Ces heyduques mènent une vie... _des Alors... Mladin s'est levé, il
loups_; errant... grimpant... pour s'est écrié: «Enfants, debout!
découvrir de loin leur proie... privés mieux vaut une belle balle que
souvent de la nourriture... La l'agonie de la faim.» Ils sont
faim chasse quelquefois ces heyduques descendus tous les trois comme
de leurs repaires... Le courage de ces des _loups_ enragés. _Chacun a
gens est en proportion de leurs besoins tué dix hommes, chacun a reçu
et de leur vie dure. _Quatre heyduques dix balles dans la poitrine_.
ne craignent pas d'attaquer... une
caravane de quinze à vingt Turcs_.
«Chacun a tué dix hommes, chacun a reçu dix balles dans la poitrine!» Le
récit est court, sec et froid,--trente-trois morts en treize mots!--mais
il est plein d'effet. Le vieux Maglanovich ne s'attendrit pas, ni
Mérimée non plus. Les faits se suffisent à eux-mêmes; ils portent en eux
toute l'émotion qu'ils doivent provoquer. Rien de plus impersonnel que
ce poème. L'auteur a voulu nous donner une impression d'horreur d'abord;
nous faire admirer, ensuite, la grandeur sauvage de ces hommes pour qui
la mort est si peu de chose; il n'a nullement voulu émouvoir notre
pitié. Un souffle dramatique anime tout le récit; un drame épouvantable
se déroule sous nos yeux avec des phases horriblement longues et
douloureuses, d'autres au contraire sont décrites avec une rapidité
effrayante, comme tout cela se serait passé dans la réalité; on ne sait
si l'on entend raconter une histoire, ou bien si l'on n'assiste pas
véritablement aux événements qui y sont rapportés. On éprouve un
sentiment pénible tant il y a d'horreurs accumulées volontairement, avec
une froideur cynique: Hyacinthe Maglanovich nous fait peur; qui ne
reconnaîtra pas la main de Mérimée dans cette histoire?
Pourtant cette ballade n'est pas sans ressemblance avec les véritables
poésies serbes, et M. Jean Skerlitch avait raison de comparer[543] les
malheurs de Christich Mladin avec ceux du vieux Vouïadine emmené
prisonnier avec ses deux fils par les Turcs à Liévno:
Quand ils furent près de Liévno et qu'ils l'aperçurent, la ville
maudite et sa blanche tour, ainsi parla le vieux Vouïadine: «Mes
fils, mes faucons, voyez-vous le maudit Liévno et la tour qui y
blanchit! c'est là qu'on va vous frapper et vous torturer, briser
vos jambes et vos bras, et arracher vos yeux noirs; mes fils, mes
faucons, ne montrez point un coeur de veuve, mais faites preuve d'un
coeur héroïque; ne trahissez pas un seul de vos compagnons, ni les
receleurs chez qui nous avons hiverné, hiverné et laissé nos
richesses; ne trahissez point les jeunes tavernières, chez qui nous
avons bu du vin vermeil, bu du vin en cachette.» Lorsqu'ils
arrivèrent à Liévno, la ville de plaine, les Turcs les mirent en
prison et trois jours les y laissèrent, délibérant sur les
supplices qu'ils leur infligeraient. Au bout de trois jours blancs,
on fit sortir le vieux Vouïadine, on lui rompit les jambes et les
bras, et comme on allait lui arracher ses yeux noirs, les Turcs lui
dirent: «Révèle-nous, vaurien, vieux Vouïadine, révèle-nous le
reste de ta bande, et les receleurs que vous avez visités, chez qui
vous avez hiverné, hiverné et laissé vos richesses, dis-nous les
jeunes tavernières, chez qui vous buviez du vin vermeil, buviez du
vin en cachette.»
Mais le vieux Vouïadine leur répond: «Ne raillez point, Turcs de
Liévno; ce que je n'ai point confessé pour sauver mes pieds rapides
qui savaient échapper aux chevaux, ce que je n'ai point confessé
pour sauver mes mains vaillantes qui brisaient les lances et
saisissaient les sabres nus, je ne le dirai point pour mes yeux
perfides qui m'induisaient à mal, en me faisant voir du sommet des
montagnes, en me faisant voir au bas les chemins par où passaient
les Turcs et les marchands[544].»
Il est vrai qu'il manque à la pièce de Mérimée ce sentiment patriotique
du chanteur serbe, cette haine nationale et sociale contre «les Turcs et
les marchands»; haine qui transforme les cruels bandits de la frontière
turco-vénitienne en véritables héros de la race entière, et fait que
toute une nation retrouve ses aspirations dans leurs chants
emportés,--mais pourtant (grâce à Fortis!) le Christich Mladin de
Mérimée ne diffère pas beaucoup de ce vieil heyduque de la ballade
serbe; et, par contre, se différencie très sensiblement des heyduques de
_l'Aubépine de Veliko_.
LE CHANT DE MORT[545].--La pièce qui se rattache aux _Braves Heyduques
_, c'est le _Chant de Mort_. «Ce chant, dit Mérimée dans une note, a été
improvisé par Maglanovich, à l'enterrement d'un heyduque son parent, qui
s'était brouillé avec la justice et fut tué par les pandours.»
Le _Chant de Mort_ est composé de dix courts couplets de trois lignes de
prose qui sont censés correspondre à des strophes de l'original
illyrique[546]. Le couplet:
Adieu, adieu, bon _voyage_! Cette nuit la _lune_ est dans son
plein; _on voit clair_ pour trouver son chemin, bon _voyage_!
se répète trois fois comme une sorte de refrain. Il rappelle
singulièrement le célèbre refrain de la _Lénore_:
--Lénore, vois! _la lune nous éclaire_;
Nous et morts nous voyageons bon train.
............................
.................Vois la _lune _rayonne;
Courrons, hourrah tout cède à nos efforts!
_Les morts vont vite[547]!_
Le reste de ce poème contient des commissions données au défunt pour
l'autre monde, comme celle-ci:
Dis à mon père que je me porte bien, que je ne me ressens plus de
ma blessure, et que ma femme Hélène est accouchée d'un garçon.
Est-il besoin de dire que ce n'est pas Mérimée qui a inventé ce genre de
poésie? L'improvisation funèbre qui se débite dans la maison
mortuaire,--et non pas à l'enterrement,--près du corps du défunt, est
une coutume qui paraît avoir été commune à toute l'humanité et qui
subsiste toujours chez les Slaves, en particulier chez les
Serbo-Croates. C'est le _vocero_, qui n'est pas exclusivement corse et
dont Fortis parle ainsi au chapitre consacré aux funérailles des
Morlaques:
Pendant qu'un mort reste encore dans la maison, sa famille le
pleure déjà... Dans ces moments de tristesse, les Morlaques parlent
au cadavre et lui donnent sérieusement des commissions pour l'autre
monde... Pendant la première année après l'enterrement, les femmes
morlaques vont faire de nouvelles lamentations sur le tombeau du
mort... Elles lui demandent des nouvelles de l'autre monde et lui
adressent souvent les questions les plus singulières[548].
En 1788, comme on a pu le voir déjà, ce passage avait inspiré le
_vocero_ illyrique de la comtesse de Rosenberg; mais ni elle, ni
Mérimée, cela va sans dire, n'ont réussi à mettre plus de «couleur
locale» dans leurs compositions que ne le permettaient les
renseignements assez vagues donnés par l'abbé Fortis et que nous venons
de citer. Dans ce chant, Mérimée a commis une très grave erreur que les
folkloristes ne lui pardonneront pas. Les _voceri_ ne sont jamais
débités par les hommes:--surtout par un ancien heyduque!--c'est une
occupation--et aussi une profession--réservée aux femmes. Il en est
ainsi en Illyrie, comme l'a fort bien dit l'auteur du _Voyage en
Dalmatie_; il en est de même en Corse, nous assure A. Fée[549].
Cependant Maglanovich, ce vieux brave, fait paraître un tel mépris pour
la mort, qu'il n'y a pour nous rien d'étrange à le voir se lamenter sur
celui qui n'est plus; c'est un ami, un parent qu'il regrette, et non la
mort qu'il craint; ses plaintes sont mâles et telles qu'il convient à
celui qui jadis, sans souci du danger, exposa sa vie dans maints et
maints combats.
Ce qui fait la supériorité de ces deux ballades sur _l'Aubépine de
Veliko _, c'est que Mérimée ne s'est pas contenté d'y répandre une
couleur toute artificielle par l'emploi de noms et de dénominations qui
nous semblent étranges et par le choix d'un sujet qui fait frémir, mais
qu'il a su, à ce qu'il nous paraît, sinon pénétrer tout entière, du
moins découvrir certains sentiments de l'âme des «primitifs».
§ 3