VI

_Texte original_:

Ustavise kogne iza dvora;

Svoju dizu ljepo darovala.

[On arrêta les chevaux devant le palais;

À ses enfants elle fait de beaux cadeaux.]

_Fortis_:

Stettersi fermi

Dinanzi alla magion tutti i cavalli;

Ed ella porse alla diletta prole

I doni suoi, _scesa di sella_.

_Anonyme bernois_:

Les chevaux s'arrêtent devant la porte, _elle descend_ et offre des

présens à ses enfans.

_Goethe_:

Und sie hielten vor der _Lieben_ Thüre

Und den armen Kindern gab sie Gaben.

_Nodier_:

Les coursiers restent immobiles, pendant qu'elle va partager à sa

famille chérie quelques bijoux ou quelques vêtements, derniers

témoignages de sa tendresse.

_Mérimée_:

Les chevaux s'arrêtèrent près de la maison, et elle donna des

cadeaux à ses enfants.

Il est un autre endroit de la _Triste ballade_ où Mérimée rétablit le

vrai sens, mal interprété par ses devanciers; M. Matic ne le cite pas,

mais il nous paraît être l'un des plus importants. C'est à la fin même

du poème, le dénouement tragique de l'histoire de la noble épouse.

Après avoir chanté la triste scène où la mère morlaque fait des cadeaux

à ses enfants qu'elle abandonne, le guzlar termine par ces vers:

Kad to çula Asan-Aghiniza,

Bjelim liçem u zemgliu udarila;

Un pût-se-je s' dusciom raztavila

Od xalosti gledajuch sirota[722].

qui signifient: «Quand l'épouse d'Asan-Aga entendit cela,--de son visage

blanc contre terre elle donna,--à l'instant rendit l'âme,--l'infortunée,

_de la douleur qu'elle eut à regarder_ [ses orphelins].» Fortis, jugeant

que le naïf poète illyrien n'avait pas su tirer tout l'effet possible de

cette pathétique situation, transforma la dernière et la plus importante

ligne:

Udillo; e cadde

L'afflitta donna, col pallido volto

La terra percuotendo; e a un punto istesso

Del petto uscille l'anima dolente,

_Gli orfani figli suoi partir veggendo_[723].

Cette retouche arbitraire fut reproduite par tous ceux qui, ignorant la

langue de l'original, façonnèrent leurs versions sur celle de l'écrivain

italien. L'anonyme bernois (1778), comme son prédécesseur allemand

(1776), ne soupçonna pas la main de Fortis dans cette calomnie du

sentiment filial chez les enfants morlaques. Il traduisit: «Entendant

ces paroles, cette affligée veuve pâlit et tombe par terre. Son âme

quitte son corps _au moment qu'elle voit partir ses enfans_[724].»

Goethe se trompa également:

Wie das hõrte die Gemahlin Asans,

Stürzt' sie bleich den Boden schütternd nieder,

Und die Seel' entfloh dem bangen Busen

_Als sie ihre Kinder vor sich fliehn sah_[725].

Nodier, dont la version paraît avoir été faite plutôt d'après celle de

Berne que d'après Fortis, tombait lui aussi dans la même erreur à

l'occasion du dénouement. Il terminait ainsi: «Elle prête l'oreille, son

sang se glace, elle tombe, et sa tête, couverte d'une mortelle pâleur,

va frapper la terre retentissante; au même instant, son coeur se brise et

son âme s'envole _sur les pas de ses enfants_[726].»

Mérimée, lui, s'il ne rend pas tout ce qu'il y a dans le texte, se

montre cependant le plus exact de tous les traducteurs: «La pauvre mère

pâlit, sa tête frappa la terre et elle cessa de vivre aussitôt, de

douleur de voir ses enfants orphelins[727].»

* * * * *

Ce soin si scrupuleux qu'apporte Mérimée à être plus sobre encore qu'un

texte qui est la sobriété même, nous révèle un des traits de son

caractère d'artiste: le désir de la précision. Il est heureux pour nous

de pouvoir juger Mérimée sur une ballade où l'invention est nulle, car

il n'en est que le traducteur; et où la forme est tout, car sa

traduction se distingue des autres par des qualités véritablement

personnelles qui nous révèlent l'homme. Mérimée a deux textes en main:

une version italienne qu'il peut lire aisément, un texte original

qu'avec un dictionnaire il est à peine capable de déchiffrer; et malgré

toute l'aridité de ce travail c'est à l'original qu'il va, parce qu'il y

sent des beautés plus naturelles que ne lui en offre la traduction

fardée du savant abbé italien. Tout ce vernis «XVIIIe siècle» que Fortis

a répandu sur la poésie, il en a la nausée: il se rend compte que la

traduction du voyageur est «une belle infidèle» et que celui-ci s'y

laisse deviner au moins autant qu'il nous fait entrevoir les moeurs et

les caractères des héros de sa ballade; aussi, ce qu'il veut, c'est

goûter le poème lui-même, dans sa saveur originelle, et malgré toute la

difficulté d'une telle entreprise, sans se laisser rebuter, avec une

patience digne d'un archéologue. Nous avons vu qu'il y est presque

arrivé. Travail, souci de l'exactitude, une certaine réserve qui se

défend les effusions du sentiment, sa traduction témoigne de tout cela.

Dès lors, le croirons-nous, quand avec son flegme habituel il nous

déclare avoir mis tout juste une quinzaine à composer _la Guzla_, «cette

sottise»? D'autres, avant nous, ne s'y sont pas laissé prendre. L.

Clément de Ris, en 1853, se méfiait déjà de cette superbe indifférence.

«Pour faire ce recueil, disait-il, l'auteur a travaillé beaucoup plus

qu'il n'affecte de le dire.» Et, «jusqu'à preuve évidente du contraire»,

il restait convaincu que «Monsieur Mérimée avait cédé au désir de

paraître avoir mystifié le public[728]». C'est aussi notre avis, quand

Maxime du Camp ne serait pas là pour nous assurer que Mérimée allait

jusqu'à recopier seize fois de suite ses manuscrits en les

corrigeant[729]. _La Guzla_ ne nous paraît pas être une oeuvre

d'improvisation. Pour le fonds, nous l'avons vu, il n'y a rien de très

original, rien de véritablement personnel; c'est comme une agglomération

de souvenirs qu'on rencontre dans chacune des ballades. Qu'est-ce donc

qui en ferait la valeur si ce n'était la forme? Cette forme qui fond et

unit tant de matériaux épars en un tout qui a une vie propre. Mais cette

forme elle-même n'existerait pas, sans ce secret instinct de metteur en

scène qui pousse et conduit Mérimée, qui lui fait choisir ici cela,

ailleurs une autre chose: enfin ce qu'il lui faut. Elle ne serait rien

non plus, sans ce labeur long et continu vers cet idéal qu'il s'efforce

d'atteindre. C'est ce qui nous fait dire que _la Guzla_ n'est point une

oeuvre composée exclusivement pour s'amuser «à la campagne», «après avoir

fumé un ou deux cigares», «en attendant que les dames descendent au

salon». Elle nous semblerait bien plutôt avoir été écrite dans une

bibliothèque, au milieu de livres qu'on peut consulter au besoin, quand

le souvenir est par trop infidèle. _La Guzla_ peut avoir été élaborée en

quinze jours, elle n'a reçu sa forme définitive, croyons-nous, qu'après

que Mérimée eût eu le temps de la revoir de très près. Nous ne nierons

pas non plus qu'il n'y ait dans _la Guzla_ une certaine tendance au

lyrisme[730], mais à un lyrisme de pure forme, qui n'est en définitive

qu'un «extrait des lectures» de l'écrivain. Mérimée a su faire vivre des

personnages, mais on ne le retrouve pas, lui, en eux. Et c'est pourquoi

nous ne nous étonnerons pas qu'il n'ait pas continué dans cette voie,

parce qu'à vrai dire elle n'était pas la sienne; sa première pudeur de

jeune écrivain qui n'osait donner sous son nom un tel recueil au public;

son superbe dédain de quelques années plus tard, tout cela nous paraît

fort naturel: il était déjà tel au moment où il écrivait sincèrement ces

pages qu'il était nécessaire, sinon qu'il les désavoue, du moins qu'il

les condamne un jour.

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 91 / 231 题