LA POÉSIE SERBE EN FRANCE APRÈS «LA GUZLA»

Quelques écrivains mieux renseignés que ne l’étaient Gérard de Nerval,

Théophile Gautier ou François Coppée par exemple, savaient parfaitement

combien _la Guzla_ différait de la poésie serbe authentique. Dès 1856,

E. de Laboulaye écrivait: «_La Guzla_ est un joli pastiche, une aimable

débauche d’imagination; mais les Serbes de M. Mérimée ne sont pas tout à

fait ceux de Vouk Stéphanovitch[781].»

En effet, il devenait de jour en jour moins difficile de s'initier à la

poésie populaire serbo-croate, et ceux qui se laissèrent prendre au

recueil de Mérimée en sont d'autant plus impardonnables: il eût été

facile de ne pas tomber dans une telle erreur; les piesmas étaient assez

connues en France: il eût suffi de consulter les collections qu'on en

avait publiées, les excellents articles qu'on leur avait consacrés, pour

éviter de se tromper aussi lourdement sur leur véritable caractère.

Les revues du temps en avaient donné de nombreux extraits[782]; de plus,

Fauriel, le premier titulaire de la chaire de littérature étrangère à

l'Université de Paris, avait fait pendant l'année 1831-32 un cours sur

la poésie populaire serbe[783]. Peu de temps après, une femme de lettres

qui ne manquait pas de talent, Mme Élise Voïart (la belle-mère de Mme

Amable Tastu)[784], donna deux volumes des _Chants populaires des

Serviens_, recueillis par Wuk Stephanowitsch Karadschitsch et traduits

d'après Talvj (Paris, J.-A. Mercklein, 1834). L'ouvrage cependant n'eut

aucun succès, bien que H. Fortoul lui eût consacré une notice

bienveillante dans la _Revue des Deux Mondes_[785]. Lamartine qui, vers

la même époque, fit son voyage en Orient, lut avec attention ce recueil,

s'en documenta et, dans une édition postérieure, inséra dans son

itinéraire plusieurs chants serbes de cette traduction, comme

«commentaire» de ses notes.

Nos lecteurs, disait-il, nous sauront gré de leur faire connaître

cette littérature héroïque. C'est une poésie équestre qui chante,

le pistolet au poing et le pied sur l'étrier, l'amour et la guerre,

le sang et la beauté, les vierges aux yeux noirs et les Turcs

mordant la poussière. Son caractère est la grâce dans la force, et

la volupté dans la mort. S'il me fallait trouver à ces chants une

analogie ou une image, je les comparerais à ces sabres orientaux

trempés à Damas, dont le fil coupe des têtes et dont la lame

chatoie comme un miroir[786].

On peut ne pas trouver très exacte cette manière de caractériser les

chants serbes, mais un fait est certain: Lamartine, quand il en eut

besoin, s'adressa à une collection de poésies authentiques, et ne paraît

pas avoir songé le moins du monde à Mérimée[787].

Six ans plus tard, la poésie serbe eut l'honneur d'un cours spécial au

Collège de France, et ce fut le célèbre poète polonais Adam Mickiewicz

qui en fut chargé. Nous nous occuperons ailleurs de ces leçons. Sans

faire ici l'histoire de la chaire de slave au Collège de France, disons

toutefois que tous ses titulaires ont fait une large place à la poésie

serbe: Cyprien Robert, auteur d’un remarquable ouvrage sur _les Slaves

de Turquie_: Alexandre Chodzko, auteur des _Contes des paysans et des

pâtres slaves_; enfin le représentant actuel des études slaves en

France, M. Louis Leger.

Quelques autres écrivains, non moins zélés, contribuèrent à faire

connaître en France les piesmas. Une dame russe, la princesse

Kolzoff-Massalsky, donna, sous le pseudonyme de «Mme Dora d’Istria», de

nombreux articles à la _Revue des Deux Mondes_ (1858-1873). Ces

articles, il est vrai, témoignent plus de bonne volonté que de

connaissance du sujet, mais on n’a qu’à se louer des excellentes

traductions des poésies serbes faites par Auguste Dozon, ancien consul

de France et professeur à l’École des langues orientales. Celui-ci avait

passé une trentaine d’années parmi les Slaves du Sud; il connaissait à

fond leurs idiomes, moeurs et caractère. Son ouvrage _l’Épopée serbe_

(Ernest Leroux, 1888) est assurément la plus exacte traduction qui

existe des chants serbes[788].

Le baron Adolphe d’Avril, qui a laissé une belle traduction de la

_Chanson de Roland_ en français moderne, ainsi que plusieurs

intéressants travaux relatifs aux Slaves méridionaux, a fait en 1868 une

excellente traduction des piesmas appartenant au cycle de la Bataille de

Kossovo[789]. Moins rigoureux philologue que A. Dozon, le baron d’Avril

a mis dans sa traduction plus de chaleur poétique que son prédécesseur.

On ne peut lui faire qu’un reproche: il avait pratiqué trop longtemps la

littérature française du moyen âge, et lorsqu'il voulut rendre en

français la naïveté des piesmas serbes, il fut amené à leur donner un

cachet qui n'était pas le leur. La poésie occidentale et catholique du

moyen âge a déteint légèrement sur la poésie serbe, orientale et

orthodoxe.

En 1893, le délicat poète nivernais Achille Millien nous a donné un

petit volume des _Chants populaires de la Grèce, de la Serbie et du

Monténégro_ (A. Lemerre, éditeur). M. Millien ne connaît pas le serbe et

ses versions ne sont en définitive que la mise en vers de celles de Mme

Voïart, de Cyprien Robert et de A. Dozon; mais--nous avons déjà eu

occasion de le dire--si la forme que le poète leur a donnée ne ressemble

en rien aux formes habituelles des chants serbes, le fond est reproduit

avec un rare bonheur. Sous le souffle vivifiant du poète, les

traductions un peu froides de ses prédécesseurs ont retrouvé les grâces

naïves qu'elles avaient perdues; elles ne se ressemblent plus à

elles-mêmes que comme brillante fleur éclose au milieu des prés rappelle

une plante desséchée dans un album.

* * * * *

Ainsi, sans prétendre que la poésie serbe ait jamais joui en France

d'une immense popularité, on peut dire cependant qu'elle y était et

qu'elle y est assez connue pour qu'on puisse facilement se mettre en

garde contre des mystifications du genre de celle de Mérimée. On ne s'y

trompe que si l'on veut bien s'y tromper[790].

§6

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 107 / 231 题