d'aventures. Les livres étaient rares et peu de gens savaient les lire:
une simple histoire en prose ne satisfait d'ailleurs pas autant, ne se
grave pas aussi profondément dans la mémoire que celle qu'agrémentent
quelques rimes simples et leur rythme très accusé. Ce fut l'affaire de
ceux qui comprirent à quelles nécessités devaient répondre les contes
d'amour et de guerre, d'en rehausser l'éclat en les présentant sous une
forme plus harmonieuse. Chaque langue offre quelques-unes de ces formes
simples de versification auxquelles peut s'adapter presque tout genre de
poésie, sans grande dépense de temps ni de patience de la part du
compositeur. Rien, pour citer un exemple, n'est plus simple ni plus
conforme au génie de la langue espagnole que la _redondilla_ avec ses
vers de six ou huit syllabes et ses rimes assonantes. De même, les
ballades écossaises et scandinaves présentent peu de difficultés avec
leurs stances de quatre vers assujettis à cette simple règle que le
premier et le troisième aient quatre accents ou, pour employer le mot
technique, quatre pieds de deux ou de trois syllabes, et le second et le
quatrième, trois accents ou pieds du même genre, avec une rime assonante
ou consonante entre eux. Une forme de versification légère et facile une
fois établie, il s'ensuit naturellement qu'elle pourra exprimer presque
toutes les histoires et tous les sentiments; et les nations qui
possèdent le plus de ballades historiques sont aussi les plus riches en
chants populaires.
«Parmi les nations que nous venons de citer, l'état de la société est
maintenant si profondément transformé par l'art de l'imprimerie, le
développement du commerce et de l'industrie et bien d'autres causes
encore, que cette variété de l'art poétique tend à disparaître. Certes,
il est encore certains poètes de talent qui composent des ballades en
cette forme ancienne, mais ils le font en stances ciselées et élégantes.
Ce ne sont plus des poèmes faits pour les campagnes, on les y entend
rarement et ceux que le peuple chante encore sont ceux qui furent
chantés à ces époques lointaines, rudes et simples comme les temps où
ils virent la lumière. Pourtant, il existe encore en Europe une race
d'hommes qui touche presque à cet état de société que nous venons de
décrire. Tout d'abord ils sont en guerre avec les Turcs; maîtres et
sujets, ces deux nations, de religions et de coutumes différentes,
vivant mêlées l'une à l'autre, aujourd'hui amies, demain ennemies,
présentent un tableau qui n'est pas sans ressemblance avec celui qu'a
donné l'Espagne au temps des Maures. De romanesques événements
survenaient incessamment; pas d'histoire ou de contes écrits ou
imprimés, la poésie populaire florissait donc dans toute sa plénitude et
atteignait un degré de perfection qui ne fut surpassé dans aucune autre
contrée. Il est à peine besoin de dire au lecteur que le peuple auquel
nous faisons allusion est cette partie de la race slave qui habite la
Serbie, la Croatie, la Bosnie et la contrée qui se trouve au Nord-Est de
l'Adriatique. Nous sommes aujourd'hui suffisamment familiarisés avec la
poésie serbe dont de grandes parties furent traduites en français et en
allemand, mais ce n'était pas la première fois que la poésie slave se
faisait connaître en Europe. L'abbé Fortis, a dans son _Voyage en
Dalmatie_ et ses _Observations sur les Iles de Gherso et Osero_, il y a
déjà bien des années, non seulement donné une description complète et
soignée des moeurs et du caractère des Morlaques, mais encore publié dans
ces ouvrages quelques spécimens de leur poésie populaire, en langue
originale, avec une traduction en regard, que Herder rendit en allemand
dans ses _Stimmen der Völker in Liedern_. Mais, ces dernières années
exceptées, le sujet ne semble guère avoir attiré l'attention.
«Pour diverses raisons que nous ne nous arrêterons pas à énumérer, le
goût de la poésie simple et naturelle du vieux temps a été réveillé, et
quantité de ballades populaires sont aujourd'hui accueillies avec
délices par les lecteurs cultivés. Même en France, où la muse fut si
longtemps enchaînée dans les _convenances_ poétiques de l'époque de
Louis XIV, se manifestent les symptômes d'un certain progrès sur ce
point aussi bien que sur les autres. Le traducteur anonyme du petit
ouvrage dont nous parlons a noté cette transformation du goût public et
c'est la raison pour laquelle il s'est, dit-il, hasardé à publier ces
ballades illyriennes.»
Le critique, ensuite, présenta--dans la mesure où il le put--l'anonyme
traducteur de _la Guzla_, «Italien né d'une mère morlaque». Il lui
reprocha de n'avoir pas traduit les poèmes en vers italiens, beaucoup
plus souples que la prose française. «Malheureusement, dit-il, quoique
Italien, il n'a pas suivi l'exemple de Fortis en donnant une version
italienne qui eût respecté la forme originale de ces trochées blancs
illyriens, mais il en a donné une traduction en prose française,
transformation dont souffre terriblement le vers le moins artificiel,
car il existe un lien insaisissable, nous dirions presque mystérieux,
entre le mètre et la tournure, la succession des idées, des sentiments
et des images, et qui n'admet pas le divorce. Pour s'en rendre compte,
le lecteur ne saurait mieux faire que de comparer la traduction qu'a
donnée Fortis de _La noble épouse d'Asan-Aga_ avec celle du présent
volume.
«La poésie illyrienne, ainsi que l'on pouvait s'y attendre, offre de
grands points de ressemblance avec la poésie serbe. Comme elle, elle
célèbre des hauts faits d'une atroce sauvagerie et la vertu noble et
héroïque. À en juger par les fragments que nous avons vus, peu de ces
pièces présentent un intérêt historique; comme elles proviennent d'une
nation faible, elles ne relatent pas de grandes batailles, et Thomas II,
dernier roi de Bosnie, en est le seul héros de marque. Mais elles
chantent en un style très fier, le courage et l'audace des _heyduques_
(brigands) dans leur lutte contre les _pandours_ (soldats de la police)
lâches et détestés. Les superstitions sont d'un genre lugubre, les
saints n'y apparaissent guère portés à des actes de bonté, le soleil et
les étoiles n'y dialoguent pas avec les hommes, la _Vila_ de la montagne
y déploie à peine ses aspects merveilleux. L'horrible vampire est un
fréquent acteur de ces scènes et les terreurs du mauvais oeil, avec qui
nos lecteurs se sont familiarisés dans un précédent article, y sont
traitées de la plus sérieuse façon du monde.»
L'auteur donnait alors la biographie de Maglanovich, puis disait
quelques mots des joueurs de guzla. «Nous revoyons peut-être là, dit-il,
en pleine vie, dans ces pauvres chanteurs illyriens, et dans ceux de la
Grèce voisine, les bardes de l'ancienne Hellade. Nous avons été conduits
à donner cette silhouette d'un ménétrier illyrien par notre tendance à
observer l'homme dans les transformations que lui font subir les
différents états de la société, et nous considérons Hyacinthe comme un
personnage peu commun.»
Pour donner un exemple de la poésie illyrienne, M. Keightley traduisit
d'abord _l'Aubépine de Veliko_, loua la ballade et remarqua sa
ressemblance avec _l'Orphelin de la Chine_, dont nous avons déjà parlé.
«Nous croyons pouvoir affirmer, sans crainte d'être accusé de
partialité, qu'un dessin aussi délicatement adapté aux parures de la
langue et des vers ne saurait être surpassé par les poésies populaires
d'aucun pays. La manière dont est sauvée la vie du jeune Alexis remet en
la mémoire de chacun _l'Orphelin de la Chine_, mais la mère illyrienne
atteint à un degré d'héroïsme très supérieur à celui de la dame
chinoise. Encore que toutes deux soient guidées par un instinct
profondément naturel: élevée dans la mollesse, au milieu d'un peuple
très civilisé, l'âme d'Idamé est incapable de l'énergie d'un esprit
journellement témoin d'actes sanglants et de traits d'héroïsme. Elle
ressent cette folle affection pour son enfant que lui ont inculquée, en
Chine, la religion et la loi, affection si forte qu'elle doit lutter
longtemps même contre la loyauté. Mais Thérèse Gelin entrevit cette
satisfaction toute de fierté, d'avoir purement observé les règles
sacrées de l'hospitalité. Elle sait que le dernier des Veliko sera pour
elle un fils et ressent ce noble désir d'un renom de vertu, cette gloire
d'être le centre des regards de l'univers qui pousse l'héroïsme de
Sophocle à engager sa plus timide soeur à un acte qu'elle juge être une
juste et nécessaire vengeance. Nous pourrions faire ressortir bien
d'autres points de ressemblance entre cette ballade et d'autres poésies,
anciennes ou modernes; nous ne retiendrons que les circonstances
pittoresques dans lesquelles sont suspendus les vêtements sanglants,
qui, croyons-nous, se retrouveraient très semblables dans certaines
romances.
«Sur le poème suivant de Hyacinthe: _les Braves Heyduques_, composé,
dit-on, alors qu'il était membre de cette honorable confrérie, nous
dirions mieux encore, et n'hésitons pas à le considérer comme l'un des
plus grands efforts du plus grand poète que le monde ait jamais connu.»
Si ce dithyrambe n'alla pas tout droit au coeur de Mérimée, nous ne
savons ce qui aurait pu flatter son amour-propre d'auteur. Et pourtant,
est-ce par modestie? il n'en parla pas dans sa préface de 1840.
Après avoir traduit en anglais cette ballade, le critique cita une
version en prose de la scène d'Ugolin, dans le but de comparer les deux
histoires. «À supposer que ce merveilleux passage soit l'oeuvre de
quelque barde inconnu, présenté uniquement sous le lourd vêtement de
prose que nous citons; peu hésiteraient à en établir la comparaison avec
les fragments illyriens mentionnés. Un critique dirait sans doute: le
poème illyrien est plus pittoresque, car le théâtre de l'action, une
caverne dans la montagne, l'est plus qu'une tour dans une cité. Aucune
circonstance, ajouterait-il, ne tend à rabaisser l'heyduque dans notre
estime, le terrible silence dans lequel ils se renferment lui et sa
famille, craignant même de lever la tête, est plus effrayant que les
lamentations des enfants; l'introduction d'un personnage féminin et sa
fermeté jusqu'au trépas accroissent l'effet; avec ces enfants qui
versent des larmes en secret, en jetant un regard sur le corps de leur
mère, il n'y a rien qu'on puisse mettre en parallèle dans l'autre poème.
Cette folie que provoque la soif est d'une saisissante vérité, et ce
regard de loup que jette l'infortuné jeune homme sur le corps de sa mère
nous fait tressaillir d'horreur. Les pieux sentiments de son frère se
conçoivent aisément, tandis que ceux des enfants d'Ugolin, enveloppés
dans un langage théologique, expriment le sacrifice de soi-même, et sont
peut-être au-dessus de leur âge. Pas une parole ne traverse la vie du
vieil heyduque, il s'enfonce en un repos muet et une apparente apathie,
mais de profondes pensées traversent son âme; enfin il s'élance appelant
ses enfants à sa suite, et le père et ses fils tombent, mais vengés.
Comme ce père est supérieur au comte aveugle qui tâte le corps de ses
enfants!»
Passant à un autre sujet, le critique déclarait: «Le héros de la poésie
historique de l'Illyrie est Thomas II, roi de Bosnie. Il y a, dans cette
collection, un joli fragment d'un vieux poème où sa mort est décrite, et
d'un autre que notre ami Hyacinthe appelle _la Vision de Thomas II_. Le
dernier des deux poèmes nous a frappés, comme étant d'un caractère
supérieur. Comme il décrit la guerre entre les Turcs et les Chrétiens,
nous avons espéré y découvrir quelque analogie avec les vieilles
romances espagnoles.»
Vient alors un long passage sur ces ballades bosniaques. Enfin, M.
Keightley terminait:
«Mais les pièces les plus intéressantes de ce petit volume sont
peut-être les poèmes sur le _vampirisme_ et le _mauvais oeil_, ces
extraordinaires illusions de l'imagination qui produisent tant de
malheur et de misère. Les poèmes qui traitent du dernier sujet se
rapprochent beaucoup des classiques grecs et latins.--Chaque passage de
Théocrite et de Virgile sur l'ensorcellement des troupeaux et des
chanteurs qu'admirent les critiques et qu'étudient les écoliers,
pourrait trouver un équivalent dans les poèmes de _la Guzla_. Le
vampirisme est un vieux sujet, inconnu, croyons-nous, de l'antiquité; un
ouvrage sur cette question [_le Traité_ de dom Calmet] qui en contient
une très remarquable analyse, auquel le traducteur de ces poèmes
lui-même rend hommage, nous remémore avec force l'ignorance, le
barbarisme et la crédulité dont notre contrée même a donné nombre
d'exemples dans les procès de sorcellerie, avant l'établissement des
règlements qui mirent un terme à la persécution légale d'innocentes
victimes accusées de ces pratiques diaboliques[886].»
Le mois suivant, cet article était résumé dans un journal littéraire
allemand, l'_Intelligenzblatt der Allgemeinen Literatur-Zeitung_
(juillet 1829, nº61, pp. 494-495). À la fin de la notice, le traducteur
allemand faisait cette intéressante déclaration:
Au moment où nous écrivons ces lignes, nous lisons dans le
Supplément littéraire du _Morgenblatt_ (nº31) que ces poésies
illyriennes sont simplement une mystification dans le genre de
Macpherson. Un certain M. _Mervincet_ (_sic_) de Paris, qui n'a
jamais vu l'Illyrie, se serait plu à écrire cette petite
collection. Donc, critiques, prenez bien garde désormais quand il
vous arrivera quelque chose de Paris: car ce génial jeune homme--il
l'est incontestablement--avait déjà mystifié le public sous le
masque d'un auteur dramatique espagnol.
Mais la leçon venait trop tard pour M. Thomas Keightley, le critique de
la _Foreign Quarterly_. Non content d'avoir loué _la Guzla_ dans cette
respectable revue, il en parla de nouveau dans un ouvrage intitulé _la
Mythologie féerique_ (The Fairy Mythology) qu'il fît paraître à Londres,
en deux volumes in-12. Il y consacra un chapitre spécial à la mythologie
slave (pp. 317-324), et, pour l'écrire, se documenta également dans la
_Servian Popular Poetry_ de John Bowring et dans _la Guzla_. Pour
illustrer sa dissertation, il traduisit une des pièces de Mérimée, _le
Seigneur Mercure_ (Lord Mercury), mais il eut la franchise d'avouer
qu'il ne savait pas lui-même «comment classer les êtres surnaturels de
cette charmante ballade[887]».
M. Keightley ne fut pas en Angleterre la dernière dupe de _la Guzla_.
Gustave Planche raconte que plusieurs pièces de ce recueil furent mises
en vers, «presque sans altération», par Mrs. Shelley, femme de
l'illustre poète. «C'est qu'en effet, dit-il, la prose de Mérimée
possède dans sa contexture presque toutes les qualités de la poésie
rythmée[888].» Nous avons fait de longues mais vaines recherches au
sujet de cette traduction. Ni le catalogue du British Museum, ni
l'article consacré à Mrs. Shelley dans le _Dictionary of National
Biography_, ni, enfin, les deux biographies dont elle a été l'objet,
n'en disent un seul mot[889]. Est-ce parce que Mrs. Shelley fut informée
juste à temps qu'elle ne la publia jamais? C'est ce que nous ne saurions
dire.
Environ trente ans plus tard, un anonyme anglais mettait à son tour en
vers la prose de Mérimée en s'inspirant de la version allemande de
Wilhelm Gerhard. Il rendit en décasyllabes blancs deux ballades de _la
Guzla_: _Hadagny_ (The Fatal Shot) et _les Pobratimi_ (The Bounden
Brothers), qui furent insérées dans le _Chambers's Journal_ du 22
septembre 1855. Nous citerons seulement le commencement de _Hadagny_:
There is war 'tween Ostroviz and Serral:
Yea the swords of both the tribes are shining:
Earth six times hath drunk the blood of heroes.
Many a widow's tears are dried already,
More than one gray mother sheds them still.
Ainsi en Angleterre, comme en Allemagne, Mérimée fit un assez grand
nombre de dupes. Mais il n'y avait pas à cela grand mérite: ceux qu'il a
trompés n'étaient pas capables d'être juges en pareille matière; ceux
qui, au contraire, avaient quelque compétence eurent tôt fait de
démasquer le véritable auteur. Le succès de cette mystification fut un
succès facile; il n'y avait pas à se vanter d'avoir abusé des gens qui
ne pouvaient que l'être et qui, en somme, ne demandaient qu'à l'être.