Son recueil de ballades illyriques achevé, Mérimée se mit à la recherche
d'un éditeur. Pour ne pas être démasqué, il ne s'adressa à aucun des
libraires attitrés du romantisme et poussa la méfiance jusqu'à rester
inconnu même de celui auprès duquel il finit par se réfugier. Un de ses
amis, Joseph Lingay, se chargea de négocier l'affaire.
Nous savons peu de choses sur Joseph Lingay. C'était, semble-t-il, un
original que «ce polémiste de petites feuilles de la Restauration, ce
lauréat de concours académiques, ce fonctionnaire qui, sous le titre
vague de secrétaire général de la présidence du conseil, minuta tant de
discours ministériels[731] et même royaux (1830-1833), ce publiciste qui
remplaça un moment Girardin à la direction de _la Presse_ et que Balzac
appelait _le plus fécond journaliste de son époque_, en lui envoyant une
de ses lettres à Mme de Hanska, pour sa collection d'autographes[732]».
Il mourut officier de la Légion d'honneur, le 21 décembre 1851, dans une
grande misère à ce qu'il semble; il ne revit aujourd'hui que dans
quelques pages de Francis Wey, enfouies elles-mêmes dans un recueil
collectif de nouvelles[733], et par une trentaine de lignes dans _la
France littéraire_ de Quérard qui consacrent sa mémoire.
Ancien professeur de Mérimée, il était ami de Stendhal et, comme nous
l'avons dit, c'est par lui qu'ils se connurent. On trouve dans la
Correspondance de l'auteur de _la Chartreuse de Parme_ plusieurs
passages relatifs à _Maisonnette_,--sobriquet par lequel, nous dit la
clef, cet incorrigible parrain désignait Joseph Lingay. «Je sens souvent
en vous la manière de raisonner de _Maisonnette_, écrivait Beyle à
Mérimée, _id est_ une jolie phrase au lieu d'une raison, _id est_ le
manque d'avoir lu Montesquieu et de Tracy + Helvétius. Vous avez peur
d'être long[724].» Il ne serait pas inutile, peut-être, de déterrer les
écrits de l'ami à qui Mérimée, par sa manière de raisonner, ressemblait
tant, mais ce serait un peu nous égarer. Remarquons seulement que Lingay
devait avoir au moins quinze ans de plus que l'auteur de _la Guzla_,
car, en 1814, il avait déjà publié un _Éloge de Delille et critique de
son genre et de son école_, et, en 1816, une brochure _De la monarchie
avec la Charte_[735].
Lingay trouva un éditeur pour _la Guzla_ en la respectable maison F.-G.
Levrault, imprimeur à Strasbourg, 32, rue des Juifs (cette maison existe
toujours, mais à Nancy depuis 1871, et transformée en société anonyme
Berger-Levrault et Cie). L'imprimerie avait alors une librairie à Paris,
81, rue de Laharpe, dirigée par M. Pitois, devenu plus tard M.
Pitois-Levrault[736].
Ce fut dans cette succursale parisienne que les conditions de la
publication furent arrêtées entre M. Pitois et Lingay, qui négociait «au
nom de son ami». Elles étaient très simples: rien ne fut signé, «ni même
consenti verbalement». Comme l'expliqua Lingay, quelques années plus
tard, dans une lettre à F.-G. Levrault, que nous pourrons donner
ailleurs _in extenso_ grâce à l'extrême obligeance de M. Félix Chambon,
«la réputation de M. Mérimée n'étant pas encore établie [à cette
époque], et la nature des opérations de votre maison ne s'accordant pas
avec le genre de cet ouvrage, il n'y eut rien de stipulé. Seulement,
l'auteur vous laissa soin de publier une édition, _sans rien recevoir,
ni sans rien payer_».
Ce précieux aveu, ignoré jusqu'à aujourd'hui, réfute une fois pour
toutes la fameuse légende d'après laquelle Mérimée aurait VENDU _la
Guzla_ («à son libraire»), afin d'effectuer un voyage authentique en
Illyrie pour reconnaître s'il s'était trompé, etc.
M. Tourneux, de son côté, à l'occasion des recherches qu'il fit en 1887
en vue de sa plaquette _Prosper Mérimée, comédienne espagnole et
chanteur illyrien_, étude citée plusieurs fois au cours de ce travail,
avait obtenu du regretté M. O. Berger-Levrault communication du dossier
de l'éditeur, relatif à l'impression de l'ouvrage, qui était en bonne
voie au mois de mars 1827, comme l'atteste cette lettre de Lingay à
l'imprimeur strasbourgeois:
Monsieur et honorable ami,
... Voici les premières épreuves de _la Guzla_. Vous recevrez
successivement par le courrier du lendemain celles que vous voudrez
bien m'expédier dorénavant. Le choix du format et du caractère me
semble parfait. Je trouve seulement un peu grosses les capitales du
haut des pages. Tout le reste est au mieux. Je vous remercie d'y
destiner un beau papier et d'en recommander le tirage; l'ouvrage le
mérite et il y a de l'avenir, beaucoup d'avenir dans l'auteur.
Allez maintenant aussi vite que vous voudrez. Nous vous suivrons
courrier par courrier. Il faudrait paraître pour mai, époque des
provisions de campagne.
P.-S.--Les épreuves sont très bien lues. Nous admirons l'exactitude
des noms propres. On n'est pas si exact à Paris.
2º P.-S.--Il me semble que sur la couverture imprimée une guzla
ferait bien. J'en ai demandé le dessin exact. Pourrez-vous le faire
clicher?