UN PLAGIAT

Les visiteurs de l'Exposition Universelle de 1900 ont pu voir dans une

des vitrines du pavillon bosniaque un petit volume in-12, illustré,

intitulé: _Contes de la Bosnie_. C'était un recueil-traduction des

ballades populaires de cette charmante et petite contrée que le Traité

de Berlin avait arrachée à l'Empire Ottoman et soumise à «l'occupation»

austro-hongroise.

«Dans le plus beau pays du monde, déclarait dans sa préface

l'auteur inconnu de cet ouvrage, sous le pseudonyme de «M.

Colonna», entre la Slavonie, la Dalmatie et le Monténégro, un coin

de pur Orient est resté intact qui dit la splendeur et la poésie du

passé et le respect du progrès moderne pour toutes ces choses.

«C'est la Bosnie-Herzégovine, provinces turques jadis, aujourd'hui

possessions austro-hongroises.

«Ce peuple heureux entre tous, dont on a respecté les croyances et

les coutumes, et qui ne s'est aperçu du changement de _maîtres_

qu'à la _liberté soudain acquise_ (_sic_) et au bien-être toujours

grandissant, n'a rien changé à ses traditions des âges lointains...

«Là, tout est tradition: histoire, chants populaires, récits

héroïques se racontent de père en fils en un langage d'une

singulière poésie et d'une délicatesse tendre, qui surprennent,

chez ce peuple un peu rude et si longtemps privé de culture...

«Les ballades qui suivent sont pleines de ces tendresses, elles

sont simples, ces ballades, _comme les êtres bons et sages qui me

les ont contées cet hiver_, au coin du feu, là-bas, dans leurs

montagnes couvertes de neige[791].»

À franchement parler, c'est un pauvre livre que ces _Contes de la

Bosnie_, comme du reste toute cette foule de publications officielles et

semi-officielles que le gouvernement des «provinces occupées» répandait

naguère à profusion--avant l'annexion définitive du pays--dans le but

d'éclairer l'opinion publique européenne[792]. Du reste, que

pouvions-nous espérer de mieux d'un étranger qui ignorait complètement

la langue serbo-croate (ou «bosniaque» comme il l'appelait)[793], et qui

n'avait visité que les «villages de Potemkine» de Bosnie, les

resplendissantes Ilidjé, où le «train des journalistes» débarque de

Budapest, deux fois par an, les représentants de la presse européenne,

armés d'appareils photographiques et d'une plume alerte, dans une nature

poétisée, décor idéal, où se trouvent entre les pittoresques minarets

orientaux, les chutes d'eau argentées, les fermes subventionnées par le

gouvernement, des hôtels confortables.

Examinons de près ces _Contes de la Bosnie_.

L'ouvrage est divisé en trois parties: Moeurs et

coutumes--Ballades--Contes.

Dans la première: des lieux communs. Ce sont les superstitions, les

vampires, le mauvais oeil, les coutumes du mariage, les _pobratimi_;

toutes choses évidemment racontées d'après les voyageurs allemands (à en

juger d'après le sentimentalisme bourgeois et l'orthographe des noms

propres); tout est embelli, fardé, sucré, une vraie Arcadie moderne;

mais en même temps c'est toute une parodie de la vie «bosniaque».

Dans la troisième partie, l'auteur rapporte sept «contes

populaires»,--dont la plupart sont authentiques,--qu'il traduit sur la

traduction portugaise d'une traduction allemande[794], en un langage qui

affecte un faux air de naïveté. Tout cela a pour nous peu d'intérêt.

* * * * *

La deuxième partie en offre davantage. Elle contient douze «ballades

bosniaques». Il est difficile de reconnaître pour authentiques même

celles qui ont un fond véritablement populaire. Dans _la Belle Léposava_

par exemple, qui n'est autre chose que _la Mort de Militch le

porte-drapeau_, l'auteur a tellement mutilé et fardé le texte, pour le

faire plus naïf, qu'il l'a rendue méconnaissable.

D'autres sont purement et simplement fabriquées par l'auteur, dans la

même forme soi-disant populaire; et nous ne saurions y voir autre chose

qu'une espèce de travestissement ridicule.

Quatre de ces ballades prétendues populaires sont des paraphrases des

ballades illyriques de Mérimée. «M. Colonna» a librement raconté, gâté

plutôt, les pièces de _la Guzla_. Sans le reconnaître et sans citer

Mérimée, il transforme: _les Braves Heyduques_ en _la Mort des Héros_

(pp. 145-149); _Maxime et Zoé_ en _le Secret de Lepa_ (pp. 123-128); _la

Vision de Thomas II, roi de Bosnie_, devient _la Vision de Thomas II,

dernier roi de Bosnie_ (pp. 129-135); enfin, la _Triste ballade de la

noble épouse d'Asan-Aga_ devient la _Triste Ballade_ tout court (pp.

115-121).

Il suffira de citer ici un exemple caractéristique: ce sont les deux

_Visions_ que nous choisirons.

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 108 / 231 题