Une des choses qui ont le plus frappé Fortis,--et à juste titre,--c'est
l'esprit de famille chez les Serbo-Croates. «Ces âmes simples, dit-il,
non corrompues par les sociétés que nous appelons civilisées, sont
susceptibles d'une délicatesse de sentiment qu'on voit rarement
ailleurs.» Observateur intelligent, il avait bien remarqué le rôle
important qu'avait joué, dans l'histoire nationale et sociale des Slaves
méridionaux, cette organisation patriarcale qui unit quelquefois un
village presque entier dans une grande communauté si pleine d'intérêt
pour le sociologue moderne[550]. Homme du XVIIIe siècle, idéaliste,
Fortis s'était particulièrement enthousiasmé pour cette Illyrie quasi
arcadienne que nulle influence étrangère n'avait encore gâtée. C'est
ainsi qu'il consacre à la vie intime de ses habitants une très large
place dans son chapitre des _Moeurs morlaques_.
On ne trouve pas tous les renseignements désirables dans ces pages
éloquentes de sincérité sinon de vérité. On y rencontre aussi, nous
l'avons dit, plus d'une exagération, involontaire mais inévitable chez
un voyageur qui par malheur n'a visité qu'une province, un peu
particulière, du pays dont il avait voulu peindre les moeurs. Enfin, son
ignorance de la langue lui enlevait la plus riche source d'informations
à ce sujet: la poésie populaire que Karadjitch appelle «féminine»,
c'est-à-dire domestique, poésie aussi profondément réaliste que lyrique.
Cette ignorance eut de fatales conséquences pour l'écrivain français qui
voulut, à l'aide du _Voyage en Dalmatie_, reconstituer la vie intime des
«primitifs» serbo-croates.
En 1788, Mme de Rosenberg, qui avait la sensibilité naturelle d'une
femme et qui ne craignait pas de la manifester, souligna,--même plus
qu'il n'était nécessaire,--cet esprit de famille, l'un des traits
caractéristiques du peuple «morlaque». En effet, dans son roman des
_Morlaques_ malgré la sauvagerie dramatique de l'intrigue, l'idylle
pleurnichante affaiblit très sensiblement la bonne volonté exotique de
l'auteur.
Nodier, bien que sentimental, n'insista jamais trop sur ce point.
Mérimée sut-il être le poète de la famille illyrique?
Il va sans dire qu'il chercha des renseignements chez son informateur
italien; il les trouva, ou plutôt il crut les avoir trouvés. Nous avons
vu, du reste, qu'il s'en était servi en composant la biographie de son
joueur de guzla et qu'il avait très adroitement réussi à mettre quelques
détails authentiques,--à côté d'autres qui ne le sont pas,--dans le
portrait si vivant d'Hyacinthe Maglanovich. Le caractère cordial et
hospitalier du vieux racleur et de sa famille: nous avons indiqué de
quelle façon Mérimée l'avait «deviné». Mais, s'il avait été heureux à
cette occasion, il le fut moins dans ses ballades qui traitent de la vie
domestique, et qui sont véritablement,--au point de vue de la
couleur,--les plus faibles du recueil entier. En voici la première,
_l'Amante de Dannisich_.
Eusèbe m'a donné une bague d'or ciselée; Wlodimer m'a donné une
toque rouge ornée de médailles; mais Dannisich, je t'aime mieux
qu'eux tous.
Eusèbe a les cheveux noirs et bouclés; Wlodimer a le teint blanc
comme une jeune femme des montagnes, mais Dannisich, je te trouve
plus beau qu'eux tous.
Eusèbe m'a embrassée, et j'ai souri; Wlodimer m'a embrassé, il
avait l'haleine douce comme la violette; quand Dannisich m'embrasse
mon coeur tressaille de plaisir.
Eusèbe sait beaucoup de vieilles chansons, Wlodimer sait faire
résonner la guzla; j'aime les chansons et la guzla, mais les
chansons et la guzla de Dannisich.
Eusèbe a chargé son parrain de me demander en mariage, Wlodimer
enverra demain le prêtre à mon père; mais viens sous ma fenêtre
Dannisich et je m'enfuirai avec toi[551].
Cette ballade repose tout entière sur les documents fournis par Fortis;
les notes de Mérimée sont toutes empruntées au _Voyage_.